‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 14 sur 287 · Sur le cfiien, on · texte numérisé non relu

Sur le cfiien, on

cette époque tous Jes hommes jouissaut d'un peu de célébrité avaient le leur, mais ils peuvent au fond se rapporter à trois, savoir : 1" le système qui rattache les actions vitales aux lois de la physique et de la mécanique ; 2'' celui d'après lequel ces phénomènes sont assimilés aux actions chimiques ; 3° enhn celui qui les fait dépendre de puissances inconnues, l'àme ou les forces vitales. Un mot sur chacun d'eux et sur leurs transformations successives.

Descartes, qui vient après Harvey, pose les règles de la méthode et donne d'admirables préceptes qu'il croit applicables à tous les genres d'études. 11 essaye, mais sans beaucoup de succès, de les mettre au service des sciences. 11 cherche à ramener la physiologie aux lois de la mécanique, considère les animaux comme des machines. Toutes leurs actions, même celles de l'instinct, de l'intelligence, sont à ses yeux des actions automatiques. 11 admet diverses sortes de matières, une subtile, une branchue, une cannelée, et, pour rendre compte des divers phénomènes, il conserve les esprits animaux imaginés par les anciens; les fait provenir du mouvement et de la chaleur du sang, circuler dans les nerfs pour servir aux sensations et aux mouvements ; il voit des iiltres, des cribles dans les organes sécréteurs, et partout des rouages qui jouent comme ceux d'une simple machine. Borelli, envisageant la science sous un point de vue analogue, s'occupe non pas de vagues idées sur la nature des forces et des mouvements, mais des moyens [»ropres à mesurer ces forces et à bien apprécier leurs efTets. Il entreprend une analyse rigoureuse, profonde de la mécanique animale, examine successivement tous les mouvements de l'homme et des animaux, détermine leur mécanisme, le rôle, la force des muscles, calcule la puissance du cœur, celle de l'estomac, de l'intestin. Bellini,Pitcairne et autres continuent ses travaux. Ces derniers auteurs ne suivent Borelli que dans ses exagérations et n'ajoutent rien à son œuvre impérissable. Boerhaave, à son tour, voit dans les actions vitales des efiels dépendant des causes physiques : il croit que la chaleur, par exemple, tient aux frottements du sang sur les parois vasculaires ; que l'air déplisse seulement les vaisseaux du poumon ; que les produits de sécrétion passent par la filière de canaux successivement décroissants, etc.

En même temps que Dcscartes ouvrait la voie à la doctrine du mécanisme, il [•réparait aussi celle des explications chimiques, car il y avait dans les systèmes de ce philosophe des idées empruntées aux anciens avec des idées nouvelles : dans ses théories un mélange d'explications mécaniques et d'explications chimiques, si l'on peut donner cette épithète à ce qui se rattachait à une science ■ encore à peine ébauchée. F. Sylvius, qui commence à professer àLeyde en 1658, saisit ce côté des doctrines cartésiennes et envisage la physiologie sous un point de vue tout à fait nouveau. Son système, présenté avec habileté, jouit bientôt d'une immense réputation. Sylvius ne voit partout que fermentations, combinaisons, actions et réactions chimiques. Il suppose que les fluides de réconomiesonl les uns acides, les autres alcalins. Pour lui, la digestion stomacale est une fermentation : le fluide pancréatique acide, la bile alcaline, déterminent dans l'intestin une seconde fermentation de laquelle résulte la séparation du chyle d'avec les matières non assimilables. Le sang du foie, devenu alcalin par son mélange avec la bile, en se réunissant à celui des autres parties que la lymphe a rendu acide, donne lieu,

o. COLIN, — Physiol. coiup. S"" éiiit. I — 5

dans le cœur, à une troisième fermentation qui est la cause des mouvements de cet organe. Il place des ferments dans toutes les glandes, attribue aussi les maladies à l'acidité ou à l'alcalinité des humeurs, et imagine une thérapeutique en conséquence. Il n'y a rien là de bon, et cependant ce furent, plus tard, des idées analogues qui conduisirent à d'intéressantes découvertes.

Un troisième système est celui qui explique les actions vitales par des puissances occultes, soit par l'àme, soit par des forces imaginaires. Les anciens avaient déjà admis une âme végétative et une âme sensitive pour rendre compte des phénomènes qui s'accomplissent chez les êtres organisés. Van Helmont laisse celles-ci de côté; il suppose des archées ou puissances intelligentes, chargées, chacune, de faire exécuter une certaine fonction ; il place un de ces archées dans le foie, un autre dans les reins ; celui de l'estomac est le principal et tient tous les autres sous sa dépendance. Stahl, plus tard, revient à l'âme, il la considère comme le principe de toutes les actions ; elle est pour lui la cause de toutes les sensations, de tous les mouvements ; elle préside à l'organisation des parties, à la nutrition et aux fonctions de chaque organe ; c'est elle qui règle la circulation, qui comprime et dilate le cœur, qui envoie à chaque partie les éléments qui lui conviennent, la salive dans la bouche, l'urine dans la vessie, etc. C'est elle qui, partout présente, partout active et intelligente, veille à la conservation du corps, lutte contre les causes morbifiques, cherche à rétablir la santé altérée.

L'animisme de Stahl avait quelque chose de trop fantastique pour être admis sansmodification.il était quelque peu difficile, en effet, d'accepter ce rôle singulier de l'âme qui, sans avoir créé le corps, sans en connaître ni les rouages, ni les fonctions, était appelée à diriger tous les actes physiologiques. Sauvages, Lecat et autres l'eurent bientôt modifié. Il le fut si profondément, qu'il donna naissance au vitalisme. Stahl eut le mérite de conduire à ce résultat. « Il fut frappé, comme le dit Bichat^, de la discordance des lois physiques avec les fonctions des animaux : c'était le premier pas pour la découverte des lois vitales ; il ne fit pas cette découverte. L'âme fut tout pour lui dans les phénomènes de la vie : c'était beaucoup de négliger l'attraction, l'impulsion, etc. Stahl sentit ce qui n'était pas le vrai ; le vrai lui-même lui échappa. » Bordeu modifia encore cette doctrine ; il s'en moqua même en plusieurs endroits et substitua à l'intervention de l'âme la sensibilité propre à chaque organe. Enfin, Barthez, avec ses conceptions abstraites, vint nous plonger dans le vitalisme le plus outré.

Pendant que les systèmes se disputaient le champ de la physiologie, les observations et les expériences étaient un peu négligées ; néanmoins elles ne l'étaient pas complètement. Il fallait bien que les partisans d'une doctrine s'efforçassent de rassembler les faits qui pouvaient appuyer leurs idées ou combattre celles de leurs adversaires. En outre, il y avait des esprits qui tenaient peu aux systèmes et s'adonnaient aux recherches positives. Le concours de tous ces efforts différents conduisait insensiblement à quelque chose de mieux, et préparait le terrain delà science moderne. A partir de Harvey, bien des découvertes avaient été faites. Les chylifères et les lymphatiques étaient démontrés, ainsi que nous l'avons vu ; Willis

1. Hiclial, Anatomie générale , Considérations générales, p. vj.

instituait des expériences à l'appui des idées harvéiennes sur la circulation, étudiait le système nerveux, essayait de localiser les facultés intellectuelles; Mayow assimilait la respiration à la combustion, et devançait d'un siècle les belles théories de Lavoisier; Virsungus trouvait le canal pancréatique ;Sténon, Blasius, celui de la parotide ; Wepfer démontrait l'erreur des anciens sur la prétendue communication des ventricules du cerveau avec les cavités nasales, et étudiait le mouvement des intestins; Bayle, Chirac, expérimentaient surle vomissement ; Perrault, Duverney, Méry, s'occupaient d'analomie comparée, tentaient des recherches sur la rumination, sur la circulation du fœtus, etc ; Glisson essayait de déterminer les caractères de la contraction musculaire, les propriétés de la libre des muscles, la structure du foie.

A la même époque, les recherches microscopiques viennent éclairer d'un jour jusqu'alors inconnu la structure des organes et les conditions des actions organiques. Malpighi entreprend ses beaux travaux sur la structure des glandes, le poumon, la rate et différents viscères; il suit minutieusement le développement du poulet, et continue l'œuvre commencée par Fabricius et Harvey; Ruysch, l'adversaire acharné de l'anatomiste italien, montre la structure vasculaire des tissus, découvre les valvules des lymphatiques ; Leeuwenhoeck fait connaître les globules des fluides animaux, la structure des poils, des libres musculaires ; il trouve les infusoires qui vivent par myriades dans une goutte de liquide, les animalcules spermatiqucs, et révèle, i)uur me servir de l'expression de Cuvier, un règne tout entier au monde savant ; il voit dans les parties transparentes de certains animaux le sang passer des artères dans les veines, et rend sensible la circulation que tant de médecins avaient contestée ; Swammerdam recherche, avec le secours des instruments grossissants, les détails de la structure, du développement des insectes, et d'un grand nombre d'espèces infusoires; Redi tente des expériences sur le venin de la vipère, sur la génération des insectes, des vers intestinaux, et combat les idées régnantes sur la génération spontanée ; Astruc écrit un traité sur la digestion, dans lequel il repousse la trituration et revient aux idées de Sylvius ; Peyer fait un beau travail sur la rumination et les glandes intestinales; Réaumur, de belles observations sur les mœur« des insectes et d'intéressantes expériences sur la digestion; Haies publie un traité expérimental d'hémostatique ; de Graaf, Vallisnieri,ïrembley, etc., se signalent par des recherches plus ou moins remarquables.

Tous ces travaux nous amènent vers le milieu du xviii^ siècle. Le système chimique de Sylvius a disparu. Boerhaave l'a renversé pour y substituer le sien que l'animisme de Stahl commence à faire tomber en défaveur; ce dernier système est déjà plus ou moins défiguré par ses partisans. Un grand physiologiste va paraître au milieu de ces ruines, et sur ces matériaux précieux, mais épars et sans coordination, il ferajuâtice des erreurs de son temps, rassemblera et fécondera les résultats des travaux antérieurs à lui; il marquera, en un mot, la troisième époque de l'histoire physiologique.

Haller s'était instruit aux leçons de Boerhaave. Il avait vu l'incohérence des doctrines physiologiques enseignées jusqu'alors, senti le vague des démonstrations, la fausse impulsion communiquée à la science ; il com[)rit qu'il y avait un avenir immense dans l'utilisation des découvertes anatomiques et dans l'emploi généralisé

des méthodes qui avaient conduit Fabricius, Harvey, Réaumur, etc., à des résultats si beaux, mais isolés. Il entreprit l'étude complète de la physiologie et essaya delà débarrasser de tous les vieux systèmes édifiés, tour à tour, sans grand profit pour elle. Il embrassa l'ensemble de la science, ce qui n'avait guère été tenté depuis Galien, prit pour point de départ les connaissances anatomiques relatives non seulement à l'homme, mais encore aux brutes ; tenta une infinité d'expériences sur les animaux vivants, principalement en vue de déterminer les propriétés, la sensibilité, l'irritabilité des tissus, le développement du fœtus, etc. ; prit à tâche d'exposer les travaux accomplis jusqu'à lui, de les apprécier et de les commenter. Il fut leur historien fidèle, impartial, judicieux ; son œuvre est le point de départ de toute la physiologie moderne.

Haller se distingue éminemment de ses devanciers. Il est, dans les temps modernes, le vrai fondateur de l'Ecole expérimentale, tant par ses préceptes que par ses exemples, tant par ses propres travaux que par ceux qu'il provoque dans les rangs de ses disciples et de ses admirateurs. Ce grand physiologiste, que la science actuelle doit prendre pour modèle, n'a point de système à lui, et tous ceux qui en avaient eu étaient tombés ; il est l'homme des faits, l'homme de l'observation et des expériences. Toujours il se montre, comme on l'a du reste très bien remarqué, l'ennemi des hypothèses. Il s'attache « à faire voir que ce n'est pas par la voie hypothétique que l'on peut parvenir à la vérité ; il donne lui-même l'exemple de la bonne méthode en n'admettant aucune conclusion physiologique sans l'avoir vérifiée par des observations patientes, suivies longtemps, répétées souvent, sous toutes les formes et de toutes les manières, afin d'éviter que l'erreur ne- s'introduisît dans ses travaux '. « Le caractère de ceux-ci révèle un esprit supérieur imprimant à la physiologie cette impulsion féconde qui lui fit faire plus tard de si grands progrès.

Les Elementa physiologiœ résumaient la science de Haller et celle de son temps. C'était une œuvre immense, où il fallait puiser les inspirations des travaux ultérieurs ; aussi c'est ce qui fut fait et c'est ce qui l'est encore aujourd'hui. Il devenait par elle facile à ceux qui voulaient étudier un point quelconque de savoir d'où il fallait partir. En même temps que Haller élevait un monument, d'autres savants travaillaient à élucider quelques questions: Bonnet expérimentait sur la reproduction des parties divisées ; Needham etBuflon observaient les animalcules spcrmatiques et bâtissaient des systèmes sur la génération; Spallanzaniconuneiiçait cette série de belles expériences sur la génération, la digestion, la respiration, qui ont fait sa célébrité; Daubenton et Camper rassemblaient des matériaux anatorniques précieux, et un peu plus tard Vicq d'Azyr, Lavoisicr, venaient apporter des idées, des découvertes qui préparèrent une nouvelle révolution.

Celle-ci ne devait pas se faire longtemps attendi'e. Les lumières que Daubenton, Camper, Pallas, Vicq d'Azyr, Hunier, venaient d(! jeter sur l'anatomie comparée; la belle création qui allait sortir des mains de Guvier; la théorie de la respiration, les progrès de la chimie, la découverte de l'électricité galvnniqu(!,

1. Cuvier, Histoire des sciences naturelles, t. IV. (De l'école physiolegique de Hallor.)

l'impulsion puissante donnée à toutes les branches des sciences naturelles, ne pouvaient manquer d'en liàter l'avènement.

Enfin Bichat vient, et avec lui commence cette quatrième phase préparée par tant d'heureuses circonstances. Ce grand génie sent que la physiologie a besoin de bases solides ; il les lui prépare par une anatomie des tissus et une étude minutieuse de leurs propriétés, qu'il distingue et caractérise nettement; il comprend toute l'importance des recherches expérimentales pour arriver à une connaissance exacte et approfondie des phénomènes ; il les tente avec un art infini, les exécute avec habileté, en interprète les résultats avec une supériorité de ■vues très remarquable. Frappé de l'incohérence et de l'inanité des explications chimiques ou mécaniques qui avaient survécu jusqu'alors, de l'insuffisance du vitalisme qui commençait à régner dans les écoles, il essaye de présenter des doctrines d'ensemble plus en rapport avec les tendances et les progrès de la science. Mais, tout en se dégageant d'une voie encore semée de tant d'erreurs, il ne peut se contenir dans les limites que lui assignent ses belles découvertes ; son imagination l'entraîne irrésistiblement vers des fictions. Il se séduit lui-même, et ce qu'il ne voit pas, il sait bien le créer pour le service de ses idées toujours ingénieuses, même lorsqu'elles paraissent sans fondement. Malgré les quelques imperfections des œuvres du grand physiologiste, celles-ci resteront au nombre des plus belles conceptions de son siècle.

Bichat en remettant en honneur l'art expérimental et en présentant des vues nouvelles sur la plupart des grandes questions physiologiques laissait néanmoins inachevée la tâche dont il avait si bien mesuré l'étendue: cette tâche ne tarda pas à être continuée par Legallois, Gh. Bell, Magendie, J. Muller, Flourens, Cl. Bernard, Marey, Vulpian et tous ces habiles expérimentateurs dont les noms ont acquis déjà une juste célébrité. Les travaux de ces savants donnent à la science d'aujourd'hui un caractère qu'elle était loin d'avoir au commencement de ce siècle, il suffit de comparer l'esprit, les méthodes et les faits des ouvrages 'qui datent de vingt-cinq ans avec ceux des publications les plus récentes pour se convaincre de l'importance des progrès qu'elle a pu faire dans un si court espace ; progrès fiicilités d'ailleurs par les perfectionnements incessants que reçoivent l'anatomie comparative, l'histoire naturelle, les sciences physiques et chimiques. Pendant que de toutes parts l'attention se portait vers ces belles études, les hommes voués ù la médecine des animaux semblaient vouloir, seuls, rester étrangers aux progrès de la physiologie, comme s'ils avaient méconnu l'utilité du rôle qu'ils avaient à remplir. Dans leurs classiques ils ne paraissaient point remarquer que la science de la vie n'était pas représentée. Ils se bornaient, pour combler cette lacune, à indiquer en quelques mots, à la suite de la description de chaque organe, le rôle qui lui est dévolu.

Les institutions vétérinaires, qui remontent à l'époque de Haller, auraient pu, si l'impulsion eût été dirigée dans ce sens, contribuer pour beaucoup à l'extension de nos connaissances. Elles ne manquaient pas de travaux utiles, d'expériences intéressantes à faire, de questions spéciales à élucider, de points incertains à fixer; elles n'avaient, pour ainsi dire, qu'à choisir entre tant de sujets de recherches ceux qui pouvaient le plus directement conduire à des applications pratiques ;

malheureusement elles les ont presque tous laissés de côté pour mieux se renfermer dans l'humble cercle de leur spécialité. Les sujets même essentiellement vétérinaires, ceux qui touchent de plus près à l'hygiène et à l'économie des animaux, appellent à peine l'attention. On néglige particulièrement les études expérimentales au point que sur les questions intéressant au plus haut degré la physiologie animale, comme le vomissement, la rumination, etc., il faut que la lumière nous vienne de sources étrangères.

Cependant, de temps à autre, elles ont prouvé qu'elles comprenaient avec intelligence les sciences physiologiques ; plusieurs productions remarquables sont là pour l'attester : ainsi les belles expériences deFlandrin sur l'absorption, celles de Dupuy sur les fonctions des nerfs vagues, les recherches de Lassaigne sur la digestion. Aujourd'hui elles n'en sont plus à des travaux isolés. Les écoles à l'étranger marchent presque partout à côté des universités ; elles y ont des maîtres qui, par leurs doubles études, représentent à la fois les deux médecines. Et en France, quoiqu'il leur manque beaucoup d'éléments de prospérité, elles ont de précieux moyens d'investigation. Désormais elles peuvent partout rivaliser, en matières de travaux solides, avec les institutions plus brillantes et mieux placées qu'elles pour mettre en relief leurs productions. Leur voix retentit dans les académies et y acquiert une légitime autorité ; leurs opinions, non plus confinées comme autrefois dans leur enceinte, entrent dans le courant général. Cette heureuse révolution s'accomplit. L'histoire, dégagée de l'esprit de parti, dira plus tard quels travaux et quels -esprits l'ont préparée. Non seulement la physiologie des animaux se constitue dans son ensemble, et s'éclaire par elle-même, mais elle donne encore des matériaux à celle de l'homme qui, sur une foule de points, se déduit simplement de la première ; elle lui sert d'introduction et de guide, tout en fusionnant ses propres conquêtes avec celles de la physiologie générale.

Maintenant, dans quelle voie la physiologie est-elle engagée et quelles sont ses tendances? A-t-elle une méthode nouvelle ou ne fait-elle que suivre l'impulsion donnée par la grande école de Haller ?

A en croire un rapport officiel, l'avènement de la physiologie expérimentale appartiendrait à la France^ et daterait presque de Magendie; mais c'est là une opinion contre laquelle l'histoire impartiale doit protester énergiquement. Les sciences biologiques ont un blason plus ancien dont l'éclat, depuis Harvey, a été rehaussé par les travaux de Haller, deSpallanzani, deHunter, deBichat, de Legallois, avant de l'être par celles du savant professeur du Collège de France, et il l'était partout, d'une façon assez brillante, pour qu'on doive regarder ces sciences comme une œuvre collective édifiée à la l'ois par toutes les nations savantes de l'Europe. On peut même dire que ce chef d'école, à qui on voudrait fair(> hommage d'une création dont le mérite revient à ses devanciers, n'avait pas toujours les vues bien étendues, ni les conceptions très originales. Sans compter qu'il n'embrassa point l'ensemble de la physiologie, il ne sut guère y voir que les phénomènes physiques ou chimiques, bruts, isolés, en dehors de leur enchaînement et de leurs connexions ; les grandes généralisations, la découverte des lois, la

1. CI. Bernard, Bapjwrl sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France,

science des (k'-duclions, étaient peu à sa portée ; ses travaux les plus remarquables étaient déjà préparés ou sont demeurés incomplets, quelquefois semés d'erreurs. Charles Bell lui a donné au moins l'idée de ses découvertes sur les fonctions des racines des nerfs. M. Flourens a exécuté une belle série d'expériences auxquelles il ne pensait point sur le r(Me des diverses parties du sytème nerveux. Bayle, Chirac, lui avaient tracé la voie de ses recherches sur le vomissement. Dans ses études les plus vantées, il n'a guère vu que les phénomènes saillants ; dans ses recherches sur l'absorption, il a méconnu le rôle des lymphatiques, etc.

Ce qui caractérise l'école actuelle, c'est que tout en continuant non l'œuvre d'un seul, mais les traditions de tous les esprits éminents qui précèdent ou qui suivent Haller, elle divise et spécialise les études. Les uns , comme Flourens, Tiedemann, Millier, Longet, Vulpian, BrownSéquard, portent particulièrement leur attention sur le système nerveux; les autres, comme Baër, Bischoiï, Coste, étudient Ifi développement de l'œuf. Ceux-ci, comme ïiedeman, Gmelin. Leuret, Lassaigne, Bidder, Schmitt, s'occupent de la digestion ; Ilegnault. Reiset, Boussingault, P. Bert, de la respiration; ceux-là comme MM. Marey, Helmoltz, des hautes questions de mécanique animale et des méthodes graphiques appliquées à l'étude des points obscurs de divers phénomènes physiologiques. Chacun, en apportant son tribut, veut devenir un citoyen illustre de la grande répu])lique des sciences. Ainsi la lumière vient de tontes parts, et l'édifice s'élève vite par cette communauté d'efforts. Il est bien peu d'hommes qui puissent étendre leurs études à l'ensembledes questions physiologiques, et quand ils y sont obligés, le temps leur manque pour approfondir, comme ils le méritent, chacun des points de leurs recherches.

Si cette division a le grand avantage d'amener des études très étendues sur chaque partie de la science, elle donne à l'analyse une prépondérance excessive sur la synthèse ; elle fait un peu trop négliger les vues d'ensemble, l'étude des rapports sans lesquels on ne se fait pas d'idées bien justes de l'importance des phénomènes. Aussi les ouvrages d'ensemble paraissent trop souvent résulter de la juxtaposition de travaux isolés, exécutés d'après des méthodes et sui\ant des l>lans divers ; ils manquent de cette harmonie qui se révèle au premier coup d'œil, quand chaque chose est à sa place et dans les proportions qui lui conviennent. La grande tendance de l'époque est la découverte des faits, avec leur analyse détaillée, minutieuse. On veut des faits, et l'on en veut à satiété. Cette tendance, qui appartient, du reste, à toutes les sciences modernes, accuse la propension invincible des esprits vers le positivisme ; elle est généralement appréciée, sauf par ceux qui aiment mieux le vague et la liberté d'imaginer des théories. Ceux-ci sont les ennemis du positivisme ; ils regardent l'homme du fait comme un homme à vue courte, étroite. Ils ne voient pas que la certitude absolue est dans le fait seul, que le fait donne l'idée, féconde, lumineuse, qu'il est la baguette magique des fées, à l'aide de laquelle s'élèvent les plus merveilleux édilices.

Mais si cette tendance est heureuse, elle a aussi ses vices. Aujourd'hui et trop souvent sur une foule de sujets, on se contente de rassembler des faits quels qu'ils soient. On les recueille parfois sans discernement; on les accumule i)lutôt qu'on ne les classe ; on les compte plus qu'on ne les pèse, on les oppose les uns

aux autres, les faits sans signification aux faits de la plus haute valeur. Ils se multiplient tellement sur le même sujet qu'on peut en trouver pour appuyer les théories les pins contradictoires. Et ce qui achève d'en altérer le sens, c'est que ceux qui les mettent en œuvie ne les ayant pas recueillis eux-mêmes sont souvent dans l'impossibilité de bien les apprécier et d'en faire un triage judicieux. Aussi voit-on souvent les questions s'embrouiller en raison de l'apport des faits. Elles ne s'élucident que par les études des esprits d'une sagacité exceptionnelle qui, pour sortir de la confusion, cherchent à les reprendre ab ovo pour s'éviter le travail difficile d'un triage.' Quelques faits bien constatés deviennent alors plus lumineux qu'un fatras où l'esprit le plus clairvoyant s'égare.

Une autre tendance non moins marquée de la physiologie actuelle, tendance dérivée de la première, est celle qui la pousse vers les recherches expérimentales, entre toutes les plus propres à conduire à de nouvelles découvertes. Elle est même si impérieuse, qu'elle fait presque négliger les autres moyens d'études comme l'observation, l'anatomie comparée, etc.

L'expérimentation physiologique n'est d'ailleurs bien appréciée qu'autant qu'elle se sert de la vivisection. On l'estime peu quand elle ne fait pas violence à la nature, quand elle se borne à reproduire les conditions où la nature se place, car alors elle ne mène qu'à une simple constatation des phénomènes dans leur état normal, et ressemble trop à l'observation simple.

Il est incontestable que les expériences, et particulièrement celles qui exigent des vivisections, rendent de grands services à la physiologie; mais on s'en exagère l'importance, quand on croit, avec Cl. Bernard \ que par elles et par elles seules, la physiologie va conquérir la nature vivante, se rendre maître des phénomènes vitaux, les soumettre à sa volonté, les modifier, les régler à sa manière, au point d'en venir, peut-être, à la création d'organismes nouveaux. Croire qu'on peut empiéter ainsi sur les attributions du Créateur, c'est se faire grandement illusion. On ne se rend pas maître des phénomènes en lésant telle ou telle partie de l'encéphale, en enlevant tel ou tel cordon de la moelle, en coupant tel nerf ou telle racine nerveuse, en abolissant à l'aide d'un agent toxique la sensibilité ou la motricité; on ne fait qu'imiter ce que la nature réalise dans des conditions pathologiques. Elle a des lois que nous pouvons bouleverser par nos mutilations, mais non changer : ses procédés lui appartiennent, il n'est pas en notre pouvoir d'y en substituer d'autres.

Il est évident, pour quiconque y regarde de près, qu'on abuse souvent de l'expérimentation. Le premier venu s'imagine qu'il suffit de mutiler un chien ou une grenouille pour faire des découvertes. On détraque la machine vivante souvent sans méthode et de la façon la plus bizarre, et l'on prend ses réactions désordonnées, ses secousses, ses perturbations comme l'expression de son jeu normal, ou bien on se sert de ses manifestations irrégulières pour en déduire les phénomènes physiologiques. Tous les jours, par exemple, des désordres résultant de l'ouverture de l'abdomen, de l'excision des ganglions sympathiques, des ligatures de vaisseaux impoi'tants, de la section d'un cordon de la inoclh;, de la gal-

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