‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 115 sur 191 · III. — De l'abstinence · texte numérisé non relu

III. — De l'abstinence

L'abstinence consiste dans la privation d'aliments. C'est l'état dans lequel la faim et la soif réclament en vain et arrivent successivement à leurs derniers d^rés sans être apaisées. Quand elle se prolonge au delà d'un certain temps, variable suivant les espèces, elle produit l'inanition et détermine la mort.

Tous les animaux ne sopt pas également aptes à supporter l'abstinence : elle est d'autant moins susceptible d'être prolongée que les fonctions nutritives, respiratoires et sécrétoires sont plus actives. Sa durée possible est plus ou moins considérable, suivant les espèces, leur mode d'alimentation, suivant l'âge, l'état de maigreur ou d'embonpoint des animaux, et les conditions dans lesquelles ils se trouvent.

Les animaux à sang froid, dont les actions nutritives sont si lentes, la supportent fort longtemps. On sait, depuis les observations de Rondelet, que les poissons, même parmi les plus voraces, peuvent vivre des années entières dans l'eau claire. Les serpents des pays chauds passent dans nos pays des années sans prendre de nourriture. Un crotale a vécu, dit-on, vingt-six mois au Muséum de Paris sans vouloir prendre de nourriture ; tous les reptiles de nos pays passent presque la moitié de l'année sans manger, bien qu'ils ne soient pas engourdis. Hérodote a dit que le crocodile passe quatre mois sans prendre d'aliments; mais, en été, les reptiles tels que les vipères et les couleuvres, ne supportent guère l'abstinence au delà de deux à trois mois, comme je l'ai plusieurs fois constaté.

Parmi les mammifères, les carnassiers la supportent mieux et plus longtemps que les omnivores et surtout que les herbivores. On sait que le loup, le lion et toutes les espèces analogues, n'ayant pas toujours une proie à leur disposition, sont habituellement exposés à des privations qui doivent leur être plus tolérables qu'à

d'aulrcs animaux. Aristote croyait môme qa^ll était dans la nature des carnassiers de ne faire que des repas très -éloignés, car il dit (1) que le lion, après s'être bien repu, reste deux ou trois jours sans manger ; mais l'observation de ce qui se passe dans nos ménageries prouve que les espèces les plus essentiellement carnassières mangent iri'S-bien tons les jours, quelle que soit l'abondance de leur nourriture. Les chiens, d'après les ex|)ériences de Alagendie et de Coliard de Martigny, vivent irois à quatre semaines sans prendre d'aliments ; d'après Leuret et Lassaigne (2), ils peuvent supporter une privation complète d'aliments et de boissons |)endant un mois dans un lieu sec et cbaud^ et jusqu'à quarante jours dans un lieu humide et sombre. C'est aussi ce que j'ai constaté plusieurs fois dans mes expériences sur la glyœgénie et sur la chaleur animale. Le chat peut, ainsi que je l'ai vu, pas.ser également seize, vingt-deux, vingt-huit, trente-six jours sans aliments et même sans boissons. Quelques carnassiers cependant font exception à la règle, car la taui)e, suivant les observations de M. Flourens, ne peut guère vivre plus d'un jour sans prendre de nourriture. Et, en effet, celles que j'ai enfermées dans un tonneau défoncé, plein de terre, sont mortes, quand, après vingt-quatre ou quarante -huit heures, j'ai cessé de leur fournir des vers ou de la viande hachée.

L'homme, dans les conditions ordinaires, ne peut se passer d'aliments au delà de trois h quatre jours sans éprouver de vives souffiances, il peut vivre quelquefois deux à trois semaines, même plus, s'il est condamné à l'immobilité, comme on l'a observé dans des galeries de mines. L(s omnivores sont dans le même cas. Ou a vu, en Suisse, dans un bâtiment enseveli sous une avalanche de neige, un porc vivre six à sept semaines.

Les herbivores s'accommodent avec peine d'une abstinence aussi prolongée. Le chameau, le dromadaire et les autres ruminants qui ont une ample provision accumulée dans les premiers estomacs, n'en souffrent pas trop, au début. M. Bouley a vu le cheval jeûner pendant douze jours, et Gurlt jusqu'à vingt-sept. Dans une expérience dont j'ai déjà publié les résultats curieux (3), je me suis assuré que le cheval, s'il est vigoureux et dans de bonnes conditions hygiéniques, peut, sans mourir, aller jusqu'au trentième jour, |)ounu qu'on laisse de l'eau à sa disposition. Le lapin vit environ douze jours, d'après Dugès, et Jusqu'à dix-sept jours suivant M. Bernard, sans aliments; les souris trois jours, d'après Magendie, et les rats deux jours à peine par les fortes chaleurs de l'été, du moins autant que j'ai pu m'en assurer sur cinq ou six individus de cette es|)èce. Les oiseaux ne peuvent supporter aussi longtemps celte privation que les mammifères. Buiïon dit qu'elle peut aller à trente-cinq jours pour l'aigle, à quatorze pour le vautour, et à dix |Kmr l'effraie. Bedi n'a vu vivre les animaux de celle classe que vingt joints lorsqu'il leur laissait des liquides, et neuf jours seulement quand ils étaient à la fois privés d'aliments et de boissons. Spallanzani a même vu un duc périr après six jours seulemeqt d'abstinence.

(1) Aristote, Histoire des animaux^ liv. VIII, p. 4/17. IMine prétend que cet animal ns mange que de deux jours Tun. Comment pouvait-il le savoir ?

(2) Leurelet Lassaijj^iie, Hecherches physiologiques et comiques pour senur à C histoire de ia digestion, Paris, 1825.

(3) G. Colin, Des effets de Vabstinefice et de V alimentation insuffisante chez les animaux (Mecueilde hiéd, véiérïn,^ 1862, p. 869, et 1863, p. 62).

Les oiseaux granivores ne sont pas dans le même cas. Dugès dit qu'ils meurent après deux jours d'abstinence. J'ai vu cependant un dindon vivre dans cette circonstance quatre jours entiers. Le canard qu*on veut faire périr d'inanition passe cinq à six jours sans aliments, et mange après cette épreuve avec une étonnante avidité. J'ai vu un palmipède de cette espèce résister à une abstinence de quinze jours. Sur l'oie elle peut aller aisément à un mois. Une oie à foie gras, qui nie fut expédiée de Strasbourg, vécut dans sa caisse quarante-quatre jours, sans recevoir autre chose que de l'eau, et encore après cette longue période on la tua, sans qu'elle parût à la veille de mourir; mais les petits oiseaux ne sont pas dans le même cas. Les moineaux^ les fauvettes adultes sans aliments^ meurent de la vingt-quatrième à la quarante-huitième heure de leur réclusion. Le rossignol jeune vit à peine un jour sans insectes.

Les jeunes animaux, à quelque esi)èce qu'ils appartiennent, et quel que soit^ du reste, leur régime, supportent moins longtemps l'abstinence que les adultes et lea sujets avancés en âge. J'ai vu, eu été, des lapins dont la mère était morte deux ou trois jours après le part, vivre quatre à cinq jours, bien qu'ils fussent nus et froids. J'ai vu également de jeunes chiens ou de petits chats, séparés de leur mère, vivre le même laps de temps et jusqu'à une semaine entière. Âmbrosoli a observe que des hérissons à la mamelle, dont la mère s'était échappée, ont résisté jusqu'au seizième et au vingtième jour ; mais des chats, à la veille d'être sevrés, n*ont pas dépassé, dans mes expériences, le douzième jour de l'abstinence.

Les animaux adultes et en bonne santé peuvent vivre sans aliments, bien plus longtemps que les jeunes sujets. Le fait est général ; mais la durée de la vie, dans ce cas, est en raison inverse de l'activité des animaux, et en raison directe du degré d'embonpoint. Ainsi, les animaux qui travaillent ou qui sont en proie à une agitation continuelle, telle que celle des espèces qui ne s'habituent pas à la réclusion, sont vile épuisés ; ceux, qui, au contraire, demeurent calmes, souvent couchés, dans des lieux sombres, à température moyenne, résistent beaucoup plus ; enûn, les animaux maigres succombent promptement, tandis que les gras résistent pendant un temps très-long. Le cheval maigre, par exemple, ne vit que de cinq à dix jours en moyenne, le cheval gras et bien musclé, trois, quatre et cinq semaines.

L'abstinence produit des modifications remarquables dans l'état de divers organes et dans la plupart des fonctions de l'économie ; les premières portent sur l'appareil digestif: il faut les examiner sommairement

L'estomac, chez certains animaux, les carnassiers^ par exemple, se vide complètement et s'affaisse sur lui-même, au point que sa cavité est entièrement effacée ; les liquides qu'il pouvait contenir ont été résorbés ou chassés dans l'intestin ; il ne reste plus à la surface de la muqueuse plissée qu'une couche épaisse de mucus. Il ne se vide pas tout à fait chez le porc et conserve une cavité assez notable chez les solipèdes. L'estomac de ces derniers s'éloigne de Thypochondre gauche, se [5iace en grande partie à la face postérieure du foie. Son cuUde-sac gauche, bien plus affaissé que le droit, devient fort petit, et les fibres charnues qui concourent à la formation des parois du premier se rassemblent en gros faisceaux bien distincts séparés par des sillons profonds; le sac droit, plus dilaté, et non sillonné à l'extérieur, conserve intérieurement une certaine quantité de liquide jaune verdâtre,

souvent presque dépourvu de viscosité marquée, et toujours neutre ou alcalin. C'est un reste des liquides que Fanimal a bus, et qui se trouve mêlé à la salive déglutie pendant Tabstinence. Celui des ruminants conserve toujours une grande quantité d'aliments. Les fourrages se tassent dans la panse si Tanimal est privé de boisson, on forment une masse dure qui surnage la partie liquide. Ils ne parviennent à être ruminés qu'avec une extrême diflBculté si l'abstinence se prolonge. Aussi l'animal meurt^il de faim avec une quantité d'aliments qui remplirait trois ou quatre fois l'estomac simple du cbevaL Le réseau présente encore un peu de liquide mêlé à quelques parcelles alimentaires. I^es aliments du feuillet se dessèchent à un haut degré et forment des tablettes compactes entre ses lames mu-* queuses. Les vaisseaux gastriques sont flexoeox, et très-probablement ils reçoivent moins de sang que lors de la digestion ; la muqueuse stomacale forme des plis qui sont, chez les solipèdes, petits et t];ès- nombreux dans le sac gauche, plus rares et plus saillants dans le sac pylorique. Dumas dit l'avoir trouvée altérée par l'absorption dans le chien, et Honter assure l'avoir vue ulcérée sur un homme mort de faim. Ordinairement, elle n'est pas même sensiblement enflammée ; néanmoins, j'y ni noté quelque apparence de phlogose sur un cheval mort après une longue abstinence, et le fait est d'autant plus singulier que la gastrite est une rareté chex cet animal. Les lésions signalées par Dumas et Hunter, si elles sont possibles, doivent être peu communes.

L'intestin grêle revient facilement sur lui-même^ surtout à sa dernière portion. Il se resserre, au point de prendre, notamment chez les carnivores, l'apparence d'une corde ; sa cavité s'efface par l'accolement de sa muqueuse à elle-même, et par la densité qu'acquiert son mucus ; il conserve quelquefois, de distance en distance, des dilatations séparées par des étranglements qui lui donnent l'aspect moniliforme; sa muqueuse plissée s'enflamme facilement et il se développe des stries inflamma matoires sur les parties saillantes des plicatures ; ses liquides s'épaississent, finissent par devenir troubles et se mêler à des gaz fétides ; ils conservent toujours une extrême viscosité. Le gros intestin s'affaisse et se vide presque entièrement chez les carnassiers et les ruminants, mais il conserve beaucoup de matières plus ou moins épaisses dans les solipèdes. Sur un cheval très-vigoureux mort après douze jours d'une privation complète d'aliments, l'estomac contenait 3 litres d'un liquide trouble, jaune verdâtre, fétide; l'intestin grêle, 2 litres et demi d'un autre fluide jaune d'ocre, alcalin et également fétide ; le caecum, 15 litres d'un liquide tenant en suspension quelques parcelles alimentaires, et le côlon replié, 20 litres de matières très-délayées, où les aliments entraient à peu près pour un dixième. La moqueuse du sac droit de Testomac était très-évidemment phlogosée, celle de l'intestin grêle encore davantage ; enfin, celle du côlon et du caecum Tétait très-vivement. Cette dernière, recouverte de fausses membranes très-adhérentes, avait ses follicules hypertrophiés. Il est digne de remarque que l'intestin ne se débarrasse jamais de son contenu chez les solipèdes et le lapin^ oà il est bosselé et anfractueux, taodis qu'il se vide à peu près complètement chez les ruminants, les carnivores, le hérisson, la chauve-souris. On le trouve ordinairement vide pendant l'abstinence hivernale des animaux qui s'engourdissent, comme Aristote l'avait noté sur l'ours. Il se vide insensiblement sur les hérissons qui tombent dans la torpeur; néan-

moins, il peut offrir chez ces animaux, pendant les froids intenses, une certaine quantité de résidus alimentaires et même des pelotes d'herbes, si les rémittences de Tengourdissemeut leur ont permis quelques légers repas.

H est à noter que certaines parties du tube intestinal se vident plus complètement que d'autres et dès les premiers temps, comme l'origine et la fin de rintestin grêle de la plupart des animaux, la dilatation terminale de l'iléon, l'appendice du caecum, le premier segment du côlon chez le lièvre et le lapin.

Les annexes de l'appareil digestif éprouvent aussi quelques modifications^ Le foie se rapetisse; son tissu noircit et devient ferme; ses cellules perdent la plus grande partie de leurs gouttelettes de graisse , tout en conservant une certaine quantité de glycose (1); il continue à fonctionner, et la bile qu'il verse dans l'intestin est cornplétement éliminée ; c'est elle qui donne aux matières excrémentitielles la teinte jaunâtre qu'elles ont si nettement, surtout chez les oiseaux. I^ vésicule se distend et se remplit d'une bile épaisse dont la quantité s'élève parfois, chez le bœuf, à plus de 1200 grammes. Celle qui coule dans Tlntestin reflue en pariie dans restoniac, notamment chez le porc, où elle colore le mucus de la partie droite du viscère et les liquides qui s'y trouvent en dépôt.

Il survient, par suite de l'abstinence, des modifications non moins sensibles dans tout le reste de l'économie.

La masse du corps éprouve une réduction considérable, car l'animal pendant l'abstinence vit aux dépens de sa propre substance. Il emprunte à ses organes l'équivalent de ce qu'il tire normalement des matières du dehors.

Le taux de l'emprunt intérieur est nécessairement proportionné à la talHe de l'animal ; mais il varie suivant une foule de circonstances. Un cheval masclé et d'uu certain embonpoint, du |)oids de Zi05 kilogrammes, a perdu, en trente jours d'abstinence, 80 kilogrammes, ou 2666 grammes par vingt-quatre heures, soit la 152' partie du corps, ou 6^%58 par kilogramme. Un autre cheval pesant 508 kilogrammes, sous le coup de la morve aiguë au début, perdait 6/i kilogrammes en quatre jours, 17 le premier, 16 le second, 16 le troisième, 15 le quatrième, soîl par jour la 31' partie du poids du corps, ou 31 grammes par kilogramme, conséquemment 5 fois autant que le précédent. Un jeune tanrean, du |M>ids de 313 kilogrammes, perdait 5 kilogr. 7, ou la 55« partie du corps, 1 8 grammes par kitogramme. — Une chienne de 22 kilogrammes perdait 280 grammes, la 79* partie du poids du corps, 127 grammes par kilogramme; une autre, du poids de 8 kilogrammes, diminuait d'un 66'. Un chat gras de 5 kilogr. 836, éprouvait une perte de 59*',07, ou d'un 97'. Une oie du poids de USOO grammes, 56«^27,ou un 85% soit il«',72 par kilogramme; un canard, un 28'. D'où il résulte que la perte varie du simple au quintuple, soit dans la même espèce, soit d'une espèce à l'autre, du mammifère au mammifère, de l'oiseau à l'oiseau.

Les déperditions des hibernants oscillent dans des limites très-étendues, suivant qu'ils sont éveillés ou engourdis, suivant même que leur torpeur est plus ou moins profonde. Ainsi, dans mes expériences, un hérisson perdait de 2 à 8 grammes par kilogramme, un autre de 1 à 8 grammes, ou de la 686' à la 98* partie du poids du

(1) G. Colin, Sur les divers états des teliules du foie (Comptes retidus de VÂcadànie des sciences^ 9 novembre 1861).

corps. Il en a été à peu près de même du colimaçon qui perdait trois fois autant ayant l'occlusion de la coquille qu'après la formation de l'opercule.

Du reste, ces déperditions vont décroissant^ d'une manière absolue, à mesure que l'abstinence se prolonge ; mais elles demeurent souvent, d'une manière relative, aussi considérables à la fin que dans les premiers jours. Gbossat les a vues constamment plus fortes les premiers jours que les jours suivants, après lesquels elles tendent à devenir uniformes. La mort survient lorsqu'elles se sont élevées, en moyenne, aux quatre dixièmes du poids initial cliez les animaux d'un embonpoint ordinaire, et aux cinq dixièmes chez les animaux gras. Ce résultat arrive vingttrois fois moins vite sur un vertébré à sang froid que sur un mammifère.

Ces pertes sont supportées, dans des proportions très -variables, par les diverses parties du corps. Elles sont énormes dans quelques-unes, très-faibles dans d'autres. La perte moyenne étant de &0 pour 1 00, celle de la graisse peut, d'après Chossat (1 ) , s'élever à 93 ; celle du sang à 75 ; du foie, à 52; du cœur, à Uk ; des muscles, à 42 ; celle de la peau n'est que de 33 ; des os, 216; du système nerveux de 1 centième ; mais il y a, à cet égard, des diilérences suivant les espèces animales.

La graisse se résorbe avec rapidité, particulièrement celle qui est sous-jacente h la peau, celle qui se trouve dans les interstices musculaires, puis celle qui est en dehors du péritoine, dans les mésentères, les épiploons, à la périphérie des reins, au bord supérieur de l'encolure du cheval, sous le sternum des ruminants. La graisse des os diminue très-notablement : aussi, les squelettes des animaux qu'on a fait mourir d'inanition, après de longues privations, sont-ils susceptibles d'acqnérir une blancheur et une légèreté que ne possèdent jamais ceux des animaux gras. Il est cependant des parties où la graisse se conserve en quantité considérable, quelle que soit la durée de l'abstinence. Ainsi, on eu retrouve constamment au coussinet de la gaine fibreuse de l'œil, dans la fosse temporale, à la base de la conque, autour de la dure-mère rachidienne, dans les scissures coronaire et spirolde du cœur^ en arrière des ligaments rotuliens. Cette graisse, dans les points où elle persiste, change de teinte chez les solipèdes; on lui voit prendre un reflet rongeât re qu'elle n'a point habituellement; les coussinets des tempes sont comme infiltrés de sérosité ; les mailles cellulaires qui emprisonnent les vésicules deviennent plus apparentes et leurs vaisseaux mieux dessinés. Toutefois, la résorption de cette matière met un temps très-long à s'effectuer si l'animal est d'un embonpoint considérable. Le cheval qui avait supporté l'abstinence pendant trente jours en conservait encore 14 kilogrammes dans la cavité abdominale.

Le système musculaire, qui a déjà perdu de son volume apparent par la résorption de la graisse sous-cutanée et interstitielle, s'atrophie réellement avec une certaine rapidité ; les muscles se dessinent sous la peau avec leurs reliefs et leurs découpures, surtout lors de la contraction ; ils laissent en évidence les saillies des os et les formes du squelette, surtout dans les membres. Chez les ruminants, et chez les rongeurs, ils arrivent à un degré extrême d'émaciation qui donne à plusieurs la minceur d'une feuille de papier et presque de la transparence ; leur tissu devient sec, coriace, peu nutritif, indigeste ; leurs faisceaux primitifs tendent à perdre leurs stries, lorsque le marasme atteint ses dernières limites. Chimiquement, ils sont

(1) Chossat, Recherches expérimentales sur Pinanition, Paris^ 1843.

très-altérés : il il'y a piasde graisse, plus de sucs dans les interstices de ienrs ûbres, et^ sans doute, les matières extractives, l'osmazome, ne 8*y trouvent [4us dans les proportions normales. C^est par suite de ces modiCcations et de son atrophie que le muscle ne possède plus qu'une contractiiité affaiblie, qu'il est incapable d'effort, etc.

Les muscles de la vie organique participent à l'atrophie. Le cœur se rapetisse et s*amincit ; les plans charnus de l'estomac, de l'intestin, de la vessie, perdent de leur poids, bien que le resserrement des réservoirs semble^ au premier abord, y indiquer une augmentation d'épaisseur.

Les autres parties, notamment le foie, la rate^ les reins, les testicules, les mamelles, en fournissant leur contingent à la résorption, subissent une atrophie plas ou moins marquée. Les membranes mêmes, les crins, les poils, les plumes, éprouvent un rétrécissement dans les parties produites pendant Tabstinence.

Les fluides, de même que les solides organiques, se réduisent à de moindres proportions. Le sang, dont les matériaux ne se renouvellent plus qu'aux dépens des propres matériaux de l'organisme qui se décompose de toutes parts, éprouve une diminution de quantité fort appréciable, qu'on ne soupçonnerait pas^ du reste, le plus souvent^ si l'on prenait en considération l'état des muqueuses apparentes. Les vaisseaux s'affaissent ; ceux qui sont ordinairement gonflés sous la peau s'effiicent graduellement : cette diminution est portée si loin que les animaux qui ont saocombé à une longue abstinence sont presque exsangues, comme Haller et une foule d'auteurs l'ont remarqué ; mais on n*est pas bien fixé sur les changements que ce liquide éprouve. On sait cependant, d'après les analyses de MM. Lecanu, Gavarret^ que la quantité de ses globules diminue. Son eau et son albumine augmenteraient d'après quelques observateurs. Dans quelques cas, sa composition se modifie à peine. Il renferme sur les animaux gras, d'après mes observations, asseï de graisse pour présenter un sérum d'une teinte opaline et beaucoup de sucre (i). Celui du cheval qui vécut trente jours sans aliments présenta à M. Wurtz une constitution à peu près normale. Dans tons les cas, les tissus pâlissent, se dessèchent en quelque sorte; mais ils ne deviennent point phosphorescents, ainsi que le disent certains auteurs.

La lymphe, d'après Gollard de Martigny, augmenterait sensiblement de quantité pendant les quatre à cinq premiers jours de l'abstinence : cette particularité assez bizarre me parait diflBcile à expliquer; je ne l'ai point constatée sur des ruminants, au canal thoracique desquels se trouvait adapté un tube donnant écoulement au chyle et à la lymphe; au contraire, la lymphe devenait de plus en plus rare, au point que l'écoulement était à peu près nul dès le troisième ou le quatrième jour.

Les fonctions se modifient très-sensiblement sous l'influence de l'abstinence. La circulation se ralentit, le pouls devient petit et d'une rareté excessive, lorsqu'il n'y a point de fièvre. La respiration se ralentit dans la même proportion que la circulation. Il résulte de mes observations, que le cheval dont les déperditions s'élevaient à 2666 grammes par jour, devait consommer seulement à peu près le tiers du carbone, la moitié de l'hydrogène qu'il aurait usé dans les conditions normales.

(1) G. Colin, Nouveau coup (fçsU sur les phénomènes fie la glycogétiie animale (Recueil de médecine vétérinaire^ 1863, p. 850),

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NéaBmotais, d'aprôs M. Boossiogauk, la quantité d'adde carbonique resterait, si ce n*est au dernier moment, ce qu'elle est dans les circonstances ordinaires. La chaleur animale baisse, d'après Ghossat^ et éprouve une réduction de trois dixièmes de degré toutes les vingt-quatre heures» de manière à descendre sur la fin de Tinanitîon à 13 ou 1/i degrés au-dessous du cinffre habituel. Mais cet abaissement ne se produit pas d'une manière notable, comme je l'ai constaté sur le cheval, le chien et l'oie, si l'animal est très-gras : la température se maintient alors, à i ou 2 degrés près, à son chiffre normal, pendant trois,- quatre, cinq semaines. Le refroidissement, au contraire, est extrêmement marqué chez les animaux qui manquent de substances combustibles. Les sécrétions se tarissent^ l'urine est peu abondante, surtout si les animaux sont privés de boissons ; elle reste encore chargée d'une forte proportion de principes salins et de matières animales. M. Boussingault (1) y a trouvé encore chez les oiseaux de Tacide urique, et Lassaigne (2), de l'orée, chez un fou qui avait résisté à une abstinence de dix-huit jours. Ordinairement elle cesse d'être trouble et sédimenteuse chez les herbivores ; elle devient incolore, claire, et ne laisse plus déposer de carbonates; elle devient acide comme chez les animaux qui se nourrissent de chair ; son acide hippurique est remplacé par l'acide urique. La transpiration cutanée semble perdre son activité; les sueurs n'apparaissent que fort rarement. Chez quelques espèces, celle du porc notamment, la matière sébacée devient abondante, visqueuse et donne à la peau un aspect repoussant ; les mamelles se flétrissent ; la lactation se suspend ; la salive visqueuse, di»itinée à humecter la bouche, devient épaisse et n'est plus déglutie qu'en petite quantité et à de rares intervalles; elle ne coule plus pendant la mastication ; les sécrétions intestinales seules conservent une assez grande énergie ; la bile continue à être versée en abondance ; elle donne aux matières de l'intestin grêle du porc et do cheval une teinte jaune bien sensible; elle colore les matières fécales des gallinacés, et le savant chimiste que je viens de citer en a reconnu l'existence dans les excréments des oiseaux ; enfin, les exhalations séro-muqueuses du tube intestinal deviennent si abondantes parfois, qu'elles déterminent une diarrhée dont l'apparition signale souvent les derniers moments de la vie des animaux qui meurent d*imh nitîon.

Il y a dans l'abstinence deux périodes distinctes, l'une où l'animal se nourrit régulièrement aux dépens des matériaux qu'il puise en lui-même, l'autre pendant laquelle il cesse de trouver dans sa propre substance des matériaux suffisants pour entretenir sa température et renouveler son sang. Ces deux périodes d'inégale durée ont chacune leur physionomie propre et laissent entre elles une ligne de dé^ marcation importante. La première dure tant que les phénomènes de l'autophagie s'accomplissent avec régularité, c'est4i-dire tant que l'absorption peut enlever une suffisante quantité de matériaux combustibles et plastiques ; alors la température du corps se maintient, le sang demeure abondant et riche, la lymphe épaisse et sucrée ; c'est ce que j'ai observé pendant plusieurs semaines sur le cheval gras, l'oie, le hérisson, au début de l'engourdissement; mals^ à la seconde période, la scène change, l'absorption ne recueille plus la somme de matériaux nécessaire; la

(1) Boussingault, cmvr. citéj t. Il, p. 403.

(2) LaMsigne, Journal de chimie mécUcaiûp 1825.

masse du sang diminue de moilié, même des deux tiers ; le liquide s'appauvrit en globules, en fibrine, en sucre, les sécrétions tarissent, les sensations deviennent obtuses, les mouvements lents, le refroidissement est considérable.

Lorsqu'un animal est soumis à Tabstinence et (ant que les choses se passent èomiiie dans la première période, la faim n'est point éteinte et la faculté de digérer, puis d'assimiler, d^^meure entière. Si l'on remet, avec quelques précaution^, ranimai à son régime, il reprend peu à peu ses forces et arrive bientôt à compenser ses pertes. Une fois que $on sang cesse de se reconstituer comme il doit le faire, et que la température baisse fortement, la faim s'apaise, s'éteint dans un vague sentiment de souiïrance ; l'animal ne cherche plus les aliments, il les refuse si on les lui présente, ou, s'il les prend encore, ses mâchoires ne les broient plus qu'avec peine; les glandes salivaires ne les arrosent pas; ils sont déglutis péniblement; l'estomac, plongé dans la torpeur^ se comporte comme un vase incite, il ne verse plus sur eux le suc dissolvant ; les sécrétions intestinales ne sont plus que des mucosités chargées d'épithéliums; la digestion est impossible et partant Tassimilation est supprimée; l'inanition suit^ dès lors, sa marche fatale; elle aboutit bientôt au refroidissement qui est le sinistre avant-coureur de l'agonie.

L*abstinence détermine, suivant ses périodes et suivant les animaux qui la supportent, certains effets généraux fort remarquables. fJans les premiers temps, les animaux sont surexcités; le chien aboie comme pour demander des aliments, et il en cherche partout s'il est libre; le bœuf beugle, foule sa litière, ramasse avec la langue tous les brins de paille qui sont à sa portée; le cochon fait entendre nu grognement particulier souvent répété, et se met à ronger les planches de sa hutte et à insinuer son grouin dans tous les interstices des parois do sa prison ; le loup vient hurler, dans les temps de neige, snr la lisière des bois; les carnivores sauvages deviennent d'une extrême férocité; les rats enfermés ensemble se mordent son* vent avec une animation remarquable. Après ces premiers jours d'excitation survient un calme de plus en plus profond dont l'animal ne sort que par moments. Le chien se retire dans un coin et se couche ; il n'aboie pas et ne semble plus réclamer d'aliments. Plus tard, lorsque son affaiblissement a fait des progrès, si on lui jette un morceau de pain, il se lève, marche en chancelant; souvent il se heurte et parfois il tombe ; ses yeux ternes, enfoncés dans les orbites, expriment la langueur et la souffrance, qu'il faut comparer aux angoisses pénibles et déchirantes des malheureux qui vont mourir de faim. Le paavre animal, les membres à peine redressés, se précipite sur l'aliment qu'on lui a donné; il le mâche avec lenteur, comme si ses mâchoires étaient sans force; on voit qu'il éprouve une grande difficulté dans la déglutition. Bientôt, il revient dans le coin où il a l'habitude de se reposer, et c'est le plus obscur de son habitation ; il s'y couche en cercle et reste indifférent à ce qui se passe autour de lui ; plus tard^ il ne veut pas en sortir, même quand on lui présente de la nourriture. L'oiseau n'a pas la force de se tenir perché. Le dindon, par exemple, reste immobile et comme hébété ; ses mouvements deviennent très-lents : au bout d'une abstinouce de deux ou trois jours, il refuse les aliments, mais il boit encore avec avidité ; ses caroncules pâlissent et acquièrent de la flaccidité; ses déjections sont molles et bilieuses. La mort, qui termine le malheureux état dont nous parlons, est précédée,

PRÉHENSION DBS AUIISNTS. 571

chea le cbeial, d'an décobitiis latéral plas ou moins prolongé, d'une sueur froide et de quelques couvulsions de courte durée ; elle survient après un temps dont la durée varie suivant Tespèce, Tâgc, l'état des animaux et les conditions diverses dans lesquelles ils |)euvent se trouver.

On s'est demandé quelle pouvait être la cause prochaine de la mort qui met fin à l'abstinence. Les uns ont consi^ré cette cause comme étant le résultat de la diminution de la masse du sang; les autres, Cbossat, par exemple, l'ont vue dans l'abaissement de la chaleur animale; il en est qui l'ont attribuée au défaut d'excitation du système nerveux, an manque d'éléments réparateurs. Ici, l'effet résulte évidemment de plusieurs causes : le sang appauvri est en proportion trop minime ; les tissus, déjà brûlés en partie, ne reçoivent plus de matériaux de réparation ; la respiration manque de combustibles ; la chaleur animale descend à un degré insuffisant; l'estomac et l'intestin sont enflammés ; le système nerveux est privé d'excitants assez énergiques ; tous les rouages de l'oi^anisme sont usés. En faut-il plus pour mourir?

L'alimentation insuffisante, de même que la diète à laquelle on soumet les malades, peut, à la longue, produire les mêmes effets que l'abstinence et avoir les mêmes suites. Elle a ce caractère toutes les fois que la nourriture n'est pas quantitativement ou qualitativement proportionnée aux besoins et aux déperditions de l'économie. Gomme l'abstinence, elle menace de ruiner l'organisme ; elle conduit fatalement à l'inanition et i la mort, si elle fait perdre au corps la moitié de son poids primitif.

Dans le plan de la nature, elle est par moments, pour beaucoup d'animaux, un accident ordinaire, notamment pour les herbivores des régions froides ou tempérées, dont la végétation est suspendue pendant l'hiver. Ces animaux usent alors, pour suppléer à leur chétive ration, la provision de graisse. qu'ils avaient amassée pendant la belle saison. Ils ne périssent qu'autant qu'ils ne trouvent pas en eux un appoint convenable à leur alimentation. C'est pour se soustraire aux inconvénients de cet état qu'un grand nombre d'espèces, parmi les mammifères, les oiseaux, les poissons, éprouvent des migrations plus ou moins étendues. Les uns passent des montagnes dans les plaines, les autres se transportent des plaines arides dans les endroits ombragés, des régions polaires dans les climats tempérés, de ceux-ci dans^ les pays chauds, etc.

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