CHAPITRE XIX
DES SENSATIONS DIGESTiVES.
Sous ce titre nous comprenons l'analyse de la faim, de la soif, et l'étude des phénomènes qui se produisent dans l'économie lorsque ces sensations ne sont pas satisfaites.
L — De lâ faim.
La faim est la sensation qui sollicite l'animal à prendre des matières alimentaires. Destinée à régler la mesure suivant laquelle ces matières doivent être ingérées, è commander des rapports d'une impérieuse nécessité, elle est faible à son début, devient de plus en plus vive, finit par être très-pénible et par revêtir tous les carac* tères d'un besoin irrésistible.
Ses époques d'apparition ou de retour sont variables suivant les espèces, le ré* gime, l'Age, les habitudes des animaux, les saisons et une foule de circonstances particulières qui influencent l'activité des fonctions organiques.
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Elles sont bien plus éloignées chez les animaux à sang-froid que chez ceux à sang chaud, chez les carnassiers que chez les herbivores ; on les voit se renouveler fréquemment chez les solipèdes et les ruminants ; aussi cjes animaux mangeot-ils presque constamment quand ils sont dans les pâturages, et au moins deux fois par jour lorsqu'ils sont entretenus dans les établès ; elles se rapprochent plus encore chez les animaux granivores, les passereaux, les gallinacés; mais elles se reproduisent à de rares intervalles chez les carnassiers, les oiseaux de proie, surtout chez les reptiles et les poissons.
Cette sensation est plus vive et plus fréquente chez les jeunes animaux que chez les adultes, à cause de Tactivité de la nutrition et de Taccroissement dans les premiers âges de la vie. Chez les oiseaux au nid, qu'ils soient granivores ou insectivores, elle revient à des intervalles trùs-rapprochés. J*ai vu des moineaux faire jusqu'à douze reps dans une journée, bien qu'à chacun d'eux ils reçussent de la mie de pain à satiété, au point d'en avoir l'estomac plein et l'œsophage bourré sur toute sa longueur ; de jeunes rossignols nourris d'insectes, de larves et de vers en ont fait autant, ils ouvraient le bec à tout instant, même pendant la nuit, dès que quelque bruit se faisait autour d'eux. Elle est plus vive aussi en hiver qu'en été chez la plupart des mammifères et des oiseaux, elle s'aiïaiblit dans les saisons froides chez les e-spèces qui s'engourdissent, comme le font les loirs, les mai'mottes^ le hérisson, les ours, et elle s'éteint même alors complètement chez les reptiles dont l'engourdissement est porté à ses dernières limites. Tout ce qui rend la nutrition plus active, la combustion pulmonaire plus rapide, toutes les causes qui agissent dans le sens d'an travail modéré, d'une alimentation peu substantielle, favorisent le retour de la faim et donnent à cette sensation une plus grande énergie ; elle devient presque insatiable après certaines maladies^ à la suite de dé|)erdltions abondantes, de longues privations, et se montre en rapport avec le degré d'activité de l'estomac : faible ou nulle quand cet organe ne fonctionne pas régulièrement, très-intense alors qu'il jouit de toute son activité. Mais l'habitude influe beaucoup sur la fréquence de son retour : c'est ainsi que les animaux domestiques, lorsque arrive l'heure de leur repas, se lèvent, s'agitent, crient, trépignent, témoignent leur impatience jusqu'à ce qu'ils aient reçu leur nourriture. Il en est de même de tous les animaux réduits en captivité.
Ses degrés sont fort nombreux. A son début elle n'a rien de bien pénible, c'est l'appétit. Insensiblement elle devient plus vive, finit par être douloureuse et par déterminer une prostration plus on moins grande : c'est alors la faim proprement dite. Si elle n'est pas satisfaite, elle ne tarde pas à être déchirante, à se transformer en un besoin impérieux qui se traduit diversement, suivant les animaux. £lle rend les carnassiers d'une grande férocité, comme on le sait pour les loups. Cependant, tout en exaltant leurs instincts sanguinaires, elle ne va jamais jusqu'à porter les animaux d'une même espèce à s'entre-dévorer, contrairement aux tristes exemples qu'a donnés la nôtre dans des naufrages ou des sièges de longue durée. Quelques espèces font exception à cette règle, les rats, par exemple ; et peut-être beaucoup d'autres, pressées par la faim, en viennent-elles à se dévorer entre individus de la même espèce : au moins j'ai vu le chat en mai^er deux autres petits, mais seulement après une abstinence d'une douzaine de jours. Elle ne les porte guère non plus à prendre des aliments autres que ceux qui leur
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soûl habituels ; ellees^daus tous les animaux, selon la remarque de Pline (1), un besoin qu'on ne peut tromper, car rien ne prouve que les loups affamés et d'autres animaux se mettent à manger de la terre pour apaiser cette sensation. On sait que l'herbivore se laisse mourir plutôt que de toucher à la chair, et que l'oiseau de proie en fait autant près d'un morceau de pain. Enfin, lorsque le sentiment de la faim est porté à son dernier degré d'exaltation, il s'éteint en quelque sorte de lui-mên)e : alors il a épuisé tellement les animaux qu'ils ne recberchent plus la nourriture et la refusent même si elle leur est offerte; c'est du moins ce qu'on observe sur les chiens et les oiseaux de basse-cour qu'on a fait jeûner pendant un temps très-long.
Le siège de la faim est difficile à déterminer, à supposer que cette sensation soit réellement localisée. La plupart des physiologistes le placent dans l'estomac ; quelques-uns dans les centres nerveux ; d'autres dans le système absorbant. Il en est qui, repoussant l'idée de la localisation , font de la fiaim l'expression d'un état général de l'économie.
De ce que les instincts qui portent les animaux à rechercher et à choisir leurs aliments ont leur si^e dans le cerveau, il ne faut pas en inférer que la faim soit localisée au même point : ces instincts sont en quelque sorte tenus en éveil, mis en jeu par celte sensation qui en devient le régulateur, comme ceux de la reproduction, par exemple, le sont consécutivement à l'influence excitatrice partie des organes générateurs. Rien ne prouve qu'elle ait son siège à la partie moyenne et inférieure des lobes cérébraux, comme le pensent certains phrénologues, puisque des fœtus anencéphales qui oni vécu quelques jours après la naissance ont montré tous les signes de la faim.
L'absorption est plus active pendant l'abstinence que lors de h| digestion; mais est-ce une raison pour supposer que le siège de la faim soit dans le système iympliatique ou dans tout le système circulatoire? Quand le galliuacé a rempli son jabot de grains, rien n'a encore passé, comme le dit M. Bérard, dans les vaisseaux absorbants, et cependant la faim est apaisée; de même quand le ruminant a distendu sa panse par des herbes qui ne seront digérées que plus tard, il est rassasié, bien que ces herbes n'aient encore fourni aucun élément réparateur.
Son siège paraît être dans l'estomac : elle éclate quand cet organe se vide et qu'il devient inactif; elle diminue à mesure qu'il se remplit et c^se dès qu'il a reçu tout ce qu'il peut contenir. Cependant, il n'est pas nécessaire qu'il soit tout à fait vide pour qu'elle se fasse sentir : le lapin est affamé, lors môme qu'il a encore beaucoup d'herbes non digérées ; le ruminant est dans le même cas, bien que sa pause contienne encore une énorme quantité d'aliments; mais cela tient toujours à la cessalion des fonctions gastriques, comme nous le ferons voir plus tard, à l'article de la Humination. Il n'est guère possible d'arriver à dire sûrement si la faim a plus particulièrement son siège dans telle ou telle fraction du viscère ; il est presque ridicule de rechercher s'il est dans la membrane charnue, ou dans la muqueuse, à la petite ou à la grosse tubérosité, au cardia ou au pylore. Peut-être la faim n'a-t-elle pas seulement son point de départ dans l'estomac, et n'est-elle que l'expression d'un
• i) Pline, livre XI, 44A,édit. citée, 18A5.
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besoin général de réparation, d*uno sorte de langueur dé tous les oi-gancs, et plus spécialement de celui qui est chargé de la digestion, lequel souffrant pins que les autres, serait le premier à exprimer la sensation pénible développée dans son sein.
Eu admettant l'hypothèse de la localisation de la faim dans l'estomac, peut-on trouver dans cet oi*gane la cause de la sensation dont noi:is parlons? Est-ce la présence du suc gastrique, la réplétion des petits tubes chargés de sécréter ce liquide, le reflux de la bile, le tiraillement opéré sur le viscère, le frottement de la inaqueuse sur elle-même, la compression des divisions nerveuses résultant d*une contraction permanente des fibres de la tunique charnue? De toutes ces causes, tour à tour invoquées pour expliquer le développement delà sensation, il n*cn est une qui soit rigoureusement acceptable. La prétendue irritation produite par le gastrique sur la muqueuse de Testomac est une fiction, puisque le déversement de ce fluide dissolvant n*a pas lieu pendant Tabstinence, et que le liquide qui demeure dans le viscère^ lors des intervalles de la digestion , est alcalin. La réplétion des tubes de la membrane reste à démontrer. Le reflux de la bile dans Testomac, reflux possible surtout chez les animaux qui, de même que le porc, le lièvre et le lapin, ont le canal cholédoque inséré très-près du pylore, pourrait bien ne pas être étranger au développement de la sensation : il a lieu chez le porc et souvent cliez le cheval, si Ton en juge par la teinte bilieuse des liquides contenus dans le viscère, |)endant Tabstinence. Les tiraillements que Ton suppose opérés par le foie sur !e diapbragine, la compression des nerfs gastriques, sont évidemment des causes illusoires. Les frottements de la muqueuse sur elle-même ne sauraient non plus être invoqués; car, d'une part, ils ne sont poir\t considérables, puisque l'estomac est en repos, et, d'autre part, ils ne peuvent s'opérer chez les animaux dont l'estomac ne revient pas complètement sur lui-même. Du reste, ce frottement fût-il réel, qu'il resterait à savoir s'il est douloureux. Or, lorsqu'il est à peu près certain que celui «{ue déterminent des fourrages grossiers imparfaitement divisés n'est point pénible, comment concevoir que celui des plis muqueux les uns sur les autres puisse le devenir?
La faim^ si elle a son point de départ dans l'estomac, ne peut constituer une sensation tant qu'elle n'est pas perçue par le cerveau. Quel peut donc être le nerf chargé de transmettre l'impression aux centres sensitils? Est-ce le pneumogastrique? sont-ce les nerfs ganglionnaires?
Dupuy ayant coupé les nerfs vagues à plusieurs chevaux^ a vu ces animaux manger jusqu'au moment de l'obstruction complète de l'œsophage par les matières alimentaires qui n'avaient pu parvenir 5 l'estomac, et il a conclu de ce fait, qu'après la section de ces nerfis la sensation de la faim était éteinte, puisqu'elle ne pouvait plus être remplacée par le sentiment de la satiété. Leuret et Lassaigne ont vu aussi le cheval manger de l'avoine dans la même circonstance. M. H. Bouley et moi nous avons noté plusieurs fois la même particularité sur le cheval et la chèvre. Après cette section, les animaux ne rechercheraient plus leur nourriture, d'après Brachet (1), et ils mangeraient uniquement pour satisfaire le sens du goût. Cependant^ M. Longet (2) a constaté qu'après la section
(i) Brachet, Redierches sur les fonctions du système ganglionnaire^ p. 219. (2) hoagei, Anatomie et physiologie du système nerveux, t. il, p. 328.