Etendue
La faculté de distinguer les formes est autre que celle qui nous donne l’idée de l’étendue ; car il y a une différence essentielle entre l’idée de l'étendue et l’idée de la forme. La forme peut différer où l'étendue est la même. L’une peut exister sans l’autre; et il n’y a pas nécessairement de proportion entre elles. D’ailleurs, comme on l’a déjà dit, les nerfs du toucher et les organes de la vue ne forment aucune espèce d'idées ; il ne peut donc y avoir de proportion entre leur volume et la faculté de percevoir l’étendue. De ce raisonnement, Spurzheim tira cette conséquence qu'il doit y avoir une faculté dont la fonction est la perception de l'étendue; et les observations sont venues confirmer la justesse de cette conclusion. On a trouvé exacte la situation assignée par lui à cet organe; son existence est donc reconnue. Les dissections qu’on a faites du cerveau ont prouvé que les circonvolutions qui constituent l’étendue et la la forme, se lient intimement entre elles. L'organe est situé à l’extrémité interne de l’arcade sourcilière, de chaque côté de l’individualité.
Un membre de la Société phrénologique alla trouver Spur- Eheim à Paris, et ce- dernier remarqua qu’il avait l’organe de l’étendue très-développé ; l’indication était exacte; car il savait juger l’étendue avec une grande précision. Il pouvait tracer un cercle parfait sans le secours d’aucun instrument, et en indiquer le centre avec une exactitude mathématique. A l’armée, lorsque sa compagnie était en colonne, il savait la former en bataille en appréciant d’un coup d’œil, avec une grande précision, l’espace que pouvaient occuper ses hommes; et c'est à quoi beaucoup d’autres officiers n’avaient jamais pu parvenir. La localité, aussi très-développée chez lui, lui était en cela d’un grand secours.
Sir G. S. Mackenzie «est porté à croire que le volume, l'étendue, la longueur, la largeur, l'épaisseur, la hauteur, la profondeur et la distance pouvant , à bien dire, se rapporter à l’extension, la faculté que nous cherchons est probablement celle de l’espace en général (i). » Le Dr Vimont croit avoir découvert une faculté spéciale à la perception des distances; mais ses arguments ne me paraissent pas concluants (s).
Il y a lieu de croire que l’organe de l’étendue se lie à la faculté de percevoir les distances, et qu’il est un des principaux éléments du sentiment de la perspective. M. Ferguson, précepteur des enfants de sir G. S. Mackenzie, disait « qu’il lui était difficile de comprendre un paysage en peinture , » et expliquait « qu’il lui paraissait représenter un groupe d'objets, sur une surface plane, sans premier ni arrière-plans. » Il attribuait ce défaut de perception à ce qu’on ne lui avait pas enseigné les règles de la perspective. Il ajoutait qu’il voyait distinctement les formes et les couleurs des objets, qu’il aimait mieux les teintes vives et qu’il percevait aussi les distances. Il a visité Roslin (dans le voisinage d’Édimbourg ), et nonseulement il a perçu la beauté caractéristique de ce site délicieux, mais il y a trouvé des jouissances inouïes. Plusieurs points de vue dans les montagnes l'ont enchanté. Les ruisseaux et les prairies qu’ils arrosent, les campagnes fertiles l’intéressent cependant davantage. S’il ferme les yeux, ou s’il les détourne d’un paysage, ses souvenirs deviennent aussitôt confus. 11 est incapable de rappeler à sa pensée la position relative des objets, tandis qu’il se rappelle distinctement les impressions de plaisir qu’ils ont produites sur lui. Ce souvenir ne perd rien de sa fraîcheur; Roslin, par exemple, lui apparaît comme une peinture confuse de rochers, d’arbres, au milieu desquels
(1) Illustrations of Phrenology , p. 159.
(9) Vimont, Traite de Phrénologie, lom. Il, p. 990.
serpente un ruisseau; mais les impressions de grandeur et de beauté que ces objets ont produites sur lui sont distinctes et ineffaçables.
Pendant longtemps il fut difficile d’expliquer cette singulière absence de puissance intellectuelle. M. Ferguson laissa prendre le moule de sa tête et de son front ; l'organe de l’étendue y parait très-petit, et la forme et la localité peu développées, tandis que l'idéalité, le merveilleux, la bienveillance, ainsi que les organes des autres sentiments et des autres facultés intellectuelles, sont loin d'étre faibles; mais il n’est pas facile de décider auquel des trois organes, l’étendue, la forme ou la localité, il faut attribuer son imperfection.
Une autre fois , M. Douglas , peintre en miniature et membre de la Société pbrénologique , dit, dans une conversation, que ses premières dispositions pour la peinture s'étaient révélées par un grand intérêt pour tout ce qui lient à la perspective. Tout enfant, il était intrigué de voir que des sillons, éloignés l’un de l'autre, près de lui , paraissaient se rapprocher plus loin, et il ne savait pas encore marcher qu’il se traînait à travers champ, afin de mesurer les distances avec son bâton; il se perdait en étonnement , lorsqu’il était forcé de reconnaître que l'espace était le même aux deux extrémités, malgré la grande différence qui paraissait à la vue. Dès ce moment, il s’occupa de la perspective, et s’il abandonna plus tard le paysage pour la miniature, ce ne fut pas par goût, mais pour d’autres motifs. Sa tête fut comparée à celle de M. Ferguson ; c’était surtout l'organe de l’étendue qui établissait entre elles une différence.
Plus tard , j’examinai la tête de M. P. Gibson, qui excelle dans la perspective; et je trouvai l’organe de l'étendue trèsdéveloppé; enfin, dans la tête d'un de mes amis intimes, à l’endroit de cet organe, au lieu d'une saillie, il y a plutêt dépression; et il m’a dit qu’avec la faculté de percevoir faci-
leinenl qu’un objet est plus éloigné qu'un autre, il a néanmoins beaucoup de difficulté à faire bien sentir cette distance dans ses dessins; aussi , quoiqu’il comprenne la théorie générale de la perspective, il n’a jamais pu la mettre en pratique, et a renoncé au dessin.
Dans une édition précédente , j’ai mentionné le cas d'une dame qui, ayant la forme développée et l’étendue faible, copiait exactement un dessin quant à la forme, mais inexactement quant à l’étendue. Lord Jeffrey m'objecta que l’étendue est indispensable pour la proportion , et la proportion pour la forme ; qu’ainsi il y avait inconséquence dans le fait de cette dame. 11 a raison; car cette dame m’apprend qu’elle ne peut copier exactement que des dessins très-simples; et quand un dessin a plusieurs parties distinctes, quoiqu’elle puisse donner assez exactement le contour de chacune d’elles , elle ne peut jamais en rendre l'ensemble. Si elle dessine d'après nature , elle manque la perspective; néanmoins elle a beaucoup de plaisir à observer les formes; elle se les rappelle aisément, et a la conscience exacte des différences de forme et d’étendue.
Le sinus frontal empêche quelquefois d’observer cet organe; on doit donc surtout étudier les cas où son absence est évidente.