DE L^OBSERVATION
Sans son secoars, il parait bien difficile de devenir jamais praticien habile, eût-on d'ailleurs toutes les connaissances que donnent les livres et les leçons des maîtres. Pent-on douter que ce qui a fait les grands médecins, les Fernel^ les Sydenham, les Boerbaave et tant d'autres, ce furent bien moins les notions qu'ils puisaient dans les écrits de leurs devanciers que les profQudes coniiaissances qu'ils savaient acquérir d'eux-mêmes? Ne sait-on pas que les anatomistes des derniers siècles et ceux de notre époque n'ont dû leurs belles découvertes qu'à des investigations directes, substituées à la vieille routine qui consistait à tout chercher dans Galien et ses commentateurs. N'est-il pas évident que c'est par la même méthode que les naiuraliiites ont porté si loin la zoologie et la botanique ? Où en seraient ces sciences si l'on s'était borné au rôle stérile de commenter Âristote, Théophraste, Gessner, AMrovande, comme on le fit trop longtemps? Aussi quelle reconnaissance ne doit-on pas à ces hommes supérieurs, Toumefort, Linné, Réaumur, Buiïon, Cuvier, etc. , pour nous avoir montré quelles sublimes inspirations et quelles immenses richesses on peut trouver dans l'observation de la nature.
L'observateur ne doit rien négliger. Le plus habile est, comme l'a dit Bacon, celui qui recueille tout ce qui peut l'éclairer; il n'est aucune particularité, si minime qu'elle soit, qui mérite son dédain. Il n'est rien qui doive paraître petit à ses yeux, car souvent les plus petites choses renferment de grandes révélations, et cela dans toutes les sciences. Ne sont-ce pas les oscillations d'une lampe qui ont conduit Galilée à la théorie du pendule? N'est-ce pas la chute d'une pomme qui fut pour Newton le point de départ de la découverte de l'attraction ? La légèreté que semble acquérir le corps plongé dans* l'eau ne donna-t-elle point à Archimède le moyen de découvrir si la couronne du tyran de Syracuse ne contenait pas un alliage impur? Que de choses ignorées seraient aujourd'hui connues et auraient une signification précise si l'on s'était donné la peine de les envisager dans tous leurs détails? Il y a^ dans chaque science, une foule de points sur lesquels l'attention a besoin d'être appelée pour y apporter delà lumière, saisir des rapports jusqu'alors inaperçus, établir des rapprochements qu'on n'a même pas soupçonnés. Il n'y a peutêtre pas d'exemples d'investigations persévérantes qui n'aient conduit à quelque résultat. Et pour ne rappeler qu'un seul de ces exemples, je demande si quelqu'un aurait pu prévoir jusqu'à quel degré de précision l'auscultation et la percussion conduiraient le diagnostic des maladies du poumon et du cœur. Quelquefois, il est vrai, l'observation même a des illusions, comme le système de Gall et toutes les erreurs de la phrénologie le prouvent; mais c'est elle, encore, qui répare le mal qu'elle a pu faire.
Bien qu'en physiologie la plupart des faits principaux soient acquis, il reste enooi^ assez de découvertes à faire, de détails à ajouter à ce qu'on sait déjà pour que les observateurs ne se laissent pas décourager. Le champ de cette science est immense, puisqu'il embrasse tout le règne animal; il est «même déjà très-étendu pour ceux qui circonscrivent leurs recherches aux seuls animaux domestiques dont les fonctions ont été si peu étudiées. On ne peut suivre une seule de ces dernières sans noter mille particularités inconnues et trouver à chaque instant de quoi rectifier des erreurs. Ainsi, on a cru, jusqu'ici, que la mastication des solipèdes ne s'effectue pas par des mouvements de mâchoires semblables à ce qu'ils sont chez
SO UfTBODDGnOH.
les raminants : il a suffi d*y rq;arâer attentivement et de tenir compte de riihision: produite par les lèvres pour voir qu'elle est la même dans les deux familles. On pense généralement que chez les herbivores, cet acte s'opère à la fois sous les molaires droites et sous les molaires gauches : uu examen même superficiel démontre que le broiement a lieu, exclusivement, tantôt sous les dents d'un côté, tantôt sous celles du côté opposé, et il nous donne, de plus, des moyens certains de reconnaître dans quel sens il a lieu. Cette mastication unilatérale est, en soi, une particularité bien minime, cependant elle coïncide avec un phénomène fort curieux de la sécrétion salivaire, c'est-à-dire avec une activité beaucoup plus considérable des glandes du côté sur lequel le broiement a lieu que celle des glandes opposées ; à son tour cette inégalité dans la sécrétion de deux glandes paires, placées dans des conditions en apparence identiques, montre que l'aaion réfiexe du cerveau à la suite de rimpression gustative se fait sentir plus vivement sur Tune que sur l'autre. On a pensé que, lors de la rumination, les matières alimentaires revenaient à la bouche sous forme de pelotes plus ou moins régulièrement arrondies: il suffit d'examiner ce qui se passe lors du renvoi de ces matières pour s'assurer que c'est une erreur. On perçoit alors très-distinctement un bruit de liquide au moment où le bol passe dans la r^îon cervicale de l'cesophage, et l'on entend, soit en appliquant l'oreille sur le cou, soit à distance, ce même liquide redescendre par plusieurs ondées suc^ cessives dont le passage est, pour ainsi dire, visible par suite du mouvement qu'il communique à la peau. On n'en finirait pas si l'on voulait indiquer toutes les erreurs rectifiées et tout(>s les notions nonvdies acquises par l'observation.
C'est surtout en physiologie comparée que l'observateur trouve de nombreuses occasions d'exercer sa sagacité ; c'est là que son attention doit être tenue toujours en éveil pour qu'il puisse suivre des fonctions dont les variations se multiplient à Tinfini et des phénomènes dont les caractères changent d'une espèce à une autre espèce. Son rôle y devient fort difficile, parce qu'elle est moins connue que celle de l'homme, parce qu'elle comporte des faits plus nombreux, des détails plus variés que cette dernière, enfin parce qu'elle oblige à des comparaisons qui, pour être jtMtes, doivent reposer sur une connaissance exacte des fonctions. Mais si ce rôle a des difficultés, il ne manque pas d'attraits. « Pour bien le remplir, dit Cuvier (1), le physiologiste ne doit pas s'arrêter à ce que les phénomènes ont d'individuel; il faut qu'il distingue surtout ce qui fait la condition générale et nécessaire de chacun d'eux, et pour cela il faut qu'il les examine dans toutes les modlGcations que penvent y apporter leurs combinaisons avec d'autres f^énomènes; il faut aussi qu'il les débarrasse de tous les accessoires qui les voilent ; en un mot, il faut qu'il ne se borne point à une seule espèce de corps vivants, mais qu'il les compare toutes et ^'il poursuive la vie et les pliénomènes dont elle se compose dans tous les êtres qui en ont reçu quelque parcelle. Ce n'est qu'à ce prix qu'il peut espérer de soulever le voile mystérieux qui en couvre l'essence, d II est évident qu'il ne peut entrer dans cette voie s'il ne possède des connaissances passablement étendues en histoire naturelle.
L'observateur qui 'suit attentivement les manifestations extérieures de la vie
■ (1) GuVier, Anatomie comparée, lettre à Mertrud, p. 15.
DE VùBus9knm. SI
n'arrire à les eompraidre qn'tutint qu^il connaît TorganisatioD mimile dans tons ks dètaUs de sa structure. Avant donc d'examiner la machine «n monyement, il a dâ l'examiner en repos et privée de son moteur; il a dû en considérer isolément tons les rouages et tous les ressorts. Par cette étude préalable, il s*est initié à la eonnaissaiice de beaucoup de phénomènes, et a pu entrevoir le jeu de plus d'un organe.
Par l'analomie oo l'étude statique des êtres vivants, le physiologiste observe non plus les actions, mais leurs instruments ; non plus les phénomènes, mais les conditions roatéridiesde leur production; il déchiflh^ les hiéroglyphes qui couvrent chaque page du livre, et s'efforce d'en trouver le sens. Les investigations de ce genre, si elles sont quelquefois presque stériles, conduisent souvent h des résultats très-satisfaisants. Ainsi, la configuration des surfaces articulaires et la disposition des ligaments fait connaître le jeu des articulations, le sens, l'étendue de leurs mouvements; — la direction et les attaches des muscles suflBsent pour préciser les Qsages de chacun de ces organes contractiles; — * le mécanisme de l'ceil, de l'oreille, est dévoilé en grande partie par leur disposition et leur structure. Le simple examen de certains organes a appris quelle est leur fonction. On a vu par là l'usage du ciBur, des vaisseaux, du foie, de la vessie, des reins, etc. La découverte de certaines parties on l'appréciation exacte de leur disposition a amené d'autres' découvertes parfois très-remarquables. Les valvules du cœnr et des veines, par exemple, ont bSx soupçonner à Harvey la circulation du sang; leur direction a servi à démontrer dans quel sens elle s'effectue. Âselli, en même temps qu'il trouvait les vaisseaux lactés, a vu qu'ib sont chargés du transport du chyle; Pecquet, en faisant voir qu'ils aboutissent à la citerne sous-lombaire et an canal thoracique, indiquait le cours général du chyle, et détruisait l'erreur d'après laquelle on admettait que ce liquide était porté dans le foie ; Gasserius, Stenon, Yirsungus, en trouvant les canaux de la parotide, du pancréas, montraient le cours de la salive et du suc pancréatique.
La considération des dispositions anatomiques jette un grand jour sur le mécanisme de plusieurs fonctions. C'est presque par la configuration et la structure du coeur qu'on arrive à connaître le jeu de cet organe ; c'est par la disposition des Taisseaux du fœtus qu'est dévoilé le mode de circulation pendant la vie intra- Qtérine. Ainsi, quand on voit que le sang de la mère apporté par la' veine ombilicale se mêle an sang de la veine porte du fœtus, puis à celui de la veine cave postérieure, au moyen du canal veineux, qu'ensuite ce même sang se mêle une troisième fois avec celui des autres parties dans les oreillettes du cœur« et une quatrième fois dans l'aorte et l'artère pulmonaire par le canal artériel, on est convaincu de là rtalité du mélange réitéré entré le sang apporté par la mère et celui qui appartient an fœtus, et dès lors on conçoit peu les disputés qui se sont élevées depuis Duver-^ ney et Méry sur la question de savoir comment se fait la circulation fœtale, et Si les sangs se mêlent ou ne se mêlent pas. Bien d^autres particularités anatomiques ont une signification non moins précise. La structure de l'estomac n'explique-t-elle point pour tels animaux la possibilité de vomir, et pour d'autres l'impossibilité d'exécuter le vomissement? La forme des dents, celle de l'articulation temporomaxillaire^ ne font-elles pas deviner le mode de mastication, et par le mode de
masticadon le régime, et* par celui-ci les mœurs des animaux? L'épaisseur des parois du gésier, la coucbe cornée qui revêt sa muqueuse^ les graviers que renferme sa cavité, tout cela n'indique-t-il point que cet estopiac est un organe de trituration?
Mais il ne faudrait pas attendre de Tanatomic l'explication de la nature intime de toutes les actions organiques. Il peut y avoir, comme le dit P. Bérard, il y a même un rapport entre la structure des organes et leurs fonctions; seulement ce rapport échappe à l'observation : « il ne se voit pas ». Il est vrai que les recherches de Tanatomie micrographique, ou de ce qu'on appelle maintenant l'histologie^ nous mènent un peu plus loin que ne le fait l'anatomie ordinaire. Le reproche que Bichat adressait de son temps au microscope serait ridicule aujourd'hui. Incontestablement les recherches de ce genre ont éclairé beaucoup le développement des tissus et des organes; mais elles n'ont pas conduit à tous les résultats que l'on pouvait en espérer ; elles ont eu même le grand inconvénient de faire négliger le côté philosophique de l'anatomie générale, celui sous lequel Bichat et ses rares imitateurs l'avaient envisagée. Il y a plus, elles ont jeté une grande confusion sur différents points qu'elles paraissent être appelées à édaircir. Ainsi, pour avoir donné trop d'impor* tance à des accessoires qui en méritaient peu, elles ont embrouillé à un tel degré la texture des glandes, qu'il est fort difficile de s'en faire une idée claire sans recourir à un examen comparatif de ces organe3 dans la série animale.
Le |>hysiologîstc qui cherche dans Tétude de l'organisation les éléments d'une analyse profonde des actions vitales ne peut restreindre ses investigations à un petit nombre d'espèces'; il faut qu'il les étende, pour ainsi dire, à tous les types du règne animal, ou, en un mot, qu'il fasse de l'anatomie comparée. lie secours de celle-ci est indispensable pour faire de la physiologie savante et exacte. Haller, qui l'avait bien senti, n'a jamais manqué d'utiliser les travaux de Fabrice d'Acquapendente, de Severinus, de Perrault, de Ouverney; bien qu'alors l'anatomie comparative, qui était dans son enfance, ne pût encore rendre de très-grands services. Aujourd'hui* après les belles créations de Guvier, les travaux de Meckcl, de Carus, d*£tienne Geoffroy SaintHilaire, de Blainville, Duméril, Duvernoy, AI. Milne Edwards, etc., elle ouvre une voie brillante d'avenir à la science moderne. Le jour qu'elle jette sur la physiologie tient principalement à ce qu'elle nous présente l'organisation animale sous un nombre presque infini de formes, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus compliquées; elle fait en quelque sorte l'analyse de cette organisation, nous montre les appareils et les organes isolés insensiblement de tous leurs accessoires. Ainsi, elle nous fait voir comment l'appareil digestif perd graduellement ses grandes dilatations, ses norabreusf replis, ses glandes conglomérées, et arrive à Tétat d'un simple sac n'ayant plus d'annexés glanduleux ni même de parois distinctes; — comment l'appareil respiratoire, qui résulte chez les animaux supérieurs de tant de parties destinées à faire pénétrer Tair^ à l'expulser, à mettre en mouvement les parois du thorax, se réduit peu à peu à la forme d'une simple poche ou de quelques lamelles membraneuses, et enfin à rien, quand la peau elle-même peut suffire à l'oxygénation du fluide nutritif; — comment l'appareil locomoteur, après avoir été composé d'un squelette articulé, d'un grand nombre de muscles et de tendons, arrive à n'être plus constitué que par quelques faisceaux insérés sous
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le fégOBient, et en dernier lieu par quelques fibres dissémioées dans la* substance du corps. De même, elle nous fait voir de quelle manière la glande la plvs complète arrive à la forme la plus simple, comment le poumon, le cœur, le cerveau et loos les autres organes se réduisent à leurs formes élémentaires, et cela par un passage lent^ gradué^ insensible. Par cette simplification, cette réduction successive de i'oi^anisme à ses parties essentielles, elle nous indique quelles sont ces dernières, et nous permet de mieux juger de Faction de chacune.
Par les enseignements que nous donne cette étude comparative, « la nature semble nous avoir préparé des moyens de suppléer à l'impossibilité de faire certaines expériences sur les corps vivants. Elle nous présente, dans les différentes classes d'animaux^ presque toutes les combinaisons possibles d'organes ; elle nous les montre réunis deux à deux, trois à trois, et dans toutes les proportions. Il n'en est, pour ainsi dire, aucun dont elle n'ait privé quelque classe ou quelque genre, et il suffit de bien examiner les effets produits par ces réunions, et ceux qui résultent de ces privations, pour en déduire des conclusions très-vraisemblables sur la nature et l'usage de chaque organe et de chaque forme d'organe. . . Mais il n'est pas permis de borner ces recherches à quelques espèces : souvent une seule négligée recèle une exception qui détruit tout un système (1). »
En même temps que l'anatomie comparée montre au physiologiste dans quel ordre, suivant quelles lois les appareils et les organes se simplifient, elle lui indique la voie qu'il doit suivre pour découvrir de quelle manière les fonctions se dégagent insensiblement dé leurs accessoires, et se réduisent enfin à ce qu'elles ont d'élémentaire, d'essentiel. Une fois qu'elle l'a mis en regard de l'organe amené au dernier d^ré de simplicité, elle lui permet d'envisager la fonction toute nue, et par conséquent, d'en mieux apprécier la nature. A cela pourtant ne se bornent pas ses services: si elle est nécessaire à la connaissance profonde de chaque fonction, elle le devient encore davantage quand il s'agit de la détermination des rapports qui existent entre les actions vitales, de la recherche des lois et des causes de ces dernières, en un mot, quand on poursuit la solution des grands problèmes de la science qui, suivant l'expression d'un grand naturaliste, «' est la plus compliquée, la plus mystérieuse et la plus inintelligible de toutes les sciences, o I| est incontestable que la physiologie ne s'élèvera à de plus hautes conceptions et ne prendra une empreinte réellement philosophique qu'autant qu'elle étendra le cercle de ses investigations à tout le règne animal.
L'anatomie pathologique vient aussi en aide au physiologiste dans plusieurs circonstances. Les traces que la maladie a laissées sur son passage, les ravages qu'elle a produits, les troubles fonctionnels qui en ont été la conséquence, peuvent souvent nous fournir des données précieuses sur le rôle des organes. Les plaies de la tète avaient appris à flippocrate l'action croisée du cerveau. Il avait remarqué que dans les lésions de cet organe il y a convulsion du côté blessé et paralysie du côté opposé à la blessure. Les lésions de la partie supérieure de la moelle ayant déterminé des paralysies du sentiment, celle de la partie inférieure des paralysies du mouvement, celle d'une partie latérale une hémiplégie, sont venues confirmer ce
(1) Covier, Anatomie comparée^ 2* 6dit«, 1. 1, p. xvn.