Boussiiigault, Économie rurale
nairement de la composition chimique, quoiqu'elle ne puisse l'être que de l'expérimentation. Les théoriciens s'imaginent qu'il est facile de savoir combien il faut de paille, d"avoine, de pommes de terre ou de betteraves pour remplacer un kilogramme de foin. Dès qu'ils ont trouvé le poids de l'aliment qui renferme les matières nutritives contenues dans un kilogramme de foin, le problème leur semble résolu. Il ne l'est pas pourtant, car outre que les aliments ne renferment pas les principes nutritifs dans des proportions toujours semblables, ils ont une digestibilité fort variée, de telle sorte qu'il faut de l'un une trop grande masse et de l'autre une trop petite quantité, que tel doit séjourner trop longtemps dans l'intestin, pour céder une quantité convenable de principes assimilables. Le foin peut entretenir passablement un animal, mais non la paille, faute de pouvoir être ingérée en quantité assez considérable, ni l'avoine qui ne leste pas suffisamment l'appareil digestif, non plus que les racines qui relâchent. Deux rations ne sont équivalentes, dit excellemment M. Boussingault, qu'autant qu'elles renferment les mômes proportions de principes azotés, de principes neutres, de matières grasses, et, l'on pourrait ajouter, qu'elles ne le sont qu'à la condition d'égal volume, d'égale digestibilité, de qualités stimulantes à peu près semblables : car il faut, tout à la fois, à l'économie, des proportions déterminées de matières propres à reconstituer le sang, à entretenir la chaleur, et de matières qui puissent s'extraire de leur gangue avec la même facilité. Les compensations, sous ce rapport, sont difficiles : aussi l'expérimentation est-elle le meilleur moyen d'établir l'équivalence.
IL — Du RÉGIME.
Ce titre, dont l'acception est variable, s'applique, en physiologie et en histoire naturelle, au mode d'alimentation propre à chaque animal ou à chaque groupe d'animaux.
Tous les animaux vivent de matières organiques associées à des éléments solides, terreux, métalliques, matières provenant, soit du règne végétal ou du règne animal, soit des deux en même temps. De là, cette distinction établie entre les carnivores, les herbivores et les omnivores.
Dans chacun de ces trois groupes on peut établir un grand nombre de subdivisions. Ainsi, parmi les carnivores, il est des espèces qui vivent de proie vivante, d'autres de proie morte et en décomposition, quelques-unes, d'oiseaux , ou de vers, d'insectes, etc. Parmi les herbivores, il est des espèces qui mangent exclusivement, soit de l'iierbe, soit des grains, soit des feuilles ou des racines. Rien n'est plus intéressant que l'examen de ces variétés de régime.
Le mode d'alimentation propre à chaque espèce n'est point arbitrairement réglé, ni subordonné à des habitudes ou à des goûts factices ; il est intimement lié à l'organisation de rap()aTeil digestif de chaque espèce, et impérieusement commandé par cette organisation ; il est en rapport avec le caractère, les instincts, les mœurs, les habitudes de l'animal et l'usage qu'il peut faire de ses moyens d'attaque ou de défense.
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Les carnivores, notamment ceux qui font partie de la classe des mammifî'i-es, ont une organisation fort remarquable. Ils ont les incisives tranchantes, les crochets allongéset aigus, les molaires garnies de pointes; leurmÉichoiressontcourtes, leurs masséters, leurs crotapliiles énormes, logés dans des fosses temporales profondes et attachés à des arcades zygouialiques fortement arquées. Ils ont un œsophage très dilatable, un estomac ample, un intestin court, sans renflements, avec un caecum très petit ou nul. Leurs piedssont divisés, et munis de griffes plus ou moins acérées. Us sont bien organisés pour découvrir leur proie, soit ù l'aide d'une vue perçante, d'un odorat exquis ou d'une ouïe délicate ; ils ne manquent ni d'agilité pour la poursuivre, ni de ruse pour la sur|irendre, ni de force pour la terrasser, ni de férocité pour la déchirer et se repaîlie de ses dépouilles. Leurs mâchoires sont assez solides pour briser les os, et leur suc gastrique assez énergique pour les digérer. Tels sont lelion,le tigre, le jaguar et tous les chats, lafouine, la belette, etc.
Ceux de ces carnassiers qui vivent de [)i'oie animée sont d'une extrême férocité : lesautres qui se contentent de proie morte, soit habituellement, soit lorsque la première leur manque, sont peu courageux, et même quelquefois très léiches, comme l(M'autour. Us ont chacun une victime de prédilection etdes instinctsparticuliers pour s'en emparer. Presque tous se livrent seuls à la recherche de leur proie ; quelques-uns cependant se réunissent à cet elfet en troupes plus ou moins nombreuses ; il en est qui veulent vaincre leur proie àla course, d'autres la surprendre dans sa retraite ou sur son passage ; tels vont pécher sur le bord des eaux, tels autres fouir la terre, certains d'entre eux déchirent leur victime encore palpitante et la dévorent tout entière, ou la dépouillent avant de ladévorer, comme le font, à l'égard des phoques, les chiens sauvages del'Amérifiue ; d'autres lui sucent d'abord le sang, lui laissent éprouver un commencement de décomposition;d'autres encore en cachent les débris pour la faim à venir. A chacune de ces modifications de régime correspondent des modifications dans les instincts et des parlicularités dans l'organisation. Ainsi la taupe, le hérisson, la chauve-souris, dont les dents trop aiguës et lesmâchoiresdéliées se prêteraient peu à déchirer la chair, font seulement la guerre aux insectes, et si le hérisson, réduit en captivité, ne trouve pour nourriture que delà chair, il lui arrive souvent d'être étouffé par les morceaux qu'il n'a pu suffisamment déchirer. Les diverses espèces d'oiseaux, dont le régime est animal, ont ch.icune une forme spéciale du bec en rapport avec leur manière de saisir la nourriture.
Il est fort remarquable que les animaux les plus carnassiers ne cherchent jamais pour victimes les individus de leur espèce, et que, généralement, ils se nourrissent seulement d'animaux herbivores ou omnivores. Cependant, il paraît exister à cette règle plusieurs exceptions plus ou moins signilicatives dont quelques-unes sont, à la vérité, fort contestables. Pline dit que les cygnes se mangent entre eux, et Aristote prétend que plusieurs poissons, notamment les congres, en font autant ; Réaumur cite le canard qui dévore avidement la chair des animaux de son espèce ; Spallanzani a vu unchien manger unepartiede l'estomac d'un autre chien, et licite lescorneilles comme se mangeant réciproquement. BulTon dit que le loup use de la chair du loup et que les rats se tuent entre eux pour se dévorer, en commençant par le cerveau, observation fort exacte que j'ai eu l'occasion de vérifier. Tout le inonde sait que la truie mange parfois ses petits ; mais généralement, le Carnivore ne fait [)oint
la guerre à son espèce et refuse d'en dévorer les dépouilles. L'animal le plus affamé ne touche point à son semblable mortoutué ;le porc, habitué à se nourrir de chair, ne veut point de celle d'un autre porc, et le chien témoigne une sorte d'aversion pour celle du chien. Il y a plus : on ne voit guère de carnassiers, parmi les mammifères, faire leur proie d'autres carnassiers d'espèces différentes. Pourtant, Buffon dit que le lynx mange le chat sauvage, les martres, l'hermine, en même temps quele lièvre et le chevreuil. On conçoit très bien que, dans les vues de la nature, l'animal qui vit de chair respecte son espèce ; mais on ne s'explique guère pourquoi il ne s'attaque point aux animaux qui ont un régime semblable au sien.
Les herbivores, et ici nous étendons cetle dénomination à toutes les espèces qui vivent exclusivement de matières végétales, sont, par leur organisation et leurs instincts, très différents des carnassiers. Ils ont généralement des molaires à couronne plate ou tuberculeuse, des mâchoires moins fortes que celles des animaux qui se nourrissent de chair, un estomac plus ample, un intestin long, souvent diverticulé ; ils ne possèdent ni ces sens délicats, ni ces moyens d'agression, ni ces instincts, ni le courage, ni les ruses diverses qui appartiennent aux premiers. Les uns se nourrissent d'herbes, ce sont les herbivores proprement dits ; les autres de graines, les granivores ; et quelques-uns de fruits, les frugivores.
Les grands herbivores sont les solipèdes et les ruminants ; ils vivent exclusivement, à l'état sauvage, d'herbes et de feuilles ; on ne les voit rechercher ni les fruits, ni les racines. Les autres, telsquel'hippopotame, le rhinocéros, l'éléphant, préfèrent les racines, mais ils mangent aussi l'herbe, et peuvent, lorsqu'ils sont réduits en servitude, s'entretenir avec des fourrages desséchés. Quelques-uns, tels que le castor, aiment l'écorce des arbres ; d'autres, comme la girafe, l'unau, l'aï, choisissent les feuilles des grands végétaux.
Ces animaux ne font pas indifféremmentusage de toutes les plantes qui s'offrent sousleurdent,et, parmi celles qui sont alimentaires, ils choisissent chacun un certain nombre d'espèces. Linné \ à la suite d'un grand nombre d'expériences, a constaté qu'en Suède le cheval mange 262 espèces, le bœuf 275, la brebis 387, la chèvre 449, le porc 172. Il a vu quele cheval en refuse 212, le bœuf 218, la brebis 141, la chèvre 125 et le porc 171. Mais les changements de saison, les migrations qu'éprouvent les animaux, les circonstances diverses dans lesquelles ils se trouvent et la nécessité les réduisent parfois à se contenter des plantes qu'ils dédaignent d'habitude. Le chevreuil, par exemple, se nourrit en hiver, d'après Buffon, de ronces, de genêts, de bruyères et de chatons de coudrier; au printemps il vit des feuilles de presquetous les arbres, et enétédes herbes les plus Unes qui croissent dans les forêts. La sobriété des herbivores leur rend les variations de régime supportables, à l'état sauvage, comme en domesticité; le cheval arabe s'entretient avec un peu d'orge et quelques poig'nées de dattes;les chevaux etles mulets peuventse contenter de mais et de canne à sucre dans certaines parties de l'Amérique; les chameaux kalmoucks, d'après Pallas ^, ne vivent pendant l'hiver que de roseaux et d'écorces d'arbres ; les rennes des Lapons n'ont guère d'autre aliment qu'une espèce de lichen.