‹ Traité de phrénologie. Tome 2Chapitre 23 sur 44 · COMBINAISONS DANS L’ ACTIVITÉ · texte numérisé non relu

COMBINAISONS DANS L’ ACTIVITÉ

Quand plusieurs organes ont un développement très-grand chez un même individu , ils tendent naturellement à se combiner dans l’activité et le poussent à adopter le genre de vie le plus propre à les satisfaire tous. Cependant, quand tous les organes, ou le plus grand nombre, sont à peu près également développés, on peut produire les effets les plus importants dans la vie en rendant actifs certains organes ou certains groupes d’organes. Par exemple, quand les organes de l'individualité, de l’éventualité, de la causalité, de la comparaison, du langage et de la concentrativilé sont tous développés, ils tendent naturellement à agir de concert entre eux, et le résultat de leur activité combinée est le talent d'orateur ou de littérateur. Quand le langage est faible , il est extrêmement difficile d’établir une pareille combinaison d’activité, et il est impossible de devenir l’un ou l’autre. Mais que de deux individus ayant tous deux ce groupe d’organes développé au-dessus de la moyenne, on élève l’un pour un métier et l'autre pour le barreau : on accoutumera les organes réfleclifs de celui-ci et le langage à agir de concert, et le résultat sera la facilité acquise d’écrire et de discuter; tandis que le premier, n’ayant jamais exercé l’organe du langage à agir de concert avec les organes intellectuels, n'aura jamais celte facilité.

D’après ce principe, il pourrait arriver qu'une personne ayant un bon développement des organes des penchants, des sentiments et de l’intelligence, présentée pour la première fois

dans une société plus élevée que celle à laquelle elle aurait été habituée, devint incapable , au premier abord , de diriger ses facultés, et montrât de la maladresse et de l'embarras. Cela proviendrait de ce qu’il n’y aurait pas d'harmonie et de régularité dans l’action des différents organes. La vénération puissamment excitée la porterait à manifester un respect profond; l'amour de l’approbation lui inspirerait le désir de paraître avec avantage; la circonspection lui ferait craindre de ne pas réussir; l'estime de soi se sentirait compromise par la conscience de l’embarras, et l'intelligence, aux abois par cette lutte d'émotions, se trouverait incapable de régler convenablement la conduite. Une fois familiarisés avec la société, les sentiments reviendraient à un état d'activité moins énergique et plus harmonieux; l'intelligence reprendrait sa supériorité, réglerait et dirigerait les sentiments; et celte môme personne, qui aurait débuté si maladroitement, pourrait devenir un modèle de politesse et l'ornement d’un salon.

C’est en vertu de ce principe que l'éducation produit ses résultats les plus importants. Deux individus, par exemple, ont un développement de tous les organes au-dessus de la moyenne. L’un d’eux est élevé au milieu de gens mercenaires et sordides. L’acquisivilé et l'estime de soi se trouvent acquérir chez lui un haut degré d’activité, et l’intérêt personnel devient le mobile de toute sa vie. Si on cultive en même temps son amour de l’approbation, il désire la distinction dans la richesse et le pouvoir; si encore on cultive sa vénération, il réserve son admiration pour les riches et les grands; et sa conscienciosité, ne dominant pas fortement tous ses organes, ne peut que lui suggérer qu’une pareille conduite est peu digne; elle n’est pas assez forte par elle-même pour vaincre ou contrôler tous les organes quise combinent contre elles. L’autre, au contraire, est élevé au milieu de personnes religieuses qui regardent les pratiques de bienveillance et de justice envers les hommes, et

de vénération envers Dieu , comme devant remplir l’existence , et son amour de l’approbation désire l’estime pour des actions honorables et vertueuses; il voit dans la richesse un moyen de satisfaire des facultés plus élevées, mais non un objet de grande importance par lui-même. La conduite de ces deux individus dans la vie présentera des différences marquées par suite de la manière différente dont ils auront été élevés.

Le changement de caractère qui s’opère dans quelques individus, paraît devoir s’expliquer par de nouvelles combinaisons dans l'activité. Cela se présente surtout chez les hommes qui ont les penchants et les sentiments développés. Dans la jeunesse ce sont les penchants qui prennent le dessus, et l'intelligence se combine avec eux pour produire une conduite immorale et sensuelle. Dans un âge plus mûr, quand les penchants perdent de leur vigueur, il se peut qu’un homme ait une position qui excite puissamment ses sentiments; alors son intelligence agit de concert avec eux ; de nouveaux intérêts l'attachent, et il entrevoit une nouvelle source de devoirs et de jouissances. A partir de ce moment, il règle sa vie d’après sa raison et ses sentiments moraux; il évite les jouissances sensuelles; il résiste à ce qu’elles ont encore d’attrayant pour lui; il parait un être nouveau. Ce sont souvent des impressions religieuses qui amènent celte métamorphose; et cela se comprend , parce que la religion parle puissamment aux facultés les plus élevées. Cependant, j’ai observé que les hommes chez qui les organes des facultés intellectuelles et morales dominent décidément, ne sont guère susceptibles de changer ainsi, parce qu'ils ne sont jamais très-vicieux, non plus que ceux chez qui ces organes sont décidément déprimés et les organes des penchants largement développés , parce que leur esprit est semblable au roc dont parle l’Écriture; le bon sens ne peut y prendre racine tant le sol est peu profond.

Ces principes ne contredisent point l'influence de l'étendue»

parce que ce n’est que chez les individus dont tous les organes ont une étendue à peu près égale, que les combinaisons dans l'activité présentent des résultats. Dans de pareils cas, avant d’apprécier les effets de l’étendue, le phrénologue s’enquiert du système d’éducation qui a été suivi.

Le principe des combinaisons dans l’activité explique plusieurs autres phénomènes intellectuels très-intéressants. Lorsqu’on étudie les têtes des classes élevées et des classes inférieures de la société, on ne voit pas que les organes animaux dominent plus dans les dernières, ni que les seutiments moraux soient plus palpables dans les classes élevées. Ce poli qui caractérise les rangs élevés est donc le résultat d'une harmonie soutenue dans l'action des diverses facultés, et surtout dans celle des sentiments moraux , produite par une longue habitude. Ce qu’on observe de grossier dans quelques-uns des ordres inférieurs, résulte de la combinaison dominante dans l’activité des penchants inférieurs; tandis que la maladresse qui les caractérise si souvent, vient de ce que les penchants, les sentiments et l’intelligence ne sont pas habitués à agir de concert. Cependant , celui qui pèche surtout par les organes élevés, sera toujours commun, quand bien même il serait né et élevé dans la meilleure société, par cela même que ses organes élevés sont faibles, et cela en dépit de tous les efforts qui seraient tentés pour le polir par l'éducation. Au contraire, celui dont les sentiments élevés et l’intelligence sont heureusement développés t et dont le tempérament est beau , portera le cachet de la noblesse naturelle à quelque rang qu'il s’élève.

Ce principe explique encore plusieurs autres phénomènes que les métaphysiciens ont été habitués à regarder comme d’obscures énigmes. Le Dr Adam Smith, dans sa Théorie des sentiments moraux, chapitre II, t De l'influence de la fortune sur les sentiments du genre humain , quant au mérite et au démérite des actions, » cite le cas suivant : Quelqu’un jette une

grosse pierre par-dessus un mur, dans une voie publique, et sans s'inquiéter de l'endroit où elle tombera; qu’elle tombe sur la tête d'un passaul et en fasse jaillir la cervelle, nous punirons très- sévèrement le délinquant; mais quelle tombe par terre et ne blesse personne, et l'application de la même peine, que nous avons trouvée juste dans le premier, nous ferait crier à l'injustice; cependant le démérite est le même dans les deux cas. Le Dr Smith n'explique par aucune théorie cette différence de détermination morale. La phrénologie l’explique. Quand la pierre tombe sur le malheureux passant, notre bienveillance est blessée; s'il a une femme et des enfants, la philoprogéniture et l’adhésivité le sont aussi. L’estime de soi et la circonspection se trouvent excitées par l’idée que nous aurions pu partager leur sort. Toutes ces facultés réveillent la destructivité qui demande un châtiment sévère pour le délinquant. Quand, au contraire, la pierre tombe par terre, ne blesse personne, les seules facultés excitées sont l’intelligence et la conscicnciosilé , et peut-être la circonspection , et elles envisagent de saug-froid le motif du délit, lequel n’est autre, peut-être, de la part du délinquant, que le désir d’exercer sa force musculaire, et elles ne demandent pour lui qu'une peine légère. La sentence la plus juste, dans ce cas, est celle qu’approuvent l'intelligence et les sentiments moraux , agissant de concert sans être influencés par les penchants inférieurs.

Le Dr Smith cite un autre cas. Un homme sollicite une place pour son ami , et échoue en dépit de tous ses efforts. La reconnaissance de l’ami est dans ce cas moins forte que s'il avait obtenu la place , et cependant le mérite de celui qui l’a sollicitée est le même. Dans la supposition du succès, l’estime de soi , l'acquisivité et les autres organes animaux se trouvent satisfaits et excitent la conscienciosité et la bienveillance à la gratitude; dans le cas opposé, ces facultés, désappointées et tristes, ont une influence répressive qui refroidit la bien-

veillance el la conscienciosilé; aussi la gratitude est-elle faible.

Quand un individu est juge dans sa propre cause, il se peut que son intelligence lui présente les faits exactement comme ils sont arrivés; mais ces faits n’excitent pas seulement le sentiment de sa conscienciosité, ils excitent aussi son estime de soi, son acquisivité, et, s’il a été profondément blessé, sa destructivité. Aussi , sa décision dans sa propre cause est dictée par l'intelligence influencée par ces sentiments inférieurs agissant de concert avec sa conscienciosité. Que le même cas se présente devant un juge qui n'est point partie, et dont les organes se combinent heureusement, la décision sera le résultat de la conscienciosité el de l’intelligence sans le concours d'aucune émotion égoïste.

La justice pure, étrangère à tout motif partial, est donc, dans la stricte acception du mot, le résultat de l'activité de l’intelligence combinée avec l’activité de la conscienciosité, sans le concours des penchants animaux. Quand , par exemple, nous sommes appelés à juger de la conduite d'un accusé, aGn d’arriver à une conclusion juste, il faut que notre intelligence nous fasse percevoir clairement les motifs réels qui l’ont guidé, et le but de son action. Quand nous n’en comprenons ni lu but ni les motifs, la conscienciosité n’agit que sur un cas imaginaire et imparfait , elle ne perçoit pas le cas réel. II faut aussi que tous les penchants animaux soient calmes, parce que quand ils ne le sont pas, ou l’estime de soi, ou la colère, ou l'acquisivité, ou l’ambition, ou l’adhésivité, entrave l’action de la conscienciosilé : la source contient de la vase, l'eau ne peut être limpide. C’est un fait intéressant que toutes les fois que la conscienciosité est bien éclairée, et n’est point égarée par les sentiments inférieurs, ses inspirations s’harmonisent merveilleusement avec celles de la bienveillance et de la vénération. Les sentiments moraux ont été constitués pour coïncider dans leurs résultats ; aussi , quand nous sentons qu’une action

ou une opinion est en désaccord avec l’un ou l'autre de ces sentiments, nous pouvons en déduire, sans hésiter, qu'elle est mauvaise, ou que l'intelligence n'en comprend encore parfaite* ment ni la nature , ni les conséquences naturelles.

L'adhésivité, l'amour de l’approbation et la bienveillance, pour ne pas mentionner la combativité et la destructivité, prennent vivement parti, dans les débats politiques, pour l’homme qui se distingue par son zèle à servir notre cause; et notre jugement de sa conduite sera par suite la détermination de l'intelligence et de la conscienciosité égarées par ses sentiments inférieurs.

La doctrine des fonctions primitives des facultés, expliquée dans la première partie de cet ouvrage , et des combinaisons que nous venons d’exposer, démontre pourquoi la phrénologie ne nous rend pas capable de prédire les actions. La destructivité n’est pas , par exemple, une tendance à tuer un homme ou un animal comme acte spécifique, mais un simple penchant général capable de conduire à la destruction, son résultat extrême, qui peut aussi se manifester de mille manières (les unes justifiables, les autres injustifiables), selon qu'il est dirigé par les facultés qui, dans chaque cas particulier, agissent de concert avec lui. Ainsi, agissant avec une large acquisivité et dans l'absence de la conscienciosité, il peut pousser au meurtre, tandis qu’agissant avec une forte conscienciosité et la bienveillance, il peut devenir l’appui de la veuve et de l’orphelin, en arrêtant les bras de l’oppresseur.

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