Montaigne, Essais, liv. II, ch. xii
4. Locke, Essai pldlosoplnque sur V entendement liumain. Amsterdam, 1700, liv.ll,ch.xi.
5. Leibnitz, Nouveaux essais sur L'entendement humain (avant-propos), liv. I, Monudologie et Principes de la nature.
6. Flourens, De Vinstinet et de l.'inletl,i(jence des animaux, A' édition, l'aris, 1861.
KACrLTÉS INSTINCTIVES ET INTELLECTUELLES. 249
que l'art merveilleux avec lequel elles construisent leur demeure, amassent des provisions, vivent en société, est tout simplement le résultat d'une impulsion qui n'a rien' de rélléchi ni de raisonné.
Un observateur [dcin de tact, G. l^eroy ', aprrs avoir bien éliidié les animaux, ra|iporte toutes, ou presque toutes leurs actions aux facultés intellectuelles. H reconnaît aux bétes le sentiment, la mémoire; leur donne la l'acuité d'associer leurs idées, de les comparer, d'en tirer des déductions ; en un mot, il les croit douées de jugement, de réllexion, de [trévoyance, et pense que leur intelligence, perfectible dans de certaines limites, se développe par l'exemple, l'imitation, l'habitude, l'expérience particulière que chacune peut acquérir.
Ainsi, d'après lui, les jeunes loups qui commencent à courir avec leur mère acquièrent chaque jour de nouvelles connaissances ; ils apprennent dans quels lieux se trouve le gibier, s'habituent à distinguer Icui's diverses impressions, « à lectilier par l'odorat les jugements que leur font porter les autres sens. » Plus tard, exposés aux poursuites et aux pièges de l'homme, ils en reconnaissent tous les dangers, évitent avec soin tout ce qui a l'apparence d'une embûche et deviennent méliants à l'excès ; « leur marche naturellement libre et hardie, fmit par être précautionnéc et timide. » Le loup expérinienté montre dans la recherche de sa proie beaucoup de prudence, un choix habile de combinaisons, une sorte d'appréciation des [)érils auxquels il s'expose. S'il veut attaijuer un troupeau, « il mesnr(; la hauteur du parc, la compare avec ses forces, juge de la difliculté de le franchir, lorsqu'il sera chargé d'une victime, et il en conclut l'inutilité ou le danger de la tentative. » Au temps du rut, il s'associe à une femelle de son espèce pour mieux assurer le succès de ses rapines, et, dans ce cas encore, ses démarches révèlent son in((ui('tude, ses craintes, ses espérances, et sui)posent une connaissance raisonnée des moyens à mettre en usage pour arriver à ses lins.
Le renard, suivant Leroy, se conduit également avec une certaine réflexion : il se creuse un terrier ou en choisit un abandonné, le parcourt dans tous les sens, en reconnaît les détours et les issues, fait des excursions dans le voisinage, prend connaissance des habitations où il trouvera des lapins, de la volaille; il met une circonspection infinie dans la recherche de sa proie, ne s'approche (pi'avec défiance de tout ce qui lui parait nouveau ; son genre de vie exige même des réflexions plus compliquées et des vues plus étendues que celle du loup; enfin, il s'instruit en raison des dangers qui menacent son existence : il reste ignorant, grossier dans les endroits où il jouit d'une tran(|uillité parfaite, tandis qu'il devient pénétrant, habile, rusé, dans les lieux où on lui tait la guerre.
Le chien, plus encore que les ciU'nassiers de nos forêts, montre une intelligence développée et perfectible. Chaque race accpiiert en quelque sorte, une sonnne de facultés proportionnée aux exigences de son rôle. Le chien de bassecour reste stupide, n'ayant d'autre exercice que celui d'aboyer les passants. Le chien de berger, chargé d'une mission |tlus dillicile, a besoin, dit l.eroy, de beau-
1. Charles-Georges Leroy, f.fffrrs phi/osoii/iii/ties sur r/ntr/l/i/fnrc rf la perfertihilité des an'uiKHi.r. Paris, 180-i.
coup plus d'esprit et de discernement ; il faut qu'il comprenne son maître, qu'il le devine même, qu'il dirige le troupeau, veille à ce qu'aucune brebis ne s'égare, ramène celle-ci quand elle s't'loigne, sévisse contre elle, si elle se montre réfractaire à ses avertissements. Le chien de chasse, pour exécuter les mouvements que l'homme en exige, doit avoir aussi un sens exquis et un discernement très étendu ; il est même nécessaire que son intelligence propre lui suffise quand le chasseur ne peut plus le guider dans la poursuite du gibier; elle lui suffit, en effet, quand il a acquis une certaine expérience. Alors, il ne se montre plus toujours aussi docile à la voix de ceux qui le conduisent ; confiant dans la sûreté de son odorat, il veut se diriger d'après ses impressions ; ses évolutions deviennent plus précises, et son hésitation première fait place à de promptes déterminations. Le chien, ainsi exercé, parvient à distinguer, par l'odorat, la trace du cerf que l'on poursuit de celle de lous les autres.
Les animaux herbivores, auxquels il faut peu d'industrie, de soins et de précautions pour se procurer delà nourriture, ont naturellement moins d'idées et d'intelligence que les carnivores. Leurs besoins, par cela même qu'ils sont très restreints, exigent peu de combinaisons pour être satisfaits : ils ne nécessitent donc pas, chez ces êtres, un très grand développement des facultés intellectuelles.
Le cerf, par exemple, qui trouve de l'herbe partout, qui n'a pas de ruses à employer, ni de combats à livrer pour se rendre maître de sa nourriture, le cerf à qui il suffit de choisir les lieux où s'offrent une pâture abondante et une retraite plus ou moins inaccessible, peut se passer d'une série de combinaisons qui étaient indispensables au loup et au renard, pour des raisons contraires. Cependant, ses actions exigent encore une certaine intelligence : il choisit pour se retirer un épais fourré, et pour paître des clairières où l'herbe est de bonne qualité ; son choix suppose donc de la réflexion. S'il a été inquiété dans sa retraite, il l'abandonne ou s'y cache avec soin ; « et il met à s'y cacher un art qui ne peut être que le fruit de vues fines et de réflexions compliquées. » Parfois, avant d'aller prendre du repos dans le lieu qu'il s'est choisi, il ouvre des voies en divers sens pour tromper ses ennemis. « Cette prévoyance, dit G. Leroy, annonce des faits déjà connus et une suite d'idées et de présomptions qui sont la conséquence de ces faits ; car il faut nécessairement qu'une telle démarche soit le produit des raisonnements qui suivent : un chien conduit par un homme m'a plusieurs fois forcé de fuir et m'a suivi longtemps à la trace, donc ma trace lui a été connue : ce qui est arrivé plusieurs fois peut encore arriver aujourd'hui, donc il faut que je me précautionne contre ce qui est déjà arrivé. Sans savoir comment on fait pour connaître ma trace et la suivre, je présume qu'au moyen d'une fausse marche je pourrai dévoyer mes poursuivimts; donc il faut que j'aille et revienne sur mes voies pour leur- en dérober la connaissance et assurer ma tranquillité! »
Le lièvre lui-même, en apparence si stupidc et dépourvu de tout autre moyen de défense que la fuite, sait fuir avec art ; il |)roportionne la vitesse de sa course à celle des chiens; il évite les bois, parce qu'il a appris, dit-on, par expérience, que son passage y laisse des traces; il suit les chemins, les lieux découverts. Après avoir couru longtemps dans une direction, il revient sur ses voies pour
dérouler les chiens, puis il se jetlode côté, et quelquefois va faire partir du gîte un autre lièvre pour prendre sa place.
Ainsi, d'après Leroy, dont je résume ici les idées, « les actions les plus ordinaires des bêtes, leurs démarches de tous les jours, supposent la mémoire, la réllexion sur ce qui s'est passé, la comparaison entre un objet présent qui les attire et des périls indiqués qui les éloignent, la distinction entre les circonstances qui se ressemblent, à quelques égards, et qui diflèrentà d'autres, le jugement et le choix entre tous ces rapports K » Tout dans la conduite de ces êtres décèle une intelligence plus ou moins étendue et plus ou moins perfectible, qui se développe par l'éducation et l'expérience acquise. 11 n'y aurait donc, entre le mobile de leurs actes et le mobile des nôtres, qu'une différence de degré. Ce mobile ou ce princi[)e serait le même pour eux et pour nous.
Si l'on ne réilécliissait pas avec soin à l'interprétation que Leroy donne des actions des animaux, elle paraîtrait à l'abri de toute objection, tant elle est séduisante. Mais, (piand on l'examine de i)rès, on s'aperçoit bientôt qu'une infinité d'opérations (|ui sont rapportées à l'intelligence dépendent de l'instinct et ne >upposent aucune combinaison d'idées, aucune réflexion, aucun choix de la part des individus (pii les exécutent. Les divers moyens qu'emploient les animaux pour résister à leurs ennemis, se soustraire ù leurs attaques, assurer leur subsistance, ne sont pas entièrement le résultat de combinaisons réfléchies et raisonnées; ilssont, dans la plupart des circonstances, le produit d'une impulsion irrésistible et sûre (|ui n'a rien de commun avec l'intelligence. Les ruses du loup et du renard, leurs manœuvres adroites, leur habileté à se rendre maîtres d'une [»roie, à éviter les pièges qu'on leur tend, dérivent en grande partie des facultés instinctives qu'ils apportent en naissant, et qui sont inhérentes à leur nature. L'art admirable que le chien met à chasser, le cerf à dissimuler sa retraite, le lièvre à calculer sa fuite, est purement instinctif; mais il peut être modifié et compliqué par le jugement, la mémoire, la prévoyance. Le lapin, en se construisant un terrier, n'est pas guidé par le souvenir du froid qu'il a souffert, des frayeurs qu'il a eues, des dangers auxquels il a été exposé; il se creuse des galeries, bien qu'il n'ait pas encore vu d'hiver, bien qu'il n'ait point encore été poursuivi, et qu'il ignore l'utilité de son travail! Une force innée le pousse à creuser le sol, et il le creuse même dans une cabane où il jouit de la plus com- [tlète sécurité. Les frugivores qui font des provisions n'agissent pas conséquemment à la lann qn'ils ont déjà éprouvée, et par suite de réllevions sur les inconvénients de l'abstinence. Cen'est point par prévoyance ni en vue des nécessités à venir qu'ils remplissent leurs retraites de vivres ; ils y sont déterminés sans qu'ils aient besoin d'aucune réllexion : le rat qui est né auprès d'un las de blé, et qui a toujours vécu dans l'abondance, attire cependant vers son trou tout ce qu'il peut y amener; et pourtant il n'a point encore souflert de la faim, il n'a jamais manqué de subsistance, il n'a pas vu d'hiver. Comment pourrait-il agir d'après le souvenir du jtassé et la prévision de l'avenir? D'ailleurs dans le cas où l'animal agit d"a})rès l'expérieuce du passé, ses conséculions, pour se servir du terme de