DE LA VIE EN GÉNÉRAL ET DE SES MANIFESTATIONS
de puissances diverses ayant chacune leur nMe à remplir, qu'on s'est fait de la vie des idées fausses, reflétées dans des systèmes contradictoires.
Il est clair que les anciens auxquels les lois des forces naturelles étaient inconnues ne pouvaient apercevoir celte double nature des puissances qui concourent à la manifestation de la vie. Ils voulaient |)oiirtant, en celaconnne en tout, remonter d'emblée à la cause première qu'au jourd'iuii on renonce même à cliercher. L'inconnue qu'ils cherchaient à découvrir leur apparaissait comme un principe d'animation, un moteur, une ame. Platon en voyait même deux, l'une pensant et agissant, l'autre inconscitinte d'elle-même, opérant obscurément dans les viscères. Épicure et Lucrèce, qui supposaient l'àme formée par la matière la plus subtile, la voyaient en quelque sorte imprégner toutes les parties du corps dont les actions résulteraient de la manière d'être et des propriétés des atomes. C'est là toujours au fond ce qu'on a pensé plus tard : un principe d'action, de vie, une àme, avec des variantes infinies dans les attributs et dans les actions. Aux yeux de Leibnitz c'est une force attachée à la matière, une force agissant par elle-même et indépendamment d'excitations étrangères ; à ceux de Stahl, c'est une âme surnaturelle, intelligente, procédant à l'accomplissement de tous les actes. Pour d'autres c'est une puissance qui agit par l'intermédiaire de ferments, d'esprits, etc.
Dès qu'on a voulu sortir des vagues conceptions philosophiques sur la nature de la vie pour expliquer comment le principe, le moteur, opère dans l'organisme, on s'est trouvé en face de mille dillicultés. En elTet, montrer comment l'àme dirige une machine qu'elle ne connaît pas et qu'elle n'a pas créée, comment elle fait respirer, digérer, mouvoir les membres, former les parties; comment un principe vital donne lieu, tout à la fois, à des actes intellectuels et à des actions physiques ou chimiques très variées, était fort difficile; aussi n'y a-t-on pas réussi. On a créé des systèmes incomplets, insuffisants : les uns considérant les causes, les autres les efi"ets, sans montrer les liens intermédiaires. Tantôt on a fait de l'économie un ensemble dans lequel une puisssance s'agite sans qu'on voie par quels moyens ; tantôt un mécanisme où l'on dévoile le jeu des rouages, sans trop s'inquiéter du moteur qui les dirige, ou encore un laboratoire dans lequel tout est phénomène physique ou chimique. Toutes ces conceptions ne sont point entières. Il ne suffit pas ici de considérer les causes premières, de déterminer la nature des phénomènes, il faut voir à. la fois les actes isolés, leur ensemble, les lois de leur association, le lien qui les réunit, le réseau qui les enlace, en un mot le souffle qui anime la matière; mais ce souffle, ce moteur, ce régulateur est insaisissable. Passons donc en nous inclinant devant le sanctuaire, et soyons surs qu'il renferme un dieu caché que probablement nous ne parviendrons jamais à découvrir
C'a été une grande erreur de voir dans la vie une lutte perpétuelle entre les forces générales de la matière brute et les forces propres aux êtres organisés. L'antagonisme entre les premières et les secondes n'est qu'apparent, et quand il existe il concourt au maintien du jeu de la machine animée. Loin qu'il y ait, le plus souvent, opposition entre les deux ordres de forces, il y a entre elles, comme nous l'avons entrevu, association. Les forces isolées sont frappées d'impuissance ; celles qui dirigent ne peuvent pas exécuter, et celles qui exécutent ont besoin
d'une direction. Leur association est. la première et la plus essentielle condition de la vie.
En effet, les forces vitales ou organiques qui représentent l'idée, le plan de l'organisation, ne peuvent réaliser aucune action d'ordre physique ou chimique ; elles donnent le modèle de la cellule et de la libre, assignent à chacune sa place et son rôle, et une fois Finstrument façonné et agencé, il fonctionne comme un mécanisme de laboratoire. La cellule formée appelle à elle la matière, l'élabore et se l'assimile; elle absorbe et exhale, suivant les lois de l'osmose ; elle opère des combinaisons, des dédoublements, des réductions; fabrique des principes immédiats, des acides, des alcaloïdes, des sels qu'elle conserve, donne ou échange. A chaque espèce de cellule est assignée une tâche particulière : à l'une l'absorption de l'oxygène, la réduction de l'acide carbonique ; à l'autre, la production des corps gras, de la bile, des spermatozoïdes. En somme, ce petit être, réellement vivant, autonome, qui se nourrit et se reproduit, fonctionne tant pour son propre compte qu'en vue de l'être collectif, de l'agrégat dont il fait partie.
On a beau pénétrer profondément dans l'être vivant : partout dans l'organe, dans la fibre, dans la cellule, les deux ordres de forces se voient associés, agissant avec harmonie, sans la moindre confusion. Qu'il se produise de la chaleur, de la lumière, de l'électricité, du mouvement, des combinaisons, des décompositions, c'est par le jeu des forces physiques et des affinités ordinaires. Que la matière prenne la forme d'un tissu ; que ce tissu acquière une propriété sensitive, motrice, la faculté de sécréter, de se reproduire, c'est par l'intervention des puissances d'un autre ordre, exclusives aux êtres vivants.
Il ne faut donc pas voir l'antagonisme là où il y a harmonie, voir la confusion là où il y a simple association, rapporter à un ordre de forces le travail qui vient d'un autre ; il faut, au contraire, distinguer avec soin les puissances qui dirigent de celles qui exécutent, le rôle du maitre de celui des esclaves. Ceux qui ne voient agir dans l'organisme que les foi'ces vitales, comme ceux qui n'y reconnaissent que des actions chimiques, sont également dans l'erreur. La sensibilité, la motricité, l'instinct, l'intelligence, dérivés des premières, ne constituent qu'une moitié de l'activité de l'être vivant. La production des principes immédiats, toutes les élaborations intimes, dérivées des secondes, forment l'autre moitié. La vie est dans le tout, et le tout est indivisible. Les forces vitales ne peuvent rien seules, si bien que la vie demeure virtuelle, latente, comme dans l'œuf, si elle est obligée d'attendre l'assistance des autres. Isolée, elle ne peut réaliser aucun de ses plans, soit pour créer ses instruments, soit même pour s'en servir quand ils sont achevés. Et de même, la physico-chimie seule ne peut ni fabriquer l'arsenal physiologique, ni en utiliser les pièces ; elle laisse s'éteindre le mouvement vital et ramène la matière à la masse commune. Il n'y a pas de vie en dehors du concours harmonique des deux ordnis de puissances.
Si la considération attentive des phénomènes accomplis dans l'être vivant ne dévoile pas la nature de la vie, peut-elle au moins nous montrer où elle réside, à quel apfiareil ou à (jucllc fonction elle est attachée? Ici encore, l'observation lapins atl"iilivc, l'analyse la plus délicate ne nous fait ]>as découvrir de localisation. La vie n'est liée e\cliisi\etiieii( ni ,'i un ;i|)|iaieil important, ni à une lacnlté préénii-
DR LA VIK EN GKNKIUL ET nE SES MANIFESTATIONS. Il)
nenle ; elle préexiste aux oiganes (jui, j)liis tard, (lt'\i('n(lioiit indispensables à son entretien, comme aux facultés dont jouiront les organes formés. Elle crée les instruments dont elle a besoin, et en les créant leur donne des facultés ; puis, cela fait, elle ne peut plus s'en passer, elle en devient l'esclave.
Flourens a cru à la possibilité d'une localisation matérielle de la vie dans le système nerveux ; ses expériences ont semblé lui montrer qu'elle résidait dans le point de la moelle allongée qu'il a désigné sous le nom de nœud \ital, car la \ie cesse immédiatement après la section de ce point et de ce point seul ; mais cette localisation ne s'appliquerait ni aux animaux invertébrés, ni à l'embryon, ni à la plante. Il n'y a pas de localisation dans le polype, dans la planaire, car si l'on divise ces êtres simples, chaque partie continue à vivre et reproduit bientôt ce qui lui manque pour redevenir un être complet. La \iene peut pas être localisée functionnellement. Elle n'est attachée exclusivement à aucune fonction, à aucune faculté, à aucune pro[>riété, soit des organes, soit des tissus. Elle ne l'est ni à l'innervation qui est la fonction prééminente de l'animal, ni à la circulation, ni à la respiration ; elle est seulement, plus que toutes les autres, liée à ces fonctions importantes d'une manière très intime, surtoutà la respiration qui, en faisant agir l'oxygène sur l'œuf et la graine, parait l'acte initial et excitateur de toutes les autres manifestations vitales. D'autre part, aliène consiste ni dans la sensibilité, comme le pensait Bordeu, ni dans la sensibilité jointe à l'irritabilité, comme Haller semblait le croire. Elle apparaît, dans l'animal, avant ces facultés et avant même les organes dont elles dépendent. Elle est dans l'ensemble des facultés et des fonctions, comme elle est dans l'ensemble des tissus et des organes, et elle n'est pas moins dans chaque partie que dans la totalité de l'être. Elle est dans la substance, elle est dans la faculté et dans l'acte ; elle est une au fond, mais inliniment diversifiée par ses produits matériels et par ses manifestations dynamiques. Dans la plante, dans la graine, dans l'œuf, dans l'embryon, elle ne donne lieu qu'à des actes plastifpies. Dans l'animal achevé et achevé par elle, elle comprend on outre des actions sensitixes et motrices, des phénomènes d'instinct et d'intelligence.
Quelque soin que nous prenions de suivre le précepte newtonien dans l'étude de la vie, nous ne pouvons que reconnaître, dans l'organisme, l'action combinée de deux ordres de puissances : les physico-chimiques assez accessililes, les vitales moins saisissables dont nous ignorons le nombre et la nature. Faut-il nous étonner de cela? Non. L'activité d'une graine qui germe ou d'un oMif à r('tat d'incubation est plus compliquée (|ue le mouvement du système planétaire. L'être vivant, à quelque degré de simplicité qu'il soit réduit, est, en réalité, inliniment au-dessus du paisible système des astres, c'est une sorte de petit système matériel en mouvement (|ui accomplit ses révolutions intérieures suivant des lois spéciales. Les puissances qui le meuvent ou qui l'animent sont si merveilleusement coordonnées, que tout s'y passe comme s'il n'y en avait qu'une seule. Cette puissance collective supérieure agit dans une machine qu'elle s'est créée elle-même, dont elle a façonné et agencé tous les rouages, lesquels sont admirablement disposés pour fonctionner avec ensemble; elle commande aux forces physiques et chimiques qui sont sous ses ordres; elle se les asservit comme des forces subalternes, des esclaves qui travaillent en silence, suivant un jtlan tracé et dans un sens déterminé : elle coor-
donne leurs opérations, les met en harmonie avec les siennes et produit ainsi, par ce concours, la succession si merveilleuse des phénomènes qui caractérisent l'existence des êtres organisés.
Ne nous obstinons pas à poursuivre cette mystérieuse inconnue qui fuit à mesure que nous croyons en approcher. Il n'est pas nécessaire de connaître l'essence de la vie, la nature de ses forces, ni même leur nombre exact pour analyser avec précision les phénomènes qui en dérivent, déterminer leurs lois et leurs rapports ; l'étude particulière des fonctions nous le prouvera. Qu'importe que ce soit la matière qui vive ou qu'une force vive dans la matière. Il nous suffit de constater ce que ces phénomènes ont de plus général chez les animaux.
Or, la vie, si simple qu'elle soit, ne se manifeste que dans les corps organisés.
Elle parait consister en une activité que la matière a empruntée, par la voie de la génération, à des êtres vivants. C'est une activité communiquée ou transmise, comme l'a dit si justement Cuvier.
Si cette activité naît spontanément dans des êtres qui se constituent d'euxmêmes, c'est parmi les espèces microscopiques les plus inférieures.
Elle ne peut s'exercer et s'entretenir que dans certains milieux, à une certaine température et par le concours des agents extérieurs.
Elle résulte de l'association constante des forces physico-chimiques qui modifient la matière, et des forces organico-vitales qui lui impriment des formes et lui donnent des propriétés n'appartenant jamais cà la matière brute.
Ses premiers effets sont de créer ou de développer, soit dans la graine, soit dans l'œuf, des parties semblables à celles de l'être dont le germe dérive, d'organiser la plante ou l'animal d'après un plan arrêté, et de douer chacune de ses parties de facultés déterminées.
Elle produit dans l'être animé un double courant, l'un qui apporte au dedans les matériaux destinés à vivre, l'autre qui entraîne au dehors ceux que la vie aijandonne.
Elle fait passer cet être par des phases d'accroissement, d'état et de déclin pour le livrer ensuite à l'influence destructive des forces chimiques isolées.
Ses formes sont variées, et nombreux ses degrés de complication. Dans la plante elle ne consiste qu'en actions plastiques donnant naissance à des organes simples et à des principes immédiats très diversifiés ; dans l'animal, elle donne lieu à des actes de plasticité et à des phénomènes de mouvement, de sensibilité et d'intelligence.
Les fonctions jiar lesquelles elle s'entretient sont coordonnées entre elles et subordonnées les uuhs aux autres comme le sont leurs instruments. Il en est d'essentielles qui tiiMMieiit les autres sous leur dépendance et dont l'arrêt entraîne son extinction ; il en est d'accessoires qui peuvent se suspendre, se supprimer, sans enrayer le mouvement général.
Mais n'entrons pas tro|> dans les détails. Voyons })ar quels moyens nous pouvons arriver à conuaîli(î les actes, les fonctions dont l'ensemble constitue la vie.
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III. — De rol>«ei*va.tîon coiiwltléréc coiiiino moyen «l'aiM'îver à la. coiiiiaiMwaiice tlvt-i i>liéiioiiièiie.*« de la vie.
Nous venons de voir ou plutôt de pressentir combien l'organisation animale est (;omi>liquée et combien son jeu est admirable. C'est à peine, cependant, si nous avons effleuré ce beau sujet. 11 s'aj^it maintenant de savoir par quelles voies, par quels moyens on peut arriver à la connaissance du mécanisme des êtres vivants, à la détermination précise des phénomènes qui se passent en eux, à la découverte des conditions, des rapports, des lois et des causes de ces phénomènes. Ces moyens peuvent se rapportera trois principaux, savoir:
1° V observation, c'est-à-dire l'étude des phénomènes tels qu'ils se présentent, tels qu'ils se révèlent à nos sens, soit chez l'honmie, soit chez les animaux ;
'1" 'L'expérimenlaiion, ou l'étude des phénomènes artiticiellenient dégagés et isolés, du moins en partie, de ceux qui rendraient leur appréciation diflicile, ou encore l'examen de certaines parties des fonctions dont tous les actes ne sont pas accessibles à la simple observation ;
3" La comparaison des faits, la généralisation des résultats, l'induction, le calcul, l'hypothèse, pour lier les notions que nous donnent l'observation et l'expérience, systématiser leur ensemble et sup[)léer à ce (ju'ils ne peuvent nous faire découvrir.
L'un ou l'autre de ces trois moyens ne peut, à lui seul, nous conduire à une connaissance parfaite des actions vitales. Par le premier, qui est le plus simple et qui s'offre tout d'abord à l'esprit, le physiologiste suit patiemment la nature dans ses opérations, cherche à démêler par quels artifices elle arrive à son but, recueille avec soin tout ce qui se révèle aux sens, rassemble les faits qui doivent servir de base à l'édifice scientifique. Par le second qui naît de l'insuffisance du premier, il veut aller plus avant dans la recherche d'un mécanisme qui ne s'est dévodé qu'à demi, il s'efforce de découvrir ce qui reste caché et de trouver le mot de chaque énigme ; il essaye, par mille expédients, de mettre en évidence les phénomènes obscurs, de les débrouiller, de les isoler de leurs accessoires, et parla il ajoute aux faits déjà acquis des faits nouveaux qui, sans son secours, demeuraient inconnus. Par le troisième, enfin, il s'empare de la moisson récoltée avec l'aide des précédents, classe des résultats obtenus, compare les faits, les apprécie, en détermine la signification, formule les conséquences qui en découlent, et si tout cela est insuffisant, imagine ou suppose le reste. 11 faut donc qu'ils suieut employés tous les trois, chacun à sa place et en son tenq)s, car chacun doit fournir son contingent de connaissances ; il faut de j)Ius qu'ils le soient avec art, suivant certaines règles et dans une certaine mesure qu'il importe de connaître.
L'observation, considérée en général, est, sans contredit, le plus simple de tous les moyens qu'il nous est possible d'employer pour arriver à la connaissance des choses susceptiblesde tomber sous nos sens. C'est le premier dont il faut se servir; car, ainsi que l'a fort bien dit Bacon ', l'homme ne peut entendre la nature, connue il ne peut l'employer^sans avoir mis préalablement tous ses sens au service
1. Bacon. Analyse de la philosophie de Bacon, Amsterdam, 17")5, ^ vol. in-1-2.
de l'observation. C'est par l'observation que se trouvent rassemblés insensiblement les faits dont l'ensemble constitue, comme l'a dit Cuvier, l'édifice impérissable des sciences ; c'est par elle aussi que se sont créées et développées les sciences dites d'observation ; c'est ellequi a fait la gloirede la médecine hippocratique, et produit les praticiens habiles, les grands naturalistes de toutes les époques. La zoologie, la botanique, la minéralogie et les autres sciences naturelles lui doivent la plupart de leurs richesses. Les immenses progrès réalisés par ces sciences dans les temps modernes, sont dus aux grands observateurs qui ont consacré leur vie à la contemplation des merveilles de la création.
La physiologie est incontestablement une science d'observation avant d'être une science expérimentale. Les premières connaissances qu'elle a acquises, et beaucoup de ses conquêtes récentes, même parmi les plus précieuses, lui viennent del'observation. Celle-ci est, comme l'a dit Bacon, la clef des sciences ; et c'est, quoi qu'on en puisse dire, la source la plus féconde et la plus sure de nos découvertes. Il n'est pas un point de physiologie sur lequel elle ne jette quelque lumière, et il en est même beaucoup sur lesquels elle nous fait découvrir à peu près tout ce que nous pouvons savoir. Ainsi, ce que les naturalistes nous ont appris sur l'intelligence, les instincts, les mœurs, le caractère, les habitudes des animaux, vient d'une longue et patiente observation ; la plus grande partie des notions que nous possédons sur la vision, l'olfaction et les autres sensations, sur l'histoire des phénomènes de la locomotion, sont puiséesàla mêmesource.Il y a, dans chaque fonction, un certain nombre d'actes qui rentrent presque exclusivement dans son domaine: voyez les sensations de la faim et de la soif, la préhension des aliments, la mastication, les actes extérieurs de la rumination, les phénomènes mécaniques de la respiration, et tant d'autres appartenant à la même catégorie. Ce ne sont pas seulement les actes extérieurs que l'observation nous permet de suivre et d'analyser ; elle nous fait scruter souvent ce qu'il y a de plus mystérieux dans l'organisme. Ellenous montre le lieu de la fécondation, le temps employé par la liqueur séminale pour opérer l'imprégnation du germe; elle nous fait suivre l'évolution de l'œuf du poisson, de l'insecte, du ver, la segmentation du vitellus, la formation du blastoderme et de chaque partie de l'embryon ; elle nous fait voir les mouvements du cœur, la circulation entière dans les parties ou dans les animaux transparents. Elle étale à nos regards, bien dirigés et bien armés, les procédés de la nature que nous devinons bientôt, et que quelquefois nous avons intérêt à imiter.
Dès l'instant qu'il y a, dans toute fonction, un certain nombre d'actes saisissables, dont les caractères peuvent être exactement ap}u-éciés, on conçoit de quelle importance doit ôiie, pour la physiologie, une observation rigoureuse et délicate qui, en déterminant le faciès, la physionomie propre à chaque fonction, dans l'état normal, (lonn(' un point de départ nécessaire à la pathologie, un terme de comparaison sans lequel il ne sera pas possible de distinguer nettement ce qui appartient à l'état sain de ce qui est le résultat de la maladie, même à son début. Cette vérité est trop incontestabh; [lour avoir besoin d'une démonstration.
Les lumières que nous donne l'observation ne sont pas seulement nombreuses, elles ont une valeur qui manque souvent aux données de l'expérimentation. En effet, ce qu'elle nous fait voir, ce sont les opérations régulières de la nature, les
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actes tels qu'ils se passent, sans trouble, sans modification. Elle nous dévoile le iliythnie des fonctions, l'Iiarinonie qui n'-gne dans les opriations de l'organisme. Aussi ce qu'elle nous apprend des procédrs de la nature est l'expression lidèle des clioses. Le raisonnement, le calcul, n'ont pas à effectuer ces interprétations et ces corrections que réclament les résultats des expériences.
Lorsqu'on a entrevu l'importance des donnéesquepeut fotu'nir lobservation, on sent la nécessité d'observer. Le physiologiste doit se plier à cette nécessité impérieuse, car il a sous les yeux un livre toujours ouvert, dont chaque page renferme, pour qui sait y lire, de précieux enseignements qu'il chercherait en vain à d'autres sources. Il faut qu'il observe sans cesse, soit pour saisir les analogies et les dissemblances des phénomènes qu'il étudie, soitpour reconnaître toutes les particularités intéressantes des (onctions chez les animaux, soit eidin pour rassembler les résultats des expériences qu'il entreprend. Ces dernières, si habilement conçues et si bien dirigées qu'elles puissent être, ne donnent tous les enseignements qu'elles portent en elles qu'à la condition d'être suivies avec un soin extrême, sinon leurs résultats sont inexacts ou incomplets ; ils ne peuvent servir de base à des raisonnements sains et à des théories rigoureuses. Pour que le physiologiste s'acquitte bien de cette tâche, il lui faut beaucoup de bonne volonté, de patience, de tact, de sagacité et de finesse, qualités qu'il s'ellbrcera d'acquérir s'il ne les possède pas naturellement. L'esprit d'observation est, du reste, pour ceux qui se livrent à l'étude de la médecine ou dessciencesnaturelles, la première condition de succès. Sans son secours, il paraît bien diflicilede devenir jamais praticien habile, eùt-on d'adleurs toutes les connaissances quedonnent les livres et les leçons des maîtres. Peut-on douter que ce qui a fait les grands médecins, les Fernel, lesSydenham, les Boerhaave et tant d'autres, ce furent bien moins les notions qu'ils puisaient dans les écrits de leurs devanciers que les profondes connaissances qu'ils savaient acquérir d'eux-mêmes? Ne sait-on pas que les anatomistes des derniers siècles et ceux de notre époque n'ont dû leurs belles découvertes qu'à des investigations directes, substituées à la vieille routinequi consistaità tout chercher dans Galien et ses commentateurs. N'esl-il [»as évident que c'estpar la même méthode que les naturalistes ont porté siloinlazoologieetlabotanique ?0ù en seraient ces sciences si l'on s'était borné au rôle stérile de commenter Aristote, Théophraste, Gessner, Aldrovande, comme on le fit trop longtemps ? Aussi quelle reconnaissance ne doit-on pas à ces hommes supérieurs, Tournefort, Linné, Réaumur, Buffon, Cuvier, etc., pour nous avoir montré quelles sublimes inspirations et quelles immenses richesses on peut trouver dans l'observation de la nature.
L'observateur ne doit rien négliger. Le plus habile est, comme l'a dit Bacon, celui qui recueille tout ce qui peut l'éclairer ; il n'est aucune particularité, si minime qu'elle soit, qui mérite son dédain. Il n'est rien qui doive paraître petit à ses yeux, car souvent les plus petites choses renferment de grandes révélations, et cela dans toutes les sciences. Ne sont-ce pas les oscillations d'une lampe qui ont conduit Galilée à la théorie du i)en(lule ? N'est-ce pas la chute d'une pomme «[ui fut pour Newton le point de départ de la découverte de l'attraction ? La légèreté que semble acquérir le corps plongé dans l'eau ne donna-t-elle point à Archimède le moven de découvrir si la courouuedu Ixriiii de Svracuse ne conte-
nait pas un alliage itiipur ? Oue de choses ignorées seraient aujourd'hui connues et auraient une signilication précise si l'on s'était donnéla peine de les envisager dans tous leurs détails ? Il y a, dans chaque science, une foule de points sur lesquels l'attention a besoin d'être appelée pour y faire jaillir de la lumière, saisir des rapports jusqu'alors inaperçus, établir des rapprochements non soupçonnés. Il n'y a peut-être pas d'exemples d'investigations persévérantes qui n'aient conduit à quelque résultat Et pour ne rappeler qu'un seul de ces exemples, je demande si quelqu'un aurait pu prévoir jusqu'à quel degré de précision l'auscultation et la percussion conduiraient le diagnostic des maladies du poumon et du cœur. Quelquefois, il est vrai, l'observation mène à- des illusions, comme le système de Gall et toutes les erreurs de la phrénologie le prouvent ; mais c'est elle, encore, qui répare le mal qu'elle a pu faire.
Bien qu'en physiologie la plupart des faits principaux soient acquis, il reste encore assez de découvertes à faire, de détails à ajouter à ce qu'on sait pour que les observateurs ne se laissent pas décourager. Le champ de cette science est immense, puisqu'il embrasse tout le règne animal ; il est même déjà très étendu pour ceux qui circonscrivent leurs recherches aux seuls animaux domestiques dont les fonctions ont été si peu étudiées. On ne peut suivre une seule de ces dernières sans noter mille particularités inconnues et trouvera chaque instant de quoi rectilier des erreurs. Ainsi, on a cru, jusqu'ici, que la mastication des solipèdes ne s'effectue pas par des mouvements de mâchoires semblables à ce qu'ils sont chez les ruminants : il a suffi d'y regarder attentivement et de tenir compte de l'illusion produite par les lèvres pour voir qu'elle est la même dans les deux familles. On pense généralement que chez les herbivores, cet acte s'opère à la fois sous les molaires droites et sous les molaires gauches : unexamenmême superficiel démontre que le broiement a lieu, exclusivement, tantôt sous les dents d'un côté, tantôt sous celles du côtéopposé, et il nous donne, de plus, des moyens certains de reconnaître dans quel sens il a lieu. Cette mastication unilatérale est, en soi, une particularité bien minime, cependant elle coïncide avec un phénomène fort curieux de la sécrétion salivaire, c'est-à-dire avec une activité beaucoup plus considérable des glandes du côté sur lequel le broiement a lieu que celle des glandes opposées ; à son tour cette inégalité dans la sécrétion de deux glandes paires, placées dans des conditions en apparence identiques» montre que l'action réllexe du cerveau à la suite de l'impression gustative se fait Sentir plus vivement sur l'uneque sur l'autre. On a pensé que, lors de la rumination, les matières alimentaires revenaient à la bouche sous forme de pelotes plusou moins régulièrement arrondies : ilsuffitd'examinercequi se passe lors du renvoi de ces matières pour s'assurer que c'est une erreur. On perçoit alors très distinctement un bruit de liquide au moment où le bol passe dans la région cervicale de l'oisophage, et l'on entend, soit en appliquant l'oreille sur le cou, soit à distance, ce même liquide reih'scendre par plusieurs ondées successives dont le passage est, pour ainsi dire, visible par suite du mouvement qu'il communique à la peau. On n'en (luirait pan si l'on voulait indiquer toutes les erreurs rectifiées et fontes les notions n()uvell('^i acquises par l'observation.
C'est surtout en piiysiologie comparée que l'observateur trouve de nombreuses occasions d'exercer sa sagacité ; c'est là que son attention doitétre tenue toujours
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en éveil poiii' qiril imissc suivre des fonctions dont les variations se niullinlient à l'infini et des phénomènes dont les caractères changent d'une espèce à une autre espèce. Son nMe y devient fort difticile, parce qu'elle est moins connue que celle de l'homme, parce qu'elle comporte des faits plus nombreux, des détails plus variés que cette dernière, enfin parce qu'elle oblige à des comparaisons qui, pour être justes, doivent reposer sur une connaissance exacte des fonctions, ^lais si ce rôle a des difficultés, il ne manque pas d'attraits. « Pour bien le remplir, dit Guvier', le physiologiste ne doit pas s'arrêter à ce que les phénomènes ont d'individuel ; il faut qu'ildistingue surtout ce qui fait lacondition générale et nécessaire de chacun d'eux, et pour cela il faut qu'il les examine dans toutes les modilicatipns que peuvent y apporter leurs combinaisons avec d'autres phénomènes ; il faut aussi qu'il les débarrasse de tous les accessoires qui les voilent ; en un mot, il faut qu'il ne se bornée point à une seule espèce de corps vivants, mais qu'il les compare toutes et qu'il poursuive la vie et les phénomènes dont elle se compose dans tous les êtres qui en ont reçu quehpie parcelle. Ce n'est qu'à ce prix qu'il peut espérer de soulever le voile mystérieux qui en couvre l'essence. » Il est évident qu'il ne peut entrer dans cette voie s'il ne possède des connaissances passablement étendues en histoire naturelle.
L'observateur qui suit attentivement les manifestations extérieures de la vie n'arrive à les comprendre qu'autant qu'il connaît l'organisation animale dans tous les détails de sa structure. Avant donc d'examiner la machine en mouvement, il a dû l'examiner en repos et privée de son moteur ; il a dû en considérer isolément tous les rouages et tous les ressorts. Par cette étude préalable, il s'est initié H la connaissance de beaucoup de phénomènes, et a pu entrevoir le jeu de plus d'un organe.
Par l'anatomie ou l'étude statique des êtres vivants, le physiologiste observe non plus les actions, mais leurs instruments ; non plus les phénomènes, mais le conditions matérielles de leur production ; il déchillre les hiéroglyphes qui couvrent chaque page du livre, et s'efforce d'en trouver le sens. Les investigations de ce genre, si elles sont quelquefois presque stériles, conduisent souvent à des résultats très satisfaisants. Ainsi, la configuration des surfaces articulaires et la disposition des ligaments font connaître le jeu des articulations, le sens, l'élendue de leurs mouvements ; — la direction et les attaches des nuiscles suffisent pour préciser les usages de chacun de ces organes contractiles ; — le mécanisme de l'œil, de l'oreille, est dévoilé en grande partie par leur disposition et leur structure. Le simple examen de certains organes a appris quelle est leur fonction. On a vu par là l'usage du cœur, des vaisseaux, du foie, de la vessie, des reins, etCi La découverte de certaines [larties ou l'appréciation exacte de leur disposition a amené d'autres découvertes parfois très remarquables. Les valvules du cœur et des veineSj par exemple, olit fait soupçonner à Harvey la circulation du sang ; leur direction a servi à démontrer dans quel sens elle s'elTectue. Aselli, en même temps qu'il trouvait les vaisseaux lactés, a vu qu'ils sont chargés du transport du chyle; Pecquet, en faisant voir qu'ils aboutissent à la citerne sous-lombaire