CHAPITRE XXXVII
DE L'ABSORPTION DANiJ LE TISSU CELLULAIRE.
Le tissu cellulaire ou conjonctif, qui est, comme les séreuses, le siège d'une sécrétion destinée à en buinecter les éléments, doit aussi être apte à résorber les produits épanchés. Il absorbe ces mêmes liquides devenus abondants dans l'cedème, et son action se porte également sur le sang extravasé, comme sur une foule de ma* lières qui peuvent être introduites dans sa substance.
Le tissu cellulaire lest évidenmient ()erméable, et il Test en plusieurs sens. Ses fibrilles rassemblées en faisceaux onduleux forment tantôt des lacis ou des réseaux^ UDtdt des lamelles presque homogènes et transparentes. Conséquemmeul, les ma-^ tières dépobées dans sa substance se frayent des chemins à la fois, tant dans les interstices lacunaires qu'à travers les faisceaux et les membranuies.
Les vaisiseaux sanguins, rares dans certaines parties, plus abondants dansd'autres, forment dans ce tissu des sortes de treillages bfen disposés pour recevoir les malières dont ils sont baignés. Les lymphatiques y constituent des réseaux fiirl riches» dont les parois homogènes paraissent de même nature que la subs^tance conjonctive. Ce sont en réalité ces deux ordres de vaisseaux, baignés de toutes parts de vapeurs et de iiqmides, qui effectuent l'absorption. En outre, ils ont peut-être pour auxiliaires un autre ordre de canaux, s'il est vrai, comme le pense Virchow, que les prolongements des cellules plasoiatiques soient creux et anastomosés avec les lymphatiques véritables.
11 s'agit maintenant de constater expérimentalement la réalité de l'absorption dans le tissu conjonctif, de juger de sa rapidité, de préciser ses agents et de voir sur quelles matières elle peut porter.
Si, par une petite incision à la peau de la face d'un cheval, on injecte dans le tissu cellulaire sous-cutané une solution de ferro-cyanure de potassium, on pourra, en établissant une (îsiule à l'uretère, en haut du flanc, reconnaître dans l'urine, a« bout de huit à dix minutes, la présence du sel injecté.
Mais pour mesurer phis exactement le temps nécessaire à l'absorption et juger de ses progrès, j'établis une fistule à un lymphatique satellite de la carotide sur les animaux destinés aux injections. Une fois que celte fistule donne bien, j'in-
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jecte dans le tLssu cellulaire de la face, soit aa chanfrein, soit à la joue, une solution de ferro-cyanure ou d'iodure de potassium, et au bout de douze, dix, huit et même quelquefois de six minutes, le sel de la solution peut être constaté dans la lymphe versée |)ar la fistule et recueillie de minute en minute. En injectant la dissolution dans le tissu cellulaire sous-jacent à la parotide, on voit le sel arriver plus vite à la fjslule, même quelquefois au bout de quatre minutes seulement
Indépendamment du ferro-cyanure et de Tiodure de potassium, j'ai vu dans mes expériences s'absorber très-vite les arséniates de soude et de potasse, le sulfocyanure de potassium, l'émélique, etc.
M. Bernard dit que plusieurs sels introduits dans le tissu cellulaire peuvent être absorbés soit parallèlement, soit indépendamment les uns des autres. lien a vu quelques-uns de solubles s'y montrer réfractaires à l'absorption, les sels de fer et particulièrement le lactate. Je ne sais jusqu'à quel point ces formules générales sont acceptables; mais, d'après ce que j'ai vu, le tissu cellulaire me paraît se comporter comme les autres parties absorbantes; il prend ce qui est soluble, et aussi bien plusieurs sels ensemble qu'un sel isolé, pourvu qu'ils soient indiiïérents les uns aux autres, sans action astringente ou corrosive.
Les matières colorantes s'y absorbent sans difficulté. J'ai vu dans mes expériences les solutions de murexide, injectées sous la peau de la face, donner à la lymphe recueillie au cou, une belle teinte rougeâtre à partir de la dix-septième minute après Tinjection ; la coloration a augmenté d'intensité jusqu'à la Gn de In première heure, puis elle s'est affaiblie et a disparu. L'indigo a été absorbé moins nettement, et s'est arrêté dans les ganglions sous-maxillaires.
Les substances toxiques^ même celles qui, comme le curare, ne s'absorbent pas dans l'intestin, sont absorbées dans le tissu conjonctif. M. Bernard l'a constaté dans un grand nombre d'expériences. J'ai vu aussi que l'absorptiou du curare se faisait plus ou moins vite suivant l'état du poison. Ainsi, un chien à qui j'injectai dans le tissu cellulaire de l'aine 3 décrgranmies de ce poison dans 16 grammes d'eau, présenta les premiers symptômes d'empoisonnement à la sixième minute et mourut à la quatorzième.^ Un chat qui en reçut 2 décigrammes, également délayés, à la région de la cuisse, éprouva des convulsions dès la troisième minute et mourut à la sixième. Chez ceux qui reçurent le curare k l*état solide, l'absorption fut plus lente. 2 décigrammes dans le tissu de la région costale d'un chien ne déterminèrent leurs premiers eiïets qu'à la seizième minute, et la mort à la trente-deuxième. 1 décigramme au même lieu, sur un autre, commença seulement à agir à la trentedeuxième minute, et détermina la mort au bout d'une heure. Toutefois ces effets sont beaucoup plus rapides sur les petits animaux, les souris, le moineau. Un grain de curare sec du volume d'une petite tête d'épingle, inséré sous la peau d'un petit oiseau, donne lieu à des effets toxiques au bout de deux minutes, et la mort en trois à quatre minutes^ raremeut plus tard.
Les autres poisons s'y absorbent très-promptement soit en solution, soit même à l'état sec. J'ai vu souvent sur les moineaux une ou deux gouttes de solution de sulfate de strychnine donner lieu à des convulsions eu une minute, et la mort à la troisième ou à la quatrième, alors que la même dose, dans le bec, ne commençait il déterminer ses premiers symptômes qu'au lK>ut de quatre à cinq minutes.
ABSORPTION DANS Li^ TISSU CELLULAIRE. 133
Toas les virus s'absorbent dans le tissu cellulaire, comme dans les plaies superûciellesde la peau, mais moins sûrement et moins complètement. Leur présence y donne souvent lieu, assez vile, à un exsudât plastique qui les enveloppe, et, plus tard, à une suppuration qui les altère.
Les matières insolubles, les substances finement divisées, les éléments figurés des liquides de Torganisme, peuvent y être pris, mais plutôt par une pénétration directe à travers des solutions de continuité des parois vasculaires que par une véritable absorption. M. Villemîn (1) a constaté que du tubercule inséré dans le tissu cellulaire sous-cutané provoque la lubercuiisation du poumon du lapin. J*ai tait voir (2) qu'en effet ce résultat se produit sur divers animaux, non par l'absorption d'un virus associé à la substance tuberculeuse, mais par la pénétration directe des éléments de cette substance dans les vaisseaux lymphatiques d'où ils sont ensuite transportés au poumon et à d'autres organes.
Les huiles et les autres corps gras ne sont pas plus absorbés dans le tissu cellulaire que dans les séreuses; ou s'ils le sont en faible partie, ils ne peuvent l'être intégralement Les huiles irritantes y produisent des engorgements énormes. Ainsi l'huile de croton tiglium que j'ai injectée dans ce tissu, jusqu'à la dose de 2 grammes sur le cheval, n*a déterminé aucune action purgative.
Les gaz s'absorbent dans le tissu cellulaire, comme on le sait depuis les expériences de Davy et de Magendie. Ceux qui y disparaissent le plus vite sont l'acide carbonique, l'oxygène et l'hydrogène; mais l'azote met des semaines à disparaître ; l'air atmosphérique, même en quantité modérée, peut y résister à l'absorption pendant vingt à trente jours. Il résulte des expérieuces récentes de Mi\L Leconte et ' Demarquay (3) que cette résorption s'accompagne d'une exhalation d'acide carbonique et des autres gaz du sang. Aussi les emphysèmes produits artificiellement peuvent-ils persister pendant plusieurs semaines sans réduction notable.
Il en est de même pour les séreuses.
Il est clair que cette faculté absorbante du tissu cellulaire peut être mise à profit eo thérapeutique, dans le cas oïj le tube intestinal obstrué se refuse à recevoir les médicaments, comme dans ceux où la déglutition est devenue impossible : mais il ne faut administrer par celte voie aucune substance irritante,' insoluble ou susceptible de se précipiter, afin d'éviter l'œdème et les suppurations sous-cutanées. Les alcaloïdes, les principes actifs de divers médicaments, isolés et purifiés, peuvent être avantageusement employés de cette manière et produire des effets prompts. La seringue de Pravaz permet d'en régler l'emploi avec toute la précision désirable.
(1) Yillemia, Études sur la tuberculose, Paris, 1868.
(2) G. Colin, Rapport à l'Académie de médecine sur deux communications de M, Villemin, ayant pour titre : Causes et nature de la tuberculose {Bulletin de VAcadètnie de médecine^ 1867, t. XXXII, p. 897).
(3) Leconie et Demarquay, Études chimiques sur P action des gaz injectés dans les tissus (Archfves gén. de niéd.^ octobre et novembre 1859).
i}it^ DE l'absorption.