Flourens, T)e l'instinct et de !'intelUf/ence, p
G. cuuiN. — Physiol. corap,, 3'' «dit. | jg
forcé de s'absenter pour plusieurs années, confia cet animal à la ménagerie du Jardin des Plantes. A son retour, désirant s'assurer si le loup le reconnaîtrait bien, il se fit introduire près de sa loge pendant la nuit. L'animal reconnut son maître à sa voix, fit entendre des cris de joie et se livra à des mouvements désordonnés jusqu'au moment où il fut rendu à ce maître pour qui il avait conservé un profond attachement. Du reste, chacun sait combien il est difficile de prendre aux pièges les animaux qui les connaissent, et les chasseurs les plus habiles réussissent rarement à reprendre ceux qui sont parvenus à se dégager de leurs filets.
Chez les oiseaux, cette faculté est généralement moins étendue et moins durable. Sous ce rapport, leur mémoire ressemble à leurs sensations qui sont vives,, mais éphémères. Ceux que nous apprivoisons apprennent à retenir des airs de musique plus ou moins compliqués; quelques-uns, comme le perroquet, se rappellent longtemps des phrases entières assez longues; d'autres, comme les hirondelles, ont, à un haut degré, la mémoire des lieux. On sait, en effet, que ces oiseaux retrouvent parfaitement, au retour de leurs migrations, le toit ou le nid qu'ils ont habité l'année précédente; l'oie et le canard se souviennent très bien des endroits où ils ont découvert une mare, un ruisseau pour se baigner ; le coq reconnaît, à première vue et même à la voix, le rival qui lui a disputé la souveraineté d'une basse-cour. La mémoire des lieux que possèdent certains oiseaux est, dans quelques cas, mise à profit pour le transport des dépêches : chacun a entendu raconter ces histoires de pigeons voyageurs destinés à porter des nouvelles à des distances considérables.
Les variétés de mémoire, si elles sont moins nombreuses chez les animaux que dans l'espèce humaine, le sont encore assez. Le saumon, qui de l'Océan revient au même fleuve et au même point de ce fleuve; la cigogne, qui retourne au bout d'une année au même toit, possèdent la mémoire des lieux non moins que le pigeon ; la mémoire des sons et des airs de musique appartient aux oiseaux chanteurs; celle des mots aux perroquets, etc.
Si la mémoire des animaux varie tant, suivant les espèces, elle varie aussi un peu suivant les âges. Les animaux jeunes, comme le remarque Dugès, l'ont plus sûre que les vieux. Cette particularité, commune à l'homme et à la brute, doit être prise en grande considération, au point de vue de l'éducation des animaux; elle nous indique qu'il faut les prendre dès le jeune âge, si on veut leur donner de bonnes habitudes, les plier à certains services et les façonner rapidement aux exercices qu'on peut en espérer. Leur éducation pour le travail, la guerre, le manège est alors plus facile, et les leçons qu'ils reçoivent laissent en eux des impressions plus durables. Certainement, il est beaucoup d'autres raisons qui motivent une telle préférence; mais n'y eût-il que celle-là, qu'elle serait bien suffisante; d'ailleurs, la mémoire est une faculté perfectible qui a besoin, pour acquérir tout son développement, d'être exercée et cultivée, sinon elle s'affaiblit au lieu de s'accroître.
Ce n'est pas assez que l'animal ait des idées el qu'il en conserve le souvenir, il faut qu'il puisse les associer, en saisir les rapports et en tirer les déductions |)ropr('s à lui servir de i^iiide dans les actions qui w. sont pas complètement du
ressort de l'instinct ; en un mot, il faut qu'il jouisse de la faculté de réfléchir, de comparer et de juger : or, il possède cette faculté, mais dans des limites assez restreintes. 11 est impossible, quoi qu'en dise Locke', de la lui dénier, pour peu qu'on ait étudié attentivement les actions dont se compose la vie des bétes. Le loup qui veut franchir les barrières d'un parc, pour prendre un mouton, nesemblet-il pas réfléchir aux difficultés de son entreprise et aux moyens qu'il doit employer pour les vaincre? Le renard enfermé dans un terrier, dont la bouche est garnie d'un piège, ne doit-il pas réfléchir sur ce qu'il convient de tenter pour en sortir? Le chien qu'on appelle, après l'avoir battu, ne cherche-t-il pas à deviner si on veut le faire venir pour le caresser ou pour lui donner de nouveaux coups? Les animaux, dit Leroy, jugent et comparent, puisqu'ils réfléchissent sur leurs actes, puisque l'expérience les instruit, et que des expériences répétées reclilient leurs premiers jugements.
Les naturalistes et les métaphysiciens ont eu beau établir des distinctions plus ou moins subtiles entre les actes de l'intelligence humaine et les actes de l'intelligence animale, chercher des différences dans la nature des phénomènes, alors qu'il en existe seulement dans leur degré de perfection, tous se sont vus, à la lin, forcés de reconnaître de lintelligence aux bètes : Aristote-, en leur refusant la faculté de rélléciiir ou de s'arrêter et de revenir sur ce qu'elles ont appris, leur donne cependant <( quelque chose qui ressemble à la prudence réfléchie de l'homme » et « une faculté naturelle analogue à la raison, qui les dirige dans leurs actions ; » Reimarus^, qui leur conteste la réflexion et le jugement, leur accorde pourtant « une faculté comparable à l'entendement et à l'intelligence ; » Bull'on * lui-même, après s'être efforcé de rap|)orter leurs opérations à des déterminations purement sensitives, ne peut s'empêcher de les peindre comme des êtres intelligents. De tels aveux suffiraient à prouver que l'intelligence des animaux ne saurait être niée, si tant d'observateurs judicieux, Réaumur, Leroy, F. Cuvier, ne l'avaient reconnue et même exagérée.
En efl'et, est-il possible de douter que les animaux aient de l'intelligence, et que, par celle-ci, ils puissent associer des idées, les comparer et en tirer des déductions, lorsqu'on les voit hésiter sur le parti qu'ils ont à prendre, s'arrêter à telle détermination mieux appropriée aux circonstances qu'à telle autre, varier et combiner leurs actions suivant le but qu'ils veulent atteindre? Peut-on, par exemple, soutenir (|ue le chien, qui exécute un ordre donné par son maître, ne saisisse pas le rapport qui existe entre l'ordre donné et les moyens de l'exécuter? Est-il logique d'admettre que cet animal, qui paraît indécis sur le choix d'un chemina l'endroit où une route se divise, ne cherche pas à se rappeler la voie qu'il a autrefois suivie? Est-il vraisemblable de croire que le loup, le renard, qui se disposent à attaquer un troupeau, à pénétrer dans une basse-cour, à sortir
1. Locke, Es.'io/ pliilosophique sur rentpndempnt. livre II, chap. xi.
2. Aristote, Histoire des (iiiimaux, trad. Camus, t. i", liv. I, p. i:j, cl liv. VIII, p. 451.