DE LA RËGÊNÊRATION DES TISSUS
Le travail par lequel se forment et s'entretiennent les diverses parties de l'organisme peut, en se modiGant dans certaines conditions normales ou accidentelles, reproduire les parties détruites et opérer la réunion de celles qui ont été divisées. Tout en conservant alors ses caractères essentiels, il donne lieu à des phénomènes remarquables dont l'étude peut jeter de vives lumières sur le mécanisme de la formation primitive des tissus et des organes.
Chez les animaux inférieurs, la régénération des parties détruites s'effectue dans des limites infiniment plus étendues que chez ceux qui occupent les rangs élevés de la série zoologique. Le polype, divisé en deux moitiés, donne naissance à deux polypes dont phacun reproduit la moitié qui lui manque. La planaire, fractionnée en plusieurs segments, donne lieu à autant de planaires dont chacune régénère ce qui lui fait défaut pour constituer un individu complet. Les annélides, divisées transversalement, peuvent rendre un assez grand nombre des anneaux enlevés. Les astéries reproduisent leurs rayons; les mollusques, une partie de leur tête; les crustacés, les arachnides, leurs pattes ; les lézards et les salamandres, leur queue, une partie des doigts. Mais chez les oiseaux et les mammifères, la régéné* ration extrêmement bornée, ne porte plus que sur des parties simples et tout à fait élémentaires, comme sur des parties plus ou moins grandes d'os^ de muscles, de nerfs, de peau, etc., soit à la suite d'une destruction spontanée, soit par le fait d'une lésion accidentelle.
Dans le tissu osseux, la régénération s'effectue avec assez de rapidité. Lorsque les bois des ruminants sont tombés, le tubercule frontal où la séparation s'est effectuée offre une surface grenue qui laisse exsuder une lymphe coagulable. Bientôt cette surface se recouvte d'une peau noirâtre qui se continue avec celle du bourrelet circonscrivant la base du tubercule^ Au-dessous de cette peau de nouvelle formation, à la face interne de laquelle se développerait, d'après Guvier, un périoste très*vas*
(1) Voyes à ce sujet les intéressantes études de M. Magîtot, Du développement et de la structure des dents humaines ^ 1857; Rechef chef sur la carie dentaire, Paris, 1866, etc.
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culaiœ^ il s'élève un prolongement osseax, d*abord mou, dout la consislaDce augmente graduellement. Ce prolongement s'accroît très-vite, se divise pendaot que la peau qui le recouvre suit un accroissement proportionnel et qu'elle se recouvre de poils semblables à ceux des autres parties du corps. Une fois le bois arrivé à son développement complet, la peau se fendille, se détache en lanières qoî se dessèchent et finissent par tomber, en laissant à na un ornement^ dont la substance a exactement la constitution chimique de tous lés autres os, bien qu'il u>d ait pas l'aspect ni les autres caractères extérieurs. Mais plus tard celte excroêsancc osseuse, mise à découvert, se ramollit au point où s'arrête le bourrelet cutané, et elle tombe vers la fin de l'hiver; puis il se forme des bois nouveaux c|ui prennent déjà en avril de 1 à 2 décimètres, et au commencement de juin 5 à & décimèlrcs de longueur; ces bois, au mois d'août, se dénudent complètement, un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant l'âge, l'espèce des animaux et les conditions de leur existence. Les mâles qui ont subi la castration conservent toujours les bois qu'ils possédaient alors, comme F. Cuvier en a fait l'observation sur le renne. La mortification, par suite, Fexfoliation et la chute complète de la peau qui recouvre le bois pendant toute la durée de la croissance, résultent, d'après Cuvier, delà compression et de l'oblitération des vaisseaux par les saillies osseuses développées à la base du bois, au niveau du bourrelet. Mais la chute de la peau n'est point la cause prochaine ou éloignée de la chute du bois, car celui-ci peut, sans tomber, demeurer dénudé pendant plusieurs années même pendant toute la vie de l'animal; cette cause réside uniquement dans le travail de ramollissement qui, à la fin de l'hiver, s'établit au niveau du bourrelet cutané entre le bois et le tubercule frontal qui le supporte, travail analogue, jusqu'à un certain point, à celui qui opère la séparation d'une partie mortifiée de celles qui demeurent vivantes.
La reproduction des parties osseuses accidentellement détruites s'opère aussi, dans certaines limites, avec assez de facilité. Les expériences de M. Flonrens ont appris que, sur de jeunes animaux, des portions de côtes, la tête de l'humérus, l'extrémité inférieure du radius se reproduisent, pourvu que le périoste soit laissé intact ; elles ont montré que ces parties se régénèrent même, mais avec plus de lenteur, après la destruction du périoste; car celui-ci doit,* dans ce dernier cas, se régénérer d'abord pour opérer la reproduction de l'os. Les os longs dont la membrane médullaire a été détruite, meurent, et autour de l'os ancien privé de vie, le périoste produit un os nouveau. Enfin, lorsqu'un os est fracturé, le périoste et le tissu cellulaire environnant se gonflent, laissent exsuder autour de la fracture un plasma qui s'épaissit, devient cartilagineux, puis osseux, tandis que dans le canal médullaire un pareil épanchement s'eRcctuc et éprouve les mêmes transformations. Le cal provisoire, ainsi constitué, permet aux extrémités osseuses de se réunir à leur point de contact, puis, cette réunion définitive consolidée, le cal provisoire, tant externe qu'interne, se résorbe peu à peu pour rendre à l'os sa configuration primitive, si toutefois la coaptation des parties a été parfaite.
Tous ces phénomènes de régénération des os sont remarquables en ce que le travail par lequel ils s'opèrent est essentiellement le même que celui de l'ossifica-
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tion normale on de la formalion primitive des os; car toutes les parties osseuses de uouvelle formaliou passent par les phases de Tostéogénie fœtale et acquièrent tout i fait les propriétés physiques, la composition chimique, la structure intime qui appartiennent au tissu osseux (1).
Les cornes frontales, les ongles, les sabots, les châtaignes et les ergots des soli* pèdcs, les poils, les plumes, l'épiderme, détruits ou arrachés, se reproduisent aisément. La matière épidermique, exhalée à la surface du derme, y prend très-vite l'organisation propre aux couches détachées; les tissus sous-cornés, mis à nu, se i*ecouvrent promptement d'une couche nouvelle, très-molle, constituée par les mêmes éléments que la corne ancienne; le poil et la plume arrachés ne tardent pas à être remplacés par un nouveau poil ou une nouvelle plume formée dans le follicule ancien demeuré intact
Tous les tissus qui ont éprouvé une perte de substance peuvent la réparer, et tous les tissus divisés peuvent se réunir par riuterniédiaire d'un tissu de nouvelle formation plus ou moins analogue, sous le rapport de la texture et des propriétés, à celui des parties qu'il réunit. Dans cetle circonstance, comme dans le travail ordinaire de la production des tissus, les éléments nouveaux naissent directement des anciens ou se développent dans le plasma. S'ils naissent directement des anciens, c'est par une prolifération des éléments de ceux-ci, particulièrement de ceux du tissu conjonctif, prolifération dont le mécanisme a été exposé, d'après Virchow, au chapitre de la nutrition en général. S'ils naissent dans un blastème représenté par la lymphe plastique échappée des lèvres de la plaie, c'est par un mode plus intelligible encore. Dans ce liquide jaunâtre^ coagulable, que les vaisseaux resserrés laissent suinter, les cellules et les vaisseaux semblent se développer de la môtne manière que dans l'albumine de Fœuf lors de l'incubation. Si la plaie suppure, sa surface, recouverte de bourgeons charnus, donne moins vite les éléments régénérateurs; et elle les donne d'une façon un peu différente de celle qui caractérise la réunion immédiate.
Dans le tissu cellulaire, la puissance de reproduction est portée à son plus haut degré, comme le démontre l'observation de tous les jours; aussi la cicatrisation y est -elle très-facile. Dans les séreuses, qui sont cependant si peu vasculaires, elle y jouit d'une activité non moins remarquable, mise en évidence par les adhérences qui s'établissent fréquemment entre les feuillets correspondants du péritoine, de la plèvre, et au niveau des plaies qui intéressent le sac de ces membranes. Les tissus fibreux blanc et jaune, quoique analogues sous plusieurs rapports avec le cellulaire et le séreux, réparent plus difficilement leurs pertes, comme on le voit par la lenteur de la cicatrisation des plaies que l'opérateiir fait aux expansions tendineuses du pied des animaux; néanmoins, la cicatrisation des tendons fléchisseurs coupés transversalement se fait encore assez vite, bien qu'il y ait un écartement considérable entre les parties divisées.
(1) Voyeï à ce sillet Cuvier, Anatomie comparée, t. I, p. 125.— Flourens, ottt;. ciï., p. 6, 37, 50, 6tt et suiv. — Lebert, De la formation du cal {Annales delà, chirurgie, 1844, t. X, p. 129, etc.).
Divers lissus, tels qae les liganieQis^ les muscles et les nerfs, réparent leurs pertes accidentelles par l'intermédiaire de parties noayelles qui n'acquièrent jaioab la structure et les propriétés de ces tissus. Ainsi, la muqueuse de la langue, souvent divisée chez le cheval, avec la moitié supérieure de l'organe, par l'action de h longe ou par celle de liens passés dans la bouche, ne présente point sur sa ciGatrioe les papilles qui se voient ailleurs. La muqueuse des canaux salivaires, biliaire, pancréatique, cicatrisée à la suite de fistules, et même âe section transversale coniplèle du conduit, ne semble pas offrir exactement les mêmes caractères au niveau de la cicatrice que dans le reste de son étendue. La muqueuse utérine des ruminants, dans les points où des cotylédons ont été accidentellement détruits, offre des cicatrices luisantes sans follicules. Enfin, nulle part on n'a constaté la régénératîoa des papilles, des villosilés ni des follicules dans les parties de muqueuse détruites. Cependant, nous verrons que la muqueuse utérine de certains animaux se trouve, à cet égard, dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Le tissu de la peau, de n)ême que celui des muqueuses, ne se régénère point par des parties similaires. Ses cicatrices diffèrent des auti*es parties du tégument par leur aspect, leur couleur, leur degré de vitaliié; le pigment ne s'y montre pas, si ce n'est au bout de longues années, et l'on n'y voit ni follicules sébacés, ni productions pileuses. I^ peau modifiée du bourrelet et du tissu villeux du pied reproduit pourtant ses papilles lorsqu'elles ont été excisées ou détruites par les caustiques, et ces papilles nouvelles jouissent, comme celles qu'elles remplacent, delà propriété d'engendrer ia substance cornée.
Les muscles divisés se réunissent par un tissu qui n'a rien de contractile, c'està-dire par une sorte de tissu fibreux blanc qui forme une véritable intersection si le nmscle est coupé en travers, intersection qui ne modifie en rien la fonction du muscle; en aucun cas, il ne semble se former dans son épaisseur des fibres musculaires, pour rétablir la continuité des fibres divisées.
La substance des centres nerveux, enlevée en certaine proportion, ne se reproduit pas avec ses caractères normaux, bien que les plaies s'y guérissent aisément et que les solutions avec perte se remplissent d'une matière de nouvelle formation ; mais le tissu du nerf parait, jusqu'à un certain point, susceptible de se régénérer. D*abord, il n'est pas douteux que les nerfs divisés transversalement et d'une manière complète, se réunissent même quand il y a perte de substance, pourvu toutefois que les bouts du nerf se trouvent assez rapprochés l'un de l'autre. Tiedemann, après avoir coupé toutes les branches du plexus brachial du chien, dans ia région axillaire, a vu la sensibilité et le mouvement se rétablir peu à peu dans le membre paralysé, si bien, qu'au bout de vingt mois, l'animal pouvait se servir de ce membre comme auparavant. Scbwann a noté que les grenouilles auxquelles il avait coupé les nerfs sciatiques vers le milieu de la cuisse, pouvaient, au bout de quelques mois, sauter aussi bien que dans les conditions normales. "Waller (1), dans ses études remarquables dont les résultats ont été confirmés par un grand nombre d'expérimentateurs, a prouvé que lors de la cicatrisation du
(1) Walicr, Comptes rendtis de VÀcad, des sciences, 1851;