Lucrèce, />'- luihiro rcriim^ liv. 11, p
ce qu'on appelle la raison, cette lumière qui le dirige, qui lui montre le but, la convenance de ses actions.
Or, si telles sont les principales facultés intellectuelles, si, sentir, se souvenir, avoir des idées, saisir leurs rapports, résument l'activité du moi, de l'entenden)ent, il faudra bien convenir que les animaux partagent avec nous cette activité dans une certaine mesure.
D'ailleurs, les idées sur lesquelles s'exercent ces facultés ne manquent pas aux animaux. Si toutes les idées viennent des sens, comme Locke et Gondillac se sont ellorcés de le prouver, comment les animaux, qui ont les mêmes sens que nous (;t qui en ont iiirnie |>lusieurs plus parfaits que les nôties, comment, dis-je, n'auraient-ils pas d'idées? Est-ce que le tact, le toucher, ne leur donnent [)as la notion de l'étendue, de la forme, de la consistance, de la température des corps? Est-ce que la vue ne leur fournit pas l'idée de la forme, de la i^-randeur, de la couleur, de la distance des objets? Pourquoi, par l'ouïe, n'auraient-ils pas celle de la nature de certains corps, de leur distance? Pourquoi, par lodorat, le goût, n'apprécieraient-ils pas comme nous les qualités des aliments? Pourquoi ne [)Ourraienf-ils conserver le souvenir des perceptions? Et, est-il impossible (pi'ils saisissent quelques rapports, quelques liaisons entre leurs perceptions ou leurs idées? Mais, très probablement, ils n'en ont pas d'autres. Il serait peu rationnel de leur supposer des idées émanées de la rétlexion ou des idées abstraites, telles (pie celles que Descartes et Leibnitz appellent innées; celles-ci sont très probablement l'apanage de l'esprit humain.
Sous ce rapport, l'animal est comparable à l'enfant. Celui-ci n'a point d'idées abstraites, d'idées résultant de la conception, delà réflexion, puisque ces facultés ne sont pas encore développées en lui. 11 est exactement dans le cas de la statue de Condillac. Toutes ses idées lui arrivent par les sensations, idées d'abord confuses et d'une extrême simplicité, puis plus nettes, plus étendues, à mesure que la faculté de perception se développe. La sensation, en effet, n'est pas l'idée, elle la donne; ce n'est pas l'œil qui voit, l'oreille qui entend, comme on l'a fort bien dit, mais c'est l'organe pensant qui voit par l'œil, qui entend par l'ouïe, et cet organe voit et entend plus ou moins bien, suivant l'étendue, la linesse de sa faculté perceptive.
Quels que soient leur point de (lé|(arl et leur nature, les idées se développent rarement isolées ou réduites à l'état de simplicité; elles sont généralement associées entre elles, mais toujours en petit nombre, A la vue d'un objet quelconque, l'animal, a en même temps, l'idée de sa forme, celle de sa grandeur, de sa couleur, d(! son innnobilité ou de son mouvement, de sa distance, etc. L'animal j)oursuivi par un ennemi a, à la fois, l'idée du danger qu'il court et celle de fuir ou de se soustraire au péril par tout autre moyen ; celui qui évente un piège où déjà il a failli se faire prendre a, certainement, avec l'idée de l'éviter, celle de la peur qu'il a autrefois é[irouvée; le chien qui entend le signal du départ pour la chasse a très probablement l'idée du plaisir qu'il ressent à relancer le gibier avec celle de [irendre part à la curée. Ce même chien, s'il reçoit un coup de bâton, a l'idée du coup avec celle de l'instrument qui le donne, et quelquefois aussi l'idée de la main qui a dirigé le bâton. Seulement, lorsqu'il veut combiner ces idéesdiverses
■Irl DES FONCTIONS DD SYSTEME NERVEUX.
et les enchainef suivant leurs rapports naturels, il lui arrive souvent de se tromper, en rapportant, par exemple, à l'instrument inerte la cause de la douleur qu'il a ressentie, et alors, au lieu de chercher à mordre la main qui est la cause première, il se jette sur le bâton. Mais, c'est là une erreur de raisonnement qu'il ne commet pas toujours il sait très bien, dans des circonstances aussi simples, remonter de l'effet à la cause réelle, en négligeant l'intermédiaire, car s'il s'attaque au bâton tant que l'homme le tient entre les mains, il se jette sur l'homme lui-même une fois que ce dernier n'en est plus armé.
A part ces simples idées venues par les sens, idées que Reimarus considère comme des instincts représentatifs, les animaux n'en ont guère d'autres. On ne peut savoir s'ils ont une idée du temps, si celle du présent est bien distincte pour eux de celle du passé ou de l'avenir. Les notions qu'ils peuvent acquérir sur ce qui les entoure doivent être conséquemment assez restreintes, d'autant plus qu'ils ne fixent attentivement que les choses qui les intéressent. Ils n'ont probablement qu'une notion vague et confuse de tout ce qui leur est indifférent.
Les idées des animaux, les notions qu'ils acquièrent, les impressions diverses qu'ils éprouvent, laissent dans leur esprit, si je puis me servir de cette expression, une trace plus ou moins profonde, et s'y conservent même pendant longtemps : ils sont doués, comme nous, de la mémoire, c'est-à-dire du souvenir des choses passées, mais cette mémoire que Buffon voudrait appeler réminiscence, serait pour les animaux un simple renouvellement subjectif des sensations déjà éprouvées. Elle est plus ou moins étendue, plus ou moins parfaite, suivant les espèces et les âges. Quelle que soit sa perfection, elle existe incontestablement chez tous les animaux supérieurs; plusieurs faits semblent même démontrer qu'elle ne manque pas absolument parmi les espèces inférieures du règne animal. C'est surtout en vertu de cette précieuse faculté que les animaux domestiques peuvent profiter de l'éducation qu'ils reçoivent : sans elle, il serait impossible de les façonner d'une manière durable et d'en obtenir tous les services que nous en relirons.
Quelques mots suffiront pour donner une idée de son étendue dans chacune des espèces que l'homme a soumises au joug de la domesticité.
Le chien doit être ici placé en première ligne. Tout le monde sait combien sa mémoire est fidèle, comment il reconnaît son maître après une longue absence, comment il retrouve les chemins où il a passé, comment il conserve le souvenir des bienfaits qu'il a reçus et des mauvais traitements qu'il a subis.
Le chat jouit aussi d'une mémoire excellente, de la mémoire des lieux notamment. Aussi est-il très difficile de le désorienter quand on veut s'en défaire. J'ai entendu raconter bien des fois que quel(|u'un voulant se débarrasser d'un chat incommode, profita d'un voyage nocturne de si\ à sept lieues pour essayer de le perdre dans les bois. Mais, quel en fut |ias son étonnement, lorscpi'à son retour il trouva à la maison l'animal dont l'arrivée avait de beau<;oii|» précédé la sienne.
Le cheval est encore bien partagé sous ce rajtport. Toutes les personnes qui étudient ou qui soignent cet animal le savent parfaitement. Celui que son maître maltraite d'habitude dresse les oreilles et s'agite toutes les fois qu'on entre dans l'écurie, parce qu'il se souvient des coups (pi'il a icçus, et craint
d'en recevoir encoir. Ceux qui ont subi de mauvais traitements, qui ont été soumis à la torture, s'en souviennent dès que quelque chose vient réveiller les sensations pénibles ([u'ils ont éprouvées. Un cheval qu'on ne peut ferrer sans contrainte s'etlarouche au seul bruit de lenclunie ou à la vue du ter rouge ; celui qu'on a couché plusieurs fois pour des opérations douloureuses tremble à la vue du tord-nez ou au bruit des entraves qu'on agite autour de lui. Rainard a cité l'exemple d'un cheval qui était pris de convulsions toutes les fois qu'il arrivait à un endroit oi'i il avait éprouvé une grande frayeur; M. H. Bouley a vu un cheval qui avait subi une opération à l'Ecole reconnaître de loin, au bout d'une année, les lieux où il avait souffert, refuser d'en approcher et devenir inabordable une fois qu'on fut parvenu à 'l'y faire arriver par une voie détournée. Ceux de ces animaux qui sont employés aux exercices du manège se rappellent les mouvements les plus variés, les évolutions les [dus compliquées, et ils font d'autant plus vite leur éducation que leur mémoire est plus parfaite. Certains individus de cette espèce en sont doués à un degré très remarquable, tel le cheval de Broussais, dont parle Fr. Dubois'. Le père de l'illustre médecin allait, chaque jour, dans la matinée, voir ses malades; le soir, il rentrait chez lui et conliait sa monture à son fils, qui devait porteraux clients les médicaments prescrits; chemin faisant, le solipède, dont la mémoire était lîdèle, s'arrêtait spontanément devant chaque maison où son maître avait fait des visites.
Le boiuf a la mémoire plus courte que le cheval. Cependant, il reconnaît la main qui lui donne sa nourriture, celle qui le caresse ou le maltraite; il sait retrouver le pâturage où on le conduit habituellement et les chemins [lai- lesquels il passe quelquefois. Quand le laboureur le dételle, il sait fort bien prendre la voie qui le conduit à la maison : il est bien rare qu'il se trompe.
Le porc, si stupide qu'il paraisse , n'est pas dépourvu de mémoire. Bosc raconte avoir vu, dans la Caroline du Sud, des porcs entretenus dans les bois, en pleine liberté et sans gardiens, revenir tous les samedis au logis de leur maître, parce que, ce jour-là, on avait l'habitude de leur distribuer une petite ration de maïs.
La brebis paraît être l'espèce dont la mémoire est la plus faible, comme elle est celle dont l'intelligence est la plus obtuse. C'est à peine si au bout de lou"-temps elle reconnaît la main qui la nourrit et le berger pré()osé à sa garde; encore n'est-on pas bien sûr qu'elle en arrive là. Elle n'a pas davantage la mémoire des localités : si, au retour du pâturage, on n'a pas le soin de la ramener jusqu'à la porte de la bergerie, elle reste en chemin ou bien s'égare. Il est vrai que, dans ce cas, il est difhcile de préciser le moteur qui la dirige; c'est peutêtre autant son insouciance ou son stupide instinct d'imitation que son manque de mémoire qui rempéchent de revenir sous le toit de son étable.
Les grands animaux sauvages nous montrent tous les signes d'un<' mémoire non moins parfaite que celle des animaux domestiques. F. Cuvier en rapporte un exemple très remarquable. Un amateur, qui possédait un loup ap{»ri\oisé étant
1. Dubois (d'Amiens), Élof/e de Bi-otiasais {Mêm. de l'Acad, de méd. 1840, t. XlV).