‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie rurale (volume 2)Chapitre 90 sur 287 · Flourens, Leçons orales · texte numérisé non relu

Flourens, Leçons orales

rayons qu'ils envoient à la rétine, de telle sorte qu'un rayon arrivant à la partie inférieure de l'expansion nerveuse, fait voir en haut de l'objet le point dont il émane. Miiller repousse cette explication et croit qu'il est inutile de chercher la cause de la vision droite, puisque tout est renversé dans l'œil, et qu'il y a conséquemment harmonie dans la sensation. En réfléchissant bien à cette singulière particularité, on arrive à concevoir que la direction de l'image importe peu, en définitive, pour la sensation : car si un homme est suspendu par les pieds, l'image des objets est peinte en sens inverse de l'image habituelle, et s'il est couché, l'image a encore une autre direction. Néanmoins, dans tous les cas, les objets sont vus de la même manière.

Les deux images produites, une dans chaque œil, ne donnent pas la sensation de deux objets ou d'un objet double, mais elles déterminent une impression unique comme si l'un des deux seulement recevait l'image. Pour rendre compte de ce fait, les uns ont dit, avec Gall, que les deux yeux, au lieu d'agir simultanément, agissent tour à tour, mais c'est là une erreur dont la démonstration n'est pas difficile ; les autres ont avancé que la vue simple résulte de la formation des images sur des points identiques des deux rétines. C'est une variante de cette opinion que propose Dugès, en admettant que l'unité de la sensation dépend de l'habitude qu'acquièrent certains points de la rétine, appelés homologues, d'agir ensemble. Mais ces hypothèses, peu satisfaisantes, ne sont nullement nécessaires pour expliquer l'unité de la sensation. Très probablement, les deux impressions identiques sont converties par le cerveau en une seule sensation, comme le sont les autres impressions venues par les deux oreilles ou les deux moitiés des fosses nasales.

Quoi qu'il en soit, il est des cas dans lesquels il y a une vue double par suite de changements assez prononcés dans la direction des axes visuels pour donner lieu à la formation d'images en dehors des points homologues des deux rétines. Les animaux qui ont des yeux très divergents ou placés presque aux extrémités du diamètre transverse de la tête, voient les objets intermédiaires par les deux, et les objets latéraux par un seul ; les deux séries d'images se réunissent dans un point intermédiaire aux deux axes visuels, et ne forment, en définitive, qu'un tableau unique sans solution de continuité. Les oiseaux et les poissons ont les yeux disposés pour ce mode de vision qui existe aussi, mais à un faible degré, chez plusieurs mammifères, même chez les solipèdeset les ruminants.

La sensation consécutive à la formation des images dans l'œil donne l'idée de la forme, des dimensions, de la distance etde plusieurs autres propriétés des corps.

La notion de la forme est évidemment primitive. Elle ne paraît nullement le résultat d'opérations intellectuelles. Sans doute, l'animal acquiert cette notion sans le secours d'un jugement quelconque. Il serait absurde de croire qu'il ne distingue pas la forme du carré de celle de la sphère, la forme humaine de celle d'un arbre. Et, cette distinction, il la fait en naissant, car il ne confond pas la tête avec les mamelles de sa mère.

La notion de la distance paraît aussi indépendante, du moins jusqu'<à un cerpoint, du jugement de l'animal. Elle ne manque chez lui ni d'étendue, ni de précision. Le chien auquel on lance une pierre s'enfuit, mais il s'arrête quand il

se croit à une distance telle qu'il n'a plus à craindre une insulte. 11 ne reprend sa course que quand il se sent à portée d'être atteint, Le loup qu'on poursuit fait souvent la même chose, il s'assied sur la croupe, comme |)our braver le chasseur, tant qu'il se trouve sulTisamment éloigné de lui. Tous les animaux qu"on menace, tous ceux qui cherchent à franchir un obstacle, à traverser un fossé, à sauter d'une branche d'arbre à une autre, etc., paraissent avoir une idée très précise des distances. On ne voit jamais un chat se jeter par terre s'il est sur un toit très élevé, ni un canard se précipiter dans un puits pour se baigner. Ce sentimeni est même si sur, que le carnassier qui s'élance d'un bond sur sa proie ne la dépasse jamais. Il a fait un ellort en harmonie avec l'étendue de l'espace qu'il devait franchir.

L'impression qui donne lieu à la sensation de la forme, de la (touleur et des autres propriétés opfi(jues des corps, est due à un état particulier de la rétine dont la nature est to\U à fait inconnue. On suppose que cet état est déterminé en elle par les ondulations plus ou moins rapides du fluide éthéré dont l'existence est, du reste, purement hypothétique. Chacune des particules de l'expansion nerveuse transmet au cerveau, par l'intermédiaire du nerf optique, la modification qu'elle aépiouvée, et de toutes les modifications partielles résulte la sensation d'ensemble.

La rétine ne paraît pas, dans tous ses points, également apte à être im[u"essionnée par la lumière'. Elle présente au niveau de la terminaison du nerf optique un petit disque blanc d'une étendue de 4 à o millimètres dans le cheval. Ce disque, dont l'impressionuabilité est très faible, ne peut guère nuire à la vision, puisqu'il se trouve à une distance assez considérable de la ligne du centre optique et, par conséquent, en dehors de la surface sur laquelle vient habituellement se peindre l'image des objets. La sensibilité de la membrane est, du reste, très variable suivant les animaux : elle est à son plus haut degré dans les espèces nocturnes qui ne peuvent supporter la vive lumière du jour ; elle est beaucoup plus faible chez certains oiseaux de proie, tels que l'aigle, l'épervier, dont la vue est cependant très perçante. Cette propriété est mise en rapport avec les mouvements de l'iris qui se resserre lorsque la lumière est vive, et se dilate graduellement à mesure que l'intensité de la lun)ière diminue.

L'impression produite sur la rétine par les rayons lumineux s'effectue avec lapidité, mais elle ])ersiste pendant quelques instants, comme le prouve l'observation du charbon incandescent auquel on communique un mouvement de rotation. Différentes causes, telles que l'action de l'électricité, la compression exercée sur le globe oculaire, peuvent produire des impressions ]>lus ou moins persistantes, analogues à celle de la lumière, mais on conçoit que l'analyse de ces phénomènes n'est pas possible en ce qui concerne les animaux.

Le nerf optique, dont il est si facile de constater sur les animaux l'insensibilité complète, est chargé de transmettre aux centres les modifications éprouvées par la- rétine. Celui d'un coté communique les impressions à la partie de l'encéphale qui lui est opposée. A cet égard, il ne peut rester aucun doute. Les expériences ont aj)pris que la destruction d(>s tubercules bigéminés d'un côté entraîne la perte de In vue de l'autn'. et un ^'laiid nombre d'observations pathologi(pn*s

sur l'homme ont montré que l'atrophie du nerf optique droit, par exemple, s'étendait à gauche, au delà de la décussation. Ebel et Guvier ont fait la même remarque sur le cheval. J'ai vu autrefois sur un cheval, dont l'œil gauche pourvu d'une cataracte était d'un très petit volume, le nerf optique correspondant réduit à un petit cordon fibreux jusqu'au chiasma, puis très sensiblement atrophié à droite, au delà de ce point et jusqu'aux tubercules bigéminés. Depuis j'ai eu souvent l'occasion de constater les mêmes particularités.

La vision offre un très grand nombre de variétés dans la série animale, suivant que les espèces doivent vivre dans l'air ou dans l'eau, à une vive lumière ou au sein de l'obscurité, etc.

Les invertébrés les plus parfaits, c'est-à-dire les mollusques et les articulés, possèdent déjà des yeux fort compliqués. Beaucoup d'entre eux les ont à facettes, et un certain nombre de ces animaux sont pourvus à la fois d'yeux simples et d'yeux composés. Ceux-ci résultent de l'assemblage d'un nombre considérable de petits tubes fermés, chacun, par une cornée polygonale, et enduits à l'intérieur d'un pigment plus ou moins analogue à celui de la choroïde. La vision à l'aide de tels appareils oculaires doit résulter, ou de la répétition de la même image sur tous les éléments de l'œil, ou de la réunion de petites images peintes isolément sur le fond de chacun des petits tubes de l'œil à facettes. La première hypothèse paraît peu probable, puisqu'on ne voit pas qu'il soit nécessaire qu'un objet se peigne plusieurs centaines de fois pour donner la sensation qui peut résulter d'une seule image ; elle est, du reste, en contradiction avec les lois de la vision par deux yeux simples. Par cela même que les axes visuels de tous les tubes oculaires ne sont point parallèles, la vue devrait être multiple comme elle est double dans les cas où il n'y a plus de parallélisme entre les axes visuels. La seconde, qui a plus de vraisemblance, permet de concevoir comment un grand nombre d'objets sont vus à la fois, bien qu'ils n'aient pas tous envoyé leur image au même élément visuel. Il y a sensation d'un tableau d'ensemble provenant d'une inlinité de petits tableaux partiels, comme il y a chez les animaux supérieurs une image résultant de tous les éléments reproduits un à un sur chaque point de la rétine. Ces divers éléments peuvent d'ailleurs agir indépendamment les uns des autres. Ceux qui se trouvent dans la direction de l'objet que l'animal regarde, sont impressionnés seuls, et ils le sont sans que l'animal ait besoin de déplacer l'organe oculaire. Quant aux yeux simples ils paraissent, d'après quelques observateurs, destinés à la vision des objets rapprochés.

Les poissons ont une cornée aplatie, très peu d'humeur aqueuse, un cristallin presque sphérique, un iris à peine mobile, toutes dispositions favorables à l'étendue de la réfraction dans un milieu déjà très dense. Ils ne paraissent pas avoir une vue d'une grande portée, non plus que les phoques, le dauphin, la baleine et autres mammifères aquatiques. Ces derniers ont d'ailleurs, comme les poissons, le cristallin très convexe, à peu prèssphéroïdal.

Enlin, les oiseaux dont la vue est souvent très étendue, diffèrent beaucoup entre eux sous le rapport de leur mode de vision. Les uns, tels que les oiseaux de proie diurnes, aperçoivent à de grandes distances les petits animaux qui leur servent de victimes; ils ont la rétine plissée, suivant la remarque de Des-

moulins, le cristallin presque plat et. jouissent d'une ^irand puissance d'adaptation; les autres qui vivent le plus souvent sur le sol ne voient pas de très loin. Ceux qui prennent leur nourriture dans l'eau, ont, d'après les observations des naturalistes, lœil analogue à celui des poissons. Conséquemment il y a parmi eux des presbytes et des myopes, comme dans la classe des mammifères. Les reptiles, dont le cristallin a une grande convexité, ont nécessairement une vue très courte ; une grande portée de ce sens leur serait tout à fait inutile.

Abstraction faite de leur place dans la série, les animaux ont des yeux dont le volume croît avec la faculté de voir pendant la nu^t. Les espèces nocturnes, telles que le bibou, le grand-duc, les cbats, certains singes, ont de très grands yeux, avec une pupille capable d'un resserrement et d'une dilatation extrêmes.

La vision est certainement le sens qui donne, à la fois, sur les corps, le plus grand nombre de notions. Ce sens fait découvrir les objets les plus éloignés; il les montre en nombre infini et en fait saisir les rapports. C'est le sens des milieux, le sens de l'harmonie, des distances et presque de l'infini. Il donne, en un instant, un ensemble d'idées que les autres ne peuvent donner qu'imparfaitement et à la suite de minutieux tâtonnements. C'est un sens de synthèse, les autres sont plutôt des sens d'analyse.

En ce qui concerne les animaux la vue n'a pas la même importance que pour nous. Bien qu'elle leur fasse acquérir des notions variées, ces notions n'ont pas, pour la plupart, une utilité aussi immédiate que celles qui viennent par l'odorat et la gustation.

Si l'animal n'applique i)as le sens de la vue à tout ce qui nous afi'ecte, ce n'est pas faute de l'avoir assez parfait. La vue qui est, plus que les autres sens, un instrument au service de l'intelligence, est employée proportionnellement à l'étendue et aux besoins de celle-ci. Bien qu'elle fournisse sur les corps et sur l'ensemble du monde extérieur un grand nombre de notions, bien qu'elle en retrace l'image parfaite, sans que l'animal ait aucun effort à faire, ces images sont comme des objets inconnus pour l'esprit et des caractères d'imprimerie pour l'individu qui ne sait pas lire. Un grand nombre ne représentent rien à l'esprit de l'animal et n'ont pour lui aucune signification. Aussi, n'y arrète-f-il pas son attention.il ne fait usage de la vue, comme des autres sens, que dans la mesure de sa conservation : sans doute la vision lui donne, comme à nous, l'idée de la forme, de la couleur des objets, de leurs dimensions, de leur distance, de leur état d'immobilité ou de mouvement, et, à ce compte, il pourrait s'en servir plus qu'il ne le fait si son intelligence était moins obtuse et plus capalile d'apprécier les divers éléments de la sensation. La vue de l'animal est surtout au service des instincts : elle lui donne des notions brutes qu'il prend telles qu'elles viennent, et qui sont la source de beaucoup d'illusions ; rarement elles sont contrôlées, et, si cela arrive, c'est surtout par l'odorat qui est le premier de ses sens.

Page 1