IIL — DES INSTINCTS DE REPRODUCTION
Si la nature a donné à tous les animaux les instincts nécessaires à leur conservation, elle a dû, pour assurer la perpétuité de l'espèce, leur donner aussi ceux qui les portent à se reproduire, à protéger et à nourrir leur progéniture, jusqu'à ce qu'elle puisse se suffire à elle-même.
L'instinct de la reproduction est non moins impérieux que les premiers, s'il ne l'est davantage; mais il en diffère beaucoup, indépendamment du but, en ce que, au lieu de se manifester dès la naissance et de persister à toutes les époques de la vie, il ne se développe qu'au moment de la puberté, pour se faire sentir pendant un certain temps, avec des alternatives d'activité et de torpeur, puis pour cesser enfin vers le déclin de l'existence.
Cet instinct, à manifeètations momentanées, périodiques, prouve bien, par ses caractères, qu'il a son foyer ou son point de départ dans l'appareil génital. En effet, il se développe avec les organes de la reproduction ; il se fait sentir au moment de la puberté; il est vif quand ces organes fonctionnent avec énergie, s'affaiblit lorsqu'ils languissent, s'endort temporairement quand ils suspendent leur action, et disparaît avec leur engourdissement ou leur atrophie. La mutilation l'annihile complètement ou à peu près ; enfin, l'apprivoisement des espèces sau- ,vages et quelques circonstances de la domesticité en préviennent ou en fontcesser l'apparition.
En disant qu'il a son point de départ dans les organes reproducteurs, je ne prétends pas en inférer qu'il y réside réellement, je veux dire seulement qu'il a, dans ces organes, le principe de son excitation, ou, en d'autres termes, la cause de son ap|>arition; car s'il résidait dans les organes sexuels, cène serait plus un instinct, mais un simple besoin, et il serait complètement anéanti par la castration, ce (jni n'arrive pas dans b(;aucoup d'espèces. Du reste, dans cette hypothèse,
on s'expliquerait difficilement une infinité de phénomènes très variés qui m dépendent et qui ont avec lui la liaison la plus intime, tels que les soins malciiiels chez les vivipares, l'incubation et la nidification chez les oiseaux.
Un de ses caractères les plus remarquables, c'est de se présenter sous des traits qui ne sont pas les mêmes dans les deux sexes, puisque le nMe du mâle dans la reproduction est complètement dilTérent de celui de la femelle. Toutefois, dans l'un et dans l'autre, il a quelque chose de commun qui imprime à l'ensemble des fonctions une physionomie nouvelle, au moment où il se fait sentir énergiquement. Alors un redoublement d'activité s'observe dans réconomie; une ardeui' fiévreuse s'empare de l'animal qui ne peut plus se suffire à lui-même. Le taureau ressent une ardeur qui le dévore; il erre au milieu de la prairie, promène ses regards de tous côtés, fait entendre, à de fréquents inteivalles, de longs mugissements; il se montie rebelle à la voix du berger; le laboureur essaye en vain de le soumettre au joug : on dirait que le sentiment de son rôle lui fasse regarder comme humiliante la servitude que le bœuf supporte avec docilité. S'il vient à rencontrer un rival, il veut se mesurer avec lui et ne goûter de repos qu'après l'avoir vaincu au milieu de combats acharnés. La vache en rut se tourmente, s'agite, refuse de manger, paraît en proie à la plus vive inquiétude, court dans toutes les directions à la recherche du mâle ; elle oublie jusqu'à son petit encore à la mamelle et cesse de l'entourer des soins qu'elle lui prodiguait auparavant avec empressement. Le coq exerce dans la basse-cour un empire absolu ; fier et jaloux de ses prérogatives, il ne soulTre pas qu'un rival vienne les lui disputer. Tous les animaux, enfin, nous montrent cet instinct plus ou moins prononcé ; et il suffit de comparer le taureau au bœuf, le cheval entier au cheval hongre, le bélier au mouton, le coq au chapon, pour se faire une idée des modifications profondes qu'il imprime aux diverses fonctions et à la plupart des facultés des animaux. On voit clairement qu'il donne à tous le sentiment de l'indépendance, les rend indociles et les fait quelquefois devenir furieux. Il semble, chez les animaux domestiques, aussi bien que chez les espèces sauvages, être aussi prononcé et aussi impérieux que l'instinct de conservation parmi les carnassiers les plus féroces. Pour rendre les animaux plus souples et plus dociles, l'homnie a dû l'étoufleren détruisant les organes essentiels de la reproduction.
L'instinct qui nous occupe, quoi(pie en général très prononcé, est loin d'être aussi parfait dans toutes les classes du règne animal, et, dans chacune d'elles, il ofl're même beaucoup dedilïérences, suivant les espèces; sous ce rapport, il y a un aussi grand nombre de degrés qu'il peut y en avoir dans le développement de l'inslinct de conservation. Tout à l'heure, je disais quel'instinct de reproduction allait parfois tellement loin, que l'individu s'oultliait, en quelque sorte, [lours'y abandonner entièrement. Plusieurs espèces, celle du hérisson entre autres, nous en offrent un exemple : au printem()s, cet insectivore sort de l'engourdissement i)ù l'avait plongé le froid de Ihiver; la plus grande partie de sa graisse a disparu pendant que ses vésicules séminales se sont remplies. Alors, quoique alVaibli, épuisé par l'hibernation, il consume le peu d'ardeur qui lui reste en se livrant à la génération.
2(54 Di-'S FONCTIONS DU SYSTEME NERYEUX.
Chez les mâles, dans la plupart des espèces, l'instinct reproducteur se présente dans toute sa simplicité, car le rôle de ce sexe est bien moins compliqué que celui de l'autre. Chez la femelle, au contraire, il entraîne une foule de modifications qui ont trait à la protection, à l'entretien et à l'éducation des petits. Ces soins maternels, que le mâle partage rarement, méritent une grande attention ù cause de leur diversité.
Parmi les quadrumanes, cet instinct est excessivement prononcé, comme tout le monde le sait. Les femelles montrent la plus grande tendresse pour leurs petits -.elles les portent dans leurs bras ou sur leur dos, quand elles sont obligées de fuir ; elles les défendent avec un dévouement et un courage remarquables.
Chez les femelles des carnassiers, il est peut-être encore plus exalté. La plupart d'entre elles ont pour leurs petits une affection poussée jusqu'aux dernières limites. La chatte, si casanière au coin du feu, change ses habitudes dès qu'elle a mis bas : elle abandonne la place qu'elle avait au foyer, et n'y vient que pour prendre sa nourriture; elle se dérobe aux caresses qui, auparavant, lui paraissaient si agréables, et s'en va à la hâte allaiter, réchauffer et protéger ses petits. Attentive à dissimuler le lieu où elle les a déposés et le chemin qu'elle prend pour s'y rendre, on la voit soucieuse et inquiète dès qu'elle s'aperçoit que ce lieu est découvert : alors elle les prend dans sa gueule et les emporte un à un dans un autre endroit où elle les croit plus en sûreté. La louve, la renarde, la lionne, s'exposent à tous les dangers pour procurer des aliments à leur progéniture. Leur affection pour leurs petits les rend d'une férocité extrême, si elles se voient menacées de les perdre. Mais, une.fois que ceux-ci peuvent se suffire à eux-mêmes, cette tendresse se change en aversion ; la mère, jusqu'alors si empressée à leur prodiguer ses soins, si courageuse à les défendre, leur voue une haine impitoyable et les éloigne du lieu de leur naissance. Cependant, quelques exceptions s'observent parmi les espèces de ce groupe : la chienne et la chatte, qui n'ont pas moins de sollicitude pour l'éducation de leurs petits, ne les prennent pas en aversion, une fois qu'ils deviennent assez forts pour se passer de la protection maternelle. Parmi les ruminants, bien des femelles témoignent presque autant d'affection à leur progéniture. Voyez la vache qu'on prive de son petit : la pauvre mère inquiète le cherche de tous côtés ; errante au milieu de la prairie, elle fait entendre des beuglements plaintifs qui expriment sa douleur et redemandent avec instance le nourrisson qui, jusqu'alors, ne l'avait pas. quittée. Son agitation ne vient pas de ce que son lait l'incommode : la main de la ménagère, en le lui enlevant, ne calme pas son inquiétude;.
Les autres ordres de mammifères nous présentent, sous ce rapport, une infinité de particularités plus ou moins intéressantes. Ainsi, chez certains rongeurs, le lapin, par exemple, la femelle n'est pas seulement chargée de l'éducation des petits, elle a encore à lutter contre une aberration de l'instinct qui pousse souvent le mâle à détruiic sa progéniture. Lorsqu'elle se sent près de mettre bas, elle cherche un coin obscur de son terrier ; elle s'arrache du poil sous le ventre et en garnit le nid dans lequel elle viendra déposer ses petits. Cette mère timide, sans armes, pour résister aux fureurs du mâle, se contente de ne jamais abandonner le fruit d(( ses amours.
l'ACULTÉS INSTINCTIVES ET INTELLECTUELLES. 2tuj
Les didelphes, qui sont si singuliers quant à lour organisation, ne le sont pas moins sous le rapport de leur mode de reproduction. On sait que, chez eux, le jeune fœtus reste très peu de temps dans la matrice. Au moment où il sort, il se montre sous l'asjject d'une masse informe, à peine ébauchée; sa perte serait inévitable si sa mère n'avait le soin de le recueillir dès qu'il sort de l'utérus, et (le le placer dans une poche spéciale qu'elle a sous le ventre. Une fois dans cette seconde matrice, il se grelle à un mamelon pour y pomper peut-être d'abord du sang, puis du lait, ({uand ses organes [leuvent le digérer. Lorsqu'il a acquis un certain accroissement, il sort, par moments, de la poche protectrice, où sa mère le rappelle au moindre danger. De semblables rapports se continuent jusqu'à ce fpie les petits puissent se passer des soins de la mère '.
Kniin, parmi les groupes où les femelles montrent le moins d'empressement à l'éducation de leur progéniture, on remarque néanmoins qu'elles cherchent pour la déposer un endroit convenable. Aussitôt que leurs petits sont nés, elles les sèchent en les léchant, elles coupent ou écrasent le cordon ombilical, dévorent, alors même qu'elles sont herbivores, l'arrière-faix qui attirerait les carnassiers, et, pendant le premier âge de ces petits, elles ne cessent de les entourer des soins les plus minutieux ; elles ne les quittent que pour prendre de la nourriture. Si la jeune famille leur est ravie, on voit, à leur inquiétude et à leurs plaintes, qu'elles en éprouvent une vive douleur.
Chez les oiseaux, les instincts reproducteurs donnent lieu à des phénomènes plus curieux encore que ceux qui dérivent des mêmes instincts parmi les mammifères. Ici la femelle ne reste pas seule chargée des soins de sa progéniture ; le mâle la protège souvent avec beaucoup de patience et d'abnégation.
Un des plus remarquables, parmi ces phénomènes, est celui delà nidification, qui offre tant de variétés dont la raison n'est pas toujours facile à trouver. Dès qu'arrive la saison des amours, la femelle prépare le nid dans lequel elle déposera ses œufs et où elle élèvera ses petits. La nature des matériaux, la manière de les emjdoyer, varient à l'iniini suivant les espèces : les oiseaux de rivage ne font pas un nid semblable à celui des oiseaux qui vivent dans les forêts ou au milieu des plaines ; l'un niche sur un arbre très élevé, l'autre dans un buisson ; tel niche à terre, tel autre sur un rocher ou dans un trou de muraille. Ces nids sont le plus souvent construits avec un art admirable et une grande solidité, comme ceux de l'hirondelle de cheminée ou de l'hirondelle de fenêtre ; il en est qui, à peine fixés aux branches d'un arbre, peuvent cependant résister aux vents les plus impétueux ; quelquefois ils sont faits avec la plus grande simplicité: celui du rossignol, par exemple ; enfin, dans certaines circonstances, le nid n'est qu'un simple trou dans lequel l'oiseau vient |)ondre ses œufs, comme celui de l'alouette, de la caille et de la perdrix.
(Juehpie admirable que |)uisse paraître l'industrie que les oiseaux mettent à choisir l'emplacement de leur nid, à trouver et à employer les matériaux qui doivent servir à sa construction, cette industrie ne suppose ni réflexion, ni pré-
1. Et. GeotTroy-Saint-Hiiaire, Mémon-es du Muséum d'hist. mit., 1825, t. IX, p. 1U2.
26h des fonctions nu système nerveux.
voyance, ni combinaison d'aucune espèce. Quand l'animal arrête le lieu où il fera son nid, il ne sait pas que ce lieu convient mieux qu'aucun autre ; quand il y emploie telle substance, il ignore qu'elle est préférable à telle autre. Au moment où il s'occupe de ce nid, il ne prévoit pas que bientôt il aura des œufs à y pondre, et plus tard des petits à y élever. Toutes ces opérations, il les exécute en vertu d'une impulsion non raisonnée, et, dès la première fois, il y réussit aussi bien qu'il peut le faire dans tout le reste de son existence ; il n'a besoin pour cela d'aucune éducation, d'aucune expérience. C'est bien à .tort que G. Leroy -^ suppose de la réflexion à la perdrix, parce qu'elle place son nid dans un lieu élevé afin de le préserver de l'inondation, et dans un endroit entouré de ronces et d'épines « qui en rendent la vue et l'accès difiiciles : » le gallinacé n'agit dans ce cas que par instinct ; il n'a nulle prévision d'une inondation et nulle connaissance de l'utilité des ronces au voisinage de son nid ; mais il agit absolument comme s'il savait tout cela.
La construction du nid une fois achevée, la femelle y dépose ses œufs et les couve. Pendant tout le temps que dure l'incubation, elle supporte patiemment mille privations : la poule, dévorée par une fièvre brûlante, quitte difficilement ses œufs, même pour prendre de la nourriture ; il faut, pour ainsi dire, qu'elle y soit excitée par la voix de la ménagère ; à peine a-t-elle un peu mangé et pris quelques gorgées d'eau qu'elle revient à son nid. Dans certaines espèces, le mâle, qui, quelquefois, participe à la nidification, se charge de pourvoir à la subsistance de la mère et en charme les ennuis par des chants plus ou moins mélodieux ; assez souvent il perd la voix quand le rôle de la reproduction est accompli. Dès que les petits sont sortis de la coquille, la mère va leur chercher de la nourriture, si le mâle ne prend pas ce soin ; elle avale parfois les aliments pour les leur rendre atténués ou mêlés à un suc laiteux sécrété par les glandes des renflements œsophagiens : ainsi le fait la femelle du pigeon. Elle montre, pendant tout le temps que les jeunes oiseaux ont besoin de sa protection, la plus grande tendresse à leur égard ; elle reste sur le nid pour les préserver du froid, de la pluie, et des attaques de leurs ennemis. Si ses petits marchent dès qu'ils sont éclos, comme les gallinacés, elle les mène à la pâture, les appelle lorsqu'elle trouve du grain ou des vers, et les couvre de ses ailes au moindre danger. Son affection la rend courageuse au dernier point, pour les sauver du péril qui les menace : tout le monde sait combien la poule devient dangereuse lorsqu'on cherche à lui prendre ses poussins, et chacun a entendu parler de la fureur de l'aigle femelle à laquelle on enlève les aiglons.
Il est cependant certaines espèces d'oiseaux dont les instincts reproducteurs sont peu dévelo[»pés : l'autruche, dit-on, abandonne l'œuf qu'elle a pondu, laissant à la chaleur du sable le soin de le faire éclore. Si le fait est exact, ce qui est peu probable, il indique l'afl'aiblissement d'un instinct que la température des climats chauds ne lend pas indispensable à cet animal.
Chez les reptiles, l'instinct de la reproduction a des caractères très variables. Parmi les espèces qui font des œufs, et c'est presque la totalité, il se traduit par