‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 181 sur 287 · De Réaumur, Mémoires de l'Académie des sciences · texte numérisé non relu

De Réaumur, Mémoires de l'Académie des sciences

sait que les vaches d'Islande \ivent. en partie de poisson salé, et je lis dans Pline que Théophraste avait déjà rapporté le fait des bœufs qui se nourrissent de poisson dans les pays dUchtliyophages. Maissiat a vu un chevreuil apprivoisé qui mangeait de la chair crue et de petits oiseaux; il périt à la suite d'un repas de ce genre. Nous avons entretenu àl'école, pendant une huitaine de jours, un bouc avec de la chair cuite qu'il mangeait par moments sans grande répugnance. Mais, chose plus étonnante, nous avons possédé un petit veau de six à sept mois, qui venait spontanément manger la chair des cadavres dont on faisait l'autopsie, et il en aurait mangé beaucoup si ses mâchoires débiles lui eussent permis d'en arracher à la fois des lambeaux considérables, car un jour il dévora prestement un cœur coupé par morceaux qu'on mit à sa disposition. Depuis quelques années, j'ai eu plusieurs moutons qui, après avoir avalé de force de la viande trichinée crue, la mangeaient, parfois avidement, d'eux-mêmes, quand on en mettait à leur disposition ; ils prenaient en un instant un lapin désossé avec tous ses viscères, sauf l'intestin'. Le cheval qui témoigne par un ronflement d'une expression indéfinissable l'aversion qu'il éprouve, non seulement pour la chair crue, mais encore pour la chair cuite qu'on lui présente, ne tarde pas à en manger, si on l'y habitue insensiblement; quelquefois même il en mange dès la première fois qu'il en reçoit. Cependant il n'est pas rare qu'il la refuse obstinément; j'ai vu de deux chevaux à jeun auxquels on en donnait, l'un la prendre sans trop de difficulté, et l'autre se laisser mourir de faim plutôt que de suivre l'exemple de son voisin de râtelier- Les moutons de certaines parties de la Piussie asiatique, s'il faut en croire Pallas, mangent les scorpions venimeux avec avidité, et s'en engraissent. Nos bestiaux prennent aussi sans répugnance les sauterelles qui dévastent les prairies vers la fin de l'été.

L'habitude a souvent sur le régime une influence supérieure à celle de la nécessité. Si le renard, lorsque le gibier et la volaille lui font défaut, se résigne à dévorer les rats, les lézards, même les crapauds, et le fait n'est pas douteux, car j'ai Irou.é dans son estomac des débris de ces sortes de proies; si le loup aff.imé mange des grenouilles, et Buffon en a vu des os dans l'estomac du carnassier, le chien, en cela plus difficile, refuserait, dit-on, la grive et la bécasse. Il refuse d'ailleurs souvent, et pendant plusieurs jours, la chair de bœuf, de lapin même, quand il a été habitué à vivre de cheval, et s'il mange cette viande avec trop de répugnance, il lui ari-ive quelquefois de la vomir au bout de quelques heures. Les phoques que l'on a nourris d'abord avec une espèce de poisson refusent obstinément les autres, et se laissent mourir de faim plutôt que de toucher à une proie autre que celle qu'ils ont reçue dès le principe. L'ours que M. Flourens fit élever avec des substances végétales ne voulut jamais de chair, et celui qu'il fit élever avec de la chair ne consentit pas à prendre les aliments que le premier affectionnait. Le pigeon que Spallanzani avait nourri de chair ne voulut pas se remettre au régime des graines. La biche de la Louisiane et le cerf à dagues dont parle F. Cuvier^ préférèrent toujours le pain, qui avait fait leur nourriture sur le vaisseau, au foin et à l'herbe; on eut une peine infinie à leur

1. G. Colin, Reche7'ches expérimentales sur les trichines et la trichinose, 3. Cuvier, flistoire nnturelle des mammifères, t. I, p. 220.

faire manger de l'herbe fraîche, mais ils jeûnèrent plusieurs jours plutôt que de toucher à du foin. Ces faits suffisent pour montrer l'influence de l'habitude sur le régime Burdach' en cite un que je ne puis m'empccher de rapporter, c'est celui « de bi'tes à cornes et de chevaux qui, après avoir été nourris de poissons, vont à l'eau pour pécher. » Il mérite d'être placé avec ce que dit Pline des cigales qui vivent de rosée, des anguilles qui se nourrissent d'eau douce, et des lièvres des Alpes qui se contentent de neige pendant l'hiver.

Quelque grande que soit la force de l'habitude sur les chanaenients que peut éprouver le régime des espèces animales, il est à noter que, lorsque les animaux dont le mode d'alimentation a été modifié redeviennent libres, ils reprennent, sous l'inlluence de leurs instincts, le régime que la nature leur a assigné.

Le régime des animaux, envisagé dans son ensemble, est donc réglé d'après des lois invariables dont les exceptions sont peu nombreuses. Il est en rapport avec l'organisation et avec les mœurs de chaque espèce. Les relations les plus intimes unissent le premier aux secondes, de sorte que l'animal est forcément herbivore, carnassier ou omnivore, suivant que ses instincts le portent à faire usage de tel ou tel aliment, et suivant que son organisation lui permet de prendre et de digérer une substance plutôt qu'une autre.

Il y a même une loi qui règle les rapports de nombre entre les carnassiers et les herbivores ré|)andus à la surface du globe. Les espèces appartenant aux degrés inférieurs du règne animal sont, pour la plupart, carnassières; elles peuvent vivre aux dépens les unes des autres, sans se détruire entièrement, et elles le peuvent à cause de leur extrême fécondité et de la rapidité avec laquelle leurs générations se succèdent. Presque tous les poissons, notamment ceux qui vivent dans les mers, se nourrissent de matières animales, les seules, du reste, que la nature puisse leur offrir en quantité suftisante; ils se dévorent réciproquement, et leur voracité s'étend à mille victimes dillérentes. Parmi eux se trouvent des types comparables à ceux de nos mammifères les plus féroces : — le brochet qui détruit un si grand nombre de petites espèces, — le requin qui montre tant d'avidité pour une proie dont il ne saurait se repaître souvent, — les murènes qu'un chevalier romain se plaisait à voir déchirer des esclaves, — la lamproie et tant d'autres animaux de cette classe rivalisent, dans leur élément, avec les carnivores dont on connaît le mieux les habitudes.

Si les conditions d'existence de toutes les espèces vivantes étaient semblables à celles des espèces qui habitent les eaux, on concevrait sans peine un règne animal entièrement Carnivore, comme l'était du reste, selon toute apparence, celui de la première ciéation antédiluvienne; mais il ne saurait en être ainsi avec la constitution actuelle du globe, afin que les productions végétales, si abondantes et si variées, puissent recevoir une destination en rapport avec leur but final. Enlin, il est indispensable, pour la conservation limitée des espèces, que les herbivores soient en majorité relativement aux carnassiers.

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