S XI
Organe des sons articulés ou non articulés. — Faculté du langage.
Par langage, je n’entends pas ici les divers moyens employés par les hommes pour communiquer entre eux ; car ces moyens peuvent varier : les gestes, ou des figures tracées servant à exprimer une ou plusieurs actions, furent probablement le langage des premiers peuples : vint ensuite le langage hiéroglyphique, ou la substitution de simples traits aux figures, espèce de signes arbitraires exprimant toujours des idées sans pouvoir servir de langage articulé de nation à nation. C’est ce qui se voit encore de nos jours chez les habitans de la Cochinchine et du Japon , dont le langage articulé diffère complètement, bien qu’ils s’entendent cependant très-bien à l’aide de leurs lettres ou caractères. Ce qui se conçoit parfaitement , puisque chaque caractère exprime un objet ou une image; tandis que dans le langage articulé , les sons peuvent être tout à fait arbitraires. C’est à cette faculté de se rappeler les sons articulés chez l’homme , et à celle de reproduire les mêmes sons chez les animaux , que je donne le nom de langage , et qui constitue la faculté dont je traite maintenant.
On peut dire, d’une manière générale, que plus l’organisation cérébrale est compliquée , et plus le langage a d’étendue. On concevra facilement ce que je dis ici , lorsqu’on saura que le langage n’est autre chose que l’expression des facultés qu’un animal possède. L’homme étant de tous les animaux celui dont le système nerveux cérébral présente le plus de complication, est aussi celui dont le langage est le plus étendu.
On ne conçoit pas que certains philosophes ou naturalistes aient refusé le sens du langage aux animaux. Il faut n’avoir jamais étudié leurs mœurs et leurs habitudes, pour soutenir une pareille assertion. Georges Le Roi, dans ses Lettres philosophiques, a combattu victorieusement une manière de voir
DF. PHRENOLOGIE.
aussi fausse : ce qu’il dit à ce sujet est trop remarquable pour ne pas trouver ici sa place.
« Nous ne remarquons dans les bêtes que des cris qui nous paraissent inarticulés : nous n’entendons que la répétition assez constante des mêmes sous. D’ailleurs, nous avons quelque peine à nous représenter une conversation suivie entre des êtres qui ont un museau alongè ou un bec. De ces préjugés , on conclut généralement que les bêtes n’ont point de langage proprement dit , que la parole est un avantage qui nous est particulier , et que c’est l’expression privilégiée de la raison humaine. Nous sommes trop supérieurs aux bêles pour chercher à méconnaître ou à nous déguiser ce dont elles jouissent; et l’apparente uniformité des sons qui nous frappent , ne doit point nous en imposer. Lorsqu’on parle en notre présence une langue qui nous est étrangère, nous croyons n’entendre que la répétition des mêmes sons. L’habitude et même l’intelligence du langage, nous apprennent seules à juger des différences. Celles que les organes des bêles mettent entre elles et nous , doivent nous rendre encore bien plus étrangers à elles , et nous mettre dans l’impossibilité de reconnaître et de distinguer les accens , les expressions , les inflexions de leur langage. Il est certain cependant que les bêtes de chaque espèce distinguent très-bien entre elles ces sons qui nous paraissent confus. Il ne leur arrive pas de s’y méprendre , ni de confondre le cri de la frayeur avec le gémissement de l’amour. Il n’est pas seulement nécessaire qu’elles expriment ces situations tranchées, il faut encore qu’elles en caractérisent les différentes nuances. Le parler d’une mère qui annonce à sa famille qu’il faut se cacher, se dérober à la vue de l’ennemi, ne peut pas être le même que celui qui indique qu’il faut précipiter la fuite. C’est une question qui doit se résoudre par la solution de deux autres. Ont-elles ce qui est nécessaire pour parler? peuvent-elles , sans parler , exécuter ce qu’elles exécutent? Le langage ne suppose qu’une suite d’idées et la faculté d’articuler. Nous avons reconnu, sans pouvoir en douter, que les bêtes sentent , comparent, jugent , réfléchissent, concluent, etc. Elles ont donc , en fait d’idées suivies , tout ce dont on a besoin pour parler. A l’égard de la faculté d’articuler , la plupart n’ont rien dans leur organisation qui paraisse devoir les en priver. Nous voyons même des oiseaux , d’ailleurs si diffèrens de nous , parvenir à former des sons articulés entièrement semblables aux nôtres. Les bêtes ont donc toutes les conditions qui sont nécessaires au langage. Mais si nous suivons de près le détail de leurs actions, nous voyons, de plus, qu’il est impossible qu’elles ne se communiquent pas une partie de leurs idées, et qu’elles ne le fassent pas par le secours des mots. Leurs diverses agitations ont des intonations différentes qui les caractérisent. Si une mère effrayée pour sa famille n avait qu’un cri pour l’avertir de ce qui la menace , on verrait à ce cri la famille faire toujours les mêmes mouvemens. Mais au contraire, ces mouvemens varient, suivant les circonstances. Tantôt c’est précipiter la fuite, tantôt
c’est se cacher, une autre fois ce sera de se présenter au combat. Puisqu’en
TRAITÉ
conséquence de l’ordre donné par la mère, les actions sont différentes, il est impossible que le langage ne l’ait pas été. Peut-on dire que les expressions ne soient pas fort diversifiées entre un mâle et une femelle pendant la durée de leur commerce, puisqu’on remarque entre eux mille mouvemens de différente nature? empressement plus ou moins marqué de la part du mâle ; réserve mêlée d’agaceries de la part de la femelle; refus simulés, emportemens , jalousie, raccommodemens. Pourrait-on croire que des sons, qui accompagnent tous ces mouvemens , ne sont pas variés comme les situations qu’ils expriment? Il est vrai que le langage d’action est d’un très-grand usage parmi les bêtes, et qu’il est suffisant pour qu’elles se communiquent la plus grande partie de leurs émotions. Ce langage familier à ceux qui sentent plus qu’ils ne pensent , fait une impression très-prompte , et produit, presque dans l’instant , la communication des sentimens qu’il exprime ; mais il ne peut pas suffire dans toutes les actions combinées des bêtes , qui supposent concert , convention , désignation de lieu, etc. Deux loups qui, pour chasser ensemble, se sont partagé leurs rôles dont l’un est allô attaquer la proie , pendant que l’autre s’est chargé de l’attendre à un lieu donné pour la pousser avec des forces fraîches , n’ont pas pu agir ensemble avec tant de concert sans se communiquer leur projet ; et il est impossible qu’ils l’aient fait sans le secours d’un langage articulé.
L’éducation des bêtes s’accomplit en grande partie parle langage d’action. C’est l’imitation qui les accoutume à la plupart des mouvemens qui sont nécessaires à la conservation de la vie naturelle de l’animal. Mais lorsque les soins, les objets de prévoyance et de crainte se multiplient avec les dangers , ce langage n’est plus suffisant ; l’instruction devient plus compliquée, les mots deviennent nécessaires pour la transmettre : sans une langue articulée , l’éducation d’un renard ne pourrait pas se consommer. Il est certain par le fait qu’avant d’avoir pu s’instruire par l’expérience personnelle , les jeunes renards , en sortant du terrier pour la première fois , sont plus dèfians et plus précautionnés dans les lieux où on leur fait beaucoup la guerre , que les vieux ne le sont dans ceux où l’on ne leur tend point de pièges. Celte observation, qui est incontestable , démontre absolument le besoin qu’ils ont du langage : car comment , sans cela , pourraient-ils acquérir cette science de précautions, qui suppose une suite de faits connus, de comparaisons faites, de jugemens portés? Il paraît donc qu’il est absurde de douter que les bêtes aient entre elles une langue , au moyen de laquelle elles se transmettent les idées dont la communication leur est nécessaire. Mais l’invention des mots étant bornée par le besoin qu’on en a , on sent que la langue doit être courte entre des êtres qui sont toujours dans un état d’action , de crainte ou de sommeil. » (Georges Le Roi, Lettres philosophiques sur les animaux .)
Le langage d’expression existe évidemment chez les animaux : la disposition de leurs yeux , l’état de resserrement ou de dilatation des narines , la contraction ou le relâchement des muscles qui vont se rendre à la peau du front,
D£ PHRÉNOLOGIE
de ceux qui entourent les os de la face ou recouvrent la couche musculaire extérieure, sont en rapport avec l’état de repos ou d’action de plusieurs facultés. Ajoutons que ces signes extérieurs 6ont accompagnés de mouvemens et d’attitudes du corps non moins expressifs. On ne peut disconvenir cependant que l’homme est , de tous les animaux , le plus favorisé sous le rapport du langage d’expression.
Le nombre considérable des muscles de son visage , leur admirable distribution , lui permettent de donnera sa physionomie une mobilité telle , que les senlimens les plus délicats s’y trouvent peints avec une variété d’expression étonnante. L’étude des variétés ou des modifications de la face sous l’influence des facultés cérébrales en action, constitue la science du physionomiste. Je reviendrai sur ce sujet quand il sera question d’appliquer la phrénologie aux beaux arts. Gall considère le langage articulé, ou la mémoire verbale chez l’homme, comme le résultat d’une faculté particulière tout à fait différente du sens du langage proprement dit, qu’il appelle talent de philologie. Spurzheim , au contraire, croit que ce qui constitue l’esprit des langues, c’est-àdire le rapport ou la construction du langage , ne dépend pas d’une faculté distincte de la mémoire verbale. lime parait, dit-il, que c’est la même faculté qui apprend les mots par cœur , et qui exerce l’esprit de la langue. Ce dernier mode d’activité est, pour celte faculté , ce qu’on appelle jugement de plusieurs autres , c’est-à-dire sa fonction parfaite selon certaines lois auxquelles chaque faculté est soumise.
Avant d’aborder complètement ce sujet, j’engage mes lecteurs à relire ce que j’ai dit sur la manière dont Gall parvint à considérer comme faculté primitive, le talent de retenir un grand nombre de mots, ou la mémoire verbale. J’insiste d’autant plus sur ce point , que c’est par cette observation que Gall fut conduit à la découverte des autres facultés.
11 ne sera pas non plus indifférent de revenir ici sur les signes extérieurs ^ à l’aide desquels celte faculté peut être reconnue; car ils peuvent servir, jusqu’à un certain point, à éclaircir la question de savoir s’il existe une seule 6u deux facultés , et conséquemment deux organes en action dans ce qu’on appelle ordinairement langage.
11 est bien certain que la mémoire verbale peut être portée à un très-haut degré, sans que la personne qui la possède soit remarquable sous le rapport des facultés rètlectives supérieures; comme on peut aussi rencontrer des hommes d’un mérite extraordinaire (je citerai comme exemple Jean-Jacques Rousseau) avec une mémoire de mots excessivement ingrate.
La mémoire verbale consiste donc dans la répétition de mots ou de sons articulés , abstraction faite du sens que ces mots représentent; et cela est si vrai que l’on voit des hommes possédant cette mémoire , répéter une longue suite de mots d’une langue étrangère ou d’un ouvrage qu’ils ne comprennent pas.
Maintenant, est-il certain qu’il existe une faculté spéciale ayant pour but
TRAITÉ
de s’occuper de la construction des sons articulés et de leur harmonie , et constituant le talent du philologue? Gall répond affirmativement à cet égard, et cite comme exemple plusieurs personnages distingués chez qui il a trouvé un signe extérieur en rapport avec celte faculté. Voici quelles sont ses expressions : lorsque la plus grande partie de la portion moyenne des circonvolutions inférieures et antérieures placées sur le plancher orbitaire ou sur la voûte, est très-développée , cette paroi est non-seulement aplatie , mais même déprimée. Il en résulte une position particulière des yeux. Dans ce cas , les yeux sont à fleur de tête et déprimés vers les joues, de façon qu’il se trouve un certain intervalle entre le bulbe et l’arcade supérieure ; le bulbe ainsi déprimé agit sur l’arcade inférieure et en augmente l’échancrure ; cette forte échancrure produit chez le sujet vivant lorsqu’il a les paupières ouvertes, l’apparence d’une petite poche remplie d’eau, de là le nom d’yeux pochetés(l).
Gall donne ensuite comme exemple de cette organisation , diverses figures représentées dans son atlas. Comme ces dessins ne sont qu’au trait et d’une mauvaise exécution , j’ai fait représenter, pl. XCIII bis , fig. 1 etfig. 3, deux personnes possédant , l’une la mémoire verbale , et l’autre le talent de philologue dans un haut degré , avec les deux caractères extérieurs indiquant ces deux facultés. Dans la première, l’œil est, comme on le voit, poussé en avant ou à fleur de tête ; dans la seconde , il existe au-dessous du rebord orbitaire inférieur une saillie due , selon Gall, au globe de l’œil qui se trouve abaissé vers la joue , et forme comme un renflement, ou, comme il le dit, une petite pochette. Gall convient avoir rencontré quelques personnes possédant une mémoire verbale très-heureuse , avec une conformation ordinaire des yeux; mais dans ce cas , assure-t-il , le diamètre d’une tempe à l’autre est ordinairement très-considèrable , et quelquefois même la partie inférieure des tempes est bombée, ce qui atteste un grand développement des parties adjacentes.
J’ai d’abord cherché à constater par la voie expérimentale les faits avancés par Gall, entre la coïncidence de la saillie du globe de l’œil, caractère de la mémoire verbale , et celle de la dépression de ce globe vers la joue , caractère du talent philologique. Voici quel a été le résultat de mes recherches :
1° Il est certain que, sur un grand nombre de personnes possédant une mémoire verbale très-heureuse , la majeure partie présentera des yeux saillans ou à fleur de tête.
2° Il est encore certain que , sur un grand nombre de personnes ayant la mémoire verbale ingrate , presque toutes auront des yeux déprimés.
3» Je n’ai trouvé que peu d’exemples d’enfans ayant une mémoire verbale très-prononcée sans avoir les yeux saillans , mais moins encore avec le renflement des tempes indiqué par Gall. Il est vrai que j’ai quelquefois rencon-
(I) Gall , sur les fonctions du cerveau, psg. 30 , édit. in-S°, 5 vol.
trè ce signe, mais il tenait évidemment au développement d’une autre partie cérébrale que celle affectée au langage.
Quant au talent de philologue que Gall considère comme une faculté spéciale , et que Spurzheim croit seulement un mode de jugement de la mémoire verbale , je ne le considère que comme la suite ou plutôt l’heureux développement des facultés intellectuelles supérieures. Je ne crois pas que le talent de l’orateur dépende , comme le dit Gall , de cette faculté ; mais qu’il résulte de facultés relevées , secondées par la mémoire verbale. Il est vrai que chez beaucoup d’auteurs célèbres, et chez les philologues, on trouvera des yeux pochetès ; mais je considère ce signe comme indiquant seulement une mémoire verbale heureuse. Quels sont effectivement les portraits des personnages donnés par Gall comme modèle d’orateurs ou de philologues? Ce sont Bâcon , Voltaire, Barathier, Milton, Rabelais, etc., etc. Mais ces personnes étaient toutes remarquables par une mémoire prodigieuse ; toutes savaient parfaitement plusieurs langues. Quant à la distribution et à la construction des mots , je ne crois pas avec Spurzheim qu’elle résulte d’un plus grand développement de l’organe de la mémoire verbale , ou de ce qu’il appelle un mode de jugement de cette faculté. L’histoire nous apprend que la construction des parties du discours est tout à fait arbitraire, ou pour mieux dire qu’elle varie suivant les facultés intellectuelles des personnes.
C’est, selon moi, dans le développement de diverses facultés qu’il faut chercher la cause des variétés présentées dans la construction des langues. Si nous comparons les langues anciennes avec les langues modernes , nous verrons qu’elles ne se ressemblent en rien sous le rapport de la construction des phrases. Chez les modernes il existe peu de variétés dans la disposition des mots; chez les anciens elle varie à l’infini : au lieu de commencer, comme tous les écrivains de notre temps, par le sujet, ils le placent à la fin. Les littérateurs prétendent que ce dernier mode de construction rend la phrase plus animée ; soit : mais il n’en est pas moins vrai que celte manière d’écrire ou de parler est rejetée de nos jours. Si véritablement le talent du philologue et de l’orateur avait pour signe constant des yeux pochetès, tous les hommes qui présentent cette organisation devraient avoir une grande disposition à devenir philologues ; cependant j’ai vu plusieurs personnes ainsi organisées qui n’étaient nullement orateurs , ni remarquables par la construction de leurs phrases , ou par un goût décidé pour les langues. Si la tournure des phrases , le choix des expressions caractérisent le talent du philologue , comment se fait-il que des hommes célèbres, qui n’avaient pas les yeux pochetès, aient écrit ou donné à la construction de leurs phrases une tournure telle» qu’ils se trouvent placés à la tête des meilleurs écrivains de notre siècle? tel était Jean-Jacques Rousseau , qui réunissait à une mémoire de mots trèsingrate, une grande difficulté de s’énoncer.
Je crois que l’on peut tirer des faits que je viens de citer les conséquences suivantes :
TRAITÉ
1° Qu’il existe, chez l’homme et les animaux, une faculté ayant pour objet de se rappeler les sons articulés ou non articulés ;
2° Que le talent appelé sens des langues, talent du philologue, n’est pas le résultat d’une faculté spéciale , comme le prétend Gall, ou d’un mode de jugement de la mémoire verbale, comme le dit Spurzheim, mais celui de facultés supérieures que la mémoire verbale peut aider puissamment ;
8° Que les yeux à fleur de tête ou pochetés, caractère de la mémoire verbale ou de la philologie, ne sont pas toujours des signes constans du développement considérable de ces deux facultés, bien qu’ils les accompagnent trop souvent pour ne pas mériter l’attention des phrénologistes.
La manière dont Gall a traité le sens du langage chez les animaux, me parait incomplète sur beaucoup de points , et entièrement inexacte sur plusieurs autres. Il ne me parait pas avoir tenu assez de compte de l’influence du langage d’imitation , qui remplace très-fréquemment , chez les animaux , le langage articulé , et qui devient pour eux un moyen aussi prompt que facile de s’entendre. Enfin , il me paraît avoir confondu les deux langages , quand il s’agit d’appliquer la phrénologie au cerveau et au crâne des animaux. Il y a , dit-il , d’autant plus de masse cérébrale placée au-dessus de la partie interne du bulbe , que l’espèce a plus d’aptitude au langage. Il cite ensuite le perroquet comme modèle de celte organisation. D’abord , rien de plus vague que de dire qu’il existe plus de masse cérébrale au-dessus du bulbe ; car cela n’indique en aucune manière quelle est la partie cérébrale affectée au langage. En citant le perroquet comme modèle du sens du langage , Gall commet une autre erreur; car le langage articulé du perroquet dépend, en grande partie, du talent d’imitation ou langage d’expression dont je parlerai plus tard. Les observations du même auteur sur le crâne des chiens et de quelques singes, ne sont pas plus exactes : les crânes auxquels il renvoie ne donnent aucune idée juste de ce qu’il avance ; son cerveau de chat représenté pl. LXXVI , et qu’il donne à l’appui de son assertion, est plutôt propre à induire eu erreur, puisque la représentation en est infidèle. Que signifie, comme je l’ai déjà dit, ce langage, que plus il existe de masse cérébrale entre la partie interne du bulbe de l’œil , et plus le langage des quadrupèdes et des oiseaux est étendu , puisque la masse comprise dans cet espace contient plusieurs organes ayant des fonctions distinctes. Pour faire voir combien l’assertion de Gall est fausse, je citerai comme exemple le cerveau de la grande chouette des bois, pl. LXXIII , fig. 5, et celui du perroquet, id. pl. , fig. 4, que Gall donne comme un modèle d’un grand développement du sens du langage. On voit que sur le cerveau de la chouette, l’intervalle qui existe entre la partie interne du bulbe est plus étendu que chez le perroquet.
Je crois qu’il est très-difficile de préciser avec certitude , la partie du cerveau qui est le siège de l’organe du langage chez les quadrupèdes , et j’enlends ici, non les mots articulés que répètent le perroquet, la pie ou d’autres animaux, car je crois que celle sorte de langage est dù à la faculté d’imiter;
je parle du langage propre à chaque espèce , c’est-à-dire du son ou des cris que les animaux font entendre, et qui leur servent de moyen de transmission pour rendre leurs impressions. Ce qui peut jeter de l’embarras sur la découverte de cette faculté , c’est qu’il est souvent très-difficile de savoir si les actes d’une multitude d’animaux sont la suite du langage des sons ou des cris, ou du langage d’expression que je considère comme dépendant d’une autre faculté. Il faudrait avoir observé pendant très-longtemps , chez les quadrupèdes de la même espèce, les actes qui accompagnent leurs cris, pour préciser avec justesse le siège de l’organe du langage. Cette étude est moins difficile chez les oiseaux, où l’on peut suivre , du moins chez certaines espèces, les actions qui accompagnent toujours tels ou tels cris. J’ai remarqué bien des fois , chez les oiseaux de la même espèce , que le même langage était toujours suivi des mêmes actes : c’est ce que j’ai surtout observé chez les serins, lors de la construction de leurs nids, ou dans les soins qu’ils donnaient à leurs petits, et chez les oiseaux voyageurs d’hiver, pendant leur vol. Il m’est arrivé plusieurs fois d’aller dans les lieux où se trouvaient des troupes d’oies ou de canards domestiques , rien qu’à leur seule manière de crier, j’étais sûr des mouvemens qu’ils allaient exécuter : tantôt c’était d’aller se précipiter à la mare , de se réunir en troupes ou de marcher sur une seule ligne; d’autres fois c’était pour indiquer le moment de leur toilette; tous sortaient alors de l’eau, se mettaient sur le bord de la mare , frottant et lustrant leurs plumes avec leur bec. J’ai vu plusieurs troupes appartenant aux mêmes espèces, jeter un cri particulier lorsqu’il était question de retourner à la ferme.
J’ai examiné avec soin la conformation du cerveau et du crâne des oiseaux qui paraissent avoir un langage assez étendu , et je suis disposé à croire que la partie cérébrale qui repose sur le point du plancher orbitaire indiqué par le n« 24, pl. XCIII, fig. 5, est le siège de l’organe du langage chez les oiseaux.
S xn.
organe du coloris.
Rien ne me paraît plus propre à établir l’existence d’une faculté ayant pour but de saisir l’harmonie des couleurs primitives que la fréquentation d’un atelier de peinture. Cette faculté est si bien un don naturel, et non le fruit du travail, comme le supposent quelques personnes , qu’il est facile de distinguer de bonne heure le peintre qui aura peu de talent pour faire , ce qu’on appelle en terme d’atelier , de la couleur , de celui qui tiendra un jour un rang distingué parmi les coloristes.
J’ai fait depuis plusieurs années un nombre incroyable de recherches sur des personnes remarquables sous le rapport du développement de certaines facultés , aussi bien que sur celles qui les possédaient dans un faible degré.
TRAITÉ
Comme ces observations sont trop nombreuses pour trouver ici leur place , je les ferai connaître dans un travail spécial. Je me bornerai à dire , pour la faculté que je traite maintenant, qu’elle est une des plus faciles à reconnaître, et qu’elle est entièrement indépendante du talent de dessiner, de saisir les formes, l’étendue des objets, ou de ce que l’on appelle composition, qualité principale du peintre , mais qui suppose la mise en action de plusieurs facultés.
J’ai fait représenter avec intention l’un près de l’autre les masques de deux jeunes peintres de l’école de M. le baron Gros. Celui représenté fig. l,pl. Cil, était, sans contredit, le premier dessinateur de l’atelier, l’autre, ic?pl., fig. 2, en était le premier coloriste.
J’ai choisi préférablement ces deux personnes, parce que s’adonnant toutes deux à la même profession , elles présentent cependant des différences de talent très remarquables : ainsi, si le premier brille comme dessinateur, il est au-dessous du médiocre comme coloriste ; tandis que le second , qui ne pourrait égaler le premier sous le rapport du dessin , lui est tellement supérieur comme coloriste , qu’on ne peut établir de comparaison entre eux. Gall et Spurzheim ont cité uue multitude d’observations de personnes qui ne pouvaient distinguer une couleur d’une autre, ou l’harmonie qui existe entre plusieurs couleurs primitives, bien que leur vue fut excellente. Mais de toutes les observations recueillies sur ce sujet, il n’en est pas, je pense, de plus curieuse que celle que M. G. Combe a insérée dans la troisième édition de son Système de phrénologie , publié à Édimbourg en 1830. Je cite celle observation avec d’autant plus de confiance , que les détails ont été fournis à M. Combe lui-même , par la personne qui en est le sujet, la voici : ,
Le grand-père de M. J. Milne (M. James Milne , fondeur de bronze à Édimbourg) avait de la peine à saisir les couleurs , mais distinguait Ires-bien les formes et la distance. Un jour cette personne désira que sa femme achetât une belle robe verte : elle lui montra plusieurs échantillons sans qu’il pût en trouver un qui présentât la couleur en question. Un jour apercevant une dame qui passait dans la rue, il s’empresse d’indiquer sa robe à sa femme, comme étant de la couleur qu’il désirait qu’elle prit. Alors elle lui exprima son étonnement , et lui dit que la couleur qu’il avait prise pour verte était brune. Ce fut alors seulement qu’il fut connu qu’il était dépourvu de la faculté de percevoir les couleurs.
Ni son père, ni sa mère ou l’oncle du côté de la mère , n’avaient un pareil défaut, de manière que cette imperfection n’a pas atteint une génération. Chez lui et ses deux frères, cependant , elle existe d’une manière évidente; tandis que chez ses quatre sœurs , on n’en trouve aucune trace; toutes distinguent parfaitement les couleurs : M. Spankie , cousin éloigné , présente un défaut semblable.
M. Milne a la vue un peu courte (1) , mais il n’a jamais trouvé de verres
(1) La myopie n’influe en rien sur le talent de percevoir les couleurs, car j’ai rencontré des myopes parmi des peintres très-bons coloristes.
qui pussent corriger son défaut. 11 excelle à distinguer les formes et les proportions; et quoiqu’il ne puisse pas distinguer le gibier sur terre, à cause de son défaut de perception des couleurs , il est cependant très-amateur de la chasse. Dans sa jeunesse , il était excellent tireur , lorsqu’il apercevait les oiseaux en l’air. Il les voit seulement lorsque le jour baisse. Un jour une couvée de perdrix s’éleva à dix ou douze verges de lui , dans un champ rempli de navels de Suède, et il ne put apercevoir un seul de ces oiseaux. Son œil est convexe dans un haut degré.
Le défaut de M. Milne fut découvert d’une singulière manière :
Il fut placé comme apprenti chez un marchand de drap , et continua son service pendant trois ans et demi. Pendant deux ans il commit une multitude d’erreurs pour les couleurs, que l’on attribua à l’inexpérience et à l’ignorance des noms des diverses teintes. A la fin , cependant , comme il vendait une pièce de drap pour faire des culottes , l’acquéreur demanda des cordons pour les attacher , et M. Milne allait couper ceux qu’il considérait comme les mieux assortis , quand la personne l’arrêta , et demanda de la même couleur que le drap. M. Milne la pria de lui indiquer une couleur , et elle en choisit une de celle du drap. Quand elle fut partie , M. Milne se croyait si sûr d’avoir raison , et que la personne se trompait dans la couleur qu’elle avait choisie ,* qu’il coupa un morceau des cordons qu’il voulait donner , et un morceau de ceux qui avaient été choisis , et les emporta chez lui avec une portion de la pièce de drap qu’il montra à sa mère. Elle lui dit alors que son ruban était d’un brillant écar^te , et l’autre vert-gazon. Son maître ne voulait pas croire à son défaut de percevoir les différences de couleur ; et ce ne fut qu’après plusieurs erreurs et réprimandes , qu’il fut obligé de quitter sa profession , et de s’adonner à une autre , celle de fondeur de bronze , pour laquelle il a une disposition naturelle , car il avait employé le tour à métier en fabriquant des jouets quand il était enfant.
Pour ce qui est des couleurs , il connaît le bleu et le jaune , mais il ne peut distinguer le brun , le vert et le rouge ; il ne peut faire de différence entre le brun et le vert vus séparément , mais vus ensemble , il aperçoit une différence. Leldeu et l’œillet, de même nuance, et vus en plein jour , lui paraissent de la couleur du ciel , qu’il appelle bleue; mais vus à la lumière. d’une bougie, l’œillet lui apparaît comme du buffle sale, et le bleu conserve la couleur qu’il avait pendant le jour. Le gazon lui apparaît plutôt couleur orange que tout autre objet colorié avec lequel il est familiarisé. L’indigo , le violet et le pourpre lui paraissent différentes nuances de la même couleur plus ou moins foncée , mais ne différant en rien pour la base.
Il ne confond jamais les objets noirs avec les blancs : il distingue facilement entre le noir et le bleu , et est capable de dire si le noir est bon ou mauvais. Dans l’arc-en-ciel il ne voit distinctement que le jaune et le bleu. Il voit bien qu’il existe d’autres teintes , mais il ne peut les distinguer , et est inca-
TRAITE
pable de les nommer. Durant le jour le cramoisi lui apparaît comme bleu ou pourpre , mais à la lumière d’une bougie il lui apparaît rouge.
Étant à Glascow , sa grande redingotte fut emportée par erreur de la chambre des voyageurs ; s’étant informé au garçon ce qu’elle était devenue, on lui demanda quelle était sa couleur. M. Milne fut tout à fait embarrassé par cette question ; et bien qu’il l’eût portée pendant un an il put seulement répondre qu’elle était ou brun tabac, ou vert olive, mais qu’il ne pouvait l’affirmer. Le garçon le regarda comme s’il l’avait soupçonné de vouloir prendre une redingotte au lieu d’en retrouver une ; mais la redingotte fut retrouvée, bien que M. Milne ne fut pas capable d’en discerner encore la couleur.
Il prend facilement le cuivre pour du bronze, à moins qu’il ne les distingue à l’aide de la lime.
Chez toutes les personnes qui se sont fait remarquer comme coloristes , la région marquée n° 25 , fig. 2, pl. XCI , est très développée. Le développement de l’organe se reconnaît à l’extérieur par deux signes : ou la partie moyenne externe du sourcil se trouve portée en dehors et en haut , comme dans le masque fig. 1 , pl. Cil (1) ; ou bien l’arcade orbitaire avance dans cette région d’une manière remarquable. Cette dernière disposition est très-marquée sur le front de M. le baron Gros, un des peintres les plus célèbres de notre époque comme coloriste.
On ne possède jusqu’à présent aucune observation qui prouve que le sens de l’harmonie des couleurs existe chez les animaux.
Organe de l'éventualité.
Il existe évidemment deux parties cérébrales distinctes dans l’espace circonscrit par Gall , et où serait placé , selon lui , l’organe de la mémoire des faits, des choses ou de l’éducabililé. L’une est placée supérieurement, n° 26 , et l’autre inférieurement , n > 14. La première a été considérée par Spurzheim comme l’organe d’une faculté, qu’il désigna d’abord sous le nom de phénomènes , et plus tard sous celui d’éventualité. Les observations très-nombreuses que j’ai faites chez certaines espèces d’animaux , où cette partie cérébrale est assez développée, d'autres, mais en plus petit nombre, dans l’espèce humaine, me portent à croire que les fonctions de cet organe n’ont pas encore été analysées d’une manière satisfaisante. Je me contenterai , mais seulement pour ne pas laisser une lacune dans les travaux des phrènologistes , de rapporter
ce que Spurzheim dit de cette faculté , en y joignant toutefois quelques remar-
(l) Gall et Spurzheim ont évidemment exagéré ce mode de conformation dans leur portrait de Rubens. J’ai vu une excellente représentation de ce peintre , si rare comme coloriste. Mais bien qu’il soit facile d’y trouver le caractère qui distingue les personnes douées de ce talent, il s’en faut de beaucoup que ce soit porté au point où le représentent les deux auteurs que je viens de citer.
ques. Si , comme j’ai lieu de l’espérer , je rencontre chez l’espèce humaine de nouveaux faits qui viennent donner plus de poids à ceux que j’ai déjà recueillis, non-seulement sur celte faculté , mais encore sur d’autres avec lesquelles elle me parait essentiellement en relation , j’en ferai l’objet d’un travail particulier , et je le consignerai dans les journaux que les phrénologistes ont entre les mains.
« On rencontre , c’est Spurzheim qui parle , des hommes qui ont des idées sommaires de toutes les connaissances humaines , qui s’intéressent à tout ce qui est art, science ; qui n’ont pas toujours étudié les choses à fond , mais qui savent assez pour en parler avec facilité ; qui , en effet, parlent beaucoup , et racontent bien : en un mot , des hommes qu’on nomme brillans en société. Leur front est saillant, et élargi en bas et au milieu, au-dessus de la racine du nez. (Ici Spurzheim renvoie à la fig. VI de son ouvrage, représentant le portrait de Bayle.) Cette organisation est très-développée chez les enfans , et chez les garçons plus que chez les filles, et chez certaines nations plus que chez d’autres. Quelle est donc la faculté manifestée par cet organe? Gall , dans le principe, a appelé cet organe celui de la mémoire des choses, parce que les personnes, chez lesquelles il l’avait observé, savaient beaucoup de choses. Plus tard, il lui a donné le nom de sens des choses; enfin, celui d’èducabilité. Mais ces expressions ne désignent pas de faculté primive. D’abord, il est certain que la faculté en question connaît tout ce qyi se passe autour de nous ; elle est attentive aux événemens et aux phénomènes extérieurs ; elle aime l’instruction de l’histoire, la connaissance des anecdotes et des faits. En outre , il me semble qu’elle sait tout ce qui a lieu en nous avec connaissance : les sensations organiques , les actions des penchans , des sentimens , des sens extérieurs et des facultés perceptives des objets. Elle veut connaître tout, et exerce à cet effet les sens extérieurs ; elle connaît les faits et aime à les raconter : c’est pourquoi elle est essentielle aux rédacteurs de toute espèce , aux instituteurs et historiens. Elle ne connaît que ce qui se fait. Combinée avec la faculté de l’individualité , elle forme l’esprit pratique qui devrait servir de base au raisonnement philosophique. (Spurzheim , Observations sur la Phrénologie , Paris, 1818 , p. 29-4.) » Afin de compléter ce que cet auteur a dit sur cette faculté, je vais extraire de la 3e édition de son ouvrage publiée à Londres, les expressions suivantes : celle faculté voudrait écouler, voir, sentir , goûter et loucher , elle aime l’instruction eu général , elle contribue essentiellement à l’unité de conscience , elle paraît percevoir les impressions qui sont les fonctions immédiates des externes et les changer en notions ou idées; de plus, elle paraît essentielle à l’attention en général et à la reconnaissance de l’entité, du moi en philosophie.
On voit d’après Spurzheim que la sphère d’action de la faculté qu’il appelle éventualité , serait excessivement étendue. Tantôt c’est le désir de connaître toute espèce de sciences : les personnes qui la possèdent sont brillantes en société, chose que je suis loin d’admettre, car je crois qu’on peut parler
très-bien , sans avoir le désir de posséder toutes sortes de sciences ; comme d’un autre côté on peut avoir le désir de s’instruire dans beaucoup de sciences, sans être brillant en société, ou parler de tout avec facilité. Est-il vrai aussi que toutes les personnes qui présentent cette organisation aiment beaucoup les anecdotes? Est-il certain que cette faculté contribue à donner une idée de la conscience ou du moi ? N’a-t-on pas rencontré plusieurs personnes ayant une idée nette et précise de leurs perceptions , conséquemment de leur individu ou de leur moi , sans que cette région fût bien saillante. J’avoue que pour moi cela ne souffre aucune objection. J’ajouterai encore qu’une faculté qui voudrait sentir, goûter, toucher, etc. , me paraît un langage qui n’est pas excessivement clair. Je terminerai, enfin, en disant que les observations d’anatomie et de physiologie comparée , qui pouvaient servir à l’analyse de cette faculté , ont été complètement négligées par Spurzheim.
Quoi qu’il en soit des observations de ce prénologiste , je suis loin de les considérer comme indifférentes : d’abord elles ont servi à démontrer l’existence de deux organes là où Gall n’en voyait qu’un ; et ce qu’il a dit de celui dont la faculté est désignée sous le nom d’éventualité , bien que me paraissant imparfait, pourra peut-être mettre sur la voie pour arriver un jour à quelque chose de plus correct.