Cuvier, Disroum sur hs rérolulùnis du {lUbe, p. CL
nt'\ibilitt'' de ces mouvements.; pour les lormes des os du nez, de l'orbite, de Toreille, dont les rapports avec la perfection des sens de l'odorat, de la vue, de l'ouïe, sont évidents. En un mot, la forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l'omoplate, celle des ongles, tout comme l'équation d'une courbe entraîne toutes ses propriétés. »
Ainsi, de quelque côté qu'on porte ses regards, on voit qu'il y a rapport, harmonie entre les divers appareils de l'économie, comme entre les divers organes d'un même appareil. De même que telle forme de respiration commande telle forme de circulation, telle forme de système digestif, telle autre de système locomoteur, de même aussi une forme donnée dans les organes de la mastication détermine celle de l'estomac, de l'intestin, etc. La loi de corrélation organique est donc une loi partout évidente. On pourrait l'appeler la loi des rapports ou la grande loi d'harmonie ; elle renferme implicitement toutes les autres. Cette harmonie une fois établie, l'organisation animale pouvait être variée dans ses mille détails secondaires : aussi « la nature, en demeurant toujours, dit G. Cuvier\ dans les bornes que les conditions nécessaires de l'existence prescrivaient, s'est abandonnée à toute sa fécondité dans ce que ces conditions ne limitaient pas; et, sans sortir jamais du petit nombre des combinaisons possibles, entre les modifications essentielles des organes importants, elle semble s'être jouée à l'infini dans toutes les parties accessoires. y> Voilà la raison de toutes ces variétés si singulières qui diversifient les nombreuses espèces du règne animal, de toutes ces formes bizarres, singulières, plutôt destinées à rompre une uniformité monotone qu'à satisfaire à des nécessités fonctionnelles : il semble qu'elles soient l'œuvre d'une main devenant capricieuse, une fois qu'elle peut se passer d'une logique inflexible.
L'organisation des animaux est donc régie par des lois rigoureuses quel'observation et l'interprétation des faits nous font découvrir. Elle est, elle-même, mise en rapport ou en relation avec les besoins de chaque espèce et avec ses conditions d'existence; on pourrait même ajouter qu'elle détermine ces dernières au moins danscequ'elles ont de fondamental. Déjànous avons vu clairement, par lesexpressions si éloquentes de Cuvier, comment, chez les carnassiers, la disposition de l'appareil digestif, des organes des sens et de la locomotion, se trouve en rapport avec le régime, les mœurs, les habitudes de ces animaux. Celte nouvelle corrélation d'un ordre supérieur à celui qui existe entre les divers appareils de l'économie et entre les divers organes d'un même appareil devient évidente partout, parmi les herbivores comme parmi les carnassiers, chez les oiseaux aussi bien que chez les mammifères. Ainsi l'organisation de l'herbivore serait manifestement absurde si (;lle était semblable à celle du lion ou du tigre. Cet herbivore doit vivre d'herbes ou de racines : à quoi lui serviraient des instincts féroces et sanguinaires? 11 n'a |)as de proie à poursuivre, à déchirer : à (juoi pourraient lui être utiles des griffes acérées, un avant-bras mobile, une clavicule? Des sabots, un avant-bras sans mouvements de rotation lui suffisent. Il ne doit broyer que des substances végétales, qu'a-t-il i»(.'soin de mâchoires courtes, de masséters, de crotaphites énormes, de dents aiguës? 11 lui faut des dents plates, des mâchoires plus longues
1. Cl. Cuvicr, Leçons d'analomie comparée , 2'' 6(lit., I. I, p. l'J.
DE l'organisation EN GÉNÉlUL, DE SES FORMES ET DE SES LOIS. 13
qiio solides. Ses aliments tiennent beaucoup de place, il ne peut se contenter d'un petit estomac, d'un intestin court; il lui faut un ample réservoir gastrique, un long tube intestinal. Ce même herbivore doit être la victime du carnassier; il a besoin d'être prévenu de l'approche de ce dernier par une ouïe délicate. Il peut être surpris cà tout instant, il faut qu'il soit timide, craintif, sans cesse sur ses gardes. En un mot, il est nécessaire qu'il possède des instincts conservateurs tout particuliers, sans lesquels son existence ne serait pas assurée.
Si, des généralités, on descend dans les détails, ces rapports de l'organisation avec les conditions d'existence ne paraissent pas moins sensibles. La nature se montre aussi logique dans les petites que dans les grandes choses. Les carnassiers, par exemple, n'ont pas tous le même genre de vie. L'un est insectivore, il a des dents aiguës: sa proie débile ne résiste pas, il est faible. Il ne peut lutter contre des ennemis plus forts que lui; par compensation, la nature lui donne divers moyens de défense, tantôt une cuirasse comme au pangolin, des piquants comme au hérisson, des instruments pour creuser des demeures souterraines comme à la taupe. L'autre se nourrit de proie vivante : il est agile, fort, sanguinaire. Un troisième ne vit que de chair morte : il est plus faible, plus mou, moins audacieux. Tel doit vivre dans lair connue la chauve-soui'is : il lui est donné des ailes: tel autre dans la terre comme la taupe: ses pattes, son museau, tout est disposé pour l'aptitude à fouir le sol, à creuser des galeries. Tel autre, encore, doit habiter les eaux : alors, d'un animal semblable au chien, au lion, la nature fait un être bizarre, elle lui raccourcit les membres, les dispose en nageoires, met des sphincters aux ailes du nez, modilie l'oreille externe, l'œil, etc. ; mais sous cette forme nouvelle, cette sorte de déguisement, elle laisse au phoque toute son organisation de carnassier.
Parmi les oiseaux aussi bien que parmi les mamniifères, on trouve mille preuves de ce fait que l'organisme a été constamment mis en rapport avec les conditions d'existence L'oiseau de proie, qui est le carnassier ailé, a le bec crochu, les serres aiguës, l'œil perçant, l'estomac membraneux, l'intestin court; il a aussi des inslincts courageux, parce qu'il doit attaquer une proie vivante. S'il faut, au contraire, qu'il se contente d'un cadavre, il est lâche, ses serres sont moins forles, son bee moins acéré. S'il poursuit sa victime pendant la nuit, son leil ne sup()orte pas la lumière du soleil, son vol se fait sans bruit. Le granivore a un bec obtus, des ongles courts, un premier estomac pour mettre en dépôt les graines, un autre jiour les broyer ; l'oiseau de rivage a de longues jambes nues, un long cou. un long bec pour chercher sa nourriture dans la vase; l'oiseau aquatique a les pattes transformées en nageoires, un plumage imperméable, etc.
Lesloisqui président à l'organisation des êtres vivants, les lois qui entraînent toutes les combinaisons compatibles les unes avec les autres, et qui lient celles-ci au but pour lequel chaque être a été créé, sont invariables : elles la régissent à toutes les phases de son développement.
Lorsque l'embryon devient apparent, on reconnaît bientôt en lui les linéaments des organes essentiels qui doivent agir de bonne heure et inlluer même sur le développement subséquent des autres. Ces premières parties essentielles apparaissent et s'accroissent dans uncerlniii ordre constant que les travaux des end)ryologistes
14 IMUODLCTION.
modernes ont déterminé; elles aÉïectent toujours entre elles, à peu près, les mêmes rapports de situation que ceux qui s'observent plus tard.
Divers naturalistes ont prétendu que l'être des degrés supérieurs présentait temporairemont, aux différentes phases de son évolution, la forme et l'organisation des types inférieurs; qu'ainsi le mammifère, avant d'être tel, se trouvait successivement zoopliyte, mollusque, articulé, poisson, reptile, de sorte que ces types inférieurs dans le règne animal représenteraient des êtres arrêtés dans leur développement, des états permanents correspondant à des états transitoires de la vie utérine de l'animal supérieur. Cette hypothèse séduisante, basée sur quelques analogies forcées, a été et est combattue à peu près généralement. Elle compte au rang de ses adversaires G. Cuvier, J. Millier, Flourens, M. Milne Edwards et la plupart des physiologistes. On concevrait cette supposition si les animaux étaient construits d'après un même plan, une même forme, qui irait graduellement en se perfectionnant du plus simple vers le plus compliqué ; mais nous avons vu qu'il va plusieurs plans ou types d'organisation, et, d'après cela, on a peine à comprendre comment il y aurait passage de l'un à l'autre, comment l'embryon, de l'état d'articulé, passerait à celui de mollusque, puisa celui de vertébré. Du reste, l'ovologie démontre que le système nerveux du vertébré est toujours audessus du canal intestinal, et jamais au-dessous comme dans d'autres types; que le ftetus n'a point de branchies avant de posséder des poumons; qu'enfin, dans chaque espèce, l'individu se développe suivant le plan virtuel de son organisation définitive, comme l'esquisse sous la main du dessinateur.
Certains auteurs ont aussi soutenu cette autre hypothèse, non moins hasardée, d'après laquelle les espèces animales seraient, à la longue, dérivées les unes des autres par une série de modifications organiques et fonctionnelles. Ainsi, pour Lamarck, les espèces supérieures ne seraient que le résultat du perfectionnement d'espèces plus simples ; Darwin' essaye de nous le démontrer dans un livre ingénieux. Partant de ce fait bien connu que l'espèce éprouve des variations, il admet que celles-ci peuvent porter non seulement sur les formes extérieures, mais encore sur l'organisation des parties, puis il suppose que la nature choisit entre les variations, qu'elle conserve les plus utiles, dans le but de perfectionner les êtres. A ses yeux, la nature travaille sans cesse à modifier et à transformer les espèces. De quatre ou cinq types, et peut-être d'un seul, elle aurait ainsi réussi à faire descendre le règne animal tout entier.
Mais ce système ne soutient pas l'examen ; il repose sur de fausses bases et sui' des hypothèses sans vraisemblance Si l'espèce éprouve des variations, c'est dans ce qu'elle a de superficiel et non dans l'essence de son organisation, comme Cuvier l'a piouvéen comparant les bœufs, les chiens, les ibis de l'ancienne Egypte à ces mêmes animaux de l'époque actuelle. D'une part, ces variations ne peuvent constituer autre chose que dos races fécondes entre elles et d'une fécondité continue ; jamais elles ne deviennent souciies d'espèces nouvelles. Les hybrides qui résultent de l'alliance des espèces voisines et de même genre ne donnent pas non plus des es|ièces nouvelles et intermédiaires, car ils sont ordinair'enuMit stériles, ou
1 . Darwin, De l'origine des etpéces, 3»^ ëditiotv, Paris, 18fi9.
DE l'oKGANISATJUN EN GÉNÉRAI-, 1)E SES EOH.MEs ET KE SEn LUIS. l^l
s'ils sunl t'éfoiuls, c'osi (runc tV'coiulilr liiiiiU't,' à (|ii('li|iit's i^iMU'ialiuiis : ils s'élciynenl par le l'ait de leur stérilité ou sont ramenés par leurs facteurs à la souche primitive. Les espèces semblent être lixes, immuables ; elles ne se dégradent ni ne se perlectionnent ; par leurs vaiiations, elles donnent seulement des races, car ces variations restent très limitV-es et ne portent (|ue sur des particularités sans imjtortance structurale ou fonctionnelle; parleurs alliances entre elles ces espèces produisent des hybrides stériles et jamais d'espèces nouvelles ou intermédiaires. Ce qui existe aujourd'hui paraît être sorti de la main du Créateur, comme ce(iui aexistéaux anciennes époques; rien lu- semble le résultai ni de la s[)ontanéilé, ni de la transformation. 11 n'y a pas de milieu à [U'endre entre les doctrines émises: il faut admettre une iorniation s()ontanée, ou une création. La formalion spontanée exclut ridée d'un plan, d'une linalité, et offre à l'esprit des idées incompréhensibles. La créiition est plus logique, mieux en Inirmonie avec tout ce que nous révèle l'étude attentive de la nature, et dès (pfelle est acceptée, il n'est pas plusdiflicilede la concevoir pour des milliers de types (|ue pour une seule espècr' d'où l'on voudrait faire soitir toutes les autres.
J.,es grandes lois d'harmonie et de rapports dont nous \enons de parler sont aussi rigoureuses qu'admirables. Elles ont constamment présidé à la construction des machines vivantes, et c'est parce qu'elles furent les mêmes aux anciennes é[ioques de la création, que Guvier a pu, en les prenant pour guide, rétablir les esi)èces fossiles, dans tous les détails de leur organisation, avec une certitude presque mathématique.
On avait pensé d'abord que la création avait procédé d'une manière i)rogressive, (luellc avait animé, dans le principe, des êtres tout à fait inférieurs, puis, par une marche ascensionnelle régulière, des êtres de plus en plus rapprochés de l'homme. Il en a bien été ainsi, jusqu'à un certain point; mais une étude plus complète des débris organisés enfouis dans le sol a démontré que la création n'avait eu d'autre loi à suivre que celle de produire des êtres en rapport avec les conditions d'existence qu'offrait la surface du globe. Ainsi il y eut une époque à laquelle notre planète se trouvait entièrement recouverte par les eaux. Alors une première création peupla cet immense océan d'animaux analogues à ceux (pii \ivent actuellement dans les mers, c'est-à-dire de rayonnes, d'articulés, de mollusques et de poissons. Dès ce [)remier essai, les quatre embranchements étaient représentés par leurs espèces a(|uati(|ues. A une seconde époc|ue certains points de la surface du globe se mirent à découvert ; il se forma des ilôts plus ou moins étendus, d'où résultèrent de nouvelles conditions, et aussitôt apparurent des animaux de rivage de tous les types^ notamment ces reptiles gigantesques et singuliers qui, par smte de leur mode de respiration, pouvaient vivre dans une atmosphère impure et brûlante. Enfin, à une troisième époque, les points émergés devinrent lie plus en plus étendus, formèrent des continents, et, celte fois, surgirent les animaux terrestres de toutes les familles. Après ces trois états successifs, anuMiés l)ar des révolutions plus ou moins brusques, le globe fut encore bouleversé pnr d'autres catastrophes qui, chacune, détruisirent en partie ou en totalité le règne animal, d'où encore la nécessité de créations nouvelles et successives d'espèces analogues à celles qu'elles venaient remplacer, mais plus ou moins dilTérentes.
Lors mémo tiiie ces créations n'auraient pas été successives, elles ont du être effectuées. Ni la spontanéité ni le transformisme ne peuvent expliquer scientifiquement l'apparition d'un seul être vivant à la surface du globe.
D'après ces considérations générales, on voit que la nature s'est invariablement astreinte à des lois rigoureuses dans l'organisation des êtres. Aux savantes combinaisons qu'elle a adoptées, on reconnaît la main souverainement intelligente qui a laissé sur toutes ses œuvres une empreinte sur laquelle pourra s'exercer longtemps la sagacité humaine.
II, — De la vie en général et de ses niai»îfestatîoiis.
JNous venons de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de l'organisation animale, et de chercher à reconnaître les grandes lois de la constitution des êtres vivants. En envisageant très superficiellement la machine, sous ses grandes formes et à ses divers degrés de complication, nous avons été frappé des rapports harmonieux qui existent entre ses rouages et des moditications admirables que la nature leur imprime, pour les adapter aux destinations les plus variées. Mais nous ne nous sommes point inquiété du jeu de cette merveilleuse machine, de son moteur caché, de ce qu'on appelle, en un mot, la vie.
Qu'est-ce donc que la vie ; une cause ou un effet, une force ou un ensemble de forces de même nature ou d'espèces diverses? Les philosophes, les naturalistes de tous les siècles, les physiologistes modernes, ont cherché le mot de cette énigme. Cependant on ne sait pas encore et l'on ne saura peut-être jamais en quoi consiste essentiellement l'activité des êtres organisés.
C'est en vain que les philosophes, après avoir médité sur les grands phénomènes naturels, sur les facultés animales, sur l'intelligence et sur l'àme, ont cherchéà se faire une idée claire de la vie. Ni Platon, ni Épicure, ni Lucrèce dans l'antiquité, ni Descartes, ni Locke, ni Leibnitz et tant d'autres dans ces derniers siècles, n'ont réussi à la concevoir d'une manière intelligible et vraie. Aucun d'eux n'a pu atteindre le but, car aucun n'est entré dans le sanctuaire où elle réside et n'a acquis une notion suffisante de ses manifestations et de ses phénomènes. Les (thysiologistes seuls, en démêlant et en analysant les actes de l'organisme, peuvent remonter un peu plus près du but. Néanmoins, aucun n'a pu aller assez loin : presque tous n'ont réussi ù voir de la vie que les manifestations, c'estù-dire les facultés et les actes. Les plus réalistes s'en sont tenus à ces manifestations, incliiiimt à croire que la vie consiste dans les plus saillantes d'entre elles ; les autres, remontant au point de départ, aux causes insaisissables, se sont contentés comme Stahl et Barthez de la personnifier dans un principe d'activité propre aux animaux. Aussi, faute de s'en faire une idée exacte, n'ont ils ^tu en donner une, délinition rigouseuse.
En effet, ces formules qui; l'on a si {uétentieusement appelées définitions de la \ie n'expriment réellement que des manifcstatiofls de cette mystérieuse inconnue, n'ollreiit à l'esfirit (|U(! des idées vnguesde sa natui'(; supposée. Dire, avec^Bichat : ' la vie est rensemble des fonctions qui résistent à la mort, » c'est simplement uflii nier ((III' !;i vie ivsulte de lu crjUection de ses actes, luttant contre; ce qui n'est
DE LA VIE KN GÉNKItAL ET DE SES MANIFESTATIONS. 17
pas elle. Répéter avec Cuvier' : « la vie est un tourbillon plus ou moins rai)i(k' dont la direction est constante et (|iii entraîne toujours des molécnlos de même sorte, mais où les niolécnles individuelles entrent et d'où elles sortent continuellement, de manière que la l'orme du corps vivant lui est plus essentielle que la matière, » c'est donner une image saisissante, ingénieuse de l'activité des êtres vivants et particulièrement des phénomènes de la nutrition, mais ce n'est point nous faire connaître la nature, la cause de cette activité. Les autres prétendues délinitionsque nouspourrions reproduire ne nous en apprendraient pas davantage.
ilecourons donc immédiatement à l'observation, à l'analyse des phénomènes capaldes de nous faire remonter à leurs causes cachées ou à ce qu'on appelle le l)rincipe de la vie.
Au premier abord l'essence de la vie paraît susceptible d'être saisie et, en quelque sorte, surprise chez les êtres où elle s'offre dans toute sa simplicité au moment où se développe en eux l'activité vitale. Vaine illusion ! On examine la plante la plus inférieure; de celle-ci on passe à l'animal, de l'embryon au fœtus, du fœtus à l'individu jouissant de son existence propre. La vie nous échappe, même à l'instant où elle semble ap{)araitre.
« Le mouvement qui la constitue dans les animaux, dit Cuvier, n'a réellement son origine que dans celui de leurs parents ; c'est d'eux que les êtres vivants ont reçu l'impulsion vitale ; leur naissance n'est qu'une individualisation ; en un mot, la vie ne nait que de la vie, et il n'en existe d'autre querelle qui a été transmise de corps vivants en cor[)S vivants par une succession non interrompue. » Elle semblerait donc le résultat de la transmission d'un mouvement commençant, |)0ur chaque individu, à l'instant même où il lui serait communiqué par un être le possédant déjà. Mais comment voir ce qui se passe lorsque le mouvement vital de la mère se continue dans l'embryon? La matière formatrice de celui-ci n'est-elle pas déjà animée, dès le principe, de cette vitalité commune à tous les tissus, à toutes les parties de l'économie '.'Comment, aussitôt que l'influence de la semence s'est produite, cette matière, qui jusqu'alors vivait d'une vie commune, arrivet-elle à jouir d'une vie propre, d'une vie nouvelle? Gomment devient-elle un centre, un foyer d'activité au milieu d'un autre foyer, un petit tourbillon au sein d'un tourbillon plus grand? Comment, enlin, ce nouveau foyer appelle-t-il à lui une l)artie de la matière de la mère, matière destinée à obéir, chez l'individu nouveau, à des forces qui, agissant constamment dans un sens déterminé, amènent comme résultat délinitif la reproduction exacte d'un être semblable à l'être procréateur ?
Le rudiment du fœtus n'est qu'un ovule microscopique. Cet ovule, sous des iniluences inconnues, va grandir. Dans une puli)e liomogène vont se former un système nerveux, un système circulatoire, un appareil digestif. Dans ce système nerveux se dessineront plus tard un cerveau, une moelle épinière et des milliers de nerfs ayant toujours la même forme, le même trajet, le même mode de distribution; dans l'appareil respiratoire, des cavités nasales, un larynx, une trachée, des poumons, etc. Sous l'inlluence de quelles forces toutes ces parties se
l.^'Cuvier, Rèfine animal, l" édit , 1. 1, p. l'a.
a. COLIN. — Pliysiol. cump. 3"" cilit. I — -
développeront-elles avec des tonnes toujours semblables, comme si elles étaient jetées dans un moule ou frappées au balancier monétaire ! On fait bien intervenir ici les affinités chimiques d'après lesquelles le sang se convertirait ici en os, là en muscle ou en ligament ; mais il est évident qu'elles n'agissent point seules, et qu'il y a au-dessus d'elles une autre force qui règle et dirige leur travail, veille à la reproduction exacte des formes ; fait que l'oreille, la bouche, le cerveau, ont toujours la même disposition ; que dans la main oîi un même sang est apporté, ce fluide façonne ici un os, autour de cet os des ligaments, des tendons, de petits muscles, des divisions nerveuses, etc.; qu'enfin, dans toutes les parties, chaque rouage, chaque ressort est confectionné suivant son modèle, mis à sa place, parfaitement agencé avec ceux qui l'avoisinent. Ainsi déjà, dès les premiers temps de l'organisation, l'activité vitale produit des merveilles, et c'est même à cette époque qu'elle en produit de plus singulières. Là, il est vrai, la vie qui préside à l'organisation du nouvel individu ne peut pas être surprise à son point de départ, ni suivie dans toute la série de ses opérations, puisque l'embryon se développe au sein de sa mère.
Mais cette difficulté dernière peut être évitée. En prenant l'œuf de l'oiseau, nous aurons un être qui se développera seul, sous l'influence d'une certaine chaleur venue de n'importe quelle source. Nous pourrons voir cet œuf avec son germe endormi, vivant d'une vie latente si obscure que rien ne la traduit à l'extérieur. Il nous sera possible, à un instant donné, de lui imprimer une détente, de mettre en jeu une activité jusqu'alors assoupie ; il nous suffira d'exposer cet œuf à une températuire convenable, et, au bout de quelques heures, il se sera déjà opéré des changements appréciables dans quelques-unes de ses parties. Le centre de ce qu'on appelle la membrane proligère deviendra transparent ; autour de ce centre se dessinera une zone, où plus tard apparaîtront des vaisseaux ; dans le centre transparent se foimera une strie blanchâtre, premier rudiment de l'embryon ; puis apparaîtront successivement les premiers linéaments du système nerveux, le cœur, les viscères, etc. Tout ce travail de formation, nous pourrons le suivre, heure par heure, jusqu'au moment où le jeune sujet, étant achevé, brisera sa coque, et en sortira pour vivre de la vie extérieure. Néanmoins toute notre attention, tous nos efforts ne serviront à rien ; nous verrons les effets, nous assisterons en quelque sorte à la création de toute la machine, mais la force organisatrice restera enveloppée dans le plus profond mystère. Toutefois, ce sera déjà quelque chose, ce sera même beaucoup que de nous être pénétrés, par cette observation patiente, de la réalité d'un moteur inconnu, cause de tous ces phénomènes.
Si le dévt'loppenieiit du fœtus ou celui du germe dans l'œuf nous révèle une force ou des forces insaisissables, inconnues dans leur nature, il est une infinité d'autres phénomènes qui nous conduisent à la même révélation, tels que les métamor[ilioses ou transformations successives que certains animaux éprouvent avant d'arriver à leur complet développement.
Les batraciens, avant de revêtir la forme qu'on leur connaît, c'est-à-dire celle de reptile, en ont une autre dans les premiers temps de leur vie, la forme ichthyoïdc. Alors ils sont à l'état de larves ou de têtards. Le têtard de la gre-
DE LA VII-: EN GÉNÉr.AL RT DE SES MANIFESTATIONS. l'.l
nouille a une longue queue, un bec corné, de petites franges sur les côtés du cou au lieu de membres; il a des branchies fixées à des cerceaux solides, et même il possède, suivant ■Millier, des branchies extérieures avant d'en avoir d'intérieures. 11 a un régime végétal; des intestins très longs, étroits et contournés; sa respiration et sa circulation sont analogues à celles du poisson. Bientôt son bec tombe et se trouve remplacé par des mâchoires, sa queue s'atrophie et disparait, un poumon et tout un appareil respiratoire aérien se développent, tandis que les branchies se dessèchent, et que les arcs branchiaux tombent ; en même temps, les extrémités se dessinent sous la peau qu'elles percent bientôt ; les doigts se montrent successivement ; le tube digestif se raccourcit, se renfle au niveau de l'estomac. Or, en vertu de quelles lois, sous l'influence de quelles forces régulatrices le poisson se change-t-il en reptile, sa respiration aquatique en respiration aérienne, la circulation du premier en circulation du second? Par quelle puissance inconnue toutes ces transformations s'opèrent-elles constamment et de la même manière ?
Et chez les insectes? Un (cuf éclôt : c'est une larve qui en sort, c'est-à-dire une chenille, une sorte de ver, avant des anneaux, avec ou sans pattes, un intestin énorme, un appareil respiratoire trachéen. Au bout d'un certain temps, cette larve, cette chenille se change en nymphe ou en chrysalide ; son enveloppe extérieure se durcit et devient, selon la comparaison de Cuvier, comme celle d'une momie ; ou bien' la larve, pourvue de longues glandes flexueuses, a sécrété des lilaments soyeux, qu'elle a feutrés autour d'elle de manière à s'en former un cocon. Là, elle est à peu près immobile comme le cadavre enfermé dans le cercueil. Après une période plus ou moins longue, il sortira de celte enveloppe brisée ou de ce cocon percé un insecte parfait, avec une tète d'une forme nouvelle, (les yeux, des antennes, un thorax, un abdomen, des pattes, des ailes. Ce nouvel insecte, ou cet insecte sous une nouvelle forme, ne devra plus vivre longtemps, et aussi son appareil digestif sera presque atrophié ; il devra se reproduire et il [(ossédera un appareil reproducteur complet, apte à entrer immédiatement en fonction. Ici, encore, nous observons les oll'ets sans pouvoir en saisir la cause.
Pourrons-nous mieux découvrir cette cause, chez les êtres inférieurs où la vie est disséminée au lieu d'être centralisée comme chez les animaux les plus \oisins de notre espèce? Non. Nous prendrons le polype, nous le diviserons en plusieurs fragments :- chacun d'eux emportera avec lui sa part d'existence; chacun d'eux continuera à vivre seul comme il vivait avec le tout ; il conservera la faculté de sentir et de se mouvoir; il se nourrira, s'accroîtra, deviendra apte à la reproduction. Dans cette parcelle, comme dans l'animal tout entier, la vie restera une énigme.
C'est donc en vain que, dans toutes ces circonstances, nous cherchons, en quelque sorte, à surprendre la vie, à la saisir, pour ainsi dire, à son point de départ. Son essence nous échappe, ses manifestations seules tombent sous nos sens, et parla nous révèlent son existence. Toutes ces opérations, si singulières, si pleines de mystère, dans lesquelles nous avons essayé de l'atteindre, |)euventelles dériver d'une autre cause ? Tous ces phénomènes d'un ordre si dillérent de celui des phénomènes qui se passent dans la matière inorganique peuvent-ils être
rappoilés aux aflinités cliiiuiques?!! serait ridicule de le penser. Quoique la réalité du principe que nous cherchons ne puisse être démontrée directement, elle nous est suffisamment prouvée par des phénomènes d'ordre inconnu dans le monde inorganique.
Puisque, en considérant la vie dans son ensemble, nous n'arrivons à constater que des elïets, des résultats merveilleux d'un ordre dilîérent de ceux qui s'observent dans la matière inanimée, entrons dans une autre voie : analysons ces phénomènes qui s'accomplissent au sein de l'être vivant ; cherchons à en saisir les rapports, puis nous essayerons de remonter à la source de chacun d'eux. Ce n'est, a dit Ne^vton, que par l'étude des phénomènes qu'on peut arriver à la connaissance des forces employées par la nature.
Évidemment, c'est par la plante qu'il convient de commencer cette analyse expérimentale, car c'est dans la plante que les manifestations vitales s'offrent à leur plus grand état de simplicité.
Si donc, nous considérons d'abord la graine, nous y voyons un embryon desséché et comme endormi dans son enveloppe. Il paraît inanimé, car rien n'y décèle une activité appréciable ; cependant il a déjà participé à la vie ; il est dépositaire d'un principe qu'il peut conserver pendant des années et peut-être même des siècles ; en un mot, il est vivant. Que la graine vienne à être déposée dans le sol, et bientôt l'activité latente s'éveille. L'humidité, la chaleur, l'air, donnent la détente, et, peu à peu, sous l'influence de cette triple stimulation, se constitue et se dégage un végétal en miniature. Que s'est-il passé là? D'une part la graine a absorbé de l'eau et de l'oxygène ; plusieurs de ses principes sont devenus solubles ; il s'est dégagé de l'acide carbonique. D'autre part, et ceci est bien plus curieux, la matière de la graine, en changeant de composition, a changé de forme. Les cellules qui renferment la fécule, la matière azotée, la graisse, ont pris des aspects variés ; des vaisseaux et des libres de divers ordres se sont développés; des organes de forme, de dimensions déterminées, c'est-à-dire une tige, une racine, des feuilles se sont constituées sur le modèle des mêmes organes de la plante mère. Deux ordres de phénomènes se sont donc accomplis dans cette graine en germination : les uns physico-chimiques d'absorption, de dissolution, d'oxydation ; les autres morphologiques, qui ont fait naître des éléments, des tissus nouveaux, jouissant de propriétés déterminées, et des organes que l'on a vus se façonner, se mettre à leur place, se charger d'une fonction spéciale.
Les deux ordres de phénomènes que nous révèle la vie de la plante sont essentiellement dillérents l'un de l'autre, et ils ne peuvent dériver d'un même ordre de forces. Aux puissances physico-chimiques est manifestement dévolu le rôle d'appeler la matière du dehors, de la faire entrer dans le tourbillon, d'en modilier de mille manières la composilion moléculaire et les propriétés, d'en faire une pâte a[»teà rfîvèlir les formes les plus variées. Puis, cette pâte préparée, les puissances organiques ou organo-plastiques s'en emparent, la pétrissent, en font des utricules, des fibres, des vaisseaux, et avec eux tous les organes de la nutrition ou de la reproduction. Ce double travail est exécuté suivant un plan arrêté, comme d'après um; liarmoMie préétablie, pour lue ser\ir de la belle expression de Leib-