RÉGIME
de nourriture, sous forme de grains; il ne peut faire un tour d'hippodrome, un voyage d*une certaine durée, un travail pénible quelconque, s'il a Testomac bourré de. fourrage. La raison en est siniple : le fourrage exige une longue mastication ; cet aliment remplit en vingt-quatre heures cinq fois et demie Testomac. Si l'animal doit prendre un supplément équivalent à la moitié de la ration normale, il mange, pendant un temps trop long, de quoi remplir sept à huit fois sa cavité gastrique: il manque de temps pour ^ reposer, se remplit outre mesure l'appareil digestif; il devient mou et lent. Mais s'il reçoit le supplément en avoine, la durée de ses repas est réduite des deux tiers ou des trois quarts ; il y a économie de salive, l'estomac se remplit beaucoup moins, la digestion a le temps de se faire, la respiration est libre, le chyle est riche en graisse, en matières albuminoîdes, comme celui des carnassiers. Cet animal herbivore^ dans le plan primitif de la nalufe, devient forcement et en grande pariie granivore dès qu'il est soumis à un travail un peu pénible ; Tavoinedoit alors entrer pour une grande part dans sa ration. C'est un aliment riche en matière nutritive, léger et d'une digestion facile ; elle est pour lui l'aliment par excellence qui contient la viande, le pain, la graisse et les sels dans les plus heureuses proportions. La grande quantité de matière azotée qui s'y trouve la rend éminemment propre à développer le système musculaire des jeunes animaux, et à réparer les pertes que la contraction détermine d'une manière incessante chez les animaux de travail. Elle a ce qu'il faut pour bien nourrir sans trop engraisser, pour exciter sans échauffer. C'est par elle que le cheval arrive à la perfection des formes ; p'est d'elle qu'il tire la plus grande somme possible de force et d'ardeur ; c'est à elle enGn qu'il emprunte le fonds, la vitesse et la durée des services.
Quoique le régime soit réglé par l'organisation et les instincts des animaux, il est souvent possible de le niodifier et même de le changer complètement II est très-peu d'espèces dont le mode d'alimentation ne puisse être plus ou moins perverti par le fait des soins de l'homme et d'une longue habitude. Si l'on ne parvient pas à habituer le lion et le tigre au régime végétal, on y arrive pour le chat domestique ; si Spallanzani n'a pu réussir à obliger un aigle, après des jeûnes de quatre à cinq jours, h manger du pain, d'autres ont obtenu ce résultat. Le taureau, qui manifeste tant d'horreur pour la chair, finit par en manger lorsqu'elle est cuite. On sait que les vaches d'Islande vivent en partie de poisson salé, et je lis dans Pline que Théophraste avait déjà rapporté le fait des bœufs qui se nourrissent de poisson dans les pays d'ichthyophages. Maissiat a vu un chevreuil apprivoisé qui mangeait de la chair crue et de petits oiseaux; il périt à la suite d'un repas de ce genre. Nous avons entretenu à l'école, pendant une huitaine de jours, un bouc avec de la chair cuite qu'il mangeait par moments sans grande répugnance. Mais, chose plus étonnante, nous avons possédé un petit veau de six à sept mois, qui venait spontanément manger la chair des cadavres dont on faisait l'autopsie, et il en aurait mangé beaucoup si ses mâchoires débiles lui eussent permis d'en arracher à la fois des lambeaux considérables, car un jour il dévora prestement un cœur coupé par morceaux qu'on mita sa disposition. Depuis quelques années, j'ai eu plusieurs moutons qui, après avoir avalé de force de la viande trichinéc crue, la mangeaient, parfois avidement, d'eux-mêmes, quand on en mettait à leur disposition ; ils prenaient en
un instant on lapin désossé avec tous ses viscères^ sauf l'intestin (1). Le chevid, qiit témoigne par un ronflement d'une expression indéfinissable Taversion qu'il cproa?e« non-seulement pour la chair crue, mais encore pour la chair cnite qu*on lui présenté, ne tarde pas à en manger, si on Ij habitue insensiblement; quelquefois même il en mange dès la première fois qu'il en reçoit. Cependant il n'est pas rare qu'il la refuse obstinément; j'ai vu de deux chevaux à jeun auxquels on en donnait, l*un la prendre sans trop de difficulté, et l'autre se laisser mourir de faim plutôt que de suivre l'exemple de son voisin de râtelier. Les moutons de certaines parties de la Russie asiatique, s'il faut en croire Pallas, mangent les scorpions avec avidité, bien qu'ils soient venimeux, et s'en engraissent. Nosliestianx prennent aussi sans répugnance les sauterelles qui dévastent lès prairies vers la fin de Tété.
L'habitude a souvent sur le régime une infliience supérieure à celle de la nécessité. Si le renard^ lorsque le gibier et la volaille lui font défaut» se résigne à dévorer les rats, les lézards et même les crapauds, et le fait n'est pas douteux, q^r j'ai trouvé dans son estomac des débris de ces sortes de proies; si le loup affamé mange des grenouilles, et Buffon en a vu des os dans l'estomac du carnassier, le chien, en cela plus difficile, refuserait, dit-on, la grive et la bécasse. Il réfute d'ailleurs souvent, et pendant plusieurs jours, la chair de bœuf, de lapin même, quand il a été habitué à vivre de cheval, et s'il mange cette viande avec trop de répugnance, il lui arrive quelquefois de la voiiiir au bout de quelques heures. Les phoques que Ton a nourris d'abord avec une espèce de poisson refusent obstinément les autres, et se laissent mourir de faim plutôt que de tpucher h une proie autre que celle qu'ils ont reçue dès le principe. L'ours que M. Flourens fit élever avec des substances végétales ne voulut jamais de chair, et celui qu'il fit élever avec de la chair ne consentit pas à prendre les aliments que le premier affectionnait. Le pigeon que Spallanzani avait nourri de chair ne voulut pas se remettre au régime des graines. La biche de la Louisiane et le cerf à dagues dont parle F. Guvier (2) préférèrent toujours le pain, qui avait fait leur nourriture sur le vaisseau, au foin et à l'herbe; on eut une peine infinie à leur faire manger de l'herbe fraîche, mais ils jeûnèrent plusieurs jours plutôt que de toucher à du foin. Ces faits sufiisent pour montrer l'influence de l'habitude sur le régime. Burdach(3) en cite un que je ne puis m'empêcher de rapporter, c'est celui « de bétes à cornes et de chevaux qui, après avoir été nourris de poissons, vont à l'eau pour pécher ». Il mérite d'être placé avec ce que dit Pline des cigales qui vivent de rosée, des anguilles qui se nourrissent d'eau douce, et des lièvres des Alpes qui se contentent de neige pendant l'hiver.
Quelque grande que soit la force de l'habitude sur les changements que peut éprouver le régime des espèces animales^ il est à noter que, lorsque les animaux dont le mode d'alimentation a été modifié redeviennent libres, ils reprennent» sous l'influence de leurs instincts, le régime que la nature leur a assigné.
Le régime des animaux, envisagé dans son ensemble, est donc réglé d'après des lois invariables dont les exceptions sont peu nombreuees. Il est en rapport avec
(1) G. Colin, Recherches expérimentales sur les trichines et la trichinose*
(2) Guvier^ Histoire naturelle des mammifères, t. 1, p. 220.
(3) Burdach, Traité de physiologie^ t, IX, p. 242*
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l'organisation et a?ec les mceors de chaque espèce. Les celatioùs ks plus iiiiimcs unissent le premier aux secondes, de sorte que ranimai est forcéincot licrbivore, carnassier ou omnivore, suivant que ses instincts le portent à faire usage de tel ou tel aliment, et suivant que sou organisation lui permet de prendre et de digérer une substance plutôt qu'une autre.
11 y a même une loi qui règle les rapports de nombre qui existent entre les carnassiers et les lierbivores répandus à la surface du globe. Les espèces appartenant aux degrés inférieurs du rè^nc animal sont pour la plupart carnassières ; elles peuvent vivre aux dépens les unes des autres, sans se détruire entièrement, et elles le peuvent à cause de leur extrême fécondité et de la rapidité avec laquelle leurs générations se succèdent. Pres(]ue tous les poissons, notamment ceux qui vivent dans les mers, se nourrissent de matières animales, les seules, du reste, que la nature puisse leur offrir en quantité suffisante; ils se dévorent réciproquement, et leur voracité s'étend à mille victimes différentes. Parmi eux se trouvent des types comparables à ceux de nos mammifères les plus féroces ; le brochet qui détruit un si grand nombre de petites e^ces, le requin qui montre tant.d'avidité pour une proie dont il ne saurait se repatlre souvent, les murènes qu'un chevalier romain se plaisait à voir déchirer des esclaves, la lamproie et tant d'autres animaux de cette classe rivalisent, dans leur éléiftent, avec les carnivores dont on connaît le mieux les habitudes.
Si les conditions d'existence de toutes les espèces vivantes étaient semblables ë celles des espèces qui habitent les eaux, on concevrait sans peine un i*ègnc animal entièrement Carnivore, comme l'était du reste, selon toute apparence, celui de la première création antédiluvienne; mais il ne saurait en être ainsi avec la constitution actuelle du globe, afin que les productions végétales, si abondantes et si Yariées, poissent recevoir une destination en rapport avec leur but final. Enfin, il est indispensable, pour la conservation limitée des espèces, que les herbivores soient en majorité relativement aux carnassiers.