‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 77 sur 287 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'animal, coimiie riiomme, ne reçoit l'impression des agents extérieurs et ne prend connaissance de ce qui l'entoure que par l'intermédiaire de certains actes connus sous le nom de sensations. Privé de ces moyens de se mettre en rapport avec les corps qui lui sont étrangers, il serait dans un isolement absolu : tout ce qui se trouverait en dehors de lui serait comme n'existant pas. Il ne lui resterait qu'un sentiment vague de sa propre existence.

La sensation, envisagée dans son ensemble, peut être définie une action complexe résultant d'une impression produite sur une partie, impression transmise au cerveau et perçue par cet organe.

Rien n'est plus difficile à analyser exactement que les sensations éprouvées par les animaux. Nous ne pouvons juger de ce qu'ils doivent ressentir que i)ar ce que nous ressentons nous-mêmes, dans des conditions semblables à celles oîi ils se trouvent placés, et par l'expression qui traduit instinctivement le plaisir et la souffrance. Cependant, il est possible de donner à leur étude une assez grande précision, notamment en ce qui concerne leur mécanisme, probablement identique chez eux à ce qu'il est dans notre espèce. 11 ne peut y avoir de différences essentielles, à cet égard, que sous le rapport du nombre, de la délicatesse, de l'étendue et du caractère des impressions.

La sensation est un acte complexe qui peut se décomposer en trois éléments ou opérations successives, savoir : V impression, la transmission et la perception, que quelques physiologistes appellent la réaction. Le premier de ces éléments est l'action produite sur la iiaitic sensible par un excitant ([uelcuncjue : le second, l'action du nerl chargé de iii'oi)ager Juscju'n l'encéphale l'impression développée à son extrémité périphérique ; et le troisième, l'action par laquelle hcerveau i-eçoit l'impression, la sent, en donne conscience à l'être et achève ainsi la sensation.

L'analyse expérimentale, et même la simple observation des phénomènes démontrent clairement que tels sont bien les éléments de toute sensation. En effet, pour que la sensation ait lieu, il faut que l'organe sensoriel puisse être impressionné par ses excitants liahiluds, <|ii(' le n('rl'(|iii le incl fii (oiiiiminication Jivec l'en-

SENSATIONS EN GÉNÉRAL. 3Ut

céphale soit intact, et qu'enfin les centres nerveux soient susceptibles d'entrer en action. Dès que l'une de ces conditions manque, la fonction devient impossible. Si les nerfs qui mettent en relation les organes des sens avec les centres nerveux sont liés, coupés ou altérés profondément dans leur texture, la transmission des impressions cesse de s'ell'ectuer, et il n'y a plus de sensation ; si les centres ne perçoivent pas l'impression, parce qu'ils sont engourdis, comprimés, lésés ou détruits, la sensation ne peut plus se produire. Cette complexité si évidente a pourtant été niée i)ar divers phvsiologistes qui sont allés jusqu'à prétendre que les sensations étaient ell'ectuées dans les parties sans l'intervention des centres nerveux ; mais cette négation ne repose sur aucun fondement solide.

L'impression, élément initial de la sensation, peut se développer dans toutes les parties vivantes, si ce n'est à l'état normal, au moins à l'état patbologique. On sait, d'après les expériences de Haller, que certaines d'entre elles, telles que les tendons, les cartilages, les meudjranes séreuses, qui sont insensibles, et par conséquent non susceptibles d'être impressionnées sous l'influence des excitants physiques et chimiques, deviennent sensibles par le fait de l'inflammation. Il est vrai que l'exactitude de cette distinction dci^ parties en sensibles et en insensibles a été contestée depuis que l'on a vu quehiues tissus dont la sensibilité n'est pas mise en jeu par la plupart des excitants, développer de la douleur à la suite d'une stimulation toute spéciale, comme la torsion pour les ligaments articulaires. Evidemment, toutes les parties ne sont pas également sensibles, et ne possèdent pas une sensibilité de même caractère, susceptible d'être mise en jeu in<iifféremment par tous les excitants. Chacune a sa voix pour exprimer ce qu'elle éprouve, chacune a son cri de douleur dans les maladies. La sensibilité est répartie dans chacune d'elles suivant la mesure qui lui est nécessaire pour remlilir ses fonctions. Il eût été absurde de donner au tendon et à l'os la sensibilité de la peau ou de la muqueuse. On doit donc conserver la distinction de Hallcr, en lui ùtant ce qu'elle [»eut avoir de trop absolu.

La sensibUité a surtout un caractère spécial dans les divers organes des sens. Le nerf optique ne perçoit point les impressions qui résultent des vibrations de l'air, le nerf olfactif est insensible à l'action de la lumière. Le premier est disposé pour être impressionné par les rayons lumineux, le second par les particules odorantes, un troisième par les ondes sonores. Ces nerfs à sensibilité spéciale si exquise n'ont pas, comme nous l'avons déjà vu, cette sensibilité (pii a|tpiirtient à tous les autres ; ils sont insensibles à la [liqùre, à la section, à la cauti'risalion, etc. C'est làunedes|tarticularités les |>liis remarquables de lavitalité nerveuse.

La faculté [uiur une partie d'être iuquessioniu'-e tient aux nerfs. Celles ipii en ont le plus sont celles dont l;i sensibilité c^l la [tlus grande ; celles qui u'vn oui point d'apparents ont une sensibilité si dbfuse, qu'il devicnl fort diflicile <»ii impossible delà metire vn évidence dans les expériences.

I*]n (|uoi consiste rim|tression produite dans les nerfs d'unorgane?Ilestsuperl1u de se le demander. On peut bien en trouver la cause, qui est généralement le contact d'un corps étranger ou l'action d'un lluide impondérable, contact d'où résulte un ébranlement plus ou moins prononcé, (pii s'accompagne <|uelquefois d'inie action cliimi(|ue particulière. On roncftit bien aussi que la compression d'un nerf.

son irritation mécanique, sa dilacération, donnent lieu à une impression; mais il semble impossible de savoir qu'elle est la nature de la modification physiologique que ces causes diversent déterminent. L'hétérogénéité de ces dernières explique seulement la variété des impressions qui tient aussi à l'intensité, à la durée de l'action des stimulants et au caractère de la sensibilité de l'organe soumis à leur influence.

La transmission de l'impression, qui est le second élément de toute sensation, s'effectue par l'intermédiaire des nerfs ; à cet égard, il ne saurait y avoir aucun doute. Dès que les nerfs qui mettent les organes des sens en communication avec les centres nerveux sont liés, comprimés, coupés ou détruits, ces organes peuvent être impunément soumis à l'influence de leurs excitants, l'irritation n'est plus perçue, l'animal n'en a nulle connaissance : en un mot, elle est comme si elle n'existait pas.

La nature de l'action conductrice n'est pas plus connue que celle de l'impression elle-même. Les uns, pour l'expliquer, ont considéré les nerfs comme des cordes vibrantes qui propageraient à l'encéphale l'ébranlement produit sur leur trajet ou à leur extrémité périphérique ; les autres en ont fait des canaux dans lesquels circuleraient le fluide nerveux ou les esprits animaux. Mais ce sont là de vaines hypothèses. Que Galien, Harvey, Willis, Haller, aient cru à l'existence de canaux dans les fibres nerveuses, et à la circulation du fluide nerveux ou des esprits animaux, cela n'a rien d'étonnant, ni rien qui puisse donner du poids à cette opinion. Que divers physiologistes modernes aient cru trouver une certaine analogie entre un prétendu fluide nerveux et l'électricité, il n'y a pas, dans leur manière de voir, de quoi expliquer clairement la transmission aux centres sensitifs des impressions produites. Ce qu'on sait touchant l'action conductrice des nerfs, c'est que tous ne sont pas aptes à l'effectuer : les nerfs sensitifs et les mixtes jouissent seuls de cette propriété.

Lorsqu'on réfléchit au mécanisme de la transmission, on sent ce qu'il y a de merveilleux dans cet acte en apparence si élémentaire : l'image d'un paysage ou d'un dessin compliqué est peinte sur la rétine, elle produit une impression, et va, avec ses détails infinis et ses couleurs diversifiées, se propager à l'organe de perception.

La propagation des impressions s'opère avec une vitesse presque électrique : elle est instantanée comme la perception qui doit la suivre. Cependant Helmholtz, qui a cru pouvoir mesurer cette vitesse, ne l'évalue qu'à quelques dizaines de mètres par seconde.

La perception qui complète la sensation a lieu dans les centres nerveux, et spécialement dans les hémisphères cérébraux, ainsi que nous l'avons vu précédemment. Pourtant les nerfs, même ceux qu'on appelle encéphaliques, ne dérivent pas du cerveau. Ceux qui partent de la moelle épinièrc ou de la moelle allongée apportent leurs impressions à ces parties qui font l'office d'un second conducteur destiné à les propager jusqu'au méscncéphale et aux hémisphères; les expériences le {trouvent suffisamment. En effet, si l'on divise transversalement la moelle dans un [loinl quelconque de son étendue, toutes les parties situées au delà de la section |ierdent leur sensibilité, ou plutôt envoient à la moelle des impres-

sions qui ne sont pas perçues, faute de pouvoir arriver à rencéphale. Ce phénomène se produit, quelque rapprochée que soit la section de l'origine de la moelle épinière. Enlin, quand on détruit les lohes cérébraux, les impressions émanées des organes des sens ne sont plus perçues, ni par conséquent converties en sensations. Celles qui viennent des différentes parties du corps continuent à l'être probablement dans le mésencéphale ou la moelle allongée.

Telle est la sensation envisagée dans son ensemble, abstraction faite des notions auxquelles elle donne lieu. Voyons les conditions qui lui permettent de s'effectuer et les divers modes d'action des organes des sens.

Ceux-ci sont tous silués à l'extérieur ou très j)rès de la phériphérie du corps. Lin seul d'entre eux, le plus général et le plus essentiel, est disséminé à la surl'ace de l'être pour s'exercer par l'intermédiaire des diverses parties du tégument. Les autres sont localisés et rapprochés dans des cavités de la tète.

Ils se composent, du moins les plus compliqués, de trois ordres de parties plus ou moins distinctes : 1° d'un appareil destiné à recevoir, à modifier et régulariser l'action des excitants; c'est, pour l'œil, un instrument d'optique constitué par un globe cloisonné rempli de milieux réfringents ; c'est, pour l'oreill*^, une série de cavités à paroi anfractueuses, à compartiments multiples séparés par des membranes vibrantes, etc. ; 2" d'une expansion nerveuse, fasciculée ou membraneuse, chargée de recevoir l'impression de l'excitant ; 3" d'un nerf conducteur destiné à porter aux centres l'impression produite à son extrémité périphérique. Mais, tous sont loin d'être également compliqués, sous le rapport anatomiqne, et il est facile de suivre une gradation depuis celui du tact qui est fort simple, jusqu'à ceux de la vue et de l'ouïe qui résultent de l'association d'un grand nombre de parties différentes.

Leur office est de donner, chacun, une série de notions sur Itî monde extérieur ; et, dans ce but, chacun a sa manière d'être impressionné: l'un est affecté par la lumière, l'autre par les vibrations de l'atmosphère ; un troisième par les particules suspendues dans l'air, etc. Gejiendant ils peuvent, jusqu'à un certain point, se contrôler réciproquement et se suppléer les uns les autres; c'est au inoins ce qui arrive chez les animaux inférieurs qui n'ont pas tous les sens, et chez les animaux les i)lus [larfaits (pii ont perdu accidentellement la faculté de se servir d'un ou de plusieurs d'entre eux. Les notions qu'ils donnent étant plus spécialement utiles à telles ou telles fonctions, il est des sens annexés aux appareils de ces dernières^ comme le sens du goût à ra|)pareil de la digestion, celui de l'odorat à l'appareil de la respiration.

Les sens sont au nombre de cinq dans les animaux supérieurs : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. Dans les animaux inférieurs, quelques-uns peu- \enl manquer; le goût et le tact sont les derniers qui persistent.

Certains physiologistes, se basant sur des phénomènes particuliers à quelques animaux ou donnant une interprétation inexacte à certaines impressions, ont cru pouvoir ajouter à cette liste. BuiVon, par exemple, admettait un sixième sens destiné à recevoir les impressions voluptueuses de la génération, qui, en réalité, viennent du toucher et d'autres sens. Spallanzani, qui avait vu des chauvessouris, privées de la vue, se diriger avec sûreté dans des lieux où il avait placé

G. COLIN. — Physiol. comp., 3*^ édit. , \ — -.'1

des cordages ou des obstacles de toute espèce, supposait ces insectivore^ doués d'un sens spécial ; mais n'est-il pas probable qu'elles se guident par l'extrême sensibilité de leurs ailes membraneuses? Jacobson, trouvant très développé dans les herbivores l'appareil qui porte son nom, semblait disposé à le regarder comme un sens préposé au discernement des poisons. Ch. Bell et Carus, considérant la difiérence qui existe entre la plus grande partie des impressions tactiles et plusieurs rapportées à la même catégorie, admettaient, le premier, un sens pour l'appréciation du poids et de la consistance des corps, et le second, un autre sens relatif à la tem])érature. Quelques physiologistes de nos jours veulent un sens musculaire qui ferait juger de l'étendue, de la force et de diverses particularités de la contraction. 11 suffit de réfléchir un peu à l'origine des impressions que les animaux éprouvent, pour se convaincre qu'elles peuvent toutes se rapporter à l'un des sens précédemment indiqués.

Les sens sont, pour la plupart, aussi parfaits chez les animaux que dans l'espèce humaine; quelques-uns mêmes, tels quel'odorat et le goût, qui sont, suivant la remarque de Buffon^plus relatifs à l'appétit, y possèdent une délicatesse exquise, tandis que le toucher y a généralement moins de perfection. Mais ils n'y présentent pas une délicatesse proportionnelle. Ordinairement, l'un d'eux a une prédominance marquée sur les autres; tantôt c'est la vue; d'autres fois l'ouïe, l'odorat ou le toucher; et cette supériorité relative n'est jamais arbitraire, elle se trouve en rapport avec les instincts, les habitudes et les besoins de chaque animal. Ainsi, le chien, qui ne découvre sa proie qu'en suivant ses traces, a besoin d'un odorat exquis pour la suivre à de grandes distances par les émanations qu'elle a laissées sur son passage ; le chat, qui surprend ses ennemis dès qu'ils sortent de leurs retraites, a l'ouïe très fine ; les rongeurs et la plupart des ruminants, timides et sans défense, ont ce sens également délicat, afin d'être avertis de l'approche des ennemis qui leur font la guerre. D'autres, comme l'aigle, le faucon, l'épervier, ont la vue très perçante ; tels ont la vue excellente à la lumière la plus vive ; tels autres ne peuvent supporter l'éclat du jour, mais voient à de grandes distances pendant la nuit. Quelques-uns, dont la peau est recouverte de poils rudes ou d'enveloppes résistantes, ont la sensibilité tactile très obtuse; certains, comme la chauve-souris, ont le toucher d'une incomparable délicatesse.

La somme de sensibilité attribuée aux animaux est donc diversement répartie entre les organes, mais elle l'est d'après le système des com[)ensations, de telle sorte que si un sens est obtus, c'est par la délicatesse et l'étendue des autres qu'il est suppléé. Si un animal voit mal, comme la taupe, la chauve-souris ; s'il a peu d'odorat, comme le chat, il touche, il entend mieux, ou récipro(|uement. Néanmoins certaines espèces sont, au total, infiniment mieux partagées que d'autres, et peuvent ainsi ac(juérir des notions dont la i»lu|nu't n'ont aucune idée. Il n'est pas im[)ossibh! même (|ue (juehpics animaux n'éprouNcnt des sensations (pii m(uis sont tout ù l'ait inconnues.

Le mode d'action des sens est remarquable par jdusieurs particulariti-s dignes d'intérêt. D'abord, ils peuvent tous agir ensemble. L'homme |»eut, à la Ibis, voir,

■ . l5(i(T(Mi. hhrovr'i ■'^iir la iinlin-i' tirs (tn'nnini.r ^ Vr.i'.^. I. IV, \\. 31.

enlc'iulic, llaircr, goùloi', elc. Mais, alors, il ('iirouvc des sensations vagues, coiiliiscs, dont, (|ii('lques-un(,'s sont [dus vives que d'autres ; il est, en ((uelque sorte, accablé, éloiirdi par tout ce (jui i'iiiijiressionne. Son attention n'étant pas susceptible de s'appli(pier siniultauénieiilà un grand nombre d'iniju-essions, leur nombre fait perdre à chacune une partie de sa netteté et donne lieu à des perceptions peu distinctes. Au contraire, si l'attention est concentrée sur un seul genre d'impressions, celles-ci deviennent nettes et sont vivement senties. Voilà pourquoi, suivant l'observation de Millier, quand un sens s'exerce seul après la perle des autres, il devient en apparence plus partait, puisque l'attention, n'étant plus partagée, s'applique tout entière à l'analyse de la sensation persistante.

Cette action n'est pas tout à lait indépendante de la volonté, l^es voiles membraneux placés au-devant de l'œil, en sabaissant, soustraient cet organe à l'inlluence de la lumière ; la bouche qui refuse de recevoir les substances sapides, la main, la lèvre ou les autres parties ipii évitent le contact des corps, se dérobent à l'action des excitants. Mais, ces mômes parties, quand la volonté leur imprime des déterminations inverses, vont au-devant des sensations, qui alors deviennent plus complètes et plus vives. De l'intervention ou de la non-intervention de la volonté et de l'attention plus (ju moins grande que le cerveau apporte dans la perception, il résulte que les sens s'exercent activement on passivemenl . Aussi fait-on une différence qui est très réelle entre voir et regarder, entendre et écouter, toucher et palper.

Les sens ne sauraient être constamment en éveil ; leur action est intermittente comme celle des autres organes de relation. Ils sont dans une inaction à peu près complète pendant le sommeil; et, durant la veille, il en est qui ne sont mis en jeu qu'à de rares intervalles. Leur sensibilité se fatigue, s'affaiblit, s'érnousse, par suite d'un exercice continu très prolongé.

Ils ne commencent pas tous à agir en même temps, à partir de l'époque de la naissance. Plusieurs sont organisés de manière à pouvoir entrer en exercice de très bonne heure. Dès que l'animal sort du sein de sa mère, il entend ; dès qu'il saisit la mamelle, il goûte l'aliment que lui prépare cette glande; mais alors la vue peut être imparfaite ou nulle, par suite du rapprochement des paupières, comme cela s'observe chez le chien, le chat et d'autres carnassiers. Si ses yeux sont ouverts, dès les premiers jours, il voit très bien et avec une grande précision.

Ils font leur éducation par un exercice modéré, [»ai' lliaiiilude dClie iuipressioimés. Si le jeune animal voit dès la première fois les objets on ils se Irouvenl. s'il a la notion de leur distance, ainsi (pi'on [leut en juger par ses démarches et les précautions (|u'il prend i»our éviter les obstacles, il est évident (jue la sensiiMlité de quelques organes sensoriels n'a pas encore acquis la délicatesse qu'elle aura plus tard : le jeune chien ne reconnaît pas tout d'abord très sûrement les traces dii gibier; l'oiseau de }»roie n'a pas, dès le principe, l'o'il aussi perçant que ;)ar la suite. C'est à la longue que l'oreille du musicien, que le palais et la langue du dégustateur acquièrent une exquise sensibilité. Sur la fin de la vie, les sens s'émoussent et se détériorent souvent à un haut degré. Notre vue s'affaiblit, notre oreille devient dure ; l'âge nous rend sonviMit sourds, no\\> frajipc de

cécité, et les animaux partagent avec nous ces tristes inlirmités : le cheval devient assez souvent aveugle; le chien perd l'ouïe avec la vue et parfois l'odorat. On sait que le meilleur chien de chasse finit par ne plus pouvoir trouver ni suivre la piste du gibier.

La domesticité les développe ou les affaiblit dans certaines limites. Le goût, l'odorat, ne sont plus, pour le bœuf et le mouton, des guides aussi sûrs que pour les animaux sauvages. Quelquefois elle les exalte ou les perfectionne, comme l'odorat du chien pour la chasse, et celui du porc pour la recherche des truffes.

Ils peuvent, jusqu'à un certain point, se suppléer réciproquement. Lorsque l'un d'eux est affaibli, les antres, capables de donner des notions analogues à celles fournies auparavant parle sens affaibli ou perdu, acquièrent de la prééminence : le cheval aveugle agite sans cesse les oreilles, et les porte dans toutes les directions, comme si l'ouïe devait lui faire reconnaître les objets que la vue ne lui laisse plus apercevoir ; le chien affligé de la même infirmité exerce davantage le toucher et l'odorat ; de même que l'homme privé de la vue acquiert une très grande délicatesse du tact.

Les sensations des animaux, considérées relativement à celles de l'homme, n'ont pas, en général, de caractère d'infériorité. A tout prendre, les bêtes, par le nombre et la délicatesse de leurs sensations, sont aussi bien et quelquefois même mieux partagées que nous. Seulement, les notions qu'elles acquièrent par cette voie sont moins étendues et moins variées que les nôtres, car leur intelligence obtuse est incapable d'en tirer le parti qu'en tire l'intelligence humaine. Si un grand nombre d'idées viennent des sens, et cela est incontestable, c'est sous la forme de matériaux bruts dont il s'agit de déterminer la valeur. Ce n'est pas l'œil qui voit, l'oreille qui entend, c'est l'intelligence, l'esprit, l'âme qui voit par le secours d'un instrument d'optique, ou qui entend au moyen d'un appareil d'acoustique, c'est le principe intelligent qui apprécie, qui compare les produits de la sensation, et en cherche la signification. Et ce principe voit, entend proportionnellement à l'étendue de ses propres opérations. Dans tous les cas, les bêtes, à peu près dépourvues de la faculté de penser et de réfléchir, ne peuvent guère avoir d'autres idées que celles venues des sens. Le système de Locke, de Condillac et des philosophes qui font dériver toutes les idées des sensations leur est parfaitement applicable. Elles ont des idées proportionnellement à la délicatesse de leurs sens. Si quelques-uns de ceux-ci font défaut, ou s'ils se trouvent dans l'impossibilité de s'exercer, elles manquent de toutes les idées qui peuvent en dériver. La taupe plus ou moins aveugle, l'animal qu'une carai)ace rend peu apte au tact, le cétacé qui ne peut guère percevoir les odeurs dans un milieu liquide, réalisent assez bien l'hypothèse de la statue à laquelle il manque un sens.

Au point de vue de leur vivacité, les sensations des bêtes ne le cèdent guère aux nôtres. Elles sont pénibles ou agréables, causent du plaisir ou delà douleur, dont l'intensité peut être indépendante de toute participation intellectuelle ou morale. Le plaisir et la douleur, dépouillés de tout ce que l'imagination peut y ajouter, semblent, si l'on en juge par les manifestations les moins équivoques, aussi vifs chez elles que chez nous.

Indépendamment des sensations qui mettent ranimai en rapport avec le monde

cAférii'iir, il on est d'autros qui lui fonl connaîli-o, ce qui se passe en lui-nirme, en lui donnant une idée de ce qui se produit dans la piotondeur de ses organes: ce sont les sensations internes.

L'une avertit l'animal du besoin de réparation ; l'autre le pousse à prendre des lifiuides (|ui doi\ent délayer son sang épaissi: une troisième traduit la nécessité inii»érieuse de respirer; une quatrième, le besoin d'expulser les produits excréinentiliels; d'autres lui expriment la fatigue des muscles, le besoin du sommeil, l'irritation d'une partie, la surcharge de l'estomac, la difliculté de la digestion, la souffrance d'un organe malade. Ce sont autant de voix qui crient, chacune à sa manière, et qui donnent à l'animal conscience de ce qui se passe en lui-même. Dès que le besoin est satisfait et que l'excitation a disparu, la sensation s'évanouit, remplacée par un sentiment de bien-être.

Le point de départ de chacune de ces sensations ne peut pas être toujours t'acilement déterminé. Rien ne prouve, péremptoirement, que la faim ait le sien dans l'estomac devenu inactif, et la soif dans la gorge desséchée; mais il est évident i(ue le besoin d'expulser les urines a son siège dans la vessie distendue, que la sensation douloureuse émane d(> la [>artie malade. La modification survenue dans l'état des nerfs impressionnés échappe même à l'analysf» de l'imagination. Le développement de l'impression est un fait encore plus inconcevable dans les tissus dont l'insensibilité normale semble indiquer en eux l'absence des nerfs. Sans doute, ces derniers y existent là où l'anatomie ne peut les découvrir ; mais s'ils y existent, l>ourquoi ne donnent-ils pas habituellement aux parties une sensibilité si faible qu'elle soit? Pourquoi faut-il que l'inilammation s'empare des tissus pour qu'ils accusent de la sensibilité? Probablement l'impressionnabilité de certains tissus a besoin d'être exaltée par un travail d'irritation pour leur permettre de ressentir les excitations auxquelles ils sont normalement insensibles.

La transmission de ces sensations internes s'elïectue par le mode ordinaire, c'est-à-dire par l'intermédiaire des nerfs conducteurs, et la perception s'opère à son tour dans le cerveau, pourvu que cet organe conserve l'intégrité (h; son action. Elles sont rapportées, avec plus ou moins de précision, à l'organe dont elles émanent, quelquefois très Vaguement, comme dans le cas de douleurs profondes. Du reste, il est difdcile de savoir si, sous ce rapport, il y a identité entre les sensations internes des animaux et celles de l'homme ; cependant, beaucoup de faits semblent indiquer la similitude. Ainsi, lorsque l'animal a été piqué dans un point du corps, lorsqu'il éprouve du [trurit ou une douleur f|uelconque, il cherche à porter la tète ou le pied sur ce point, à se frotter contre les objets environnants; s'il souffre par suite de coliques, il regarde souvent son flanc; si un séton lui cause une irritation trop vive, il fait des efforts [)Our l'arracher, etc. Leur caractère est nécessairement fort variable, mais, qui pourrait dire quel est celui lie la douleur d'un animal affamé, d'un autre qui meurt de soif, d'un troisième auquel on arrache une partie (h; l'ongle ou qui souffre d'une maladie ,ullannnafoire?

Celles de ces sensations qui constituent des besoins ont divers degrés ; elles font éprouver du plaisir quand ces besoins sont satisfaits. L'habitude a sur elles l'inlluence qu'elle exerce sur les autres : elle les émousse : l'attenlion les rend

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plus vives ; la préoccupation semble les affaiblir au point que l'être cesse souvent d'en avoir conscience.

Il est donc évident que c'est par les sens que l'animal se met en communication avec le monde extérieur, qu'il prend connaissance de ce qui l'entoure et, jusqu'à un certain point, de ce qui se passe en lui-même. 11 connaît, par eux, l'état des milieux et son propre état. Ses sensations sont, en outre, le point de départ d'une foule d'actions spontanées ou les mobiles des déterminations instinctives que nous avons étudiées précédemment. C'est par la sensibilité que sont mis en éveil et en jeu une grande partie des instincts conservateurs ou générateurs. C'est des sensations que viennent, pour l'animal, tous les plaisirs et toutes les souffrances, puisque la réflexion, le souvenir du passé, la prévision de l'avenir ne peuvent guère l'émouvoir, qu'en un mot, les émotions morales de l'Iiomme lui sont, pour la plupart, inconnues. La simplicité des mobiles donne aux impressions animales une simplicité et une uniformité qui les rendent sûres, qui les laissent parfaitement appropriées à leur but. La nature de ces mobiles rend d'ailleurs la plupart des actions irrésistibles, fatales, réalisables d'après un plan sagement tracé, une fois pour toutes.

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