Coloris
Quoique les différentes modifications des rayons lumineux ou des couleurs affectent l’œil agréablement ou désagréable-
(t) illustrations of Phrenology , p. 160.
(2) Voyez t. II , p. 17.
(3) M. Simpson s’étend sur cette faculté dans le Phrenologieal Journal, vol. IX, p. 193.
(*) Phrenologieal Journal, vol. VII , p. 106.
(3) Ibid., vol. IX, p. 62-1.
ment, cependant cet organe ne peut concevoir le rapport des diverses couleurs, leur harmonie, leur désaccord; et il n’en conserve pas la mémoire. Beaucoup de personnes ont l'organe visuel excellent, perçoivent toute autre qualité des corps externes, comme leur volume, leur forme, qui ne peuvent percevoir les couleurs. Ce fait a été remarqué par M. Stewart; il dit: « Il y a aussi des différences frappantes, parmi les hommes, dans la puissance de percevoir les couleurs; et je soupçonne qu’on doit attribuer, dans le plus grand nombre de cas, ce qu’il y a de défectueux dans la vue, sous ce rapport, à un défaut de puissance de perception. Ce qui est certain, c’est que nous voyons des hommes qui sont parfaitement sensibles à la différence des couleurs qu’ils voient , qui ne peuvent donner avec certitude des noms à ces couleurs , aussitôt qu’elles ne sont plus sous leurs yeux, et qui les confondent ensemble. Il semble qu’ils ont la sensation du coloris comme tout le monde, quand l’objet est présent ; mais qu’ils sont incapables ( par suite probablement d'une habitude d'inattention, contractée dès l'enfance ) de concevoir cette sensation distinctement, quand l’objet est éloigné (i). »
Voilà comment procèdent les métaphysiciens dans leurs théories : est-il question d’un des phénomènes de l’esprit les plus frappants, les plus intéressants, en attendions-nous l’explication avec impatience, ils ont recours à ces mots : habitude, association des idées pour résoudre la difficulté; et cela, dans une parenthèse, comme s’il n’y avait pas de difficulté.
L’observation nous a mis à même de prouver que ceux qui ont cette partie du cerveau , indiquée par le n° 26, très-développée, possèdent au plus haut degré le pouvoir de distinguer les couleurs; et c’est pourquoi le phrénologue admet ce pouvoir comme une faculté fondamentale de l’esprit.
(i) Éléments, chap. 3.
Lord Jeffrey a objecté à cette doctrine que la lumière est toujours colorée, qu’elle n’est, à proprement parler, que de la couleur; et qu'il est impossible que ceux qui ne peuvent distinguer les couleurs aient une bonne vue, puisque tous les corps visibles se distinguent nécessairement par la couleur seule. Je lui répondrai que l'œil reçoit l'impression externe de la lumière et la transmet à l'organe du coloris, comme l'oreille transmet le son à l’organe des tons ; et qu’il faut la vue et l'organe du coloris pour percevoir les couleurs. Quand l'œil est parfait et l’organe du coloris faible , on distingue les degrés d'intensité de la lumière, sans pouvoir discerner les couleurs ; l’œil suflît pour voir exactement ; la gravure et la lithographie en sont une preuve; on y trouve la forme, la distance et l'expression heureusement reproduites par de simples différences de lumière et d'ombre, ou par différents degrés de lumière, indépendamment de tout coloris.
Cette faculté , quand elle est puissante, attache à la contemplation des couleurs un vif plaisir et le sentiment profond de leur harmonie ou de leur désaccord. Ceux à qui cet organe manque ne trouvent aucun plaisir à la vue des couleurs, et s'aperçoivent à peine de la différence des nuances. Dans les Transactions of lhe Phrenological Society, p. 210, leDr Butter rapporte le fait de M. Robert Tucker, chez qui l’œil était sain, et qui ne pouvait cependant ni distinguer, ni se rappeler plusieurs des couleurs primitives. < Le jaune lui paraissait vert, le vert lui paraissait jaune; le rouge brun, le brun rouge; le bleu rose, le rose bleu, et l'indigo pourpre. » On a reconnu que cet organe lui manque. M. James Miine , fondeur en bronze à Édimbourg , est une preuve vivante de cette faculté. La faculté de percevoir les couleurs manquait à son grand-père maternel ; mais il distinguait aisément la forme et la distance. Un jour il engagea sa femme à s'acheter une robe de soie verte; elle lui apporta plusieurs échantillons; mais aucun ne répondait à i’i-
déc qu'il s’étuil faite de cette couleur. Un autre jour, voyant une dame passer dans la rue, il indiqua sa robe comme étant de la couleur qu'il désirait. Sa femme étonnée l’assura que celte couleur, qu’il prenait pour du vert, n’était qu’un brun composé. On ne s'était pas aperçu, jusqu'alors, qu'il lui manquait la faculté de percevoir les couleurs.
Le père de M. Milne, sa mère, son oncle maternel, avaient cet organe; si bien qu'une génération fut exempte de cette imperfection; il en est atteint lui-méme au plus haut degré, tandis que ses sceurs distinguent aisément les couleurs. M. Spankie, son cousin au second degré, a un défaut semblable (i).
M. Milne est presque myope, et il n'a jamais pu trouver de verres allant bien à sa vue. Il excelle surtout à distinguer les formes et les proportions; et, quoique la faiblesse de la perception des couleurs l’empéche de voirie gibier, il aime la chasse. Dans sa jeunesse, il manquait rarement les oiseaux , quand ils se détachaient bien sur un ciel bleu. Mais un jour qu’une nombreuse compagnie de perdrix s'était levée à dix ou douze pas de lui, au-dessus d'un champ de navets, il n'en put voir une seule. Son œil est convexe à un degré considérable.
L’infirmité de M. Milne se découvrit d'une singulière manière. Il était , depuis trois ans et demi, employé chez un fabricant de draps ; pendant les deux premières années, il fit , sur les couleurs des draps, des méprises grossières qu'on attribua à son inexpérience et à son ignorance des noms des teintes. Un jour cependant qu'il vendait une pièce de drap, couleur olive, l’acheteur lui demanda des lisérés; M. Milne allait en couper d'une couleur qu'il croyait assortie au drap,
(t) J'ai examiné la tête des frères de M. Milne. L'organe du coloris y est évidemment peu développé. J’en ai aussi examine le développement dans la têle de l’une de scs sœurs; il était considérable. M. Lyon, membre de la Société phrénologique , dit qu’il a examiné la tête de M. Spankie, et que l'organe y était très-faible.
quand l’acheteur l'arrêta et lui demanda des lisérés de la même couleur que le drap. M. Milne le pria de choisir la couleur qu’il désirait; et, comme on peut le croire, celui-ci choisit un liséré vert. M. Milne croyait si bien qu’il avait raison et que l’acheteur avait tort, que quand il fut parti, il coupa un morceau du liséré qu'il avait l'intention de donner, et un morceau du liséré qu’il avait choisi; et il les porta avec un morceau du drap pour les montrer à sa mère; elle lui dit que son liséré était écarlate et Vautre vert. Ses patrons ne voulaient pas croire à un défaut naturel dans sa faculté de perception dés couleurs ; et ce ne fut qu’après plusieurs méprises et plusieurs reproches, qu’on lui permit de renoncer à cette partie pour s’attacher à une autre , à celle de fondeur en bronze, pour laquelle il avait, dès l’enfance, des dispositions naturelles.
Quant aux différentes couleurs, il reconnaît les bleus et les jaunes avec certitude ; mais il ne peut distinguer les bruns, les verts et les rouges. Qu’on lui présente du brun et du vert séparément, il lui semble que c’est la même couleur; les lui présente-t-on réunies, il ne sait pas les nommer, quoiqu’il y reconnaisse une différence. Le bleu et le carmin, s’il les voit pendant le jour, lui paraissent de la couleur du ciel qu’il nomme bleue; mais à la lumière le carmin lui parait couleur de terre de Sienne sale , tandis que le bleu lui parait toujours bleu. L’herbe lui parait plus jaune qu’aucun autre objet coloré. L’indigo, le violet, le pourpre, lui paraissent être les nuances d’une même couleur. 11 ne se trompe jamais entre le noir et le blanc; il distingue facilement le noir du bleu, et peut même dire si c’est un beau noir. Dans l’arc-en-ciel, il ne perçoit distinctement que le bleu et le jaune. Il y voit bien d’autres couleurs, mais il est incapable de dire lesquelles. Au jour , il voit le cramoisi , bleu ou pourpre, et à la lumière, d'un rouge brillant.
A Clascow , il lui arriva de perdre son manteau dans la salle
commune d’un hôtel ; comme il cherchait à savoir du garçon ce qu'il était devenu, celui-ci lui demanda naturellement de quelle couleur il était. Cette question embarrassa M. Milne, et, quoiqu’il le portât depuis un an, il dut se contenter de répondre qu’il était brun foncé ou vert olive. Le regard étonné du garçon , en entendant cette réponse, dit assez qu’il doutait si M. Milne voulait retrouver son manteau, ou s’en procurer un. Cependant on retrouva le manteau. Il confond le plus souvent le bronze et le cuivre, à moins qu'il ne les distingue au poli.
On vend le moule de M. Milne; la forme, l'étendue et la constructivilé (1) y sont bien développées, tandis que le coloris y manque décidément; car le doigt y trouve une dépression à la partie du crâne qui correspond à cet organe. Que le lecteur étudie comme contrastes les bustes de sir David Wilkie, de M. Haydon, de M. Douglas ou de M. Williams, peintres distingués: il y verra l’organe du coloris très-étendu.
Il ne manque pas d’exemples semblables à celui que nous venons de donner : — Dans le moule de M. Sloane de Leith, le développement du coloris est faible; et il m’écrit dans une lettre du 20 février 1822 : « Quand je vois un assemblage de cou leurs, je distingue facilement des différences de teintes; mais qu’on me présente ensuite chaque couleur séparément et qu’on me demande quelle est celle que l’on m’a fait nommer, il me sera impossible de répondre. Je suis surtout en peine de distinguer entre le vert et le brun , et aussi entre les nuances du rouge et du bleu. Cependant je ne crois pas que je voie moins bien que tout le monde des objets éloignés , ou môme les moindres molécules.» Le coloris est plus développé dans ce moule que dans celui dcM. Milne; mais il est bien loin de l'étre autant
(t) l a conslructiritc y est située un pou plus liant qn’ît l'ordinaire; c’est ce qu’on a fait observer à la page 203.
que dans les moules des peintres que j’ai nommés tout à l’heure (î).
L’explication de sir John F.-W. Herschell , sur la cause de ce défaut de perception dans les couleurs, semble coïncider avec celle que nous venons de donner. « Nous avons examiné soigneusement, dit-il, un opticien distingué dont les yeux, ou plutôt l’oeil, car un accident l’a rendu borgne, a cette particularité singulière que, contre l'opinion reçue, <ous les rayous du prisme excitent en lui la sensation de la lumière et produisent une vision distincte; de sorte que la faiblesse du coloris ne provient pas, en lui, de l'insensibilité de la rétine aux rayons d’une réfraction, ou de ce qu’une matière colorante dans les humeurs de l’œil intercepte le contact de certains rayons sur la rétine ( comme on l’a supposé ingénieusement ), mais d’un défaut du sensorium qui le rend incapable d'apprécier les différences entre les rayons et les couleurs qui en dépendent (s). »
Il est des gens qui associent involontairement l’idée d'une couleur à un nom même, quand ils ue connaissent pas les personnes qui le portent. Pour eux, tous les Johnson sont bleus, tous les Thomson noirs, ainsi des autres. Il semble que chez eux le langage ne puisse être excité à l’activité sans le coloris; ils ressemblent, en cela, h ces gens qui ne peuvent fermer l’an-
(I) M. Robert Cox a réuni un grand nombre de fait* à l’appui de l'exislcuce de cet organe dans le Phrenological Journal, vol. Vil, p. 114. Le lecteur peut, en outre, consulter ceux que le docteur Mackenzie rapporte dans son Practical Trealise on the diseuses of the n/e, 2* édit., p. 861.— Nieholl , dans les Médico-chirurgical Transactions , vol. VII, p. 477, et vol. IX, p. 339; et dans les Annale of Philotophy , nouv. séries, vol. 111, p. 128. — Harvey, dans les Transactions of the Royal Society of Edin burgh, vol. X, p. 255; et dans VEdinburgh Journal of science, vol. V, p. m. — Brewster, dans Edinburgh Journal of science , vol. IV , p. 80. — Colquhoun dans le Glascotc medical Journal, 1829, vol. Il, p. 12.
(S) Eneyelopadia metropolilana , article Lumière, p. 134, § 507. couse. — Tturré nr phréxoioc.if. t. 11. 8
nulairc sans fermer le petit doigt. Tout ceci , cependant, n’est encore qu'une supposition (i).
Pour observer le développement du coloris, il faut calculer de combien le centre de chaque sourcil projette en avant. Les sourcils de M. Milne sont légèrement déprimés en dessous; ceux de M. Sloane le sont à peine, mais ils ne projettent pas sur le globe de l'œil ; tandis que ceux des peintres sont proéminents, au point de former aux yeux une ombre épaisse. Spuribeim dit que des sourcils fortement arqués indiquent un grand développement du coloris, et que cet indice se trouve dans les bustes de Rubens, du Titien, de Rembrandt, de Salvator- Rosa, de Claude-Lorrain, etc.; mais son grand développement est aussi indiqué par la projection en avant de cette partie du sourcil, sans qu’il soit arqué, comme dans les moules de sir Henry Raeburn , de sir David Wilkie, de Haydon et d’autres peintres distingués.
Gall établit comme fait certain cette proposition, qu'il existe dans les couleurs des lois de proportion déterminées. 11 n'y a pas d’harmonie, dit-il, entre le bleu, le jaune et le rouge, trois couleurs primitives. Le mélange de deux couleurs en produit une intermédiaire. Le bleu et le jaune donnent du vert; le bleu et le rouge du violet; le rouge et le jaune de l'orange. Pour obtenir une combinaison harmonieuse, il faut placer entre deux coulaurs primitives une couleur mixte quelles concourent à former. Il y a toujours harmonie entre la couleur mixte et les deux couleprs primitives dont elle dérive. Qu’on place un ruban desoie bleu sur une feuille de papier blanc, dit-il, et qu’on regarde fixement.au bout de quelques secondes on verra, outre le bleu et le blanc , du jaune et du rouge , et entre
(t) Voyez dans le Phrenologieal Journal , vol. III , p. 420 , et vol. VIII , p. 70, 210, de» exemples de personnes qui associent l’idée de couleurs aux choses, aux personnes, aux notes de musique.
ces deux couleurs , de l’orange résultant de leur mélange (i).
Lord Jeffrey, dans l’article Beauté dont nous avons déjà parlé, nousapprend que< l'œil est, dans tous les cas, indifférent aux diverses couleurs, >et ajoute « qu'il est faux que parmi les peintres et les connaisseurs on entende parler beaucoup de l’harmonie et de la composition des couleurs, du charme et de la difficulté d’un bon système de coloris. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que tout ceci est du pédantisme et du jargon. » A propos de l’échelle des couleurs, il ajoute : « Nous avouons n’avoir aucune foi dans ces œuvres de l'imagination; et nous croyons que si toutes ces couleurs étaient symétriquement arrangées sur une surface plane, selon les règles rigoureuses de celte harmonie supposée, personne, si ce n’est l’auteur de la théorie , n’y percevrait la moindre beauté ; personne ne serait choqué d’un renversement de cet ordre des couleurs. » Observons, en passant, qu’il y a dépression de l'organedu colorisdans la tête de lord JefTrey; et il parait que, selon la coutume des métaphysiciens, il a pris ses propres impressions pour le type infaillible de celles de l'humanité tout entière. Il est bien vrai que l’œil n’est affecté que par les degrés de la lumière; mais il s’agit ici de la vue intellectuelle. L’auteur, quand il parle de l'échelle des couleurs, ne fait aucune distinction entre la vue intellectuelle et la vue physique. Les personnes que j'ai citées comme ne pouvant distinguer lel>run de l’écarlate, la terre de Sienne de l’orange, le violet du carmin , appuieraient sans doute lord Jeffrey. Mais il est d’autres personnes comme Wilkie et Haydon, sur qui les moindres nuances font impression ; des peintres m'ont assuré que les couleurs leur causent une émotion, indépendante de toute association d’idées, et m’ont déclaré qu’ils perçoivent l'harmonie ou la disparate de leur disposition , même sur une sur-
(I) Sur les fonctions du cerveau , tome V, p. 81.
face plane , comme on reconnaît une note juste ou fausse , et avec autant de certitude. Lord Jeffrey, en critiquant cet ouvrage dans le n° 88 de la Revue dÉdimbourg , contredit nos conclusions. < Sans vouloir, dit-il, mettre en doute le fait de la dépression de mon crûne , je puis assurer que je perçois fort bien les couleurs, et que je les ai souvent groupées de manière à exciter l’admiration des dames; j’en sens tonte la beauté, et j’ai perdu plus de temps que bien d’autres devant de belles (leurs , en me demandant, et j’en demande pardon aux phrénologues , quelle pouvait être la cause du plaisir que j'y trouvais. Les phrénologues admettront, je l’espère, que, chez moi, ce n’est pas l’organe du coloris, puisqu’ils ont constaté qu’il me manque. >
Voici ma réponse à lord Jeffrey, sur cette critique (t) :
« Comment avez-vous pu affirmer dansl'Encyclopédie que l’œil est, dans tous les cas, indifférent aux diverses couleurs; si, en traçant ces lignes , vous aviez la conviction que vous sentiez toute labeauté des couleurs, comment avez-vous pu stigmatiser, en la qualifiant de pédantisme et de jargon, la doctrine de üiarmonie dans la formation des teintes, du charme eide la difficulté dm bon système de coloris, et affirmer que si toutes les couleurs étaient symétriquement arrangées sur une surface plane , selon les lois rigoureuses de cette harmonie supposée , personne , si ce n'est l’auteur de la théorie, n y percevrait la moindre beauté dans leur arrangement , et ne serait choqué dm bouleversement de cet ordre des couleurs , quand vous- même vous percevez fort bien les couleurs et les groupez de manière à exciter f admiration des dames. »
Dans un article inséré au n° 89 de la Revue, lord Jeffrey répondit ainsi : « Il y a ici deux questions: la première, s’il y a
(1) Phrenological Journal, vol. I V , p. 1 et 242. Je renvoie le lecteur à mes lettres ; il y trouvera une réponse à toutes les critiques de lord Jeffrey sur cet ouvrage.
lieu de m’accuser d'inconséquence, parce que je dis que je perçois fort bien les couleurs et leurs ombres ; et la seconde , s’il y a lien de mettre en doute ma véracité, quand je dis que j'en sens toute la beauté. La discussion porte principalement sur la première question. M. Combe a allégué que j'avais l'organe du coloris déprimé, et que sans doute je ne saurais pas distinguer le brun de l'écarlate. J’ai répondu qu'il se trompait, et que j’avais une perception remarquable des couleurs et de leurs différences. 11 a répliqué que ce ne pouvait être, puisque j’avais affirmé moi-même, dans l'Encyclopédie, que l'œil est, dans tons les cas, indifférent aux diverses couleurs. Eh bien, supposé que j'aie dit cela , où est l’inconséquence? Car quel rapport ont ensemble ces allégations qu’on oppose l’une à l'autre? Un homme qui trouve le brun aussi beau que l’écarlate, ne peut-il percevoir la différence qu’il y a entre ces deux couleurs? Ou plutôt il doit la percevoir, quand il les envisage comme deux objets distincts et qu’il faut distinguer. 11 n’y a donc pas l’ombre d’un prétexte pour contester ma principale allégation que, quoique privé de l’organe phrénologique , je puis distinguer les couleurs avec une promptitude et une précision remarquable. »
En réponse à ces observations, je ferai remarquer que lord Jeffrey ne réfute pas mon objection. Le paragraphe qu’il commente est imprimé textuellement dans cet ouvrage-ci; et le lecteur a pu voir que je n’ai pas prétendu que l’organe du coloris lui manquait, ni conclu de là qu’il était incapable de percevoir les couleurs, ou qu'il ne distinguait pas le brun de t écarlate. Loin de là, j’ai dit seulement qu’il y a chez lui dépression de l’organe du coloris, c'est-à-dire que l’étendue en est petite, comparée aux autres organes ; tandis que chez les peintres il est fortement développé. Notre ouvrage explique les effets de la dépression d’un organe. II y est dit que < la perception est le moindre degré d’activité • de toute faculté intellectuelle.
« quand une personne ne peut percevoir un objet coloré, de manière à en distinguer les teintes, c'est qu’elle est privée de la fa ou lié du coloris, > < chaque organe reçoit des impressions, et donne à l'esprit la faculté de les rappeler, >et la mémoire n’est que « le degré d’activité de chaque faculté. » Un de mes amis, qui est aux Indes, après avoir lu l’article de lord Jeffrey, m’écrivit ce qui suit : * La mélodie est ce plaisir que provoque une succession de sons simples qui s'accordent ensemble. L’harmonie est ce plaisir qui nait de sons combinés , frappant l'oreille simultanément comme dans un orchestre. 11 faut pour la mélodie un organe moindre que pour l’harmonie; et c’est pourquoi les Écossais, sans avoir les tons très-développés, sont mélodistes, et ne sont pas compositeurs. De même, la disposition des couleurs simples est leur mélodie, et la combinaison de plusieurs leur harmonie. 11 s'ensuit que lord Jeffrey a pu très-bien placer un ruban à côté d’un autre, sans percevoir l’harmonie des couleurs combinées (î). > Il n’y a donc pas contradiction entre la dépression de l’organe du coloris chez lord Jeffrey, et l’aptitude dont il se vante. M. Milnemême peut percevoir quelques couleurs et distinguer des différences entre elles; seulement il n’en a pas la mémoire , et dans sa tête l’organe est bien plus déprimé que dans la tête de lord Jeffrey.
L’objection réelle est que « les peintres non-seulement distinguent les différences de couleur, mais encore trouvent à contempler des couleurs un plaisir direct, indépendant de toute association d’idées, et qu’ils perçoivent l’harmonie ou le disparate de leur disposition, même sur une surface plane, comme on reconnaît une note juste ou fausse, et avec autant de certitude, » et c’est là ce que lord Jeffrey appelle du pédantisme et du jargon.
(1) Cela se voit chez quelques peintres; ils peuvent combiner quelques couleurs simples ; mais si leur tableau en demande un grand nombre, il n’y a plus harmonie.
En réponse à ce que j’ai avancé, il aurait dû prouver que , malgré la dépression du coloris, il en possède la faculté au plus haut degré, que la vue des couleurs lui cause un plaisir direct, et qu’il perçoit l’harmonie ou la disparate de leur disposition. Dans le n° 88 de la Revue, il a tâché de faire cette preuve, en parlant de sa facilité â percevoir et à grouper les couleurs, et du plaisir qu’il trouve à regarder de belles fleurs. Dans le n° 89 de la Revue, il daigne ajouter les arguments suivants : < Ensuite , et ceci est plus important, je ne maintiens pas dans l’Encyclopédie qu’il n’y a pas de beauté dans les couleurs ou dans leur combinaison. Mon seul but dans cet article, comme pourra s’en convaincre celui qui en approfondira une seule ligne, n’est pas de nier l'existence de la beauté, mais d’en expliquer la nature et les causes, pour les couleurs comme pour toute autre chose. Donc je ne mets pas en doute le fait de la beauté des couleurs; au contraire , cette beauté et le plaisir qu’elle procure sont reconnues dans un grand nombre de passages; c’est là la base de ma théorie, et les exemples que j'ai cités tendent à la soutenir. Je dis que les couleurs sont belles, non par suite d’une simple opération organique de leurs qualités physiques sur l'œil, mais par suite de leur association habituelle avec certaines émotions ou qualités mentales qu’elles nous rappellent de mille manières. Ainsi le bleu est beau , diton , parce qu’il a la couleur d'un ciel sans nuage ; le vert, parce qu’il a celle des bois et des prairies au printemps, et le rouge, parce qu’il nous rappelle la saison des roses et le teint de la jeunesse et de l’innocence. Mais quand ces associations disparaissent, la beauté qui en résulte disparaît également. Le vert ne serait pas beau sur le ciel, le bleu sur les joues, le Vermillon sur l'herbe. Ma doctrine est précisément la même, quant à la beauté de la combinaison des couleurs, et je cherche à la soutenir par les mêmes exemples. Il y est dit distinctement, à chaque page, que les couleurs sont belles et causent du plaisir
— ru
à ceux qui les admirent , quoique je dise qu'il y a beaucoup de pédantisme chez ceux qui dogmatisent sur les lois de leur harmonie , et qui affectent d’en limiter les combinaisons agréables à un certain ordre exclusivement. J’y maintiens comme auparavant que leur beauté dépend entièrement des associations d’idées qui s’y rattachent; et, tandis que j'admets que certaines combinaisons rappellent , en général , les mêmes associations d'idées chez les personnes qui suivent une même carrière, je nie que les combinaisons soient universelles ou invariables, et que la sensation quelles excitent sans doute, puisse toujours être attribuée à l'action organique des rayons colorés sur l’organe intellectuel. Que ces opinions soient bonnes ou mauvaises , il n'importe. La question, quant à présent, est de savoir si elles sont en contradiction avec ce fait que les couleurs sont belles, et si l’on peut mettre en doute la véracité de celui qui les soutient, quand il dit qu'il a le sentiment vif de cette espèce de beauté. »
Dans cet article, lord Jeffrey ne se demande plus quelle peut être la cause du plaisir qu’il trouve à regarder des fleurs. Il n’a pas la perception directe de la beauté des couleurs seules, et la beauté qu’il y perçoit dépend « entièrement des associations d’idées qui s’y rattachent.» «Les couleurs, dit-il, sont belles, non par suite d'une simple opération organique de leurs qualités physiques sur [œil, mais par suite de leur association habituelle avec certaines émotions ou qualités mentales qu’elles nous rappellent de mille manières. > Il s'ensuit donc que le plaisir qu'il trouve à regarder de belles fleurs , n’est excité par aucune de leurs qualités, ou par aucun effet direct qu’elles pourraient produire sur son esprit, mais par quelquechose d’autre qu’elles ont servi à lui rappeler. Par exemple, la couleur rouge des fleurs lui plaît , non parce que celte couleur est belle , mais parce qu'elle lui rappelle la saison des roses ou le teint de la jeuuesse et de l'innocence. Il trouverait du plaisir à regarder