DE LA SYSTÉMATISATION
mental dans la fonction. Les grandes synthèses physiologiques trouveront là un point de départ, une base solide. La connaissance exacte de la lonction n'est même pas possible sans ces lumières tirées de la comparaison. Haller l'a bien senti, comme le prouve le soin qu'il prend de mettre les actions de l'homme en regard de celles des animaux. Il considère ce parallèle comme indisjjensable, « car, dit-il, je reconnais chaque jour qu'on ne peut porter un jugement solide sur les fonctions des diverses parties du corps si on ne les a examinées dans l'homme, les divers quadrupèdes, les oiseaux, les poissons et souvent même les insectes. »
Les déductions tirées de la pathologie doivent être aussi prises en très grande considération par le physiologiste. Il n'y a, en réalité, qu'une physiologie pour l'état normal et l'état morbide. Il n'y a ni fonctions ni aucune sorte d'actions nouvelles sur le sujet souffrant. Les fonctions de l'être malade sont les fonctions normales simplement ralenties, exagérées, perverties ou abolies : quoique troublées sous l'influence des altérations des organes, des liquides ou des agents du dehors, elles n'en demeurent pas moins soumises aux grandes lois de la vie. De même que le j<Hi régulier des organes conduit à la connaissance des troubles morbides, de même ceux-ci rellètent souvent sur le premier de vives lumières.
La pathologie offre au physiologiste une série d'expériences variées que la nature fait à sa manière, par l'action d'une foule de causes, expériences souvent mieux exécutées que les nôtres. Tantôt, en exagérant les actions, elle nous fait reconnaître des caractères auparavant insaisissables; tantôt, en les entravant, elle en isole les éléments par une analyse plus parfaite que celle tirée des vivisections. Ici, elle rend perceptibles des actes obscurs et inconscients; là, elle annihile les plus manifestes. Elle nous dévoile souvent une fonction inconnue par les effets résultant de l'atrophie ou de la dégénérescence de l'organe qui en est chargé; elle nous fait juger de l'importance d'un acte par la gravité des suites de sa suspension ; nous montre des suppléances non soupçonnées, des rapports, des connexions que l'état normal ne met pas en évidence.
Les déductions lumineuses auxquelles la pathologie conduit le physiologiste viennent, prescpie sur tous les points de la science, appuyer celles qui se tirent de l'observation et des expériences sur les lésions cérébrales ; elles nous aident à déterminer le rôle des diverses parties de l'encéphale, leur action directe ou croisée, leur participation aux phénomènes intellectuels, aux sensations, aux mouvements. Par les effets de l'atrophie d'une partie de ces organes, du ramollissement de l'une de leurs substances, elle précise leurs attributions fonctionnelles souvent mieux que ne le ferait le scalpel de Texpérimentateur. Par les troubles qui surviennent dans les paralysies, elle nous met sur la voie des fonctions de tels ou tels nerfs, distingue les nerfs sensitifs des moteurs ou des mixtes, montre la séparation de la sensibilité d'avec la motilité; par une foule de manifestations, elle nous indique des liens, des rapports sympathiques entre les fonctions, et linalement nous conduit à une connaissance plus complète des opérations de l'organisme.
Quand nous suivons attentivement l'évolution et la marche des maladies, nous voyons l'expérimentation, elVectuée par les causes extérieures, se dérouler peu à peu devant nous, et nous trouvons île précieux enseignements dans l'éliologie comme
dans les symptômes et les lésions cadavériques. L'action funeste que peuvent produire les milieux, les aliments, les boissons, nous permet de juger plus sûrement de leur action normale, et nous apprend à nous servir de ces agents à titre de modificateurs utiles. Les symptômes, en exagérant une foule d'actions, nous en font mieux saisir le mécanisme et le but ; ainsi le frottement de la pleurésieau début nous montre la réalité du giissementdu poumon surles parois costales; les bruits exagérés du cœur nous font mieux remonter à leur cause ; les effets de l'insuftisance valvulaire nous indiquent l'utilité des obstacles au reflux du sang : toutes les particularités que la percussion et l'auscultation font découvrir, nous permettent d'analyser avec plus de précision les actes qui s'opèrent dans les organes de la respiration ou de la circulation.
Les faits de la chirurgie, de la thérapeutique, de la tératologie, fournissent, comme ceux de la pathologie, des notions très utiles à la physiologie, sur la vitalité respective des tissus, sur leur sensibilité, sur les modifications imprimées à leurs propriétés par l'inflammation, sur leur régénération et leurs transformations possibles. Lors des opérations, des amputations, des débridements, les propriétés normales des tissus sont constatées; et, plus tard, dans les plaies, les modifications de ces propriétés peuvent être suivies avec facilité. La réparation, la régénération des parties, la formation de nouvelles synoviales, de nouvelles muqueuses, de nouveaux canaux, de fausses articulations, les fractures, les maladies des os, la reproduction du tissu osseux par le périoste, les difformités, en nous dévoilant les ressources de la vie, nous montrent des faces nouvelles aux actions les plus cachées de l'organisme.
Tout ce que la thérapeutique nous apprend nous conduit à une connaissance plus ample des forces et des actions de l'économie ; elle nous fait voir les modificateurs changeant l'état des tissus, les propriétés des liquides, activant ou ralentissantla circulation, communiquant plus d'activité au travail d'assimilation ou de résorption, affaiblissant ou exaltant la sensibilité, engourdissant ouconvulsantles muscles, tarissant les sécrétions ou leur imprimant une activité outrée. Elle fait aussi, à sa manière, des expériences dont nous devons profiter, et nous apprend les moyens de diriger, jusqu'à un certain point, les tendances de l'organisme, de les conlre-balancer ou de les neutraliser quand elles sont vicieuses.
Toutes ces données obtenues par la considération de l'organisme sain ou malade se complètent les unes les autres en se rectifiant et se contrôlant. Toutes ont de l'importance ((uand l'observateur sait en découvrir le sens ou en tirer des déductions justes. L'organisme ne se dévoile pas tout entier dans ses seules opérations normales ; beaucoup de ses actes ne deviennent intelligibles que parleurs troubles, Les perturbations atmosphériques, les météores, les volcans, les tremblements de terre ne contribuent i»as moins à nous faire connaître notre planète que les phénomènes normaux re|)roduits tous les jouis, sous nos yeux, avec une parfaite régularité.
En dehors du cercle des sciences médicales proprement dites, le physiologiste peut puiser d'utiles enseignements et en tirer des déductions pro[)res à jeter la lumière surles actions de l'organisme. Ceux qu'il emprunte à la physique et à la chimie ont, a[irès les précédents, le plus d'importance.
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La comparaison établie entre les instruments de l'organisme et ceux dont sesert la mécanique montre, par induction, le jeu des leviers, des poulies, des plans inclinés, les rapports entre les forces employées, les résistances à vaincre et les résultats obtenus. L'analyse des pliénoniènes de la capillarité, de l'osmose, de l'imhibition, deladill'usion, permet d'apprécier, par analogie, les actesdelabsorpfion. L'étude de la pression des liquides, des lois de l'hydraulique, nous apprend toutceqn'il va de physi((ue dans l'action du cn^ur considéré comme une pompe, et dans l'ensemble de la circulation du sang. J^es lois de rojjlique et de l'acoustique nous font connaître les phénomènes delà vision et de l'audition. Des lois de la conductibilité, de la réparlilion du calorique, de l'évaporalion des fluides, nous déduisons celles de la calorilication animale, cardans l'organisme, tout ce qui est physique est régi par les lois physiques ; il n'y a de changé en lui que la forme et la nature des instruments dont les forces doivent se servir.
Et la chimie! quelles vives lumières ne donne-t-elle pas au physiologiste, soif directement, soit parla voie des déductions! Une grande partie des actions intimes de l'organisme ne sont-elles pas d'ordre chimique, et constituent-elles autre chose (|u'une véritable chimie vivante? Tous les actes ultimes de la respiration ne se réduisent-ils pas à des phénomènes d'oxydation, de combustion lente? Lesélaborationsdigestives ne sont-elles pas de simples mutations chimiques? Les opérations intimes de la nutrition, quiengendrent les principesconstituantsdes tissus ouqui les détruisent, sont-elles autrechoseque des combinaisons, desdédoublements, des réductions! Peut-on concevoir le rôle du sang, l'inHuencede ses altérations, sans la connaissance de sa composition? N'est-ce pas à l'analyse chimique de ce fluide et des autres liquides (|ue nous devons ce (pi'on sait sur leur r(Me? Sans les données analytiques sur les liquides et sur les produits de sécrétion connaitrait-on les maladies du sang et tous les symptômes du diabète, de l'albuminurie, les caractèresdecertainescachcxies?Sanselles,enlin, pourrions-nous suivre ces o[»érations mystérieuses qui convertissent la matière étrangère en matière vivante, et découvrir les lois de l'échange continu de matière entre les êtres vivants et le monde extérieur, ces grandes harmonies nécessaires à l'existence des deux règnes animés ?
Il y a [dus encore. Des lumières, qui ne sont point à dédaigner, peuvent être empruntées par le physiologiste à des sciences purement abstraites.
Il n'est pas jusqu'aux mathématiques qui ne puissent souvent jeter la lumière sur l'analyse des actions vitales. Indépendaunnent des bomies liabiludesde sévères" déductions, de démonstrations en règle qu'elles donnent au physiologiste, elles lui fournissent le moyen de calculer les forces, de mesurer les vitesses, de comparer les apports et les déperditions de matière, délablir la statique de l'être vivant. sa dynamique exacte, surtout en vue de l'hygiène et de l'économie des animaux, où il faut des données positives et non des approximations. Autrefois, faute de bases, les tentatives Hiites dans cettedirection n'ont pas donné debrillants résultats. Les mathématiciens qui ont fait école en physiologie n'ont pu, pour cette raison, depuis des siècles, nous dire exactement la force du cœur, la vitesse du sang, etc. C'est Borelli, le premier d'entre tous, qui calcule la plupart des forces, celles des muscles, de l'estomac et des autres viscères. Il arriv(>à é\aluer la puissance de cœur à cent trente-cinq milles livres, puissance que, plus tard, Haller réduit à ciu-
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qiiante et une livres, Sauvages à quatre livres et demie, et Keil de cinq à huit onces seulement.— C'est Haller qui porte la vitesse du fluide nerveux à neuf mille pieds par minute. Sauvages à trente-deux mille par seconde, un troisième à des centaines de millions de pieds dans ce même espace ; — c'est Keil qui trouve que le sang parcourt cinq mille deux cent trente-trois pieds dans une minute. Enfin, ce sont Bellini, Pitcairn et d'autres, qui tentent des calculs analogues, et arrivent à des chiffres qui étonnent par leur exagération et leur peu de concordance.
Aujourd'hui plusieurs de ces évaluations peuvent être reprises avec avantage, non pas qu'on sache mieux calculer maintenant qu'auti-efois, mais parce que des recherches et des expériences exactes peuvent fournir des bases que ne possédaient point les anciens physiologistes. Les injections de certains sels dans le sang n'ontelles point permis à Héring de déterminer, avec une précision rigoureuse, la vitesse du sang? Un appareil ingénieux n'a-t-il pas suffi à Poiseuille pour reconnaître la force avec laquelle ce fluide est lancé dans les artères ? Et actuellement n'y a-t-il pas vingt instruments pour mesurer, représenter graphiquement la force du cœur, la vitesse de la circulation, les caractères du pouls, même la rapidité avec laquelle les impressions sensitives ou motrices se propagent dans les nerfs. Les analyses chimiques ne donnent-elles point le moyen d'apprécier, comme on l'a fait, du reste, la quantité d'acide carbonique produite par la respiration, la quantité de carbone brûlée dans un temps déterminé? De même n'arriverait-on pas très bien à savoir combien de fluides sont expulsés par les reins, la respiration cutanée, dans une période de vingt-quatre heures ? Ne serait-il pas facile encore de préciser la proportion de matières salines, azotées, aqueuses, que le foie, les glandes salivaires, soustraient au fluide nutritif durant une période quelconque? Tout cela est déjà fait en partie ou peut l'être plus complètement avec une satisfaisante exactitude. Le calcul fournira des résultats exacts quand l'observation, les expériences, les analyses chimiques, les recherches microscopiques, lui présenteront des éléments rigoureux, c'est-à-dire des bases. Qu'il vienne un ingénieux calculateur comme Haies, et l'on verra bientôt si les chiffres ne mènent à rien la physiologie.
Enfin, lorsque le physiologiste aépuisétousles moyens que nous venons de rappeler, et qu'il en a tiré, par desdéductionslogiques, tout ce qui en découle, il lui reste encore la ressource de prcîssentir l'inconnu, de faire des conjectures sur ce qu'il ne sait pas encore ou sur ce qui est inaccessible à ses investigations. L'hypothèse est là sur les confins du réel, du positif; pour l'emporter dans l'immense domaine du possible, du probable.
Sans doute, il doit se défier du secours de cette fée qui a fait passertant d'illusions aux yeux de nos prédécesseurs, 11 n'est rien qui ait plus nui aux progrès de la science que l'arme dangereusedes hypothèses. Elle a fait surgirles systèmes les plus bizarres que l'on puisse inventer, systèmes qui se sont renversés les uns par les autres, et n'ont laissé que des ruines sur leur passage. Aujourd'hui encore, il est fort commun de voir des hommes s'abandonner à toutes les divagations d'une imagination sans frein, courir à la recherche d'inconnues qu'on ne peut trouver, amoiu-clcr théories extravagantes sur théories plus extravagantes encore,
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embrouiller ce qui estclair, remettre en question cequi est déjà à demi-démontré faire perdre ainsi à la science son prestige et lui donner l'apparence d'un roman aux yeux des esprits positifs. Heureusement tous les grands [)liysiologistes ont fait la guerre à ces vaines tendances, qui onttrouvé déjà dans Hallerun véritable adversaire. «Cet homme cé^lèbre a non seulement, ditCuvier, repoussé les hypothèses d'une manière générale, mais il s'est attaché à les analyser, à montrer par où elles pèchent, et à faire voir que ce n'est pas parla voie hypothétique que l'on peut parvenir à la vérité. » Les efforts persévérants de ceux qui ont suivi ses traces n'ont eu pourbutquede détruire le vague des suppositions et d'y substituer le positif des faits, des lois et des principes.
Si l'hypothèse est en soi une méthode fort préjudiciable dans les sciences, elle peut, étant réduite à de certaines limites, devenir de quelque utilité. D'abord elle tient, en l'absence de faits, une place qui .sans elle, resterait vide, elle comble la lacune immense qui existe entre le connu et l'inconnu, elle forme, pour me servir de l'expression d'un habile physicien, « une sorte de crépuscule qui se répand des choses clairement connues et éclaire jusqu'aux confins de celles qui nelesont pas encore. » L'exemple donné par Newton, par Lavoisier, nous prouve qu'elle peut servir, étant appli(|uée aux forces ou aux causes premières des phénomènes physiques, et parla on doit penser qu'elle n'aurait pas moins d'utilité en physiologie, si elle pouvait s'y adapter avec un peu de rigueur ; car, après tout, cette science n'est pas d'une précision telle qu'elle soit obligée de s'affranchir d'une alliance que ne dédaignent point celles qui ont la prétention d'arriver au jtlus haut degré d'exactitude. Illui suflit d'éviter les extrêmes, en réduisant l'hypothèse à desproportions assez restreintes pour qu'elle ne devienne pas nuisible. Là se trouve la grande difficulté qu'on n'a pas toujours su vaincre. Si je n'aime point la physiologie aussi abstraite qu'elle est dans Stahl, Barthez et certains vitalistes, je la trouve trop aride, Iropuue, telle (jue l'exposent (juclques savants de notreépoque. En somme l'hypothèse est une méthode fausse tant qu'elle veut tenir lieu des choses positives, une méthode qui ne peut nous conduire à la vérité, et qu'il faut énergiquement repousser. Seulement, comme elle peut, dans certaines limites, l'aire suite aux faits, et suppléer à ce qu'ils ne sauraient nous apprendre ou à ce qu'ils ne nous ont point encore appris, elle devient en quehpie sorte l'appoint de ce que nous possédons ; sans pouvoir jamais, sur aucun sujet, faire la somme.de nos connaissances.
On voit donc que la lumière vient au physiologiste de tous les côtés. 11 doit la recueillir précieusement et ne négliger aucune des sources, aucun des moyens par lesquels elle lui arrive. Bien que la biologie soit une science distincte et autonome, elle ne peut se suffire à elle-nième et ne doit pas s'isoler des sciences auxiliaires. Elle a le droit d'interroger celles-ci à tout instant, de les mettre à son service et de s'en faire des instruments de conquête. Elle a ce droit, car elle analyse et interprète ce qu'il y a de plus compliqué, de plus difficile et de plus mystérieux dans la nature: la vie dans l'homme et dans tous les êtres animés. II faut qu'elle en use pour agrandir incessamment le champ de ses connaissances. Dans le grand travail de la mise en œuvre des matériaux rassemblés avec tant de peine, res|»rit, la logi(pie, la sagacitédu savant, joucnl un grand rôle. Les faits ne
valent que par leur signilication ; s'il en est de lumineux dont le sens est évident, il en est beaucoup dont la valeur est énigmatique. Ceux-ci, comme certains diamants bruts, semblent à première vue de simples cailloux; ils ont besoin d'être taillés pour devenir étincelants. Le physiologiste doit donc, pour faire de la science solide et profonde, s'attacher à la fois à la constatation et à Tinterprétation logique des phénomènes. Ses sens et son esprit doivent agir ensemble, se prêter une assistance réciproque, se contrôler sans cesse. L'observation et l'expérience, après avoir rempli leur rôle d'initiation et de conquête, doivent encore servir à constater la justesse du raisonnement, car celui-ci a ses aberrations et ses illusions comme les sens. Rien, en définitive, ne peut être considéré comme certain que ce qui a subi ce contrôle. Et, comme il y a encore des degrés dans la certitude, on peut affirmer que la certitude absolue n'est et ne peut être que dans les faits. Ce qui est affaire de raisonnement n'acquiert la sienne que par le contrôle de l'expérience, critérium suprême « démonstration des démonstrations. »
IV. — Des métliodei^ en pliysiolog-ie. De la niar>c1ie et des prog-rès de cette iscience.
Il n'y a évidemment qu'une logique et la méthode a des principes, des règles, des lois qui sont les mêmes pour toutes les sciences ; mais chaque science a, en réalité, sa méthode particulière. Les voies qui mènent à la vérité en métaphysique ne peuvent y conduire dans les sciences d'observation et, en général, dans celles qui ont pour objet l'étude de la nature. Les moyens qu'emploient les philosophes, dans l'examen des questions abstraites, ne mènent nullement à la connaissance des phénomènes physiques ou physiologiques. Douter d'abord de tout, supposer qu'on ne sait rien, ne rien accepter qu'après démonstration, diviser les difficultés, les examiner une à une, du simple au compliqué, faire ensuite des revues minutieuses pour s'assurer qu'on n'a rien omis est sans doute d'une excellente philosophie. Ces principes cartésiens sont excellents à suivre, mais ils ne font pas trouver tout ce qu'on cherche. Il faut des moyens plus directs, plus précis pour constater les phénomènes apparents, découvrir les phénomènes cachés, en faire une analyse exacte, en reconnaître les causes, les rapports, les lois.
Il y a, comme l'a fort bien dit Bacon, deux méthodes pour arriver à la connaissance des choses: l'une lente, régulière, classique, pour les esprits ordinaires et pour ceux qui ont tout à apprendre; l'autre rapide, abrégée, qui mène droit au sanctuaire et lève du premier coup le voile qui couvre les mystères. Il les faut toutes deux : la première pour ceux qui débutent ou qui étudient les phénomènes compliqués et obscurs, la seconde pour les initiés, les esprits ingénieux qui, d'un bond, savent atteindre la vérité et la mettre en pleine lumière.
En physiologie, comme dans toutes les autres sciences, les hommes à esprit droit, les hommes supérieurs, ne s'astreignent point à suivre toutes les règles qui souvent peuvent entraver leur marche ; ils prennent les routes les plus naturelles, les plus courtes; ils créent leur méthode et savent l'approprier, de la façon la plus heureuse, à chacune de leurs études. S'ils ne trouvent pas tout ce qu'ils cherchent, ou si, quelqiu'fois, ils se trompent c'est moins la faute de leur manière de
procéder que celle des moyens impaitaits dont ils se servent dans leurs investigations. Un rapide coup d'o'il sur le passé de, la pliysioIof,Me, en nous montrant les méthodes suivies aux dillérentes épo((ues, nous i)erinettra de constater leur mérite ou leur imperfection par les découvertes ou par les illusions auxquelles elles ont conduit. Le passé remis à grands traits sous nos yeux nous servira d'enseignement pour l'avenir.
Il est hors de doute que, dès les [iremiers temps de la médecine, on a cherché instinctivement à se rendre compte des principales actions physiologiques, comme on cherchait à s'expliquer les grands phénomènes du monde physi(|ue. lAFais on ne pouvait alors que s'en l'aire des idées vagues et incomplètes. C'est que pour analyser les opérations de l'organisme, il faut connaître l'anatomie, la structure microscopique des parties, et appliquer à cette analyse une foule de notions de physique et de chimie. Tout cela manquait; aussi, sauf quelques idées sur la nature vivante, sur le principe vital, ce qu'on disait aux temps hippocratiques de la chaleur animale, de la respiration, de la digestion, de la génération et des autres fonctions, témoigne uniquement du désw de comprendre des actes, alors nécessairement inintelligibles pour les plus grands génies.
C'est seulement à partir d'Aristote' qu'on voit poindre en jihysiologie l'esprit d'analyse. Le grand naturaliste, peu satisfait des opinions anciennes, rompt déjà avec le passé et commence à juger par lui-même. Il considère la\ie comme un principe ou une cause qui détermine l'activité des plantes et des animaux, qui les fait se nourrir, s'accroître et dépérir; il délinit l'animal un être jouissant de la faculté de sentir et de se nourrir; il distingue en lui une vie végétative et une vie sensitive, examine les conditions générales de l'existence et les principales fonctions de l'économie : d'abord les sensations, en commençant par celle du toucher, qui lui paraît la plus générale, puis successivement les autres; il étudie avec soin les instincts, les habitudes, les mœurs des animaux, leur manière de se nourrir, leurs migrations, leurs divers mouvements qu'il distingue en volontaires et en involontaires, leur reproduction dont il passe en revue les divers modes, les différences des sexes, l'inlluence de lacastration.il donne quelques notions de la digestion, de la rumination; ilcroitque toutes les parties ne s'assimilent pas les mêmes éléments ; il sait que la chaleur animale est plus élevée dans les espèces qui ont des poumons que dans les autres, mais il pense (ju'elle a sa source dans le cœur, etc. Du reste, il se montre assez réservé en matière d'explications physiologiques. Sa marche est rationnelle; il débute par l'étude comparative de l'organisation, puis il a recours à l'observation ; ce n'est qu'après celte étude préalable qu'il cherche à expliquer ce (pi'il a vu, à deviner ce qui ne tombe pas sous les sens, et ce qui ne peut ressortir de l'examen anatomique.
Mais, il faut arriver à Galien pour trouver uncnsemble de connaissances physiologiques mieux compris et présenté sous un aspect réellement scientidqiie. Cet illustre médecin résume tout ce qui a été fait avant lui. Il puise dans les écrits d'Aristote, d'Hippocrate, dans ceux d'Hérophile, d'Érasisfrate, aujourd'hui perdus, et dans l'enseignement de l'école d'Alexandrie, de précieux matériaux dont
1. Voy. Arislole, Histoire des animaux, Iraduction de Camus. F.iris, 1783; Traité de Idme, traduction de Barthélémy Saint-Hilaiie. Paris, 1816.
il sait tirer un excellent parti. Érasistrate et Héropliile avaient acquis de nouvelles connaissances anatomiques sur les organes des sens et de la génération, sur les nerfs, qu'ils avaient distingués en ceux du sentiment et en ceux du mouvement, sur les vaisseaux, etc. Ils avaient vu la différence qui existe entre les artères et les veines, trouvé les vaisseaux lactés, constaté l'isochronisme des battements du cœur et des pulsations artérielles, admis des forces particulières pour expliquer les sensations, les actions nutritives, la production de la chaleur animale. Galien rassemble tout cela, il perfectionne Fanatomie de l'homme, en s'occupant aussi, mais moins qu'Aristote, de celle des animaux. Son génie éminemment philosophique et généralisateur lui fait sentir toute l'importance d'une appréciation détaillée des actions organiques. Il observe, et de plus il imagine des expériences ; lui, le premier, comprend la nécessité de rechercher sur l'animal vivant ce qu'on n'a pu trouver par l'inspection du cadavre. Il crée la physiologie comme science distincte, dans son fameux traité De usu partnwi', que Cuvier regarde comme l'un des plus beaux ouvrages de l'antiquité. En commençant, il dit qu'il compose un hymne en l'honneur du Créateur, cherche à démontrer que tous les êtres vivants ont été formés par la même intelligence, que leurs mœurs, leurs habitudes, sont parfaitement appropriées à leur destination ; que les formes extérieures ne sont que la traduction des formes intérieures ; que, par exemple, de la forme et du nombre des os on peut conclure à la forme et au nombre des des muscles". Les considérations dans lesquelles il entre à cet égard indiquent un esprit tout à fait supérieur. Il examine successivement le rôle des diverses parties de l'économie, et, pour l'éclaircir, recourt h des dissections de divers quadrupèdes, oiseaux, reptiles et poissons; il considère le cerveau comme l'organe des sensations; voit que les nerfs sont les conducteurs du sentiment et du mouvement; regarde le foie comme l'organe de la sanguilication ; remarque que les artères contiennent du sang de même que les veines, et sait que toutes les parties puisent leur nourriture dans ce fluide qu'il suppose animé d'un mouvement oscillatoire dans les vaisseaux ; pour lui l'absorption du chyle s'effectue dans l'intestin grêle et même dans le ctecum ; ce produit est pompé par les veines mésaraïques, etc.
Par les expériences sur les animaux vivants, expériences sur l'utilité desquelles il insiste, Galien arrive à plusieurs découvertes fort remarquables. La section des nerfs récurrents lui montre qu'ils sont des nerfs moteurs, présidant à la phonation; celle des nerfs phréniques, des intercostaux, lui apprend les usages de ces cordons; la persistance des mouvements du cœur, lorsque cet organe est séparé du corps, le conduit à établir qu'ils sont involontaires ; renlèvement de quelques côtes avec leurs muscles intercostaux sans lésion de la plèvre lui doinie la preuve que le poumon remplit complètement la cavité Ihol'acique; il constate que les animaux à poumons respirent seuls l'air, tandis que les [)oissons, qui n'en ont point, sont privés de voix. 11 tente d'autres exj)ériences |)our apprécier l'inlluentie du cœur sur les battements de l'aorte, pour recorinàîti'e la nature de l'instiilctj et(i.
1. Galien, CËuvres analbmiqUes, physiologique» et niédicales, trad. par Cti. Daremberg. Paris, 1854-I85t.
2. De Blainville, Histùire des science» de Voi-ganisàlioh. Paris, 1845.
UEh .MLTHOUEis EN J'HVSIULUCIE. H!?
C'est donc un grand mérite de Galien d'avoir institué la niélliode expérimentale, d'en avoir senti la nécessité et de l'avoir appliquée avec, autant d'intelligence qui; d'habileté.
Par sa manière de systématiser, il se montre eneore un esprit judicieux, du moins tant (pi'il demeure dans certaines limites, comme lorsqu'il fait voir que la conliguration des parties est en liarnu)nie avec leurs fonctions : mais dès (pi'il veni pénétrer l'essence des phénomènes, il fait fausse route en imaginant une infinile de forces qui n'expliquent rien : car on n'a rien dit en avançant que l'estomac est doué d'une force attractive, d'une force réientive, d'une force altérante ; que les artères jouissent d'une force pulsitique, etc. Toutefois on peut bien lui faire grâce pour ce travers, en raison de l'impulsion qu'il a donnée à la physiologie. Lui, le premier, l'a bien comprise, en a fait une science distincte, basée sur l'anatomie; non seulement de llionune, nuiis encore d'un grand nondire d'animaux : il a entin réuni, le premier encore, l'observation à l'expérience et à la systématisation intelligente, en un mot tous les éléments de la science de la vie. Une conception à la fois si vaste et si vraie caractérise un esprit supérieur et marque hi première éjmque de la physiologie.
Pour arriver à quelque chose de nouveau, à quelque progrès réel, il faut franchir d'un seul bond tout l'espace qui sépare l'antiquité du moyen âge. Galien résume la science de la première. Ses connaissances deviendront le point de départ de tous les efforts tentés parles travailleurs de la renaissance. D'abord on se contentera de commenter et d'expliquer, plus tard on sentira la nécessité de chercher, dans la nature îuènie, ce rpii est ou ce qui n'est pas dans les écrits des anciens, et alors seulement commencera une nouvelle ère de découvertes dans laquelle bien des efforts seront tentés avant d'arriver à quelques résultats remarquables. C'est sur l'anatomie que l'attention est d'abord appelée. Au commencement du xiv^ siècle, Mundinus, qui enseignait à Bologne, composa un livre qui fut longtemps suivi dans les écoles, et cependant il n'avait pu disséquer que trois cadavres. Il était alors prescrit à l'école de Salerne d'en disséquer au moins un chaque année. Ce livre n'a, dit-on, rien d'original. Au .xvi'' siècle apparaissent des hommes qui impriment à la science une impulsion puissante: Sylvius, Fallope, Eustache, Vésale. Ce dernier déclare la guerre à Galien en démontrant (|ue ses descriptions ont été faites d'a{)rès le singe ; il étudie avec ardeur dans les cimetières et jusque sous les fourches patibulaires les cadavres dont il a pu s'emparer. Son ouvrage opère une .véritable révolution et marque nettement la scission entre la science antique de Galien et celle qui counnence avec Vésale et ses contemporains: Mais alors on laisse la physiologie dans l'oubli. Servet découvre bien la circulation pulmonaire ou plutôt en publie la découverte; Co'salpin a une idée vague de la circulation générale ; Realdus Colombus fait quelques expériences sur la resi»iration; Vésale lui-même essaye de ranimer les battements du cu'ur en insufflant de l'air dans les poumons. A cela et à quelques découvertes isolées se borneni toutes les acquisitions de la science de la vie. Personne ne s'en occupe spécialement et n'a l'idée de reprendre l'œuvre renfermée dans le traité du célèbre médecin de Pcrgame.
A mesure que l'anatomie fait des progi'ès, le champ de la physiologie se pré-
pare avec lenteur ; quelques petites observations viennent insensiblement enrichir le peu qu'avaient laissé les anciens, et bientôt la grande découverte d'Harvey donne une nouvelle impulsion à la science.
Fabricius d'Aquapendente, qui jouissait d'une grande célébrité à Padoue, venait de découvrir les valvules des veines qui déjà avaient été indiquées, si l'on en croit certains auteurs, par Jacques Dubois ; il étudiait le développement de l'œuf et examinait les divers mouvementsde l'homme et des animaux : en un mot, il ouvrait la voie qui devait conduire plus tard à la découverte de la circulation, aux belles recherches de Harvey sur la génération, et au célèbre travail deBorelli sur la mécanique animale. Harvey, disciple de ce grand maître, féconda la découverte des valvules. Tenant compte de leur direction, de la disposition de celles du cœur et de l'origine des troncs artériels, il fut porté à faire quelques expériences très simples ; il lia des artères et des veines, remarqua le point où elles se gonflent, ouvrit les vaisseaux, fit attention au mode suivant lequel le sang s'en échappe, et arriva, en combinant tous ces faits, à démontrer que le sang circule^ ; qu'il est chassé par le cœur dans les artères, d'où il passe dans les capillaires pour revenir par les veines à son point de départ, et qu'enfin il y a deux circulations, une petite pour le poumon, une grande pour le reste du corps. Plus tard, Harvey publia ses recherches sur la génération, par lesquellesil montra que les animaux proviennent d'un œuf, suivit particulièrement le développement de l'œuf delà poule, et établit la théorie de l'épigenèse, dite depuis harvéienne. Ce grand physiologiste marque la seconde époque delà science, autant par ses propres travaux, par leur caractère expérimental, que par l'impulsion qu'ils donnèrent aux recherches des contemporains.
Pendant que Harvey démontrait le cours du sang et enseignait la méthode d'observation et d'expérience qui seule peut conduire à de grands résultats, Aselli retj'ouvait les vaisseaux lactés- du mésentère qu'Erasistrate avait déjà aperçus; il combattit alors l'opinion de Galien et de tous les anciens qui admettaient que le chyle était pompé et charrié par les veines mésaraïques, en faisant voir que ce chyle remplit les vaisseaux lactés pendant la digestion. Mais il ne vit point que ces vaisseaux aboutissent au canal thoracique qu'Eustache avait trouvé longtemps auparavant, et crut qu'ils allaient porter ce fluide dans le foie où il laissa, d'après les anciens, le siège de la sanguification. Plus tard encore, Veslingius, Rudbeck, Bartholin, découvraient les vaisseaux lymphatiques des diverses parties du corps; Pecquet venait prouver que les chylifères aboutissent à la citerne sous-lombaire et versent leur contenu dans le canal thoracique qui, à son tour, l'apporte dans la veine sous-clavière gauche : ainsi se trouvait connu un nouveau système vasculaire.
A partir de l'époque de Harvey, l'impulsion donnée à la science produit de nombreux travaux et surfout de nouveaux systèmes ; les bons esprits persévèrent dans la voie laborieuse de l'observation et des expériences ; les esprits exaltés, et même les hommes su[)érieurs qui ne sentent pas encore assez la nécessité des recherches positives, se lancent dans les théories. Alors surgissent des doctrines, et se forment des sectes dont la célébrité tient à celle de leurs auteurs ou des disciples qu'ilsont faits. Ces systèmes sont fort nombreux, car on peut dire qu'à