Langage
On a déjà donné l’historique de la découverte de cet organe dans l’introduction page 73.
Le grand développement de cet organe est indiqué par la proéminence et par la dépr ession des yeux ; cette apparence est produite par les circonvolutions du cerveau dans les parties postérieure et transversale de la lame orbitaire supérieure ; la partie transversale est déprimée; et les yeux sont plus ou moins repoussés en avant , en bas , ou de côté , selon l’étendue des circonvolutions. Quand les organes du savoir sont trèsdéveloppés, et que les sourcils se projettent en avant , les yeux paraissent quelquefois moins proéminents qu’ils ne le sont réellement. La projection des yeux , sur l’os de la joue , et leur dépression en dessous, sont les signes distinctifs du développement de cet organe.
Quelques éclaircissements suffirontpourfaire comprendre les
(l) Traité (le Vhrénolvgic , tom. Il , p. 371.
fondions de cet organe. L’activité des différentes facultés produit des désirs, des émotions. L’esprit se sert , pour les communiquer, de signes propres à les exprimer. Ces signes consistent en des gestes, des regards et des cris, qui accompagnent naturellement l'action des diverses facultés; et comme ils font partie de notre constitution, ils sont compris partout , et forment ce qu’on appelle un langage naturel. Par exemple, l'esprit est-il sous l’impression d’une forte crainte , une expression de terreur se répand sur tous les traits , et indique cette émotion. Est-il animé par l’orgueil, la tête se relève, et la physionomie prend une expression arrogante , froide , répulsive. Ces signes n’ont qu’à se manifester pour être compris chez toutes les nations.
Mais l’homme, pour exprimer ses sensations et ses conceptions, invente des signes arbitraires, qui s’établissent par l’usage. Par exemple, love (amour), compassion ( compassion), anger (colère), sont de simples signes de convention, par lesquels les Anglais sont convenus d’exprimer trois sentiments intérieurs, et il n’y a pas de connexion naturelle entre ces signes et les choses qu’ils signifient. Les métaphysiciens expliquent ce fait par l’association des idées; mais c’est un pouvoir particulier d’association , que donne seulement la faculté du langage. Les personnes qui la possèdent à un haut degré ont un penchant naturel à inventer des signes arbitraires et à adopter ceux que d'autres ont inventés. Cependant cette faculté donne simplement la capacité d’apprendre les signes; les autres facultés en perçoivent la signification. Un cheval, par exemple, se présente-t-il à la vue, la faculté du langage inspire le désir d'inventer un nom ou un signe qui serve à le désigner, et aide à associer l’apparence du cheval au son ou au nom particulier, inventé dans ce but. Mais, pour comprendre toute l’étendue de la signification du mot, il faut la perfection des autres facultés. Par exemple , l’organe de la
forme juge de la forme du cheval , l’étendue juge de ses proporlious, le coloris de sa couleur. Un aveugle, à l’aide de la faculté du langage, apprend à rattacher au mot chenal l’idée qu’il se forme de cet animal; mais sa conception est très-différente de celle d’une personne qui voit; car l’aveugle ne peut se figurer sa couleur , et ne peut que très-imparfaitement juger de sa forme et de ses proportions. De même, un individu qui a l’organe du langage, peut apprendre l’emploi du mot justice en général ; mais la signification qui s’y rattache dans l’esprit d'une personne comme David Ilaggart, qui manquait de conscience, est très-imparfaite, comparée à l'idée que s’en forme une autre qui a la conscience développée.
Tous les métaphysiciens se plaignent de l’ambiguïté des mots, et cherchent à démontrer combien le vague de leur signification retarde le progrès des sciences morales et intellectuelles. Ce que nous venons de dire explique leurs plaintes. Avant que les mots abstraits ne puissent faire naître précisément les mêmes conceptions chez plusieurs individus , il faut que la combinaison des facultés soit la même chez eux ; et comme il y a à peine deux individus qui, par suite de cette combinaison identique , soient capables de sentir et de juger de même, il y aura toujours, quelque parfaites que soient les définitions , de légères différences dans l’interprétation donnée par diverses personnes à ces mots abstraits. Par suite de cette différence dans la combinaison des facultés , les définitions même seront comprises de manières différentes. En mathématiques et en algèbre, les choses indiquées par les signes ne sont pas des sentiments, lesquels varient chez tous les individus, mais des rapports et des proportions d’espace et de nombre, qui ont une existence fixe et déterminée, et qui ne peuvent être compris que d’une seule manière. De là vient la précision du langage de ces sciences , comparé au langage de la métaphysique et de la philosophie morale.
Ces principes démontrent l’impossibilité de faire concorder précisément un langage philosophique avec les recherches morales. Pour comprendre les définitions mêmes des mots, il faut pouvoir éprouver les sentiments qu’ils servent à indiquer, et beaucoup de personnes n'en sont capables qu’à un très-faible degré. En s’attachant au style d’un auteur, on observe qu’il rend avec le plus de précision et de bonheur les sentiments ou les actions dont il est capable.
M. Stewart, par exemple, réussit dans ses écrits, quand les sentiments moraux y son en jeu. Mais son style devient lâche et incorrect, quand il aborde des discussions abstraites et métaphysiques, parce que ces discussions exigent l'activité des plus hautes facultés intellectuelles. J’infère de là que, chez lui, les organes des sentiments et du savoir sont plus largement développés que ceux de la réflexion. On trouve à chaque page de Moore des expressions et des passages d’une beauté inimitable qui décèlent un homme aimant ; et nous pouvons en conclure que l’adhésivité était très-forte chez lui. D'un autre côté, John Bellingham, dans ses mémoires volumineux, ses pétitions et ses lettres, ne fait que déclamer sur le juste et l'injuste, et sur la cruauté et l'oppression qu’on exerce envers lui. Mais un esprit bien fait découvre que les actes dont il parle n'ont pas le caractère qu’il leur attribue; et sous ce rapport, on trouve souvent dans ses écrits des expressions grossièrement détournées de leur acception. J’attribue celle contradiction à la dépression visible de la conscience dans sa tête. Dans la pratique, tout avocat rencontre des individus, qui prétendent désirer ardemment la justice, qui en parlent sans cesse, mais qui évidemment ne la perçoivent pas le moins du monde. L’amour de soi, dans leur cas, domine tant la conscienciosité, qu’ils n’en ont jamais une idée exacte. Il en est de même de la religion. Beaucoup parlent pour et contre, sans comprendre aucunement le but de leur blâme. De même, tout le monde re
connaît en paroles que la charité est un devoir; mais qu’on vienne demander en quoi elle consiste, personne ne compreod ce devoir de la même manière. Les idées diiTèrent selon le développement de la bienveillance, de l’acquisivité et de l’amour de soi (1).
Cependant le pouvoir d'associer, par la faculté du langage, des conceptions aux signes, est limité sous certains rapports. Tout objet indifférent peut être choisi comme le signe arbitraire d’un penchant, d’un sentiment ou d’une conception. Mais si cet objet a un rapport naturel avec une faculté, on ne peut, qu’avec une difficulté extrême, en faire le signe arbitraire d’une émotion opposée. Par exemple, nous pourrions de commun accord faire d’un carré le signe artificiel de l’émotion , que nous appelons rage. Ce signe accepté nous suggérerait l’idée de la rage, tout aussi bien que les lettres qui composent ce mot , et qui ne sont que des formes placées dans un certain ordre. Mais si nous étions assez bizarres pour vouloir associer l’idée de la rage aux contours d’une Ggure douce et riante, espèce de forme d'un autre genre, nous nelepourrions qu’avec peine, parce que cette figure est déjà le signe naturel d'une émotion diamétralement
(t) Ces principes nous expliquent d'une manière très-simple la source et la nature de l'éloquence. C'est une observation déjà usée que toute passion est éloquente; c’est-à-dire que tout penchantou sentiment excite fortement excite les facultés du langage a l'exprimer, et quand une émotion est fortement sentie, elle trouve des mots forts et précis qui la caractérisent. L'éloquence populaire tire sa puissance des penchants et des sentiments ; de là vient que, chez des orateurs distingués, nous ne trouvons pas le développement des organes intellectuels , aussi fort que sont portés à le croire ceux qui considèrent le talent oratoire comme purement intellectuel. La Société phrénologique possède les moules de Burke et de Curran. Le premier, dans les écrits qui nous sont restés de lui , se distingue surtout par son intelligence, et son front est mieux développé; mais Curran produisait peut-être sur une assemblée populaire une impression plus forte. Analysant les discours de Curran (comme on l’a déjà fait remarquer à propos de l'esprit), on n'y découvre pas plus de puissance de réflexion , que n'en indique son moule.
opposée. Elle exciterait directement la bienveillance, avec plus de force qu’elle n’exciterait indirectement la destructivité, quoique, par l’intermédiaire du langage, elle rappellerait des idées de plaisir et d’innocence, plutôt que des idées de colère et de cruauté. De même nous pourrions associer des sentiments de vénération, de pitié, d'affection ou de chagrin à des notes douces et graves , parce que ces notes , appelées à produire des émotions sui generis, peuvent devenir les signes arbitraires de toute autre émotion d’une nature homogène. Mais il serait difficile de former une association par laquelle des tons suaves , purs et graves , deviendraient les signes artificiels de l’exaspération, de la fureur et de la jalousie, parce que le caractère naturel de pareils sons est directement opposé au caractère de tels sentiments.
Des philosophes ont écrit de nombreux volumes sur l’influence des mots, sur la pensée; mais d’après les principes que nous venons d’exposer, les sensations et les conceptions doivent, dans tous les cas, précéder les mots ;el l'invention d'un terme, qui ne rendrait aucune idée , au lieu d’être un pas dans la science, ne serait qu'une absurdité. 11 est vrai que le langage d’une nation est an indice certain de son degré de civilisation : et pourquoi? parce que, à mesure que les idées d’un peuple s’étendent, ce peuple invente des mots pour les exprimer, et que son langage est en rapport avec le développement de son intelligence.
L’art d'écrire aide beaucoup aux progrès de la science ; mais c’est parce qu’il donne le mot précis , et qu’il rend la pensée durable. Les mots écrits sont à la pensée ce que les chiffres sont aux calculs; ils indiquent l'état actuel de la science, et nous permettent de suivre sans encombre la voie du progrès ; ils ne peuvent jamais devancer la marche des idées. La nouvelle nomenclature des termes de chimie, qui facilite l’étude de cette science, n’est que le résulta! d'idées exactes et étendues
sur la nature et les rapports des substances chimiques, et jamais on n’aurait pu l’inventer, avant de s’étre formé ces idées.
D'après ces principes, c’est une grave erreur, dans notre système d’éducation, d’occuper principalement la jeunesse de l’étude des langues. Dans tous les cas, la connaissance des objets, de leurs qualités et de leurs rapports, devrait précéder l’élude des mots; car ce n’est qu’après cette connaissance préalable que les mots ont une signification et deviennent utiles; et les langues ne se composent que de mots. Une bonne éducation devrait embrasser la culture de toutes les facultés, et on ne peut atteindre ce but, qu’en exerçant et en réglant l'action de chacune d’elles.
Les personnes, qui ont l'organe du langage développé, ont un long répertoire de mots; dans la conversation ordinaire leurs paroles coulent comme de source; dans un discours public c'est l'impétuosité d’un torrent. Quand on a cet organe très-énergique et ceux de la réflexion petits, on est porté à répéter sans cesse, au grand ennui de son auditeur, les choses les plus simples, comme si elles étaient d'une difficulté telle que, pour les faire comprendre, il fût indispensable de les redire. Cette habitude parait provoquée par un pouvoir et une activité si immodérée de la faculté du langage, qu’on trouve du plaisir à articuler des mots, indépendamment de toute réflexion. Celte même combinaison du langage développé, avec les organes réfleelifs faibles, produit un style diffus, lourd et plat. Les Saisons de Thompson présentent cette rédondance de mots; et dans les portraits et les bustes de cet auteur, on voit cet organe très-large. Dans les Dramas of lhe Ancient t corld (Drames du Monde ancien), par David Lindsay, on trouve des exemples de celte espèce de style:
11 My gracious kinsnum
Wbalgood occasion now hath hrought thee thither?
Noaii. — Nolhing of good, for good i» flown for ever Away from Ihis si aine tl world ; and spotless truth ,
And weeping rnercy, veiling lheir bright look»
With lheir spread pinions, bave forsaken earth ,
And sought a refuge al lhe sacred foot Of lhe Almiguty’s ihrone. ”
The Deluge, p. 16(1).
En voici un autre exemple dans un passage d'une publication périodique.
« We hope it will prove interesting to our readers, occasionally to take a popular sketch of the brilliant sticcess attending the meritorious activity of the respectable circle of scientific chemists, wbose pursuits, if judiciously (s) exhibited, are fitted to interest every mind endowed willi intellectual curiosity. »
Quand l’organe est très-petit, les expressions manquent; il y a répétition désagréable des mêmes mots , et par suite pauvreté de style. Le style d’un auteur est, en général , d’autant plus agréable que les organes du langage et de la réflexion s’harmonisent, dans de justes proportions. Si les perceptions intellectuelles sont vives et rapides, et que le langage ne soit pas développé en proportion, il en résulte ordinairement une espèce d'hésitation dans le discours. L’individualité, l’éventua-
(1) • Mon gracieux parent, quel bon, quel heureux hasard t'amène ici? — Noé. Rien d'heureux ni de bon ; car le bien , le bonheur s’est enfui pour toujours de ce monde corrompu; et la vérité sans lâche , et la pitié diu douces larmes, dérobant leurs brillants regards i> tous les humains , ont étendu leurs ailes et abandonné la terre , pour chercher un refuge au pied sacré du IrAnc du Tout-Puissant. »
(3) Nous espérons que nos lecteurs trouveront quelque plaisir h parcourir de temps en temps l'esquisse populaire des succès brillants obtenus par l'activité méritoire de l'honorable Société de savants chimistes , dont les recherches, exposées avec discernement, sont bien faites pour exciter l’intérêt de tout esprit doué d’ttne intelligence quelque peu curieuse.
lité , le temps , la comparaison et l'imitation aident beaucoup au langage, quand on les applique aux langues étrangères et à la grammaire. J’ai observé que les enfants qualifiés de petits aigles dans les classes de grammaire , ont en général cette combinaisons d’organes, et qu'avec ces facultés, et le langage modérément développé, on obtient plus de succès dans les collèges qu’avec le langage très-développé et les autres organes petits. Avec la première de ces combinaisons, on a une grande facilité à se rappeler les règles et leurs exceptions , à remonter aux étymologies, à distinguer les temps et les nuances de signification ; on peut aussi tirer parti de son savoir, quelle qu’en soit l’étendue.
La doctrine exposée en ce moment , que les autres facultés perçoivent la signification des mots, détruit l’idée de la difficulté que doit éprouver à apprendre par cœur une personne privée de cet organe; avec un développement moyen du langage, on apprendra quelquefois par cœur des chansons, de la poésie ou certains discours, avec une facilité étonnante et un grand plaisir; mais c'est qu'alors ces passages, confiés à la mémoire, intéressent les autres facultés : l'idéalité, la causalité, les tons, la vénération, la combativité ou l’adhésivité; tandis qu’une simple nomenclature de mots est difficile à retenir. D’un autre côté, pour une personne qui a le langage décidément développé, des mots seuls soûl intéressants, et elle pourra en apprendre une quantité , sans se soucier de leur signification. Ainsi, avec le langage modérément développé et de bons organes réfiectifs, on peut, avec de la persévérance, apprendre des langues et faire de bonnes études, sans avoir pour cela un style riche , facile et abondant , soit dans sa langue, soit dans une langue étrangère.
Il parait y avoir dans le cerveau une qualité, sans indication externe , qui communique le caractère de rétentivité à tous les organes intellectuels, et augmente beaucoup la mémoire
des impressions qu'ils ont reçues. Walter Scott parait avoir possédé cette rétentivité ; on dit qu’il n'oubliait jamais rien de ce qu’il avait entendu , vu ou lu.
11 est difficile de déterminer d’une manière précise à quelle faculté on doit de saisir resprit des langues. Toujours est-il certain que quelques personnes saisissent facilement l’esprit de plusieurs langues, sans avoir une grande mémoire des mots, tandis que d’autres apprennent des mois, sans saisir l’esprit d’une langue. Gall admet deux organes du langage , et nomme l’un « sens des mots, sens des noms, mémoire des mots, mémoire verbale, »el l’autre» sens du langage, de la parole, (aient de la philologie. » Il attribue à ce dernier le talent d'acquérir l’esprit des langues ; il décrit le premier, comme étant situé à la moitié postérieure de la lame supérieure orbitaire, et repoussant, quand il est fort, les yeux en dehors. Il donne le talent d’apprendre des mots par cœur et de se les rappeler ; et les personnes qui l'ont développé récitent de longs passages, après les avoir lus une fois ou deux. Ce dernier organe, dit-il , est placé sur le milieu de la partie antérieure de la lame orbitaire supérieure; et quand il est large, la prunelle non -seulement se projette en avant, mais est déprimée; et cette dépression produit l’apparence d’un sac ou d’un pli dans la paupière inférieure. Les personnes qui ont celte espèce d’yeux, ajoutent-ils, n’ont pas la mémoire des mots excellente, mais ont une disposition particulière pour l'étude des langues, pour la critique et en général pour tout ce qui a rapport à la littérature ( t ). Gall affirme en même temps qu’il est très-difficile de déterminer le voluntede cet organe des mots, parce que, d’après sa situation , il peut s’étendre sur les côtés anssi bien qu'en avant, augmentant dans le premier cas la largeur de la tête du
(1) Sur Us fonctions du cerveau, lom. V, page» 18 et 30.
côté des tempes, ou môme entre les yeux. Aussi reste-t-il des doutes sur la position de cet organe.
D'uu autre côté, Spurzheim n’admet qu'un organe du langage, situé en travers, sur la poriioo postérieure de la voûte orbitaire, et maintient qu’il perçoit non-seulement les mots, mais encore l’esprit d'une langue — * qu’il nous fait connaître les signes arbitraires, nous les rappelle, juge de leurs rapports, et fait qu'on se complaît dans des exercices sur des mots. Il me semble, dit-il, que l’organe des mots doit avoir scs lois comme l’organe de la couleur, de la mélodie ou de toute autre faculté. La loi des mots constitue l'esprit des langues. Je suis convaincu , continue-t-il , que cette opinion est fondée; parce que l’esprit de toutes les langues est le même, comme l’essence de toute espèce de musique est la même , c’est-à-dire que les principes de la musique et des langues font loi dans tous les temps et dans tous les lieux , et n’ont chez les diverses nations d’autres modifications que celles résultant de leurs organes ou de leurs différentes combinaisons (1). >
Je suis disposé à me ranger de l’avis de Spurzheim ; et peutêtre , en analysant la source de l’organe du langage, obtiendrons-nous quelques lumières sur l’origine de la faculté de saisir l’esprit des langues , comme distincte de la faculté d’apprendre et de se rappeler les mots.
Le langage exprime donc simplement les sentiments et les conceptions produites par les diverses facultés primitives, agissant soit combinées, soit séparément. Supposons un instant que le développement cérébral d'un peuple se distingue par l'énergie des organes des penchants, des sentiments et des facultés du savoir, et la faiblesse des organes réflectifs et de la secrétivité. Son langage, résultat spontané de celte combinaison, abondera en mots exprimant des sentiments simples et
(l i Phrénologie , |i. 288.
des conceptions d'objets individuels avec leurs qualités , tandis qu’il sera pauvre en termes, exprimant les rapports abstraits que conçoivent les facultés réfleclives. Pour la même raison , les transitions d’un pareil langage seront, comme dans le discours de Mmc Quickly, rapides et dans l’ordre des circonstances qui auront provoqué les idées; et la secrétivité étant petite, les mots s’embrouilleront naturellement. D'un autre côté, supposons un peuple chez lequel dominent la secrétivité et les organes réflectifs, le génie de sa langue sera bien différent de celui de la langue du premier peuple. U aura moins de mots pour exprimer des conceptions individuelles, tandis qu'il en aura une quantité bien plus grande pour désigner des rapports d’abstractions, et qu'en général ses phrases s'agenceront plus régulièrement les unes dans les autres. Supposons encore que deux individus, ayant l'organe du langage également développé , et par suite la même facilité à apprendre des mots considérés comme simples signes ( mais l’un ayant une tête comme celle que nous avons donnée au premier peuple, et l’autre une tête semblable à celle du second) , essayent d'apprendre les langues dont nous venons de parler. II parait probable que le premier individu, ayant le développement cérébral du premier peuple, trouvera la première langue la plus facile et la plus naturelle; il saisira ses tours de phrases et ses délicatesses facilement et avec plaisir, parce qu'ils s'harmoniseront avec sa manière de sentir et de penser. D’un autre côté, s’il dirige son attention sur la langue du second peuple, il rencontrera mille difficultés. 11 se rendra maitre des mots sans trouver l’idiome naturel ; les tours d’expression dépendant des pouvoirs réflectifs, et l'agencement des phrases dû à la secrétivité, lui paraîtront embrouillés et inintelligibles. Il sera obligé d'avoir recours à des règles , faute du tact nécessaire pour les comprendre; car il ne suffit pas pour parler ou écrire une langue d’en connaître les règles. Au contraire la seconde langue paraîtra tout
à fait naturelle au second individu, qui aurait la tête organisée comme le second peuple.
D'après ces principes, la faculté de saisir le génie ou l’esprit de plusieurs langues dépend du développement de l’organe des mots, joint à celle d’entrer dans les sentiments des peuples, et de former précisément les mêmes combinaisons intellectuelles qu'eux-mêmes; dépend enfin de la capacité de faire abstraction de soi-même pour se pénétrer de l’état mental des autres, capacité que confèrent surtout la secrélivilé, l'imitation, l’individualité et l’éventualité, aidées bien entendu des autres facultés primitives. On comprendra mieux ceci par un exemple. De deux individus qui auront tous les organes également développés, à l’exception des quatre que nous venons de nommer, lesquels seront énergiques chez le premier et peu développés chez l’autre, le premier aura celte faculté de se pénétrer des sentiments et des raisonnements des autres, qui manquera au second, et il sera par là plus apte à saisir l’esprit de plusieurs langues. Toute cette théorie , exposée dans l'intérêt du lecteur, a été suggérée par les faits. Je connais quelqu’un qui a plusieurs des organes parfaitement développés, mais qui est d'un caractère très-décidé, et a peu le don de se pénétrer des sentiments des autres, ou même de les supporter ; et il a éprouvé des difficultés inconcevables à comprendre les idiotismes les plus simples de la langue française. Je connais une autre personne qui a éprouvé la même difficulté pour le latin, et qui a aussi un caractère entier; chez tous deux l'organe du langage est très-faible. Puis j’ai rencontré plusieurs personnes chez qui cet organe était faible aussi, et qui néanmoins possédaient plusieurs idiomes étrangers; mais chez elles la faculté de se pénétrer de l’état mental d’autrui était décidément plus forte, et les organes desecrétivité, d’imitation, d’individualité et d’éventualité étaient bien plus développés.
Quoique la théorie de la philologie soit encore fort obs-
cure, il est certain que dans le discours ou la composition nous avons plus ou moins de mots à nos ordres, selon que le développement de l’organe situé au-dessus de la lame orbitaire supérieure, est plus ou moins prononcé, et jamais cet organe ne manque à l’orateur ou à l’auteur qui a de la facilité.
Des cas nombreux de maladies sont là pour prouver qu'on peut perdre la faculté de se servir des mots, tout en conservant intacts le pouvoir de les articuler, les facultés de perception et le jugement. M. Hood de Kilmarnock a inséré dans les Transactions of the Phrenological Society, p. 235, un fait de ce genre très-curieux, qui s’est présenté dans sa clientèle. Le malade était un homme sobre et régulier dans ses habitudes, âgé de 65 ans, qui écrivait et parlait bien sa langue; dans la soirée du 2 septembre 1822, on remarqua de l’incohérence dans ses discours; bientôt il devint tout à fait inintelligible, même pour sa famille. « On découvrit qu’il avait oublié le nom de toutes choses. Sa mémoire des choses semblait intacte; mais les noms par lesquels on désigne les homtnes et les choses étaient entièrement effacés de son esprit; ou plutôt il avait perdu la faculté qui les soumet au contrôle de la volonté. Il n’était nullement iuattentif à ce qui se passait, et il reconnaissait, peut-être aussi bien que jamais, ses amis et ses connaissances; mais leurs noms, son nom même, celui de sa femme ou ceux de ses domestiques, semblaient n’avoir plus de place dans son souvenir.
« Dans la matinée du A septembre, dit M. Hood, malgré les instances de sa famille il s’habilla et se rendit à son atelier ; et quand je lui fis ma visite , il me donna à entendre par une foule de signes qu’il se trouvait très-bien sous tous les rapports, sauf peut-être un léger malaise vers les yeux et les sourcils. J’obtins avec peine qu’il se soumit à une nouvelle application de sangsues, et qu'il se laissât mettre un vésicatoire au-dessus de
la tempe gauche, li était si bien portant qu’ii ne voulait pas se tenir à la maison, et son jugement me parut intact. Mais sa mémoire des mots était si bien effacée , que les monosyllabes d'affirmation et de négation semblaient être les deux seuls mots de la langue dont il n’eut pas encore oublié l'usage et la signification. Il comprenait fort bien tout ce qu’il entendait; et quoiqu'il eût les idées nécessaires pour répondre, les mots par lesquels ces idées s'expriment semblaient être entièrement effacés de son esprit. Voulant m'en assurer, je prononçai plusieurs fois le nom d’une personne ou d’une chose, — son propre nom ou celui de son domestique ; — il le répéta distinctement une ou deux fois. Mais au troisième effort, il avait oublié le mot comme s'il ne l’avait jamais entendu prononcer. Quand quelqu’un lisait à haute voix devant lui, il percevait facilement le sens ; mais il ne pouvait lire lui-même; et la raison semblait en être qu'il avait oublié les éléments du langage écrit, le nom des lettres de l’alphabet. En peu de temps il devint trèshabile dans l'usage des signes; et pendant sa convalescence il recouvra la mémoire de quelques termes généraux, auxquels il donna alors un sens très-étendu , une application très-wri&. Après sa convalescence il adopta , pour désigner les espaces de temps et de lieux, le nom générique de temps; pour les événements passés et les objets derrière lui, il disait la dernière fois; pour les événements à venir et les objets devant lui, il disait la prochaine fois. Un jour que je lui demandai son âge , il me fit comprendre qu’il ne pouvait le dire , et me montrant sa femme, il prononça les mots plusieurs fois, comme pour me donner à entendre qu'il le lui avait dit souvent. Quand elle me dit qu’il avait soixante ans, il 'fit un signe affirmatif, et me demanda quel temps; comme je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par-là, je lui dis l'heure qu'il était, et il me convainquit bientôt que ma réponse n’était pas celle qu’il attendait. Je lui dis alors le jour de la semaine ; il ne se montra pas plus
satisfait ; mais quand je lui eus dit le jour du mois, il me fit signe que c’était là ce qu'il voulait savoir, afin de répondre à ma question sur son âge. Ayant réussi à trouver sur un calendrier le jour du mois, il m'indiqua le temps ou jour de sa naissance, et par là me fit comprendre qu’il avait soixante ans et cinq jours, ou cinq temps, comme il le disait. >
Au mois de décembre 1822, sa convalescence était si complète qu’il pouvait soutenir une conversation sans beaucoup de difficulté. La céphalalgie dont il avait souffert pendant longtemps était bien plus rare. A part cela, sa santé était en général assez bonne. Le 10 janvier 1825, il devint tout à coup paralytique du côté gauche. Le 17 août, il eut une attaque d’apoplexie et mourut le 21 du même mois. M. Hood a consigné dans le Phrenological Journal , vol. III, pag. 28, la dissection de son cerveau. On trouva dans l'hémisphère gauche une lésion de plusieurs circonvolutions, qui se terminaient < à un demipouce de la surface du cerveau, au-dessus du milieu de la lame orbitaire supérieure. > Dans la substance du cerveau , on trouva deux petites dépressions ou kystes « dont la cavité, considérée dans son ensemble, s'étendait de la partie antérieure du cerveau jusqu’au ventricule où elle s’ouvrait en forme d'entonnoir. > Un autre cas est rapporté par M. Ilood dans le vol. II, p. 82.
J’assistai, en juillet 1836, à la dissection du cerveau d’un homme mort dans sa 94" année, qui, longtemps avant sa mort, avait perdu la mémoire, à peu près comme M. Hood. Son intelligence était saine; il comprenait toutee qu'on luidisait, et pouvait articuler parfaitement; mais jamais il ne réussissait à trouver le mol propre. On trouva un petit abcès dans le corps striégauche, à environ un pouce derrière l'organe du langage. Des traces d'un épanchement de sang y étaient visibles, et son absorption avait laissé une caverne, d’un quart de pouce de diamètre, et tapissée d’une membrane jaunâtre. L’hémisphère droit était
entier. Le cerveau présentait les traces d’une inflammation chronique.
Spurzhcim dit avoir vu à Inverness, et aussi à Paris, un cas analogue aux précédents. Gall cite, d’après Pinel, le fait d'un notaire qui , à la suite d’une attaque d’apoplexie, avait oublié son nom, celui de sa femme, de ses enfants et de ses amis, quoique sa langue conservât toute sa mobilité. Il ne pouvait plus ni lire ni écrire ; mais il se rappelait néanmoins tous les objets qui avaient fait autrefois une forte impression sur ses sens , et qui se rattachaient à sa profession. Il désignait à l’occasion les liasses de papiers renfermant les documents dont on avait besoin, et indiquait, par d’autres signes, qu’il conservait intactes toutes les idées qui s'y rattachaient (i). Gall cite aussi un soldat qui lui fut envoyé pur le baron Larrey, et qu’il trouva à peu près dans le même état que le notaire de Pinel. « Ce n’était pas sa langue, dit-il , qui était la cause de son embarras; car il pouvait la remuer avec une grande agilité et prononcer distinctement un grand nombre de mots isolés. Ce n'était pas non plus sa mémoire qui lui faisait faute ; car il se montrait fort mécontent de la manière dont il avait désigné plusieurs objets; la seule faculté qui parût entravée, était celle du langage. Ce soldat, comme le malade de M. Pinel, était devenu, par là, incapable de lire ou d’écrire (s). »
M. Bouillaud a fait de nombreuses recherches sur la pathologie de l’organe du langage. Dans un essai publié sur ce sujet (s), il rapporte un grand nombre de cas fort intéressants sur la perte de la faculté du langage, observés par lui-méme, ou tirés des ouvrages de MM. Rostan et Lallemand, dont les écrits sur les maladies nerveuses sont fort estimés. Deux des
(t) Pinel, lur i aliénation mentale, 2* édition, § 105.
(2) Sur les fondions du cerveau, tom. V, p. 58.
(5) , Irchitet générales de Médecine, loin. VIII, pap. 25, 13—1833.
malades cités avaient le lobe antérieur à la partie qui correspond à l’arcade orbitaire, réduit en une matière molle et* purulente. Un troisième fut rendu à la santé. Suit l'historique de seize malades qui perdirent la mémoire des mots et de leurs rapports, et la faculté de s’en servir, quoiqu’il fût évident, par leurs regards et leurs gestes, que leur silence ne provenait pas de l’absence d'idées, mais bie 1 de l'incapacité de les exprimer. On découvrit chez eux la même lésion organique- L’essai de M. Bouillaud l'entraîna, avec M. Scipion Pinel, (Lins une controverse dont il sortit victorieux. On en trouvera quelques extraits dans le Phrenological Journal (1).
Dans un autre volume du même jourual (s), M. John Inglis Nicol , un des médecins attachés à l'inGrmerie du Nord à Inverness , a inséré deux faits à peu près analogues. Un des malades mourut, et à la dissection on trouva que < vers le centre de la surface inférieure du lobe antérieur, les circonvolutions sur une étendue d'une demi-couronne avaient pris une couleur brun rougeâtre. >
Dans un cas rapporté par le professeur Syme (s), la faculté du langage était attaquée, et à l’autopsie on trouva les deux lobes antérieurs parfaitement sains , à l’exception des parties qui constituent les organes de la forme et du langage. Dans ce cas, comme dans la plupart de ceux que nous avons cités, le malade semblait comprendre parfaitement tout ce qu’on lui disait, mais il avait à peine le moindre souvenir des mots écrits ou imprimés. 11 serait difficile d'expliquer pourquoi ces derniers exclusivement étaient devenus inintelligibles. L’état morbide de l'organe de la forme a peut-être contribué à produire ce phénomène.
(t) Vot. vm, pag. ai».
(2) Vol. III, pag. 610.
(3) Edinburyh Medical and Surgirai Journal, n° 117, el Phrenological Journal, IX , 17.
Le dérangement ou la perte de la faculté de la parole accompagne bien souvent une douleur dans les yeux ; c’est ce qu’on peut observer dans certaines maladies , comme dans la peste, la fièvre jaune et le typhus (i) , et ce qu’on a observé dans les cas de lésions au cerveau (s).
M. W. A. F. Browne, médecin en chef de l’asile des fous à Montrose, a publié dans le neuvième volume du Phrenological Journal (s) une série de fort bons articles sur « les perturbations de la faculté du langage, considérées comme liées à la folie. * Il décrit successivement, en les appuyant par des exemples, les diverses espèces de symptômes qui indiquent ce dérangement : 1° rapidité d’articulation volontaire; 2° articulation involontaire; 3° rapidité de l’articulation involontaire ; 4° perte totale de la mémoire verbale ; 5° perte partielle de la mémoire de tous les mots indistinctement; 6" perte totale de la mémoire d’une certaine classe de mots , tels que les noms de personnes ou les substantifs en général ; 7° altération de la perception des rapports des mots avec les choses qu'ils servent à désigner; 8° altération de la perception des rapports des mots entre eux ; et 9° perte totale de la perception de tous ces rapports. Il parait, d'après plusieurs cas rapportés par M. Browne, que l’activité de l'organe du langage est portée quelquefois chez les fous à un degré étonnant. On éprouve alors la plus grande difficulté à maintenir le silence; et les fous ont parfois, sans que leur volonté y soit pour rien, une volubilité prodigieuse de paroles (■»). Plusieurs lunatiques se complaisent dans des vociférations dégoûtantes; M. Browne est porté à croire , d'après ses observations et celles des autres, que le plus souvent ces vociférations sont involontaires, que le malade n’y attache
(t) Phrenological Journal , vol. VIII, p. 422.
(2) Ibid., vol. VIII, p. 189; IX, 119, 516; X, 118.
(5) Ibid., p. 250, 308, 414.
(4) Ibid., p. 311-13.
aucun sens, et quelles sont le résultat d’une excitation spéciale de l’organe du langage. Il serait important de bien connaître le dérangement que celte faculté peut éprouver; car, comme le fait remarquer M. Browne, « il est peu douteux que, dans un grand nombre de cas semblables, on puisse commettre de grandes injustices et des maux irréparables, en renfermant comme fous des individus qui ont simplement la faculté du langage affectée de monomanie. Tout le monde sait par expérience que la joie, la crainte, l'afTection et l’amour de l’approbation , ont pour effet de suspendre ou de limiter l’exercice du langage; et l’on peut facilement concevoir que, chez les personnes disposées à recevoir de telles impressions, le moindre dérangement dans l’organe du langage est d’autant mieux perceptible, et peut donner lieu aux interprétations les plus fâcheuses , et avoir les conséquences les plus déplorables (i). M. Browne a publié plus récemment dans le Journal prénologique (s) des détails instructifs sur celte espèce de folie, qui a pour symptômes des discours dans un langage inconnu, et qui n’est pas rare en Angleterre.
Le Dr Williams Grégory dit avoir observé à diverses reprises que l’usage de la morphine affecte l’organe du langage, t Si je prends, dit-il, de 20 à 30 gouttes d’une solution de muriale de morphine, je tombe au bout d’une heure dans un état de calme très-agréable, et quelques heures après l’organe du langage est chez moisi excité, que j’ai de la peine à m’arrêter quand j’ai commencé à parler; comme celte expérience n’offre aucun danger, je l’ai renouvelée très-souvent ; je n’ai donc aucun doute sur son résultat (s). » En ayant pris, en d’autres occasions, une plus grande quantité, il trouva qu’il produisait
(1) Phrenological Journal, vol. X, pag. 422.
(2) Ibid., vol. IX, p. 803.
(3) Phrenological Journal, vol. VIII, p. 163.
un dérangement sensible dans la faculté du langage ; il ne pouvait plus associer les mots aux choses qu’ils désignent; et ce dérangement fut accompagné une fois d'un violent mal de télé dans la situation de l'organe. Le Dr Grégory pense qu’il est probable que la morphine agit exclusivement sur le lobe antérieur, plus particulièrement sur l’organe du langage, et qu'une dose trop forte cause le dérangement total de cette faculté. Ces conclusions, ajoute-t-il , ont besoin d'être confirmées par les observations de médecins intelligents. Il fait observer avec raison que si des hommes de l’art, versés dans la phrénologie, dirigeaient leur attention vers l’action spécifique des différents remèdes sur l’esprit de leurs malades , ce serait un nouveau champ ouvert à la science, et plusieurs points obscurs de la philosophie morale seraient sans doute éclaircis.
Quelques individus, qui ont le langage développé, objectent qu'il leur manque la mémoire des noms ; mais en examinant bien, on trouve qu’il leur manque aussi la mémoire des objets désignés par ces noms. Si, par exemple, ils ne peuvent se rappeler les noms des personnes, on trouve qu’il leur manque la forme et l’individualité; et, s'ils ne peuvent se rappeler les noms des tons, qu’il leur manque les tons. Ce défaut est dans la faculté qui a la perception et la mémoire des idées primitives, et non dans le langage qui a seulement la mémoire des noms; et l’on conçoit parfaitement que le langage, quelque développé qu’il soit, ne rappelle pas les noms, quand les choses qu’ils désignent ne sont pas présentes à l’esprit (i).
(1) Voyez les remarques du D' A. Combe sur le don de se rappeler les noms, dans le Phrcnological Journal, vol. lit, page 120. — Dans le volume V, page 431, est rapporté un cas où la mémoire des noms fut altérée par un coup sur le sourcil gauche, tandis que la mémoire des autres espèces de mots semblait ne pas en avoir souffert. Un autre exemple de la perte de la mémoire est rapporté dans le vol. VIII, page 41b. — M. Hcwctt Walson a publié dans le vol. VII, page 214, quelques observations sur la
Les animaux paraissent avoir les rudiments de cet organe; car ils apprennent la signification de signes arbitraires, quand ils possèdent les sentiments et les conceptions que ces signes indiquent.
Cet organe est développé dans la tête de l'ami de Gall, sir J.-E. Smith, dans celle de Humboldt, de Pope, de Voltaire et de Ramraohun Roy; il est petit dans le moule de Fraser.
Cet organe est prouvé.
Observations générales sur T individualité et sur les facultés perceptives.
Il n’y a pas contre la phrénologie d’objection plus répétée que celle-ci ; Un grand nombre de personnes, ayant le front fuyant, ont cependant beaucoup de mérite. Une courte explication suffira pour la détruire. D’abord un front peut paraître fuyant, non parce que les organes sont fre’s-faibles, mais parce que les organes du savoir sont très-proéminents; et si le volume de ces derniers était moindre, les premiers paraîtraient relativement plus forts. Mais il est facile de percevoir qu’alors les pouvoirs perceptifs étant moindres, les facultés seraient moindres , tandis que l’observateur inhabile s'imaginerait que le front a pris du développement. Dans le moule de Henri IV le front parait fuir; et si les organes du savoir étaient réduits au même état de projection, au-dessus de la joue, comme dans le moule de Voltaire, il paraîtrait bien plus perpendiculaire. Mais ce serait diminuer le pouvoir mental;
mémoire des noms. M, W. A. F. Browne établit comme résultat de son expérience que dans tes cas de perte partielle du langage , les mots dont on se souvient sont des substantifs , quand l’individualité est forte ; des termes abstraits, quand la causalité est puissante, et des adjectifs quand les organes latéraux du savoir sont larges et intacts , vol. VIII, p. 123.
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car ou rendrait ainsi les facultés réflectives dominantes aux dépens du talent d’observation. Supposons maintenant que le front, quoique fuyant, ait l'individualité et les autres organes du savoir très-développés, en réfléchissant à la portée de ces facultés, on comprend que l'individu puisse manquer de causalité et de comparaison , et avoir cependant du mérite. On a déjà désigné les sciences qui dépendent surtout de l’individualité et de l’éventualité, et démontré qu’on peut être trèssavant avec ces organes. Les détails de l’histoire, la statistique, la géographie et le commerce constituent un savoir, simple sans doute, mais dans lequel on peut parvenir à un degré d’habileté remarquable. Enfin, dans la vie ordinaire, la finesse d’observation et le pouvoir de profiter des leçons de l’expérience, sont des éléments essentiels du jugement et de son usage. Si donc au développement large des organes du savoir se joint un tempérament nerveux, l’individu peut être observateur, actif et entreprenant; s’il a la circonspection développée, il est prudent et ne se fait pas illusion sur la portée de ses moyens; s’il a la conscienciosité développée, il a cette délicatesse qui donne le sentiment du bon droit , et qui indique le chemin de l’honneur et ses limites; et il n’y aura rien d’étonnant qu’avec tous ces organes il fasse preuve, dans la vie, de probité et de mérite. Auçune de ces suppositions n’est imaginaire; elles reposent sur des observations faites sur un grand nombre d'individus qui sont dans les affaires. Cependant on ne trouvera jamais chez eux des vues profondes, ou étendues sur des principes abstraits; car elles dépendent des facultés réfleclives dont nous ne nous sommes pas encore occupé (i).
lia été dit, dans les pages précédentes , que la faculté de la forme perçoit la forme des objets , la faculté du coloris leur
(t) Ce sujet est traité plus au long itans le Phrenological Journal, vol. III, pages 48 et 07.
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couleur, la faculté de l'étendue leur dimension ; que l'individualité prend connaissance des corps existants et l’éventualité des événements en général. La question suivante se présente d’ellcméme : Si les organes mineurs du savoir perçoivent toutes les qualités distinctes des corps externes, de quelle utilité sont l’individualité et l’éventualité dans l’économie mentale? Une fonction importante de l’individualité est de former une conception intellectuelle unique des choses de môme nature que lui communiquent les autres facultés du savoir, en prenant connaissance des propriétés des objets externes. Lorsqu’on perçoit un arbre, l’esprit ne perçoit pas la couleur, la forme, l'étendue, comme qualités distinctes, mais un objet unique nommé arbre. L’esprit s’étant, par l’individualité, formé l’idée d'un arbre comme objet individuel existant , peut l’analyser et le résoudre en ses parties constituantes de forme , de couleur et de volume. Mais on comprend que celte manière d’envisager l'objet difTère beaucoup de la conception attachée au mot arbre considéré comme formant un tout. La fonction de l’individualité est donc de réunir en un corps les éléments séparés obtenus par les autres facultés du savoir , et de produire la conception des objets réunis en un tout; l’esprit envisage ensuite ces objets comme choses individuelles existantes, et l’on s’en souvient, et l'on en parle sans penser à leurs parties constituantes. Les enfants comprennent de bonne heure les termes généraux comme arbre, homme, vaisseau, et savent s’en servir; et l’organe de l’individualité est en général très-prononcé chez eux.
La forme, le coloris, l’étendue transmettent des conceptions élémentaires à l’individualité qui les réunit en une seule, comme dans le mot homme. La faculté du nombre, mise en action, donne l’idée de la pluralité, et celle de l’ordre des idées de gradation, de rang et d’arrangement; et l’individualité, recevant les conceptions de ces diverses facultés séparément.
les recombine, et voit dans sa combinaison un objet individuel; c’est ce qui a lieu pour le mot armée. L’idée d’une armée ainsi formée, l'esprit laisse là le souvenir des parties constituantes; il ne pense plus qu’à leur agrégation, ou à la conception combinée formée par l'individualité , et la considère comme un objet unique.
L’éventualité est entourée de l'individualité, de la localité, de la comparaison et de la causalité, et forme des conceptions de ces diverses facultés, des conceptions uniques. Un orage n'est pas une chose ayant une existence spécifique; ce n’est pas , non plus, la qualité d’une chose; cependant l’esprit le conçoit clairement. C'est le résultat de certains éléments physiques dans une commotion violente, et toutes les facultés énumérées ci-dessus, y compris l'éventualité, observant le mouvement, forment chacune des conceptions individuelles que l’éventualité réunit en une seule idée, désignée par le mot orage. Le mot révolution est un autre exemple : une révolution n’est pas une chose existant dans la nature ; elle naît de l’action combinée de nombreuses causes morales et physiques , dont l’éventualité perçoit le résultat comme formant uu seul événement.
11 est intéressant d’observer que le système phrénologique» qui d’abord parait grossier et subversif de toute philosophie , s’harmonise admirablement avec la nature. S'il n’était que le fruit de l'imagination ou de la réflexion, il est probable que cette objection : « les facultés mineures du savoir rendent superflues l’individualité et l’éventualité , » aurait paru si forte et si insurmontable, qu'elle eût assuré l'exclusion de l’une ou de l’autre de ces facultés ; et cependant, tant qu’elles ne furent pas découvertes et reconnues , on ne put se rendre compte de termes comme ceux que nous avons cités plus haut.