CHAPITRE LIX
Le sang que le cœur a lancé dans les artères et de là dans les capillaires doit être ramené à son point de départ, en suivant un trajet inverse à celui qu'il a déjà parcouru : c'est par les veines que ce retour s'cflectue et que se complète l'itinéraire de la circulation. Examinons donc les caractères de la progression du fluide nutritif dans le système veineux, et les forces sous l'influence desquelles il y est mis en mouvement.
Le sang qui, dans les artères, se meut du centre vers la circonférence, du cœur vers les capillaires^ progresse au contraire, dans les veines, de la circonférence au centre, des capillaires vers le cœur. Césalpin (1) le premier reconnut ce fait en considérant que les veines superficielles, comprimées par le doigt ou par une ligature, se gonflent au-dessous de l'obstacle, c'est-à-dire entre lui et les parties d'où le sang est ramené. Plus tard, Harvey le démontra par la disposition des valvules dont le bord libre est tourné vers le cœur, valvules qui s'appliquent contre les parois des vaisseaux quand le sang marche vers cet organe, et qui au contraire se tendent en travers pour lui barrer le passage dès que ce fluide tend à rétrograder du centre vers la circonférence. Enfin, il suCGt de couper en travers la jugulaire d'un animal vivant, pour voir que le segment supérieur verse du sang, tandis que l'inférieur n'en laisse pas écouler, preuve évidente que le fluide qui marche dans
(1) Césalpin, QuœsHonum peripat., lib. V, Venise, 1593.
celte veine va de la tête vers le cœur et non du cœur vers cette dernière. Les cas dans lesquels le sang des veines semble progresser du centre vers la périphérie seront appréciés plus tard.
La vitesse avec laquelle le sang se meut dans les veines est beaucoup moins grande que celle du mouvement de ce fluide dans le système artériel. La diflereuce entre ces deux vitesses tient à la différence même qui existe entre la capacité des veines et celle des artères. Il estJacile de voir, d*après Texamen le plus superficiel du système vasculaire, que presque partout les veines sont plus nombreuses que les artères, et que, dans toutes les parties, les premières ont un diamètre bien supérieur à celui des secondes. Ainsi, chez les solipèdes, aux membres antérieurs, outre Ibs veines satellites des artères, il y a sur le trajet de Tavant-bras une souscutanée antérieure et une interne; aux membres postérieurs, une veine superQcielle à la face interne du jarret, de la jambe et de la cuisse; au tronc, une souscutanée tboracique, une azygos. Dans les parties où une seule veine correspond à une artère, comme la glosso-facialc à Tartère du même nom, la jugulaire des solipèdes à la carotide^ les divisions des veines pulmonaires à celles de l'artère homologue, les branches intestinales de la veine porte à celles de la grande et de la petite mésentérique, les veines surpassent toujoui*s les artères sous le rapport du volume. La différence, telle qu'on peut l'obtenir en comparant ces deux ordres de vaisseaux, très-dilatés par le sang sur les animaux vivants ou sur les cadavres par les injections, a été évaluée par plusieurs physiologistes. Borelli a prétendu que les veines, dans leur ensemble, avaient quatre fois la capacité des arlèi^es, et Haller seulement un peu moins du double du volume de ces dernières. L'aire de la jugulaire du cheval, vers le milieu du cou, est quatre fois celle de la carotide au même niveau ; cette aire, dans le dromadaire, est encore proportionnellement plus considérable^ car elle est de 16 centimètres carrés. Mais les • rapports changent très- notablement suivant les régions de l'économie et suivant que les veines sont plus ou moins rapprochées de leur abouchement aux oreillettes du cœur. L'aire des veines dépasse d'autant plus celle des artères que les premières sont plus rapprochées des systèmes capillaires ; elle diminue à mesure que les vaisseaux se rapprochent du cœur, car toujours le tronc veineux qui dérive de la fusion de plusieurs branches a une lumière plus petite que la somme de la lumière de ces branches. Enfin, une fois que les deux veines caves sont constituées, l'aire de ces vaisseaux dépasse fort peu celle des deux troncs aortiqucs correspondants.
Il résulte de ces dispositions anatomiques : 1^ que le cours du sang doit être plus lent dans les veines que dans les artères; 2° qu'il doit être de moins ou . moins lent à mesure que le sang se rapproche de l'oi^ane central de la circulation. Or, en admettant que la capacité des veines soit généralement à ])eu pK's double de celle des artères, il est évident que la vitesse du sang dans le système veineux sera moitié moindre que celle du sang artériel. Ces deux vitesses deviendront peu différentes l'une de l'autre dans les gros troncs, car il faut de toute nécessité, comme nous le démontrerons plus tard, que dans un temps donné les veines pulmonaires apportent à l'oreillette gauche autant de sang que l'artère pulmonaire en emporte du ventricule droit. Il faut de même que les veines caves
COURS DU SANG DANS LES VEINES. dll
versent dans le cœur autant de sang» que l'aorte antérieure et la postérieure en reçoivent
La détermination exacte de la vitesse du sang dans les différents points du système veineux^ et Tappréciation rigoureuse du rapport qui existe entre elle et celle du sang artériel^ ne peuvent êlre établies expérimentalement. Les quantités de sang obtenues par des sections de veines et d'artères qui se correspondent n'apprennent absolument rien à cet égard, puisque Tabondance de l'écoulement sanguin dépend delà pression éprouvée par les fluides dans leurs vaisseaux respectifs, pression infiniment plus forte dans les artères que dans les veines.
I>a progression du sang dans les veines est régulière, continue, sans intermittences sensibles, à moins de circonstances exceptionnelles. Les veines mises à découvert sur l'animal vivant, la jugulaire, les mésaraîques, par exemple, n'éprouvent pas de dilatation et de rétrécissement alternatifs; eiles ne donnent au doigt qui est appliqué à leur surface aucune marque de pulsation; leurs courbures, leurs sinuosités diverses conservent constamment le même aspect et ne lîiontrent rien d'analogue aux mouvements des flexuosilés artérielles. Cependant le caractère saccadé du mouvement du sang est encore quelquefois sensible, à un faible degré, dans les veines. C'est lorsque le mouvement intermittent dû à l'action du cœur n'est l>as tout à fait transformé dans les capillaires en mouvement continu et régulier. Knig a en effet reconnu, à l'aide de leviers formés par des filaments de cire fixés à la peau, que sur l'homme dont la circulation est un peu surexcitée, les veines superficielles du front et de la main donnent des pulsations sensibles isochrones à celles du cœur et des artères. Ces pulsations rudimenlaires, quand elles sont appréciables, doivent être considérées comme le résultat, non encore éteint, de l'action saccadée du cœur ; elles sont étrangères aux pulsations beaucoup plus fortes, dues au reflux dont nous rechercherons tout à l'heure le mécanisme. Mais la progression du sang veineux devient forcément saccadée dans les parties centrales du système, par suite de la contraction des extrémités des veines caves et de l'aspiration opérée sous l'influence du mécanisme i*espiratoire. Ce point mérite un instant d'attention.
Chez les solipèdes, la veine cave antérieure, après avoir reçu la cervico-musculaire et la veine dorsale, forme un gros tronc couché sous la trachée qui prend des parois rougeâtres et musculaires 8 à 10 centimètres avant d'entrer dans le péricarde ; et surtout dans cette poche où elle s'élargit et se courbe à la manière d'un col de cornue. Le sinus qu'elle forme, à partir du point où apparaissent les fibres musculaires rouges, a environ 15 centimètres de longueur et il s'unit à l'oreillette au niveau d'un raphé circulaire; ses fibres sont rassemblées en faisceaux obliques, entrecroisés, qui s'arrêtent presque tous à l'anneau doublant le raphé circulaire. Or ce sinus jouit, sur toute son étendue, d'une contraction régulière, rhythmique, que AVallœus (1) paraît avoir le premier constatée sur le chien et Sténon sur le cheval. D'après mes observations (2), ces mouvements pulsatiles et rhythmiques sont
(1) Wallœus, Episf, ad Bftrthoiinum,- 1660, insérée à la fin de VAnat. de Bartholin.
(2) G. Colin^ Sur les mouvements pulsatiles et rhythmiques du sinus de la veine caue supérieure chez les mammifères {Comptes rendus de l* Académie des sciences, 22 septembre 1862, et Annales des sciences naturelles).
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en nombre égal à ceux du cœur : la systole du sinus coïncide avec celle de l'oreillette et la diastole du premier avec la diastole de la seconde. C'est par exception, et dans le cas où les battements du cœur deviennent irréguliers^ que Tisochronlsme entre les pulsations du sinus et celles des oreillettes disparaît momentanémenL
Les pulsations du sinus de la veine cave supérieure ne dépendent ni des secousses du cœur, ni des contractioiis de Toreilletle; elles ne tiennent pas davantage au reflux du sang du cœur dans la veine. En appliquant soit une ligature, soit une pince à pression continue à l'insertion du vaisseau, on les voit persister avec leur intensité et leur caractère ordinaires; néanmoins, dans ce cas, elles s'affaiblissent et s'arrêtent une fois que la veine cave est arrivée à sou degré extrême de dilatation.
La systole du sinus, si énergique qu'elle soit, ne donne lieu qu'à une légère réduction du diamètre de la veinc^ elle n'en efface jamais la lumière : aussi le courant sanguin qu'elle pousse vers le cœur y coule tout d'un trait et sans intermittences. Au moment de cette systole, le sang éprouve dans toute la longueur de la veine cave un mouvement ondulatoire accompagné d'un reflux dirigé du cœur vers l'entrée du thorax ; mais ce reflux est faible et étranger à ce qu'on appelle le pouls veineux.
Les contractions rhythmiques de la veine cave supérieure |)araisseni avoir pour usage de faciliter et de régulariser l'abord du sang dans le cœur ; elles semblent surtout utiles chez les animaux quadrupèdes dans les moments où ils tiennent la tête inclinée vers le sol pour y prendre leur nourriture, car alors le sang qui monte vers le cœur, contre les lois de la pesanteur, dans les veines où il a l'habitude de descendre, a besoin d'one impulsion additionnelle.
Quant à la veine cave postérieure, dépourvue de sinus ou de dilatation terminale, elle n'est contractile qu'au niveau de l'anneau dit de Wallœus qu'elle porte Ji son insertion sur une étendue égale au dixième de son trajet, entre le cœur et la face antérieure du diaphragme.
Des mouvements pulsatiies analogues existent à la veine cave supérieure, à l'ioférieure, aux veines pulmonaires et aux autres troncs veineux d'un certain volume chez les batraciens. Ces mouvements, sur lesquels nous n'avons pas à nous arrêter, ont été notés par Spallanzani et étudiés avec soin par M. Flourens (1).
Indépendamment des pulsations du sinus de la veine cave supérieure et de l'insertion de la veine cave inférieure, en nombre égal à celles du cœur, il y aurait encore, si l'on en croit Allison et Warthon Jones, sur le chien, le chat, le bœuf, dans les veines pulmonaires et quelques autres^ des contractions répétées 8 à 10 fois par minute. Je n'ai pas constaté de mouvement de ce genre sur nos espèces domestiques.
Il est à remarquer que la marche du sang dans les veines est loin d'offrir, pour tout le système, cette uniformité caractéristique de la circulation artérielle. Le mouvement du sang veineux, moins immédiatement, dépendant de l'impulsion du cœur que celui du sang artériel, peut être accéléré dans une veine et ralenti dans une autre très-voisine, isolée de la première ou en communication avec elle par des
(i) Flourens, Expériences sur la force de contraction propre des veines principales de iti grenouille (Annales des scietices naturelles j 1833).
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anastomoses. Ainsi, la circulation peut être gênéa dans les veines superficielles d*un membre et parfaitement libre dans les profondes : alors les unes, gonflées et tendues, laissent se dessiner leurs réseauiE sous-cutanés^ tandis que les aulres, satellites des artères, conservent leur volume normal. De même le cours du sang peut être ralenti et gêné dans les veines de la tête, ou dans celles de l'intestin, de Tesloipac et des autres viscères digestifs, quand l'abdomen est ouvert, sans que le reste du système participe à cet état Enfin ^ s'il arrive que le mouvement de ce fluide soit diflicile dans une certaine partie du triijet d'une veine, il n'en conserve pas moins une certaine liberté en d'autres points. Ces variétés dans la tension, le degré de plénitude des veines, la rapidité du mouvement des fluides qu'elles charrient tiennent à l'action d'une foule de causes, et surtout è celle des résistances diverses que les forces motrices du sang veineux ont à vaincre.