‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 48 sur 287 · Leroy, Ouvmije citt', septième iellre, p. 14 l · texte numérisé non relu

Leroy, Ouvmije citt', septième iellre, p. 14 l

Leibnitz, sont purement empiriques : le bâton levé lui rappelle simplement les coups qu'on lui a donnés; Ja vue du maître entraîne la réminiscence des caresses ou des mauvais traitements qu'il en a reçus : il n'a pas le sentiment de la causalité ou des rapports entre ce qu'il voit et ce qu'il peut craindre ou espérer.

Il y a donc un élément essentiel méconnu dans le système de la gradation des facultés, un mobile étranger aux combinaisons intellectuelles, quoique susceptible de s'associer avec elles : c'est cet élément, ce mobile particulier que Leroy, observateur si profond et si fin, n'a pas su distinguer de l'intelligence et apprécier à sa juste valeur; il importe d"en déterminer ultérieurement les caractères et les effets pour analyser exactement la psychologie animale.

Le troisième système qui reste, celui de la dualité des facultés, permet seul de bien comprendre les actions si nombreuses et si variées des animaux. En effet, il est indispensable, pour les expliquer, d'établir une distinction entre les phénomènes qui dépendent de Finstinct et ceux qui dérivent de l'intelligence, d'assigner avec précision les caractères qui appartiennent en propre à chacune de ces deux espèces d'actes : la tâche est difficile, mais elle est accomplie, en grande partie du moins, par les travaux de Reimarus, et de Frédéric Cuvier.

Pour peu qu'on examine attentivement les actions des animaux, on remarque que certaines d'entre elles se font toujours de la même manière, avec sûreté et précision, sans que l'animal qui les exécute ait eu le temps de réfléchir, avant qu'il ait rien appris de ses parents, rien acquis par l'habitude, l'exercice ou l'expérience individuelle ; tandis que d'autres, au contraire, sont variées suivant les circonstances, accomplies avec hésitation, perfectionnées par l'habitude et appropriées aux besoins accidentels éprouvés par l'animal. Les premières sont purement instinctives ; les secondes résultent de l'exercice des facultés intellectuelles : l'instinct, qui est le point de départ des unes, est essentiellement différent de l'intelligence qui produit les autres.

L'instinct que Buffon n'avait pas compris, que tant d'auteurs avaient considéré comme un mot vide de sens, l'instinct, que les psychologistes connaissent mal, est une faculté innée, commune à tous les animaux, même les plus imparfaits, faculté invariable dans chaque espèce, irrésistible, non raisonnée, à laquelle l'animal obéit involontairement, sans pouvoir s'y soustraire. En cédant à cette impulsion secrète, il ne sait pas pourquoi il agit de telle ou telle manière, il ignore le but et l'utilité de ses actes. Il n'a pas assez d'intelligence pour réfléchir, pour raisonner ses actions, pour se diriger avec sûreté, imaginer les moyens qui peuvent le préserver des dangers, le soustraire aux attaques de ses ennemis; il faut, en quelque sorte, qu'une force, invincible le gouverne, en le dispensant de réllexion, de jugement, de mémoire, de prévoyance : or, celte force qui le dirige à son insu est l'instinct, dont les effets n'ont rien de (îommun avec ceux de l'intelligence.

Déjà quelques philosophes anci(!ns avaient deviné que les actions des animaux attribués à la raison, à l'intelligence, sont d'une toute autre espèce, Sénèque',

] . Sénèque, 121'' Lctlvi'.

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dans une lettre admirable, dit que la connaissance que les animaux ont de ce qui peut leur nuire ne vient pas de l'expérience. Ils l'apportent en naissant avec celle des moyens d'éviter les dangers auxquels ils sont exposés. Leur industrie est innée et non acquise. C'est, dit-il, la nature qui leur enseigne ce qu'ils ont besoin de savoir, et son enseignement est uniforme, sans superfluité.

Ueimarus' considère l'iustinrtcoiume une tendance aveugle, un penchant intérieur, une force agissante qui porte les animaux à exécuter certains actes dont ils ne conçoivent ni les moyens ni l'utilité. Dès que les animaux naissent et sans qu'ils aient aucune connaissance, aucune expérience des choses, cette impulsion secrète les sollicite à agir constamment, uniformément, dans telle ou telle direction ; et, à partir de ce moment, ils effectuent sans choix, sans préméditation, sans la moindre hésitation, les opérations les plus compliquées.

Darwin considère l'instinct comme un résultat d'habitudes acquises et devenues héréditaires. Mais, une telle opinion me parait insoutenable. L'hérédité dans aucun cas actuel ne montre une telle puissance, elle ne fait pas d'un enfant d'architecte ou de mathématicien un architecte ou un mathématicien ; elle transmet l'aptitude à le devenir; elle ne le fait pas de toutes pièces. D'ailleurs il resterait dans Ihypothèse darwinienne à expliquer comment, par exemple, les |)remières abeilles, les premiers castors ont pris ces habitudes de constructions savantes qui se transmettent sans variations depuis des milliers d'années.

Les divers instincts sont tous relatifs à la conservation de l'individu ou à la reproduction de l'espèce ; ils sont tous en rapport avec les besoins de l'animal et mis en harmonie avec son organisation. 11 n'est pas une seule espèce qui en soit dépourvue, pas une qui en ait de trompeurs ou d'inutiles.

Ils sont uniformes et exactement déterminés dans chaque espèce. Aucun d'eux n'est perfectible, ni susceptible d'éprouver de modilications essentielles : ce qu'un animal fait, tous les autres le font ou peuvent le faire de la même manière. Ceuxci réussissent parfaitement, dès la première fois, sans tâtonnement, sans hésitation.

Ces instincts sont suis : ils n'onl, par conséipient, rien à tiicr, ni de Texpérieuce, ni de l'imitation, ni de l'exercice. (Juelques-uns d'entre eux ne se manifeslent (|u'à certaines époques de la vie et agissent jM'ri()di(piement : ceux de la reproduction, jtar e\eiiq)Ie ; d'autres, une seule fois dans le cours de l'existence. Ils sont susceptibles de s"all('r(M' chez les animaux soumis à une contrainte prolongée; ils s'all'aiblissent, si; perdent même, en |)artie, sous rinlluence de l'esclavage et de la domesticité, mais ils réai){»araissent dès que les animaux reviennent à leur état naturel, et ils reprennent alors toute la sûreté qu'ils avaient auparavant. Dans tous les cas, ni l'éducation, ni l'exemple ne |)euveut en faire naître de nouveaux.

Us ont leur cause dans les besoins de chaque animal, et [)araissent mis en action par le sentiment du plaisir et de la douleur, ainsi que par le souvenir des impressions déjà éprouvées. La connaissance que l'animal peut avoir de ses

1. Hermann Samuel Reimar. Ohaorvatlom^ phj/xiqvps et morahx xtir l'inatincf dc^ aninniit.f, h'ur indti^lfii' rf leitr^- mœi/rs-, trad. R. de L. Amsterdam. 1770,2 vol. in-1-2.

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movens ne semble exercer aucune influence sur les actes que ces instincts déterminent, puisque chaque individu essaye de se servir des armes qu'il n'a pas encore : le veau, le bélier, veulent donner des coups avec les cornes avant qu'elles aient poussé : le chien cherche à mordre alors que ses dents ont à peine percé la gencive.

Les instincts sont d'autant plus développés que les animaux ont moins d'intelligence : le chien, le cheval, l'éléphant, qui jouissent d'un entendement plus vaste que le lapin, que les oiseaux et les insectes, ont des instincts bien moins étendus et moins admirables que ces derniers. L'homme, qui est le plus intelligent de tous les êtres, est sans contredit celui qui possède les instincts les moins parfaits. Ce rapport inverse se fait encore observer entre les diverses races humaines : les peuplades sauvages ou barbares sont celles dont les instincts ont le plus de sûreté, tandis que les races dont la civilisation est portée à un haut degré semblent avoir presque entièrement perdu ces facultés si nécessaires à l'homme livré à lui-même. On voit, d'après cela, que l'instinct ne dérive point de de l'intelligence, et l'on conçoit très bien que les animaux, qui ne peuvent trouver dans leur entendement assez de ressources pour se conduire, aient besoin, en compensation, d'être guidés par des instincts étendus et sûrs. De même, il est nécessaire que ceux auxquels une courte existence ne donne pas le temps de s'instruire puissent se gouverner d'une manière instinctive.

L'instinct dispense donc la bête d'avoir de rinielligence, et en détinilive, pour elle, le résultat est à peu près le même, puisque, en agissant instinctivement, c'est-à-dire sans savoir pourquoi ni comment, elle exécute ses actions mieux qu'elle ne pourrait le faire à force de réflexion et de calcul. Il y a, de plus, pour elle, cet avantage de réussir, du premier coup, dans des opérations qu'elle ne parviendrait à effectuer autrement qu'à la suite de combinaisons compliquées et de tentatives infructueuses.

Ce fait est donc très remarquable ; il nous montre bien la sagesse infinie qui a présidé à l'organisation des êtres vivants. Sans l'instinct donné aux animaux, qui leur aurait appris, comme le dit Reimarus, l'art de pourvoir à leur subsistance, de se choisir une retraite, de se construire des habitations? Qui leur aurait enseigné à faire des nids, à se fabriquer des vêtements, à changer de climats, à reconnaître leurs ennemis, à employer mille ruses diverses pour éluder leurs poursuites? Qui, enfin, leur aurait donné toutes ces connaissances sans lesquelles ils seraient incapables d'assurer leur existence;?

En résumé, l'instinct est une faculté innée, une force irrésistible, essentiellement fatale, qui pousse les animaux à exécuter certains actes sans qu'ils aient besoin de raisonner, de réfléchir, force sur la(juelle l'éducation, l'habitude, n'ont pas d'influence sensible. L'intelligence, au contraire, est une faculté essentiellement perfectible, variable, suivant les es[)èces, modifiable par l'âge, l'éducation et une infinité de circonstances diverses. Ces deux facultés sont toujours en raison inverse l'une de l'autre: l'instinct est très dévelo[)pé diez les animaux inférieurs qui ont l'intelligence obtuse ou qui en sont à peu près totalement dépourvus; il est beaucoup moins parfait chez les animaux supérieurs dont l'intelligence se rapproche de celle de l'oîspèce Immaine.

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« L'opposition la plu» (•ouipIfHi', dit M. Flourens ', sc'pare Tinstinct de l'intelligence. Tout, dans l'instinct, est aveugle, nécessaire et invariable; tout, dans rintelligence, est électif, conditionnel et modifiable : le castor qui se bâtit une cabane, l'oiseau qui se construit un nid, n'agissent (jue par instinct ; le chien, Iccbeval, «pii appreiuienl jusipi'à la signilicatron de plusieurs de nos niotset(iui nous obéissent, l'ont cela i)ar intelligence. — Tout dans l'instinct est inné : le castor bâtit sans l'avoir appris ; tout y est fatal : le castor bàlit par une force constante cl irrésistible. — Tout dans l'intelligence résulte de rex|)érience et de rinstruclion: le cliien n'obéit <|ue parce (pi'il l'a appris; tout y est libre ; lecliien n'obéit que parce qu'il lèvent. — Enfin, tout dans rinstinct est particulier: cette industrie si admirable (jue le castor met à bâtir sa cabane, il ne peut l'employer (pi'à bâtir sa cabane ; et tout dans l'intelligence est général, car cette même llexibilité d'attention et de conception que le cliien met à obéii', il [lourrait s'en servir pour faire tout autre chose. »

Cette distinction fondamentale entie les facultés de l'instinct et celles de l'intelligence ne s'applique pas seulement aux animaux, elle doit être étendue à l'honmie, et jeter de nouvelles clartés dans le domaine de la psychologie.

En elTet, ce qu'on appelle appétits, penchants, inclinations, sentiments, facultés aU'ectives, c'est-à-dire les im[)ulsions qui sollicitent l'homme à se nourrir, les impulsions génésiques, l'attachement maternel, la tendance à la sociabilité, les tendances à l'acquisition, à l'imitation, les sentiments de la crainte, de la haine, etc., sont des impulsions indépendantes de l'intelligence, auxquelles la nature humaine est constamment soumise. Ce sont les facultés de l'àmc irraisonnable de Platon, ou celles des degrés inférieurs de l'âme, dans les idées de saint Augustin.

Ces facultés alVeclives, ces impulsions paraissent toutes innées, comme les [)hilosophes de l'école écossaise l'ont très bien remarqué, après Locke, Leibnitz et d'autres. Elles le sont en ce sens qu'elles appartiennent à tous les hommes avec des difiérences de degrés, que leur évolution est spontanée, leur exercice indé- |)endant de toute opération intellectuelle, dans les conditions de la vie qui les rendent nécessaires. Elles sont aussi indispensables à l'homme qu'aux bètes, à l'homme civilisé qu'à l'honnne isolé, barbare ou sauvage. Sans elles la conser- \ation de l'être isolé serait menacée, la famille, la tribu, la société, ne seraient |)as possibles, comme l'a déjà fait remarquer un éminent psychologiste-.

D'un autre coté, les facultés intellectuelles, le jugement, le raisonnement, tout ce qui en fait la base, tout ce qui en dérive, les facultés qui se développent lentement, qui se cultivent, se perfectionnent, celles qui ajoutent la vie de l'esprit à la vie purement animale, ont des caractères essentiellement dillérents de ceux (les premières. Elles ne donnent lieu qu'à des opérations calmes, réfléchies, combinées, qui n'ont rien de la fatalité des autres.

C'est parce qu'il possède à la fois ces deux ordres de facultés que riiomme est un être complexe, réellement double: animal au point de vue des instincts, être

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