‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 46 sur 287 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

PSYCHOLOaiE ANIM.\LE. FACULTÉS INSTINCTIVES ET INTELLECTUELLES

Le rôle du système nerveux ne comprend pas seulement les actions purement physiologiques que nous venons d'exauiiner, il embrasse encore les opérations d "un ordre très élevé, desquelles résultent l'instinct et lintelligence. 11 faut donc étudier les facultés instinctives et intellectuelles dans leur ensemble, les instincts de conservation et de reproduction, les diverses manifestations de l'intelligence, les moyens de les apprécier, enfin l'influence que la civilisation et la domesticité ont |ui exercer sur ces facultés.

1. — Des facultpïs intellectuelles et instinctives en général.

S'il est \rai (pie, à divers points do vue, la connaissance des animaux rende l'homme plus intelligible, on peut dire qu'en psychologie, c'est surtout [»ar ce que nous savons de nous-mêmes que nous pouvons juger des facultés et des actions des animaux. Aussi, ne faut-il pas, dans l'étude des instincts et de l'intelligence, envisagée les bétes, abstraction faite de l'espèce humaine.

L'homme, qu'Aristote définit si bien un animal raisonnable, n'est rien de plus aux yeux dil physiologiste, quelles que soient ses prétentions. 11 a d'abord en lui tout ce que possèdent les brutes et, de plus, des facultés nouvelles qu'elles n'ont pas ou qu'elles ont seulement à un faible degré. Il constitue un être double : un

G. COLIN. - Pliysiol. comp. 3'' «Jdit. I — 16

animal qui a les appétits, les instincts, les inclinations des autres, puis un être intelligent, raisonnable. Enfant, sauvage ou accidentellement privé de sa raison, il agit seulement, à peu près, comme l'animal. Adulte, civilisé, pertéctionnépar l'éducation, il agit ou peut agir comme être intelligent, raisonnable et libre. Mais toujours en lui la dualité persiste, et beaucoup de ses actions ont un double mobile : elles sont sollicitées par l'instinct et modifiées phis ou moins par suite de déteiminations intelligentes et réfléchies.

Les psychologues qui ont étudié le plus complètement les facultés de l'homme ne s'entendent point sur ce qu'on doit appeler de ce nom. Ce sont des principes d'action, des puissances pour les uns ; des manières d'être, des opérations de la partie pensante de l'être pour les autres. Us ne sont d'accord ni sur leur nombre, ni sur leur place relative, ni sur leur classification. La plupart, avec Descartes, Leibnitz, n'en reconnaissent que trois grandes : la sensibilité, l'intelligence, la volonté. Quelques-uns, notamment les représentants de la philosophie écossaise, qui ont été suivis par les phrénologues, en admettent un très grand nombre parmi lesquelles ils comptent même ce que les physiologistes considèrent comme de simples sensations Reid ', les a distinguées avec raison en deux classes : 1° les facultés actives comprenant les appétits, les affections diverses, les instincts ; 2° les facultés intellectuelles, perception, mémoire, jugement, raisonnement, etc.

Les facultés du premier groupe, appétits, penchants, inclinations, passions, instincts, paraissent communes à l'homme et aux animaux. L'instinct de l'alimentation, l'instinct génésique, l'attachement à la progéniture, la tendance à la sociabilité, l'instinct de la défense, les sentiments irréfléchis de la peur, de la déliance, etc., appartiennent à la fois, comme beaucoup d'autres, à notre espèce et à un grand nombre d'espèces animales. Ce sont des impulsions spontanées, non calculées, aveugles, irrésistibles, auxquelles l'être doit obéir en vue de sa conservation individuelle et de celle de son espèce. Elles ne sont pas moins utiles à l'homme intelligent, civilisé, qu'au sauvage, à l'enfant et à l'animal. Sans ces impulsions, auxquelles l'animal obéit fatalement, et dont l'homme ne subjugue quelques-unes sans une grande force de volonté et dans des limites assez restreintes, aucun être doué de sensibilité ne pourrait se conserver ni se perpétuer.

Les facultés du second groupe, ou ce qu'on appelle les facultés intellectuelles, les opérations de l'esprit, le jugement, le raisonnement, la mémoire, la conception, l'imagination, sont évidemment des facultés sui-ajoutées aux premières^ seulement en germe chez les animaux, et avec toute leur plénitude dans l'espèce humaine.

Ces deux ordres de facultés, qui font de l'homme un être complexe; un animal par ses instincts, ses sentiments, ses inclinations diverses ; un être raisonnable par son intelligence, ne se développent pas de la même manière. Les prendères sont réellenient innées, non que l'homme les ap[»ort(' en naissant, mais en ce sens qu'elles ontune évolution spontanée, étrangère;'! loiilc culture et à toute civilisation ; les autres ont leur évolution en grande iiartie subordonnée à l'éducation pn»gressiv(! de l'espèce et de l'individu.

1, Th. Heid, (Eurr(;>^ compliitcs, U'ai.l. JoUltroy. G vol. in-8.

FACILTÉS INSTINCTIVES ET INTELLECTUELLES. •2'i:{

La plupart des philosophes rapportent les facultés diverses, le seutimeiit, la \olonté, à l'être qu'ils appellent l'àme, être auquel ils donnent l'immatérialitt' et l'existence indépendante. Penser, sentir, vouloir, sont, disent-ils, ses opérations, ses façons d'agir, ses manifestations, d'où il suit que partout où elles seront constatées, il faudra les rapporter au même point de départ.

Mais, d'abord, penser, sentir, vouloir, sont-ce bien des opérations (jue l'on doive attribuer àl'àme telle (|ue la conçoivent les psycliulogisles? Penser, soit. Sentir et vouloir, c'est tout autre chose. Lorsque la lumière agit sur l'œil, les sons sur l'oreille, lorsqu'un contact quelconque produit sur nous une impression pénibleou agréable, lorsque nous é[)rouvons le sentiment de la faim ou de la soif, esl-re l'ilme qui voit, entend, soullre, jouit, etc.? Pour le physiologiste, il n'\ a là que des sensations effectuées par les nerfs et le cerveau. Il suffit à un animal d'avoir des yeux, des oreilles, un tégument, un a|ipareil digestif, [tour voir, entendie, ressentir du [daisir ou de la douleur, la faim et la soif. L'àme, le moi, a seulement conscience de ces sensations. Il reste à savoir si l'àme animale est, comme le pense M. de (Juatrefages, d'une nature autre (pie celle de l'àme humaine.

D'auti'e [lart, lors(pie, consécutivement à ces sensations, nous cherchons à nous soustraire à une impression pénihlc, ou que nous allons au -devant d'une sensation agréable, nous obéissons à des impulsions instinctives, irrésistibles, auxquelles l'enfant ou l'animal le |ilus stujtide obéit également. Le moi n'est ici cpie simple spectateur.

Enlin, lorsque nous voulons agir, la volonté, l'acte qui comnunide une action, qui la connnence, l'arrête, la reprend, l'achève, est encore un acte que l'animal le moins intelligent exécute comme nous. L'animal veut ou ne veutpas; il veut faiblement ou il veut avec obstination. Le moi peut solliciter la volonté, lui donner des ordres par suite de réilexions, de; délibérations, mais l'acte de vouloir, la volition, n'est pas nécessairement une opération de l'àme.

Ce qui, à vrai dii'e, [tarait l'attribut essentiel et propre de cette àme, c'est la fa<;ulté de penser dont l'homme jouit seul à un haut degré, la faculté qui lui donne conscience de lui-même, celle par laquelle il se voit, se connaît, et ap[irend à connaître la nature entière avec l'Etre iniini dont il relève.

Si le physiologiste prend l'àine telle que la conçoivent les psychologues, il nv (l(''cou\re (pie l'ensemble des opérations du cerveau. Il voit, en ell'el, cet organe développer ses actions avec les progrès de l'âge, agir avec plus ou moins de plénitude, suivant son volume et le perfectionnement de ses parties, fonctionner diversement suivant l'état de l'organisme ; il voit ses opérations troublées, perverties, supprimées sous riniluence de diverses substances, ou parle fait d'mie altération de tissu, d'un ramollissement, d'un éitanchemeut sanguin. Tout, dans les facultés intellectuelles, lui parait résultcM' du fonctionnement ûv^ centres nerveux; et il étudie les facultés au même titre (jue les autres actions physiologiques, dans leur mode de numifestation et dans leufs rapports. Il lui est impossible de poursuivre la solution du itroblème sur le terrain oùhi philosophie l'a porté.

Dans tous les cas, s'il prend l'àme humaine telle que la conçoivent les psychologues, avec l'intelligence. In s(>usibililé et la \ol()nté pour attributs : s'il admet

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avec eux que penser, sentir, vouloir, sont ses trois grandes facultés, il est obligé de voir l'âme partout oîi il reconnaît ces facultés. Or, comme il les trouve, ainsi que nous allons le démontrer, à des degrés divers chez les animaux, il ne pourra se dispenser de leur en accorder une, ainsi que les anciens l'ont fait, et, dans le siècle dernier, Leibnitz lui-même.

Il est clair, pour le physiologiste, que la partie pensante de l'être et ce qu'on appelle le principe vital, la vie, sont choses différentes. Les facultés intellectuelles sont parfaitement distinctes de la vie proprement dite. L'intelligence se trouble, se perd par la maladie, se supprime par la vivisection, sans que la vie reçoive d'atteinte immédiate : la vie dépend de parties nerveuses autres que celles où réside l'intelligence. C'est pour n'avoir pu faire cette distinction que les anciens philosophes, Aristote, Platon, Lucrèce, ont vu dans l'âme, tout à la fois, le principe animateur et le principe intelligent de l'être. Mais, sortons des généralités, pour étudier les facultés qu'on rapporte à la partie pensante de l'homme et des animaux, et commençons par les êtres où elles sont à un état de simplicité qui les rend le plus accessibles à l'analyse physiologique,

La plupart des naturalistes et des observateurs judicieux qui ont étudié avec soin les mœurs et les habitudes des animaux, ont été frappés de l'analogie qui existe entre leurs actions et les nôtres; ils ont admiré l'art avec lequel chaque espèce sait pourvoir à sa conservation, résister aux attaques de ses ennemis, protéger et élever ses petits, se réunir en troupes, se construire des habitations et quelquefois se livrer à de merveilleux travaux. Les uns ont regardé tous ces actes comme le résultat d'un mécanisme mis en jeu par des influences étrangères à l'organisation ; les autres, comme le produit d'une force irréfléchie, d'une impulsion innée, secrète, irrésistible, qu'on est généralement convenu d'appeler instinct; quelques-uns, séduits par la liaison de tous ces actes, leur appropriation parfaite au but qu'ils doivent remplir, leur analogie apparente avec les nôtres, les ont considérés comme des actes rélléchis, combinés, et les ont rapportés à cette faculté si éminemment développée qui, dans notre espèce, porte le nom d'intelligence ; enfin, certains d'entre eux, analysant plus l'igoureusement ces actions, ont cru pouvoir les rattacher tantôt à l'instinct, tantôt à une intelligence plus ou moins étendue : ils ont accordé, à la fois, aux brutes ces deux facultés à (les degrés variables. D'après ces derniers, tout serait instinctif chez les êtres les plus inférieurs, tandis que chez ceux dont l'organisation se rapproche de celle de l'homme, rintcUigence viendrait se surajoutera l'instinct et donner naissance à de nouvelles manifestations. 11 y a donc dissidence, quant au point départ ou au principe des diverses facultés des animaux. Cherchons à reconnaître ce principe ou ce point de départ, afin de pouvoir analyser exactement les nombreuses opérations qui en dérivent.

Le système cpi'il convient d'examiner tout d'abord est celui de l'automatisuif, D'après Dcscarles ', (pii en est l'auteur, les animaux sont des êtres dépourvus d'instinct, d'intelligence, de mémoire, des êtres incapables d'associer les idées les plus simples, de former le moindre jugement; ce sont de véritables machines,

1. Descaries, Discours sur la ruâfJiodc, 5'' partie, p. 38, cl OlijrcUons roii/re les inâiUta- Hons, p. 222, 24:i. Î75, 27G, 306, 100. Paris, ]8.-)l.

FACUT.TKS INSTINCTIVES ET INTELLECTUELLES. 245

organisées de telle manièn; que les impressions diverses, les sons, les saveurs, les odeurs, la lumière, sulfisent pour les mettre en mouvement. Toutes leurs actions ne sont que la eonséquence d'une harmonie préétablie entre leurs mouvements et les impi-essions que les agents extérieurs produisent sur les sens. Ainsi, le morceau de chair ipie le eliien a[>erroit, envoie dans lœil de cet animal une image qui met en mouvement les esprits animaux et entraine irrésistiblement le carnassier vers sa proie; la lumière réfléchie par le corps d'un loup dans l'a'il de la brebis remue tellement les lilets du nerf optique, que les esi>rits animaux se répandent partout, de manière à obliger le ruminant timide à prendre la fuite; les molécules odorantes que le lièvre a laissées sur son passage attirent le chien et le font courir dans une direction déterminée. Tous ces elfets sont le résultat d'une impulsion irrésistible à laquelle la volonté et l'intelligence sont complètement étrangères.

Les idées de Descartes sur h; [iriiicipe des actions des animaux éhiienl trop obscures, trop dénuées de preuves et trop en désaccord avec ce qu'apprend une étude raisonnée des facultés dont jouissent ces êtres, pour qu'on les admît sans contestation; aussi furent-elles vivement combattues et repoussées parla plupart des bons esprits, même au temps où elles furent émises; cependant, plus tard, divers auteurs les acceptèrent avec quelques restrictions.

Bufl'on, sans défendre l'automatisme absolu de Descaries, prétend (jue les actions des animaux doivent être rapportées, en grande partie, à des impulsions purement mécaniques, n'ayant aucun rapport avec les facu!t('s de l'intelligence. Ses opinions, à cet égard, ont joui d'une trop grande célébrité pour (pu> nous les passions sous silence.

Bullon ' pense que les impressions pioduites sur les sens suffisent |»our déterminer les diverses actions que les bêtes exécutent. Ces impressions, suivant leur caractère, leur association, donnent lieu, chez elles, aux actes qui sont pour l'homme le résultat de la volonté, de la réflexion et de l'intelligence; niais comme il prévoit qu'on va lui adresser le reproche de comparer les animaux à de simples machines, il s'empresse d'indiquer les facultés dont il les croit doués. « Ils ont, dit-il, le sentiment; ils l'ont même à un plus haut degré que nous ne l'avons; ils ont aussi la conscience de leur existence actuelle. Ils ont des sensations, mais il leur man(|ue la faculté de les comparer, c'est-à-dire la puissance qui produit les idées. » S'il leur reconnaît la faculté de sentir, ronmie nous et même plus fortement que nous, s'il les croit capables de se souvenir du passé, c'est tout ce qu'il leur concède. Il leur dénie le jugement, la réflexion, les idées; bientôt il leur contestera d'autres facultés moins complexes que celles-là. Mais si, en thèse générale, il s'eflbrce de leur retirer une à une les facultés (|u'ils paraissent posséder, le grand naturaliste, en arrivant à les peindre individuellement, les présente sous leurs couleurs naturelles,- souvent embellies, et, malgré lui, ou sans s'en douter, il rend à chacun ce (|u'il voulait refuser à tous.

« La puissance de réfléchir ayant été, dit-il, refusée aux animaux, il est donc certain qu'ils ne peuvent former d'idées, et que, par conséquent, leur conscience

1. BulTon, Discours sur la nature des ainninu.r, t. IV, p. Jl, édition in-i de l'imprrmcrie royale.

d'existence est moins sûre et moins étendue que la nôtre; car ils ne peuvent avoir aucune idée du temps, aucune connaissance du passé, aucune notion de l'avenir ; leur conscience d'existence est simple, elle dépend uniquement des sensations qui les affectent actuellement et consiste dans le sentiment intérieur que ces sensations produisent. » Ils sont, en quelque sorte, d'après sa comparaison, semblables à l'homme hors de lui-même, vivement préoccupé d'un objet, absorbé par une passion violente. « Cet état oit nous ne nous trouvons que par instants est l'état habituel des animaux; privés d'idées et pourvus de sensations, ils ne savent point qu'ils existent, mais ils le sentent. »

Ainsi, il leur refuse toute idée, toute connaissance du passé, contrairement à ce qu'il avait d'abord avancé ; et, par la plus subtile distinction, il leur ôte la connaissance de leur existence, pour leur en laisser seulement la sensation. Cette négation du souvenir des choses passées sent le paradoxe ; Buffon s'en aperçoit bien, aussi y revient-il à tout instant.

« Les animaux n'ont pas la mémoire ! Le contraire paraît démontré, me dirat-on : ne reconnaissent-ils pas, après une absence, les personnes auprès desquelles il> ont vécu, les lieux qu'ils ont habités, les chemins qu'ils ont parcourus? Ne se souviennent-ils pas des châtiments qu'ils ont essuyés, des caresses qu'on leur a faites, des leçons qu'on leur a données? Tout semble prouver qu'en leur ôtant l'entendement et l'esprit, on ne peut leui'' refuser la mémoire et une mémoire active, étendue, et peut-être phis fidèle que la nôtre. Cependant, quelque grandes que soient ces apparences, et quelque fort que soit le préjugé qu'elles ont fait naître, je crois qu'on peut démontrer qu'elles nous trompent; que les animaux n'ont aucune connaissance du passé, aucune idée du temps, et que par conséquent ils n'ont pas la mémoire. » Pour soutenir cette étrange proposition, il prétend que ce qu'on appelle la mémoire provient de la faculté de réiléchir et consiste dans une succession d'idées que l'âme lie ensemble, et dont elle établit les rapports. Dès l'instant qu'elle ne résulte pas d'un simple renouvellement des sensations passées, et que la puissance de réiléchir, d'associer de'^ idées, manque aux animaux, ils ne peuvent avoir, selon Buffon, une véritable mémoire. Néanmoins il voit que tous ses efforts ne peuvent réussira convaincre; il sent que ses assertions ne sont pas suffisamment prouvées ; pour en finir, il distingue deux sortes de mémoire, très différentes l'une de l'autre : l'une qui est la trace des idées et qui émane de l'ànic ; l'autre, qui pourrait s'appeler réminiscence, et qui n'est que le renouvellement des sensations déjà éprouvées. La première est le privilège de riioinme; la seconde appartient, d'après lui, au fou, à l'imbécile et aux bêtes.

Après avoir examiné les facultés des animaux pris individuellement, il les étudie dans les rapports qu'elles ont entre elles. Poursuivant sa théorie avec un admirable talent, il cherche à prouver que le rassemblement des animaux en troupes ou en sociétés plus ou moins nombreuses, que leurs industries diverses, leurs travaux les plus compliqués, ne supposent aucune intelligence; et, pour le prouver, il prend l'exemple des abeilles qui n'ont, en réalité, comme nous le verrons plus tard, aucune intelligence, mais qui possèdent, en compensation, des instincts très parfaits. Puis, il passe à d'autres espèces pour

arriver aux mêmes conclusions : chemin faisant, il devine bien les objections qu'on peut lui faire; elles ne l'effrayent point; loin de les éviter, il va au-devant et les réfute par dos arguments bien sinifuliers, qui ont, en apparence, une certain<! valeur.

Si, dit-il, les animaux iToiit ni intelligence, ni mémoire, ni prévoyance, pour- (|uoi beaucoup d'entre eux font-ils des provisions pour l'hiver, comme le mulot, le liamster et l'écureuil? Pourquoi plusieui's se construisent-ils des habitations? Dans quel but l'abeille va-1-elle recueillir le lu^'ctar des Heurs pour en composer un miel qu'elle acciinuile avec soin dans son gâteau? Pour quel motif l'oiseau se fait-il un nid? Pourquoi, enfin, tant d'autres actes qui semblent annoncer le discernement chez les bêtes? Ce n'est pas parce qu'ils sont intelligents, c'est [)arce qu'ils sont stupides, dit Buffon ; ce n'est pas parce qu'ils se souviennent du passé et qu'ils prévoient l'avenir, c'est précisément pour les raisons contraires. « Non seulement ces animaux ne savent pas ce qui doit arriver, mais ils ignorent même ce qui est arrivé. Une poule ne distingue [»as ses u'ufs de ceux d'un autre oiseau: elle ne voit pas que les petits canards qu'elle vient de faire éclore ne lui appartiennent point; elle couve des œufs de craie dont il ne doit rien résulter, avec autant d'attention que ses propres œufs; elle ne connaît donc ni le passé, ni l'avenir, et se trouqie encore sur le présent... Les nids des oiseaux, les cellules des mouches, les provisions des abeilles, des fourmis et des mulots, ne supposent donc aucune intelligence dans l'animal, et n'émanent pas de quelques lois particulièrement établies pour chaque espèce, mais dépendent, comme toutes les autres opérations des animaux, du nombre, de la figure, du mouvement, de l'organisation et du sentiment, qui sont les lois de la nature, générales et communes à tous les êtres animés. »

Ces actesqui excitent tantd'admiration ne dépendent pas, pour la [dupart, surtout ceux qui s'observent chez les animaux inférieurs, de l'intelligence, mais ils sont les produits d'une autre faculté essentiellement différente, non réfléchie, non raisonnée, d'une faculté innée, d'une force irrésistible, toujours la même dans une même espèce, et connue sous le nom d'instinct. Non, ces actes n'indiquent pas l'intelligence : Bulfon avait raison de le dire, mais pourquoi ne les rapporte-t-il pas à leur véritable source? C'est qu'il ne connaît pas l'instinct. Parfois, cependant, il le désigne vaguement, il le devine, en disant que les animaux agissent par une espèce de mécanisme, par une obéissance aveugle à certaines lois de la nature; mais on voit qu'il ne s'en fait qu'une idée confuse et très fausse en ajoutant que les facultés des êtres supérieurs ne sont que les résultats de l'exercice et de l'expérience du sentiment, puisqu'il est parfaitement établi aujourd'hui que l'instinct est indépendant de l'imitation, de l'habitude ou de l'éducation. Du reste, ses conclusions prouvent suflisamment qu'il n'a pas compris cette faculté fondamentale de la psychologie des brutes.

Mais, puisque les animaux sont des êtres sans intelligence, sans idées, des êtres incapables déjuger, de réiléchir; des êtres sans mémoire et sans aucune espèce de connaissance, qu'ont-ils donc de commun avec riionnne? Ici Bulfoii est plus juste; il prétend qu'ils sont, comme nous, sujets à la peur, qu'ils sont, comme nous, susceptibles de haine, d'amour, décourage: passions qui, selon lui.

248 lïES FONCTIONS DU SYSTÈME NERVEUX.

« ne supposent aucune connaissance, aucune idée, et ne sont fondées que sur l'expérience du sentiment, c'est-à-dire sur la répétition des actes de douleur ou de plaisir, et sur le renouvellement des sensations intérieures du même genre. » Ils ont aussi leur « espèce d'amitié, leur espèce d'orgueil, leur espèce d'ambition. » Ces passions ne sont, d'après lui, que plus ou moins analogues à celles de l'homme; elles ne sont qu'une faible image des passions correspondantes de ce dernier. Le naturaliste est conséquent avec lui-même. Il avait refusé la mémoire aux animaux pour leur donner une autre mémoire qui est la réminiscence; ici il leur conteste l'amitié, mais il leur donne l'attachement ; il leur reprend l'orgueil et l'ambition émanant de l'intelligence, et il leur abandonne l'orgueil et l'ambition qui tiennent au courage naturel.

Ainsi, en résumé, Buft'on retire aux animaux le peu d'intelligence qu'ils semblent avoir, avec les facultés qui en découlent ; il méconnaît le point de départ du plus grand nombre de leurs actes, c'est-à-dire l'instinct; donne de ceux-ci une interprétation fausse, en les faisant dépendre vaguement des impressions diverses ou des ébranlements produits sur les organes des sens ; sa manière de voir est, comme nous le prouverons ultérieurement, irrationnelle, inacceptable, et ne permet point d'analyser avec rigueur les actions si admirables, si variées qu'exécutent les animaux.

D'après un second système, fort ancien, que j'appellerai le système de la gradation des facultés, les animaux sont considérés comme des êtres intelligents, et leurs actes comme le résultat de combinaisons volontaires, réfléchies, raisonnées; toutes leurs opérations supposeraient de la mémoire, du jugement, de la comparaison, portés à un degré plus ou moins rapproché des facultés intellectuelles de l'espèce humaine.

Aristote ^ reconnaît déjà aux animaux une intelligence plus ou moins étendue suivant les espèces, se perfectionnant graduellement à mesure qu'on l'envisage chez celles qui se rapprochent le plus de l'homme; il leur accorde enlin des facultés analogues à celles qui caractérisent l'intelligence humaine. Gassendi ^ leur concède également de la réflexion, du raisonnement ; Montaigne ^ qui les appelle nos confrères, les croit intelligents. Il fonde son opinion sur l'analogie qui existe entre leurs actions et les nôtres, car, dit-il, nous devons conclure de pareils ell'ets pareilles facultés. Locke'* convient qu'ils raisonnent en certaines rencontres sur des idées particulières et non sur des abstractions. Leibnitz ^ leur donne une ombre de raisonnement, de sentiment, des perceptions analogues aux nôtres, de la mémoire, de l'imagination, une façon d'agir empirique, basée sur des faits, sur des exemples et peu difl'érente de celle de l'homme, dans les trois quarts des circonstances ; Réaumur ", partant de ses belles observations sur les mœurs des abeilles, exalte l'intelligence de ces insectes, et ne paraît pas se douter

1. Aristote, Uisto/rf; des animaux, Irad. (Janius, livre VllI, p. 451 el suiv.

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