Lucrèce, loc. cit., liv. IV, p
(ion une partie des aliments de leur premier estomac, et après une période de rumination, ils s'assoupissent, puis se mettent de nouveau à ruminer. Certaines espèces, notamment parmi les carnassiers, le chien, le chat et le porc, dorment fort souvent ; d'autres, tels que le cheval, dorment très peu. En général, les animaux, par une nécessité liée à la sfireté de leur conservation, ont le sommeil si léger, qu ils se réveillent au moindre bruit.
Le sommeil provoqué par les narcotiques, l'engourdissement qui est le résultat de l'action de l'ivraie enivrante, de la jusquiame sur les grands herbivores, est quelquefois assez prolongé ; mais l'anesthésie déterminée par l'inspiration de l'éther ou du chloroforme, lorsqu'elle n'est pas poussée trop loin, se dissipe assez promptement.
Le sommeil, qu'on attribuait naguère à un afflux exagéré du sang vers le cerveau, est regardé maintenant comme un résultat de l'anémie cérébrale. Cette nouvelle assertion se base, d'une part, sur ce que, dans le sommeil, les cas de dénudation pathologique du cerveau ou les trépanations du crâne montreraient la pie-mère et les circonvolutions cérébrales plus pâles que pendant la veille : — et, d'autre part, sur ce fait que le sommeil est, d après divers expérimentateurs, déterminé rapidement sur le chien et le lapin par la compression des carotides. Les degrés de l'irrigation cérébrale doivent, sans aucun doute, exercer une grande influence sur le développement de l'activité ou de la torpeur des centres nerveux; mais il n'est pas facile de voir comment cette influence s'exerce. La congestion qui comprime les cellules cérébrales et l'anémie qui les prive, en partie, de leurs éléments d'excitation et d'activité semblent devoir également tendre à entraver ou à suspendre leur action. Toutefois, si la première provoque le coma, la seconde donne lieu, peut-être, à un état analogue. Reste à savoir si ces états doivent être identifiés avec le sommeil.
IL — De l'hibernation.
A certaines époques de l'année, il est des animaux qui tombent dans une espèce d'engourdissement, dans une sorte de torpeur ou de léthargie qu'on désigne sous le nom d'hibernation : c'est l'état dans lequel se trouvent, en hiver, la plupart des reptiles des climats tempérés et plusieurs mammifères, tels que la marmotte, le hérisson, la chauve-souris, etc.
Cet état particulier a aussi reçu le nom de sommeil hivernal ; mais cette dénomination est peu convenable, parce que l'hibernation diffère beaucoup du sommeil et qu'elle se montre, pour quelques animaux, pendant les saisons les plus chaudes. Aussi, à causede cela, nous conserverons la première qualification, en distinguant l'engourdissement qui se produit pendant les grandes chaleurs, de celui qui est la conséquence du froid : le premier peut s'appeler estival, et le second hivernal.
L'engourdissement estival, qui est la plus rare des deux espèces, ne s'observe, pour ainsi dire, que parmi les reptiles et les animaux inférieurs des régions équatoriales; il n'est, à proj)rement parler, que l'exagération de l'efl'et produit sur l'homme et sur les grands mammifères, parla haute température des pays chauds. On sait. en effet, que les habitants des tropiques sont pendant le jour accablés de
fatigue, invinciblement portés au sommeil et incapables de se livrer à l'exercice. Les tenrecs de l'île de Madagascar, d'après les récits des voyageurs, les gerboises d'Afrique, sont, parmi les mammifères, des animaux qui, pendant plusieurs mois de l'année, restent plongés dans la torpeur; il en est de même pour les boas et les crocodiles de l'Amérique méridionale qui s'ensevelissent dans la vase et ne se réveillent qu'avec la saison des pluies ; il en est encore ainsi pour la salamandre, sous l'influence de la sécheresse. Du reste, une infinité d'infusoires et de zoophytes, que la dessiccation de leur véhicule avait plongés dans une mort apparente, retrouvent la\ie avec l'humidité.
L'engourdissement hivernal, plus commun que le précédent, s'observe, pour ainsi dire, chez tous les reptiles qui habitent les climats tempérés, et, à plus forte raison, chez ceux qui vivent dans les contrées un peu froides. On en conçoit bien la raison quand on se rappelle que la chaleur intérieure de ces vertébrés doit se modeler sur celle de l'extérieur et en suivre toutes les variations; de plus, on voit par là pourquoi les reptiles ne peuvent vivre dans les climats froids où leur engourdissement deviendrait perpétuel.
Cet engourdissement ne se produit pas subitement et ne conserve point, une fois développé, la même intensité. Il arrive par des degrés qui correspondent, suivant l'observation de Dugès, à ceux du froid atmosphérique : d'abord, il ne consiste qu'en un léger affaiblissement de la vivacité habituelle de l'animal, puis il devient une torpeur de quelques jours qui peut encore se dissiper facilement ; enfin, il passe à l'état d'un engourdissement complet, plus ou moins prolongé.
Les mammifères susceptibles de ressentir ses effets sont assez nombreux : parmi eux, se placent en première ligne la chauve-souris, la marmotte, le hérisson, le loir, ensuite l'ours, la musaraigne, J'écureuil, etc.
Ces animaux semblent, avant leur sommeil, éprouver un pressentiment de l'état dans lequel le froid va les plonger ; ils se retirent, les uns dans des cavernes toutes préparées, les autres dans des troncs d'arbres ou dans des demeures souterraines qu'ils se sont creusées : là, ils trouvent une température plus uniforme et moins rigoureuse que celle de l'atmosphère. Ainsi, l'ours qui habite les montagnes se cache sous des rochers, dans des fourrés épais ou entre des troncs d'arbres ; la marmotte s'enfonce dans un boyau souterrain d'une très grande étendue dont elle ferme l'ouverture; le hérisson se blottit sous des monceaux de feuilles ou même dans un petit terrier; la chauve-souris se choisit une demeure dans des fentes de muraille, dans des habitations abandonnées, des caves ou même sous les toits ; enfin, les reptiles eux-mêmes cherchent par des abris à se défendre contre la rigueur du froid.
L'époque de l'engourdissement est variable suivant les espèces qui sont susceptibles de l'éprouver. Quelques-unes commencent à s'engourdir momentanément dès les premières journées fraîches de l'automne. Le hérisson, par exemple, comme je l'ai constaté, prélude à l'hibernation dès la fin de septembre ou le commencement d'octobie, pour peu que le temps se refroidisse ; la plupart s'endorment dès les premiers jours de l'hiver, et d'autres seulement lorsque les froids deviennent rigoureux. Du reste, à quelque moment qu'il arrive, il ne se produit que graduellement. D'abord, les animaux se meuvent avec lenteur et semblent plongés
dans un afl'aissement qui va toujours en augmentant : la marmotte met son corps en boule, ferme les yeux, tient les mâchoires fortement rapprochées, devient froide et comme privée de vie'; le muscardin et le hérisson se roulent aussi en boule; l'écureuil s'entoure de provisions; la chauve-souris reploie ses ailes autour de son corps et se suspend aux aspérités des corps environnants, à l'aide des ongles de son pouce ou de ses pattes.
Lorsque l'engourdissement est complet, la sensibilité devient très obtuse : on peut changer les animaux de place, les toucher, les piquer même, sans qu'ils paraissent s'en apercevoir ou au moins sans qu'ils réagissent dune manière bien marquée; ils sont dans un véritable état d'anesthésie : la respiration continue, mais elle est excessivement lente et faible. Mangili a observé que des marmottes plongées dans une létliargie profonde ne respiraient que quatorze fois par heure, tandis que dans l'état de veille, elles respiraient quinze cents fois. J'ai observé souvent des hérissons par les froids intenses de l'hiver. A une température de quelques degrés au-dessus de zéro ils respiraient une, deux, trois, quatre fois par minute, tandis que réveillés, à la même température, le nombre de leurs mouvements respiratoires s'élevait de vingt à quarante. La circulation, remarquablement lente, n'est jamais suspendue: c'est un fait mis hors de doute par tous les physiologistes qui se sont occupés du phénomène de l'hibernation.
La chaleur intérieure des animaux hibernants qui, dans les circonstances ordinaires est sensiblement la même que celle des autres espèces de leur classe, présente un très grand abaissement pendant la période de torpeur. Cette température est toujours de quelques degrés plus élevée que la température ambiante. D'après Prunelle, les marmottes dont la chaleur intérieure descend seulement de-f- lo" à-|-'18", sont à peine engourdies; mais elles le sont tout à fait quand elle n'est que de -|- 8" à -f- IÛ°. Quelquefois cet abaissement de température peut aller jusqu'à -|-3'^- Berger^ s'est assuré qu'il y avait toujours un certain rapport entre la température ambiante et celle du corps des animaux engourdis; il a vu qu'il suffisait de maintenir des lérots dans un vase dont la température était abaissée de 8 à 12 degrés R. au-dessous de zéro, pour que, dans l'espace d'une heure et demie, leur chaleur intérieure diminuât de 12 degrés. Du reste, les animaux qui, pendant l'hiver, s'engourdissent et se réveillent alternativement, à quelques jours d'intervalle, offrent pendant la veille une chaleur presque égale à celle des autres époques de l'année. Le même observateur a constaté que, pendant ces moments de veille, les marmottes avaient une température de 28 à 30 degrés R., qui descendait de -{- 17 à -j- 7 pendant les jouis d'engourdissement. Mes observations personnelles, faites à l'aide de thermomètres métastatiques, concordent avec celles-là. Les hérissons abrités sous du foin ou de la paille dans des locaux à basse température se maintenaient à quelques degrés seulement au-dessus de l'air ambiant et ils suivaient, sans s'éveiller, les oscillations de la température extérieure. Ainsi, au mois de janvier, alors que le local habité par le hérisson était à -f- 6, l'animal était à -f- 8, -f" ^ W-' ^M seulement -{-7, et respirait de 10 à 12 fois par minute; à la température
1. Mangili, Mémoire sur la Ictharyie des marmottes [Annales du Muséum, 1807, t. IX).