Nomdre
Un écolier de Saint-Poelton, près de Vienne, était célébré par sa facilité extraordinaire à calculer. Fils d’un forgeron , il n’avait pas reçu une instruction supérieure à celle qu’on donnait aux autres garçons de la même école, et ne les dépassait que dans le calcul. Il avait neuf ans quand Gall l’engagea à venir à Yienne, et le présenta aux élèves de son cours. « Lorsqu'on lui donnait, dit Gall, je suppose 3 nombres exprimés chacun par 10 ou 12 chiffres, en lui demandant de les additionner, puis de les soustraire deux à deux, de les multiplier et de les diviser chacun par un nombre de 3 chiffres, il regardait une seule fois les nombres; puis il levait le nez et les yeux en l’air, et il indiquait le résultat de son calcul mental , avant que mes auditeurs n’eussent eu le temps de faire le même calcul sur le papier. 11 avait créé lui-même sa méthode. » Un avocat de Vienne regrettait que son fils, âgé de cinq ans, s'occupât exclusivement de nombres et de calcul, et qu’il fut impossible de fixer son attention sur tout antre sujet , même sur les jeux de son âge. Gall compara sa tête avec celle de l’enfant de Saint- Poelton, et ne trouva entre elles aucune ressemblance particulière, excepté dans une proéminence remarquable à l'angle externe de l’œil , un peu vers la tempe. Chez tous les deux l’œil
était en quelque sorte recouvert par l’extrémité externe du sourcil. Ces deux exemples lui suggérèrent l’idée que le calcul se rattachait à un organe particulier; et dès lors, afin de vériûer cette découverte, il rechercha les hommes renommés dans cette science. 11 se rendit auprès du conseiller Mantelli, dont l’occupation favorite était d’inventer ou de résoudre des problèmes de mathématiques, et surtout d’arithmétique, et il lui trouva la même configuration ; puis il alla trouver le baron Vega, auteur des tables de logarithmes, qui était alors professeur de mathématiques, et qui, dans toutes les autres sciences, était nn homme fort médiocre : sa tête présentait la même particularité. Il visita ensuite des écoles, se fit présenter dans des familles où il étudia la tête des enfants qu’une grande aptitude au calcul distinguait des autres, et toujours il remarqua en eux le même développement à l’angle externe de l’œil. Il dot dès lors admettre pour le nombre un organe et une faculté spéciale.
Sir Whitelaw Ainslie, dans le Phrenological Journal, parle d’un petit garçon qu’il rencontra dans une diligence, et qui attira son attention par le développement extraordinaire de l’organe des nombres. « Il formait une proéminence de la forme et de la grosseur d’une bille. » Ayant demandé au père si ce petit garçon n'était pas excellent arithméticien, sir Whitelaw apprit que dans son pensionnat il surpassait tous les autres élèves, et qu’il pouvait multiplier de tête six chiffres par six autres (i).
Cet organe , développé, élargit la tête au-dessus et en dehors de l’angle externe de l’œil, un peu en dessous de la pointe dite angle externe de l’os frontal.
La fonction spéciale de la faculté qui dérive de cet organe semble être le calcul en général.Gall l’appelle U sens des nombres, et tandis qu’il dit positivement que l’arithmétique est sa sphère
(1) Phrenological Journal, VI, 107; vol. III , p. 206 et SOI.
principale , il le considère aussi comme l’organe des mathématiques en général. D’un autre côté , Spurzheim en limite les fonctions à l'arithmétique, à l'algèbre et aux logarithmes; il pense que les autres branches des mathématiques, comme la géométrie, ne sont pas les simples résultats de celte faculté, et en cela il me parait avoir raison. M. George Bidder, à l’âge de sept ans et sans avoir reçu aucune instruction préalable, montrait une facilité extraordinaire pour le calcul mental ; je l’ai vu, à l'âge de onze ans, résoudre en une minute ou une minute et demie et sans rien écrire , les questions les plus compliquées en algèbre. A son arrivée à Édimbourg, et avant que je l’eusse jamais vu , un professeur l’amena chez moi avec deux autres enfants ù peu près de son âge. « Un de ces trois enfants, me dit-il, est George Bidder, le célèbre calculateur; le reconnaîtrez-vous à sa tête? > Ayant alors examiné l’organe des nombres chez tous trois, je répondis que l’un d’eux ne comprenait absolument rien à l’arithmétique, que le second pouvait y réussir, et que le troisième devait être George Bidder, parce qu'il en avait l’organe extraordinairement développé. Le professeur reconnut l'exactitude de mes indications. Gall fait mention d’une expérience semblable, faite par lui , qui eut le même résultat. 11 s’étend sur Zhero Colburn, jeune Américain , qui montra un grand talent pour le calcul , et qui avait cet organe très-développé. Ce jeune homme visita Édimbourg, et donna l’occasion aux phrénologuesde celte ville de vérifier les observations de Gall ; ils les trouvèrent exactes. Les moules de Zhero Colburn et de Bidder font partie de la collection de la Société phrénologique. Toutefois ces deux exemples prouvent que Spurzheim a raison de limiter la fonction de celte faculté au calcul des nombres, car ni Colburn ni Bidder ne se sont distingués en géométrie comme en arithmétique et en algèbre.
Cet organe est développédans le moule de Humboldt, célèbre calculateur, frère du voyageur de ce nom.
Je connais d’autres individus chez qui cet organe manque , et auxquels les questions d'arithmétique les plus ordinaires paraissent d’une difficulté extrême, et qui même n’ont jamais pu, malgré tous leurs efforts, apprendre leur table de multiplication, ou faire un peu vile la soustraction et l’addition la plus simple. Cet organe est petit dans le moule marqué French M D, qui contraste sous ce rapport avec les moules dont nous venons de parler, et dans lesquels on le voit développé.
Gall fait observer que quand cet organe domine chez un individu, toutes ses facultés s’en ressentent. Il a connu un médecin qui l’avait très-développé, et qui travaillait à réduire l’élude de la médecine et même la vertu des médicaments particuliers à des principes mathématiques; et l’un de ses amis , chez qui cet organe était très-proéminent , cherchait à inventer un langage universel qui aurait reposé sur des bases analogues.
L’organe des nombres et l'individualité développés donnent la mémoire des dates. La forme semble en cela être de quelque secours, car elle fait retenir l’idée des nombres imprimés.
Spurzheim dit que « plusieurs races de nègres n’ont que cinq chiffres, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent compter que jusqu’à cinq par termes simples; qu’après cinq tous leurs nombres sont composés, tandis que les nôtres ne le sont qu’à partir du nombre dix. Nous disons six, sept, etc.; ils disent cinq-un, cinqdeux , cinq-trois, etc. En général, ajoute-t-il, les nègres ne sont pas forts en arithmétique; aussi leur tête est-elle très-étroite dans le siège de l’organe du nombre. > Humboldt dit aussi que les Chayroas ( peuple des parties espagnoles de l’Amérique méridionale) < ont beaucoup de peine à comprendre tout ce qui se rattache aux rapports numériques, » et que « l’Espagnol le plus intelligent compte jusqu’à 30, ou peut-être 30, avec un air qui indique un grand effort d’esprit. » Il ajoute que < l’angle
externe de l’œil se relève chez eux sensiblement vers les tempes (i). » L'organe du nombre est étonnamment petit dans le crâne des Esquimaux, et Parry et Lyon ont remarqué que leurs yeux sont relevés à l’angle externe. Ils ont celte particularité < qu’ils ne sont pas placés horizontalement comme les nôtres; l'extrémité près du nez est plus abaissée que l’autre(s).> Le capitaine Back fait remarquer la môme particularité dans une femme esquimaude qu'il décrit (s). Cette < forme singulière de l'œil, dit le capitaine Lyon, est la môme chez tous (*).« El le capitaine Parry parle de leur « arithmétique imparfaite, où tout nombre au-dessus de dix est exprimé par un mot(s). » Les montagnards du pôle arctique, dont parle le capitaine Ross, sont incapables de compter au delà de cinq ; et lorsqu'il leur demanda le nombre des individus qui composaient leur tribu, il obtint toujours pour toute réponse < qu’ils étaient trèsnombreux. » Quelques tribus pouvaient cependant compter jusqu’à dix (6). Les tribus de Groenland ne sont guère supérieures sous ce rapport. < Les nombres leurmanquent, ditCrantz; le proverbe allemand : Ils peuvent à peine compter jusqu à cinq, semble avoir été fait pour eux : cependant ils parviennent à compter jusqu'à vingt, avec difficulté il est vrai , en comptant les doigts de leurs mains et de leurs pieds. Quand un nombre passe vingt, ils disent : « C'est innombrable (7). »
Gall cite deux de scs connaissances qui pour avoir passé
(1) Personal narrative, vol. 111 , p. 223, 2*1 , 242.
(2) Voyages de Parry, vol. V, p. 18*.
(3) Relation de Cexpédilion par terre au pôle arctique , eu 1833-4-5, Londres, 1836, p. 384.
(4) Journal particulier, p. 309.
(3) Idem , vol. V , p. 319.
(6) Voyages du capitaine Ross, Londres, 1819, p. 93, 127.
(7) Histoire du Groenland, par Cranta, vol. I, p. 223. Voyez Remarqua sur le caractère et le développement cérébral des Esquimaux, par M. Robert Cox. Phrenological Journal, vol. VIII, p. 430.
plusieurs jours à s’occuper de calculs difficiles, ont éprouvé uue douleur dans la région de cet organe. Il a vu à l'hôpital de Vienne un malade dont la manie dégénérait en démence, et qui néanmoins passait tout son temps à compter. Il s'arrêtait toujours à quatre-vingt-dix-neuf; rien ne pouvait lui faire dire cent, et il recomraençailà compter un, deux, etc. M. L. A. Gœlis, dans son Traité sur l' hydrocéphale aiguë et chronique, cite un petit garçon, qui, quoique stupide sous tout autre rapport, manifestait cependant, dans sa douzième année, une mémoire étonnante pour les nombres, un grand sentiment de bienveillance, et chez qui ces qualités disparurent , en raison directe des progrès de la maladie. Le Journal général de médecine (t) cite un Anglais qui, de deux jours l'un, éprouvait une crise nerveuse, pendant laquelle il ne voyait ni n’entendait rien (ce qu’on vérifia par des expériences), et qui s’occupait néanmoins continuellement de mathématiques, d’arithmétique, de logarithmes, et résolvait facilement des problèmes nouveaux et compliqués. Je vis en octobre 1835, dans la maison des fous à New-Caslle, un individu, nommé Marshall, qui avait l’organe du nombre très-développé, et M. Mackintosh, chirurgien de l’établissement , me dit • qu’il se distinguait par sa passion pour l’arithmétique et pour les calculs, et qu’on le voyait continuellement occupé à faire des chiffres. On lui avait attaché les mains pour l’empêcher de tracer avec ses ongles des nombres sur la muraille; il se servit alors du bout de la langue, et avec sa salive en traça sur les pierres. Sa langue était excoriée par suite de cet exercice.
Il parait difficile de décider si cette faculté existe ou non chez les animaux. George Leroy a observé et affirme que les pies comptent trois, tandis que Dupont de Nemours affirme qu’elles comptent neuf. Gall ne cherche pas à décider la ques-
ri ) Tome XI, p. 155.
tion. Le Dr Vimont fait mention d’uneexpériencequi l'a convaincu que les chiens ont une idée des nombres. Pendant douze soirées successives et à la même heure, il donna à un chien trois boules de viande, qu'il jetait dans des endroits différents de la chambre. Après cela il n'en jeta plus que deux et en garda une sur la table. L’animal vint les prendre comme d'ordinaire; mais ne trouvant pas la troisième , il se mit à la chercher dans tous les coins de la chambre , et à aboyer jusqu’à ce qu’on la lui eût donnée. 11 fit de même quand on l'eut habitué à quatre ou cinq boules (i).
L’existence de cet organe est prouvée.