‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 14 sur 191 · COUM. — Phys. comp. 2« édit. I · texte numérisé non relu

COUM. — Phys. comp. 2« édit. I

3/i INTBOODGTION.

qae Texpérience avait enseigné sur l'action spéciale de chacune des parties de cet organe; la destruction complète de Tépiglotle a prouvé que ce cartilage n'était pas rigoureusement indispensable à la déglutition ; Tinduration, le ramollissement d'une vaste étendue du poumon ont démontré qu'une fort petite partie de cet.oi^ane suffit pour effectuer l'hématose; l'oblitération des gros troncs vasculaires a mis en évidence l'usage des anastomoses, et ainsi pour bien d'autres altérations morbides. Il ne faudrait pas croire cependant que les lésions laissées par la maladie permettent des déductions toujours justes sur les fonctions des parties lésées ; quelquefoiSy elles ne conduisent qu'à des données fiiusses ou au moins très-confuses : les exemples ne manquent pas pour le démontrer. Willis voit les corps striés ramollis chez des individus paralysés et privés de .l'usage de leurs sens ; il eu conclut que ces corps sont le siège du principe du sentiment et du mouvement. Lapeyronie observe qu'à la suite de profondes blessures ou de graves lésions du corps calleux il y a torpeur, affaiblissement, perte des facultés intellectuelles; il en infère que le corps calleux est le siège de Tâme. Magendie remarque que sur les chevaux immobiles il y a compression des corps striés, altération même à la surface de ces parties, par suite d'un épanchement de sérosité ventriculaire, et il considère ce fait comme une preuve que les corps striés sont le siège d'une force qui porte les animaux à reculer, etc. Il est vrai de dire que, dans bien des circonstances, les inducr tions ne sont fausses que parce que le»&its sont mal observés ; néanmoins elles peuvent l'êUre encore, quoique basées sur des observations exactes, aussi faut-il être extrêmement réservé sur ce point En effet, de ce qu'un rein, par exemple, se sera transformé en kyste, sans qu'il en résulte des troubles notables, faudra-t-il conclure qu'un seul de ces organes suffit à la sécrétion de l'urine ? De ce que les ganglions du mésentère peuvent devenir tuberculeux, sans s'opposer au passage du chyle, faut-il, avec Ruysch, les regarder comme n'étant paâ indispensables 7 De ce qu'un cœnure, une concrétion du plexus choroïde, une exostose à la face interne du crâne, n'amènent pas de paralysie, est-ou en droit d'admettre que la compression ou la destruction partielle d'un hémisphère n'est pas susceptible de produire cette paralysie? Non, car une lésion ancienne, une altération lente, insen^ sible, une dégénérescence qui a marché par degrés, n'ont pas le même effet qu'une lésion brusque. La fonction survit quelquefois, suivant la remarque de Morgagni, à Taltèration profonde de l'organe chargé de l'exécuter. La nature s'habitue en quelque sqrte à celle-ci ; elle cherche par divers moyens à en neutraliser les conséquences. Lorsque l'un des reins perd sa substance, l'autre s'hypcrtrophie ; lorsque les ganglions s'indurent, les vaisseaux qui passent à leur surface se dilatent sans doute, afin que le chyle puisse encore passer ; quand une exostose se développe à la face interne du crâne, un cœnure dans les hémisphères, la substance de ceuxci se creuse, se résorbe, et la compression est évitée. Mais, placez un corps étranger entre les méninges et le& parois crâniennes, enlevez autant de substance cérébrale que le cœnure en aura fait disparaître, et vous verrez si les eflëts sont les mêmes que dans les circonstances précédentes? Du reste, il est certaines altérations dont l'influence, au point de vue physiologique, n'est pas précisée. Sait-on, par exemple, en quoi la sécrétion biliaire est modiûée dans le foie énorme de l'oie grasse, ou dans celui qui, plein d'échinocoques, est devenu quatre à cinq fois plus volumineux

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qn'il ne l'est à l'état normal î Sait-on même si, dans ces circonstances, elle a snbi qoelqnes modifications ?

Quant à l'étude des monstruosités, elle jette aussi quelques lumières sur la science de l'oiganisme, en offrant au physiologiste, pour me servir des expressions d'Isid. Geoffroy-Saint^HUaire, « une série d'expériences toutes préparées par la nature, et où les causes d'erreurs qui viennent si souvent modifier les résultats des recherches zootopiiques se trouvent presque tontes annulées (1). » Mais il faut encore beaucoup de circonspection dans les appréciations pour tirer des faits qu'elle donne les véritables conclusions qui en découlent.

Que le physiolc^te se pénètre donc bien de la nécessité d'observer, soit directement, soit par l'intermédiaire de l'anatomie comparée, de la pathologie et des anomalies de l'organisation. Qu'il observe, s'il veut se faire une idée juste des actes de la vie, et en deviner les lois, on appliquer ses connaissances à la pratique médicale ; qu'il observe attentivement s'il veut développer ce tact qui fait le médecin habile, ou s'il se propose de tracer le tableau de ce qu'il aura contemplé : alors seulement il lui sera permis de répéter, avec l'auteur de V Esprit des lois^ ce mot du Gorr^ : Et moi aussi je suis peintre.

rV. -^ De rezpérimentation.

Le physiologiste, qui observe la nature et qui la suit patiemment dans toutes seil opérations, ne parvient, après bien des efforts, qu'à saisir un petit nombre de phénomènes. L'observation ne lui fait voir que l'écorce des choses, elle lui est bientôt insuffisante ; il faut qu'il pénètre dans leur profondeur : l'expérience vient alors à son secours. Tant qu'il s'en tient à la première, il épie, il attend patiemment et se contente des apparences. Dès qu'il emploie la seconde, il devient violent, audacieux ; il interroge, il scrute, il veut une explication à chaque mystère, un mot à chaque énigme, et c'est par la torture qu'il arrache les secrets que la nature voudrait lui cacher.

Muni de ces deux armes puissantes, il peut, tantôt marcher lentement, tantôt s'élancer par bonds dans le champ des investigations. S'il sait s'en servir avec art, œ qne l'une ne lui donnera pas, l'autre le lui fera conquérir. Chacune a sa desti« nation spéciale et sa place marquée qu'il doit tout d'abord chercher à reconnaître. « L'observation en tout genre précède l'expérience, et la raison en est simple: c'est que l'observation est une expérience toute faite.

» Mais, presque en tout genre, l'observation est insuffisante : elle est trop com . plîquée pour être comprise, trop bornée pour être féconde.

» L'expérience décompose l'observation, et en la décomposant la débrouille ; elle joint les faits isolés par les faits intermédiaires, et en les joignant les complète, et en les complétant les explique. En un mot, l'observation avait conmiencé, l'expérience achève.

» Dans l'étude des phénomènes naturels il y a donc un temps pour l'observation, et 4 y en a un pour Texpérience.

(1) Isid. Geoflh)7 Sdint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies de Forga^ nitation. Paris, 1836^ t 111, p. 589.

» On ne cherche d'abord qu'à constater les circonstances évidentes de ces phénomènes, l'observation suffit; on veut pénétrer ensuite et ia constitution intime et les ressorts cachés^ c'est le tour de l'expérience (1). »

De ces deux modes d'investigation, le second est bien plus difficile et plus délicat que le premier : pour observer, il suffit d'avoir de la patience, du tact, de la sagacité et c'est déjà beaucoup; pour expérimenter, il faut, en outre, cette sorte de génie qui imagine ou institue les expériences et trouve les moyens de les exécuter, cette habileté nécessaire aux manipulations qu'elles réclament, en6n cet esprit de discernement qui démôle les effets de l'expérience de ceux de l'opération, qui fait la part des causes d'erreurs, interprète les résultats et les apprécie à leur juste valeur.

L'idée d'interroger la nature, par la voie des expériences, n'est point, sans doute, une idée nouvelle; elle dut s'offrir à l'esprit dès que l'homme essaya de se rendre compte de son activité et de celle des êtres qui lui ressemblent davantage. Les premières expériences furent^ peut-être, celles du sacriûcateur consultant les entrailles des victimes qu'il venait d'égoi^er; mais elles ne furent réellement tentées, dans un but scientiûque, que par ceux qui se livraient à l'étude de la médecine. Galien déjà sentit si bien leur utilité qu'il en imagina plusieurs, dont quelques-unes sont très-iugénieuses. Ainsi, pour savoir si les instincts ne tiennent point à l'habitude et à l'imitation, il tire deux chevreaux du ventre de leur mère et leur présente une poignée d'herbes dans laquelle se trouve du cytise, que les jeunes animaux distinguent bientôi du reste, et il voit, parla, que l'instinct est uneimpulsiou spontanée préexistant à la naissance. Pour connaître l'action que les nerfs récurrents ont sur le larnyx qu'il suppose être l'organe de la voix, il en coupe un et voit celle-ci s'affaiblir, puis l'autre, et il la voit s'éteindre ; de même |)our découvrir le rôle des nerfs phréniques et des nerfs intercostaux, il fait des opérations analogues.

Si la nécessité des expériences a été sentie dans tous les temps, c'est surtout depuis l'époque des heWes découvertes de Galilée, de Newton et de leurs disciples, qu'elle a été généralement comprise. Les résultats auxquels cette méthode a conduit si rapidement les sciences physiques ont fait entrevoir ceux qu'elle pouvait donner dans les sciences physiologiques. Il est évident, pour quiconque }x>ssède la moindre notion de ces dernières, qu'elle est indispensable, non-seulement à la connaissance des actes compliqués, mais encore à celle des phénomènes les plus simples. S'agit-il, par exemple, de déterminer les propriétés des tissus, de voir si l'os, le muscle, le tendon, le cartilage, sont ou ne sont pas sensibles, et, dans l'affirmative, quel est leur degré de sensibilité, on ne le peut sans expériences. Veut-on savoir si tel nerf préside ou au sentiment ou au mouvement, quelle est la part d'inQuence de tel autre sur une fonction donnée, l'expérience seule peut le dire. Veut-on connaître la nature des fluides sécrétés par chaque glande, apprécier leur quantité, leurs caractères, leur mode de sécrétion, comment y parviendra-t-on sans son secours? Et ainsi pour les fonctions d'une foule d'organes.

Uest vrai que des accidents, certaines maladies, quelques lésions pathologiques,

(1) Flourens, Recherches expérimentales sur les propriétés et les- fonctions du système net veux, 2* édiU Paris, 18Â2, p. 248.

DE L'BXPÊaiMENTATION, 37

quelques môDStniosités, différentes opérations chirargicales peuvent nous donner plusieurs des notions qui s'acquièrent par les expériences ; mais outre que ces cir« constances constituent de véritables expériences toutes faites, elles sont rares et parfois diCBciles à bien interpréter. — L'action croisée du cerveau était démontrée par les plaies de la tête, elle aurait pu l'être encore par le tournis du mouton^ avant que les vivisections l'eussent prouvée. L'insensibilité de la substance des hémisphères, celle des os, des tendons, des cartilages, était connue par les amputations avant les nombreuses recherches de Haller et de son école. On connaissait le rhythme des battements do cœur, ou à peu près, par des accidents qui avaient mis cet organe à découvert, et par des vices de conformation dans lesquels il se trouvait en dehors du thorax^ avant qu'on eût mutilé, dan^ce but, des animaux vivants, etc. Certains troobles, certains effets morbides avaient fait soupçonner plusieurs particularités qui, à la rigueur, auraient pu se passer de confirmation : les paralysies du sentiment, distinctes de celles du mouvement, les paralysies locales, celles de plusieurs parties qui reçoivent des divisions d'un même nerf, mettaient sur la voie d'une distinction des nerfis sensitifs d'avec les nerfs moteurs, et Galicn l'avait établie ; mais il fallait encore que l'expérience vînt prouver péremptoirement que ces distinctions étaient fondées.

Montrer les admirables découvertes que la science a faites et la précision qu'elle a acquise parle secours de l'expérimentation, c'est assez faire sentir l'immense utilité de celle-ci. Or est-il un seul point de physiologie sur lequel elle n'ait jeté quelque lumière?

On pensait autrefois que l'encéphale était le siège de l'intelligence, de la mémoire, de la volonté. C'était encore plus par instinct que par suite d'une sorte de démonstration donnée par des accidents ou des troubles morbides qu'on s'était formé cette croyance : il*fallait en rester là. Mais l'art expérimentai conduisit d'habiles physiologistes à prouver, de la manière la plus péremptoire, que cette croyance est fondée, que certaines parties (les hémisphères cérébraux) sont bien les organes des facultés instinctives et intellectuelles; qu'une autre, le cervelet, est l'organe de la coordination des mouvements; que la moelle allongée est le principe des mouvements respiratoires, etc. On soupçonnait, on -était même convaincu, depuis les temps les plus reculés, que tous les neris n'avaient point des propriétés et un rôle identiques. Charles fiell vint et fit voir qu'il y a dans la moelle épinière deux parties distinctes, Sans le nerf deux espèces de fibres, un cordon médullaire pour la sensibilité, un autre pour la 'motricité ; des fibres sensitives, des fibres motrices. On ne pouvait s'expliquer pourquoi certaines parties reçoivent plusieurs nerfs différents, et l'on vit, plus tard, que dans la langue, par exemple, l'un d'eux donne aux muscles leur faculté contractile, tandis que l'autre donne à la muqueuse la sensibilité générale ou la sensibiité gustative, etc.

Les anciens avaient beaucoup disserté sur la question de savoir en quoi consiste la digestion: les uns disaient que c'était une coction, d'autres une putréfaction, d'antres encore une macération ; leurs hypothèses et leurs disputes ne conduisirent ï rien. Je me trompe, elles engagèrent les esprits sérieux à rechercher ce qu'il était impossible de deviner; en un mot, elles provoquèrent d'ingénieuses tentatives. Réaumur et SpaUanzani firent voir comment il y a trituration chez quelques

anûnaQx, et, chez tous, dissolation des aliments, à Taide d'an suc sécrété par les parois de l'estomac; ils fondèrent, par là, la théorie de la digestion, en ouvrant cette Yoie féconde et brillante où sont entrés, avec tant de succès, les physiologistes modernes.

On ne savait, autrefois, en quoi consistait la respiration, et on le cherchait en vain, jusqu'au moment où Lavoisier établit qu'elle n'est autre chose qu'une véritable combustion, une combinaison de Toxygène de l'air avec certains principes du sang, d'où résultent la formation d'acide carbonique, de vapeur d'eau et la production de la chaleur animale, etc. ; alors se trouva expliqué un des plus profonds mystères de Forganisme.

Que savait-on sur la génération et le développement du fœtus, avant les expériences de Fabricius, de Harvey, de Haller, de Spallanzani 7 sur la reproduction dès parties, avant Trembley, Réaumur, Bonnet ; sur les propriétés des tissus et l'action musculaire, avant les travaux de l'école hallérienne ; sur la rumination avant M. Flourens ; sur le vomissement avant Bayle, Chirac, Magendie ? Quelles notions précises possédait-on sur l'absorption, les diverses sécrétions, les actions nutritives, avant tous les ingénieux travaux de tant d'expérimentateurs 7 En voilà assez pour prouver que les expériences constituent le moyen le plus précieux qu'on puisse appliquer à Tétude des phénomènes de l'organisme.

Gomment faut-il employer ce moyen puissapt d'investigation, dans quelles circonstances, avec quelles précautions, chez quels animaux 7 Ou, en d'autres termes, quels doivent être les principes et les règles de l'art expérimental 7 Question épineuse, s'il en fut, quoique résolue en partie implicitement par les grands travaux de la science moderne.

De même « c[u'on a fait des vers, bâti des pabis, construit des machines avant de connaître les règles de la poéde, les principes de l'architecture, les lois de la mécanique », de même aussi, on a fait des expériences avant de se demander suivant quelles règles elles devaient être conçues et exécutées. Le gétaie du poète, du mécanicien, du physiologiste, trouvait spontanément ces principes, ces règles, et agissait en conséquence. Plus tard, on essaya de les formuler, afin que les résultats heureux d'une foule de tentatives, de combinaisons préméditées ou dues au hasard servissent de guide et d'enseignement dans l'avenir.

Mais tous les arts ne reposent pas sur des principes également faciles à établir et à comprendre. Celui de l'expérimentation est un de ceux qui offrent le plus de difficultés sous ce rapport, parce qu'il s'applique à l'étude des phénomènes les plus complexes de la nature.

C'est un art difficile dans la conception, l'institution des expériences et dans leur exécution ; cette dernière suppose des connaissances anatomiques exactes et l'habitude des manipulations. C'est un art délicat : pour bien faire une expérience, il faut trouver le moyen qui mette le mieux en évidence et qui permette d'analyser avec la plus grande exactitude les fonctions que l'on étudie, tout en éloignant aussi peu que possible les animaux de leurs conditions normales, afin de saisir la véritable frfiysionomie de ces fonctions, de démêler, dans les résultats, ce qui tient à l'essence du phénomène observé de ce qui provient des perturbations provoquées par les vivisections. Ce partage, cette distinction, exige plus de tact qu'on ne pense et

OB t'UPÊRniElTTATION. S9

plus d'attention qn'on n'en met ordinairemenl à de simples observations ; enfin c'est on art qui n'a pas de limites, car qui oserait dire où s'arrêteront les tentatives qui peuvent être 6ites, les moyens divers susceptibles d'être employés dans le bat de découvrir le mécanisme des actions vitales?

Bacon qui a essayé de tracer les règles de l'expérimentation en général, veut que les expériences soient variées, souvent répétées, opposées les unes aux autres et finalement réunies ; il vent aussi qu'on les épuise el que quelquefois on les fasse au hasard ; car, pour lui, l'expérimentateur est une sorte de chasseur, suivant la nature à la piste, et dont les courses inutiles peuvent être compensées par des découvertes inattendues» Ces préceptes, sont judicieux, mais vagues. Il faut des indications plus précises sur les moyens d'expérimentation et sur leur mode d'emploi.

La perfection des moyens d'expérimentation el des expériences elles-mêmes est un but vers lequel doivent tendre constamment les efforts des physiologistes. Dans les sciences physiques et chimiques, les expériences se font avec une rigoureuse précision. S'il s'agit d'étudier la chute des corps, leur dilatation par le calorique, Técoulement des liquides, la tension des gaz et des vapeurs, la pression de l'air, les effets de l'élearicité, on y arrive avec une grande précision à l'aide de procédés simples, d'appareils particuliers. De même, quand il faut analyser une substance, produire des combinaisons, isoler les corps simples des composés qu'ils concourent à former, on a un certain nombre de procédés exactement déterminés qui conduisent sûrement au but.

Il n'en est point ainsi en physiologie. Pour étudier un phénomène, on ne peut pas l'isoler complètement de ceux avec lesquels il a des rapports intimes, et ils sont tous tellement liés les uns aux autres, que l'un d'eux ne peut être modifié sans que les autres le soient aussi. Dès l'instant qu'une fonction est mise en dehors de ses conditions normales, elle change de caractère, et dès qu'elle cesse de s'exécuter, toutes les autres, si elle est un peu importante, éprouvent des perturbations plus ou moins profondes, et même se suspendent La possibilité d'isoler les phénomènes physiques et chimiques, et l'impossibilité d'arriver à ce résultat, en ce qui concerne ceux de l'ordre physiologique, établissent une différence capitale entre le mode d'expérimentation qui s'applique aux premiers et celui qui convient aux seconds. La différence est si grande que l'on ne voit pas ce qu'il peut y avoir de commun entre les deux modes : il est donc superflu, pour nous, de chercher à imiter des procédés inapplicables aux recherches physiologiques.

En physiologie, le grand principe, dans le choix des procédés, est qu'ils soient si bien appropriés à leur objet, que les résultats de l'expérience portent en eux-mêmes leur interprétation et ne supportent pas la controverse. Ainsi, on fait la section des hypoglosses, et la langue est immédiatement paralysée, tout en conservant la sensibilité et la faculté d'être impressionnée par les saveurs ; donc ces nerfs président aux monvements de la langue. On enlève les hémisphères cérébraux, et aussitôt l'animal ne voit plus, n'entend plus, perd son intelligence, sa volonté, etc. : est-il possible de douter que les hémisphères soient les organes de l'intelligence, de la perception et des sensations 7 On fait des ouvertures aux trois premiers estomacs des ruminants, et quand l'animal vient à manger, on sent les aliments qui ar-

rivent en grande partie dans la panse, eu petite quantité dans le réseau et le feuillet. Reste-t-il alors quelque incertitude sur le lieu où se rendent les aliments lors de la première déglutition? Or, n'est-il pas évident que la section, pour les nerfs, que l'ablation pour les hémisphères, que les fistules gastriques, sont bien les moyens qui conduisent sûrement et sans contestation au but à atteindre ?

Une expérience ne sera donc bien faite et portée à la perfection qu'autant qu'elle donnera un résultat évident, parfaitement saisissable ; qu'en un mot, elle parlera d'elle-même, pour me servir de l'expression d'un savant physiologiste (1 ). Pour cela bien des choses sont déjà faites; mais sur plusieurs points, le code de l'expérimentation a besoin d'être complété.

Certaines expériences sont complexes de leur nature, lorsqu'elles s'appliquent à des fonctions importantes dont les perturbations réagissent sur presque toute l'économie. Portez l'instrument sur le cerveau, sur le cœur, et aussitôt surviennent des troubles généraux très-graves desquels il faut dégager ce qui tient au résultat direct, immédiat de l'expérience. Il est des organes tellement délicats que les plus légères opérations pervertissent leur action et en changent les caractères ; faites la moindre lésion à l'estomac ou à l'intestin,' aussitôt la digestion est suspendue, et les sécrétions de ces viscères sont ralenties, supprimées ou perverties.

Que les expériences soient simples ou compliquées, il est nécessaire, pour qu'elles portent toute leur signification, et qu'elles puissent s'appliquer, soit à l'homme, soit aux animaux supérieurs, que les sujets en soient bien choisis, qu'elles soient modifiées, variées, répétées sur un grand nombre, avant qu'on cherche à généraliser leurs résultats.

Premièrement, il faut choisir les sujets. Ce point est d'une importance capitale qui ne paraît pas avoir été sentie de tous ceux qui s'occupent de vivisections : il n'est pas inutile de s'y arrêter un instant.

Tout d'abord il convient d'établir une distinction entre les expériences dont on ne veut pas tirer d'inductions générales, et celles tentées dans le but de donner des applications immédiates à la physiologie de l'homme ou des animaux supérieurs. Ainsi, veut-on étudier la génération, la respiration des |)oissons, des reptiles, il suflBt de prendre, parmi eux, les typ&s les plus ordinaii^s. Mais veut-on, au contraire, étudier les mêmes fonctions relativement à l'homme ou aux espèces domestiques^ il faut recourir non plus à des sujets ovipares à sang froid et à respiration aquatique ou incomplète, mais à des vivipares, à des animaux à respiration pulmonaire : cela est de toute évidence. Cependant, on nous donne à tout instant, dans les livres, une expérience faite sur la grenouille, la salamandre, la tortue, comme si elle l'avait été sur le chien ou le cheval. Il est vrai que certaines fonctions peuvent être examinées presque indifféremment sur un grand nombre, telles que la sensibilité, la contraction musculaire et quelques autres. Mais la plupart n'étant pas dans ce cas, il est essentiel de chercher les animaux qui permettent d'en faire l'analyse la plus complète.

Ainsi, je veux étudier la sécrétion biliaire. Prendrai-je indifféremment le che-

(1) FlourenS; Leçons orales.

DE l'expérimentation. kl

val, le boeuf, le chien, le lapin ou le cochon d'Inde? Si je prends le cheval, je serai forcé d'ouvrir largement l'abdomen, d'efiectner des délabrements considérables, pour mettre à découvert le canal hépatique situé profondément et pour y fixer un appareil propre à recueillir la bile. Bientôt après, il se développera une violente péritonite, et la mort surviendra au bout de vingt-quatre à quarante-huit heures; les résultats obtenus seront gravement modifiés par l'opération, et Texpériencc ne sera pas suivie; mon but ne sera pas atteint. Je chercherai donc un animal dans de meilleures conditions : le chien et le porc, par exemple. Avec ceux-ci, il me suffira d'une petite incision aux parois abdominales pour arriver sur le conduit biliaire ; le sujet sera peu malade, il pourra survivre et même se guérir. Le lapin et le cochon d'Inde ne me permettraient pas, en raison de leur petite taille, d'appliquer les appareils nécessaires. «

De même, je veux étudier la sécrétion pancréatique. Il me faut encore choisir mes sujets, car ifs ne peuvent point, à beaucoup près, me convenir tons au même degré. Chez les uns, le pancréas est très-profondément situé et son canal peu accessible; chez les aulres, l'organe est placé de manière à pouvoir être saisi, du premier coup, sans délabrement et à travers une toute petite plaie. Ces derniers animaux mangent immédiatement après l'opération, continuent à bien digérer, n'ont point de péritonite; l'appareil adapté au canal, tombe après huit à dix jours, et la guérison est bientôt complète. Je prendrai donc le ruminant qui jouit de cet heureux privilège, le ruminant de grande taille, afin de mieux apprécier tous les caractères de la sécrétion et de bien saisir les plus légères variations qu'elle est susceptible d'éprouver.

Dois-je examiner l'action combinée de la bile et du fluide pancréatique, je n'irai point recueillir l'une et l'autre isolément pour les mêler ensuite dans des proportions que j'ignore; mais je chercherai un animal où les deux fluides se mêlent avant d'arriver dans l'intestin, je placerai une sonde dans le canal commun qui les charrie, et j'obtiendrai le hiélange, opéré par la nature elle-même, dans les proportions qu'elle a déterminées. C'est le bélier qui me conviendra dans cette circonstance.

S'agit-il d'expérimenter sur la sécrétion de la salive, je ne prendrai ni le chien, ni les autres animaux carnassiers; il sont de trop petite taille, leurs glandes salivaires peu développées; les canaux de celles-ci sont si ténus qu'on peut à peine y fixer les tubes les plus fins, et ces tubes sont bien vite obstrués. Et puis ces animaux mangent très-f ite, salivent peu ; ils ne conviennent nullement à l'étude minutieuse de la fonction. J'aurai donc recours à des espèces de grande taille, comme le bœuf et le cheval, dont les glapdes énormes, la mastication lente et régulière, me permettront, à l'aide d'appareils fort simples, de recueillir de grandes quantités de salive et d'apprécier avec exactitude toutes les particularités de la sécrétion.

Ce que je fais pour la salive, la bile, le fluide pancréatique, il faut que je le fasse aussi pour le suc gastrique et le suc intestinal, etc.

Il y a donc, lorsqu'on veut analyser complètement une fonction, l'envisager sous tous les aspects, la suivre dans tous ses détails, nécessité de bien choisir ses animaux, puisque tel convient à une série de recherches auxquelles tel autre ne

(2 DITRODUGTION.

peut s'appliquer. J'ai peine à comprendre la routine de certains expérimentateurs dont Tun n'a de victimes que le chien» l'autre que le lapin ou le cochon d'Inde.

En second lieu, il y a nécessité non moins grande, lorsqu'on veut généraliser les résultats, de faire les mêmes expériences sur un grand nombre d'espèces différentes et aussi éloignées que possible les unes des autres. C'est encore là un point essentiel qui mérite, à un haut d^ré, de fixer notre attention.

S'agit-Û de déterminer les phénomènes de la digestion, on conçoit qu'il ne sera pas indifférent de s'arrêter à un carnassier, à un herbivore ou à un omnivore, à on animal qui rumine ou à un autre qui ne rumine point; on conçoit de même qu'il ne le sera pas de prendre un mammifère, un oiseau, ou un reptile. L'un d'eux, quel qu'il soit, ne peut à lui seul donner les éléments de la généralisation; il les faut tous. Ce n'est qu'après avoir examiné la fonction dans ces différents types que l'on appréciera bien ses caractères et que l'on distinguera ses phénomènes communs de ceux qui sont accessoires et variables à l'infini. En adoptant la marche contraire, on arrivera à des données vraies, exactes dans l'espèce, mais n'étant pas l'expression de ce qui.se passe dans toutes les circonstances. Réaumur, avec ses gallinacés, n'étudie qu'une forme de la digestion ; il voit nn gésier musculeux aplatir des tubes, broyer des substances très-dures, et il en conclut que le phénomène essentiel de la fonction est une trituration. Ce n'est que quand il arrive à se servir d'un oiseau de proie qu'il voit les aliments se digérer sans broiement préalable et par l'unique intervention du suc gastrique : alors sa théorie se modifie, et il est forcé de considérer la dissolution comme suflBsant à la digestion chez les animaux à estomac membraneux. Spallanzani, en prenant plus tard des types plus variés, montre clairement que la trituration n'est qu'un accessoire et que ia dissolution des aliments dans le suc gastrique est la forme générale de la fonction dans tous les animaux.

Y a-t^il à étudier l'absorption dans l'estomac, par exemple ; on n'y parviendra qu'en prenant plusieurs types différents. Expérimenterait-on sur tous les carnassiers du monde, que la question ne serait point éclairde ; car tous ces mammifères ont l'estomac construit d'après le même principe, tandis que les solipèdes, les ruminants et d'autres, l'ont organisé d'après un principe et en vue d'une destination d'un autre genre : d'où résultent pour les premiers des conditions qui facilitent l'absorption, et pour les seconds des conditions qui y mettent obstacle. Mais on n'a pas songé à tout cela. Certains physiologistes, qui avaient vu l'absorption s'opérer après la section des nerfs vagues, soutenaient contre d'antres, qui ne l'avaient pas vue s*effectner dans celte circonstance, que cette action était indépendante de l'influence nerveuse. La dispute durait depuis un quart de siècle, lorsqu'il fut démontré que la cause de la dissidence tensût à ce que les premiers avaient expérimenté sur le chien dont l'estomac absorbe, et les seconds sur le cheval dont l'estomac n'absorbe point sensiblement à l'état normal.

Faut-il rechercher les caractères d'une sécrétion, celle de la salive, par exemple. Ici, encore, il est indispensable d'opérer sur plusieurs catégories d'animaux, car on se tromperait grossièrement si l'on croyait pouvoir appUquer à l'homme ce qui se passe chez le bœuf, et même au cheval ce qui se passe chez ce dernier. En effet, b fonction des glandes salivaires a^ dans les ruminants, une physionomie et des

DE L*EXPftBIMEirrATION. &S

caractères tout différents de ceux qu*elle a dans les soHpèdes, et ceux qu'elle a dans les herbivores, elle ne les possède plus dans les carnassiers.

Il est donc Nécessaire d'expérimenter sur différents types d'apimaux pour arriver à des généralisations fondées, préciser les caractères constants et invariables d*une fonction, ainsi que ses caractères mobiles et accessoires. G*est parce qu'on méconnaît cette nécessité qu'il s'élève des disputes éternelles, des contestations sans fin entre les physiologistes sur la plupart des questions. Il n'en sera jamais autrement tant qu'on persévérera dans une voie si vicieuse, car on ne voit pas comment on peut tirer des déductions identiques d'un premier résultat obtenu sur le cheval, d'un second sur le chien, d'un troisième sur la grenouille, etc. , alors que ces résultats sont essentiellement dissemblables. Si, au contraire, on commence par bien déterminer ce qu'une fonction a de fixé et d'invariable, on verra que cela seul peut servir de base à une généralisation; le reste sera laissé de côté.

Il est des fonctions qui semblent faire exception à la règle précédente, du moins dans de certaines limites ; ce sont celles qui ne se modifient pas d'une espèce à une autre espèce, d'un genre, d'un ordre, à un autre genre ou. à un autre ordre, ni même très-sensiblement d'une classe à une classe voisine : les fonctions des centres nerveux par exemple. En effet, qu'importe, pour trouver le rôle des hémisphères cérébraux, du cervelet ou de la.moelle allongée, de prendre ou un carnassier, ou un solipède, ou un ruminant, ou un rongeur? Mais quand il s'agit de la digestion, de diverses sécrétions, il en est autrement •

Ge n'est pas tout, pour l'expérimentateur, que d'avoir bien choisi les animaux qui lui permettent le mieux d'étudier une fonction, et de s'être astreint à faire ses tentatives sur beaucoup de types variés, afin de distinguer les traits communs de celle-ci d'avec les traits particuliers dont les variantes sont si nombreuse^; il n'a, après cela, accompli qu'une partie de sa tâche; il lui reste à répéter, à modifier et i varier ses expériences un assez grand nombre éie fois afin de s'assurer de l'invariabilité des résultats qu'il a obtenus.

Ce nouveau précepte est encore d'une grande importance. Souvent la même expérience répétée vingt fois donne vingt résultats dissemblables, bien qu'on se soit placé dans des conditions en apparence identiques. L'âge des animaux, leur taille, leur constitution, leur force ou leur débilité, les complications qui surviennent, les accidents de l'opération, mille causes imprévues produisent ces variations qu'il faut distinguer de ce qui, dans les phénomènes, se reproduit toujours de la même manière. Il peut encore arriver que la même expérience donne des résultats contradictoires. En négligeant de répéter plusieurs fois les expériences, on s'expose à prendre l'exception pour la règle, l'accident pour le fait constant, l'accessoire pour le fait principal. Malheureusement c'est ce qui arrive trop souvent. Voilà pourquoi, à tout instant, on oppose un résultat à un autre résultat contradictoire. Lequel des deux est le vrai? Il faut tout recommencer pour le savoir, et quand on le sait, l'opposi-tion subsiste encore. Les esprits qui aiment la controverse s'en servent pour embrouiller les choses les plus claires.

Ge n'est pas tout encore. Le physiologiste qui a été habile, consciencieux, exact, a contracté implicitement envers les autres l'obligation de simplifier, de perfectionner ses procédés^ afin que les résultats qu'il a acquis i la science puissent] être

txU INTRODUCTION.

reproduits facilement. S'il n'a pas le mérite de donner le moyen d*alteindre ce . but, le premier qui essayera de répéter ses tentatives ne réussira probablement pas,

et dès lors surgiront de fâcheuses contestations.

Indépendamment des expériences sur les animaux vivants, il en est qui peuvent être faites sur le cadavre, ou tout à fait en dehors de Tanimal. Les expériences sur le cadavre sont peu nombreuses, et la plupart d'assez mince valeur. Déterminer les phénomènes de l'endosmose et de l'cxosmose, le caractère des ntouvements péristaltiques de l'intestin, le mode d'extinction de l'irritabilité musculaire, le degré de résistance du cardia, les propriétés physiques et chimiques des tissus, etc., tel est à peu près le rôle assez réduit du cadavre au point de vue expérimental.

Celles qui sont faites ei) dehors de l'être vivant ou mort sont aussi en très-petit nombre; mais plusieurs tentatives très-remarquables montrent qu'elles peuvent avoir leur utilité. Elles s'appliquent surtout à la recherche de l'action de certains liquides, la salive, la bile, le suc gastrique. Les digestions et les fécondations artificielles de Spallanzani sont des modèles en ce genre.

Quant aux avantages que la physiologie peut retirer de l'expérimentation, ils sont, et dépuis longtemps, trop bien sentis pour qu*il soit nécessaire de chercher à les démontrer. Du reste, après les belles découvertes de Harvey, de Haller, de Bichat, de Legallois, Ch. Bell, Flourens, Magendie, qui oserait faire l'éloge des expériences ou seulement croire qu'elles en ont besoin ? Mais il ne faut pas s'en exagérer l'importahce et s*imaginer que l'expérimentation peut, elle seule, réaliser toutes les conquêtes futures de la physiologie.

Sans doute elle a d'abord l'immense avantage de tenir lieu de l'observation et de reproduire aussi souvent qu'on le veut, dans des conditions déterminées et suivant l'ordre qui paraît le plus favorable, les phénomènes qu'on a rarement ou difficile-, ment l'occasion d'étudier. Le physiologiste attendrait trop longtemps les plaies de la tête, les dénudalions du cerveau pour constater les mouvements de l'encéphale, l'insensibilité des hémisphères, leur action croisée. Il lui serait rarement donné d'avoir sous les yeux une fistule gastrique comme celle du Canadien, pour suivre les phénomènes de la digestion stomacale, des fistules salivaires, des atrophies du pancréas pour se fixer sur les caractères de la salive ou sur les effets de l'absence du fluide pancréatique. Il courrait le risque de ne jamais rencontrer la carie du sternum, qui permit à Harvey d'étudier les mouvements du cœur sur Tbomme ni les ectopies qui ont donné à d'autres les moyens de se fixer sur le rhy thme des contractions de cet organe. Aussi, pour jouir du bénéfice de ces rares occasions, sur lesquelles il ne peut guère compter, il les fait surgir artificiellement, à son heure, à sa manièt^, et les reproduit autant de fois qu'il le juge nécessaire pour bien se fixer sur les phénomènes qu'il se propose d'étudier. En cela, il ne fait qu'obtenir de son art ce que le hasard pourrait lui offrir ; il détermine, en un mot, les accidents nécessaires à ses observations : la réalisation de ces accidents est le fait de l'expérience, le reste rentre dans le domaine de l'observation ordinaire.

Évidemment aussi, l'expérimentation va plus loin que l'observation, tout en allant plus vite, car elle permet au physiologiste de pousser l'étude, l'analyse des phénomènes jusqu'à des limites inaccessibles à la simple contemplation, comme quand il s'agit de préciser le rôle de chaque partie de l'encéphale, les propriétés

DE l'expérimentation. 65

de cbaqne nerf; mais ses conquêtes fmusent dès qu'elle a montré ce qui se dérobait au simple r^rd de l'observateur.

L*expérimen(ation conquérante de la nature pourrait, d'après M. Cl. Bernard (1), aspirer à une série indéfinie de découvertes. Il en serait ainsi si les eiïets résultant des troubles variés, des perturbations sans nombre qu'elle fait naître dans les actions de l'organisme étaient de véritables découvertes. Mais l'expérimentateur qni met l'organisme dans des conditions anormales, insolites, qu'il imagine et qu'il varie à l'infini, obtient fatalement les réactions bizarres d'une machine dont les rouages sont détraqués, gênés dans leur jeu, soliicilés à agir autrement qu'à l'état normal ; il crée une tératologie physiologique. A force de mutiler l'encéphale, de taillader la moelle épinière, d'irriter les nerfs à l'un et à l'autre bout, à l'aide de tous les genres de stimulants, d'y faire passer des courants électriques dans tous les sens, d'arroser les tissus de réactifs et de poisons, on provoque des manifestations confuses, à signification équivoque, qui rendent fort difficile l'interprétation des phénomènes normaux, on embrouille la science et l'on jette, comme l'a dit Guvier, de la confusion sur une foule de points. Les belles lois de l'organisme, les harmonies fonctionnelles, les procédés merveilleux dont la vie se sert, ne sortiront pas plus des investigations qui bouleversent tous ses acies, que les lois de la chimie ne sont sorties des opérations incohérentes des alchimistes.

Je n'ai certainement pas la pensée de faire ici la guerre à, l'expérimentation que je regarde, avec Legallois, comme l'un des plus grands flambeaux de la physiologie, j*en voudrais seulement réfréner les abus et montrer ce qu'il y a d'outré dans les prélentions de ceux qui croient tout découvrir par son secours. II est hors de doute que les expériences qui nécessitent des vivisections graves et compliquées peuvent étrangement fourvoyer les physiologistes qui procèdent sans circonspection et qui n'ont pas assez de pénétration d'esprit pour démêler les résultats*du trouble d'avec les véritables manifestations fonctionnelles, c'esi-à-dire pour dégager, de ce qu'ils observent, la véritable signification des phénomènes.

L'expérimentation physiologique, quand elle peut se passer des vivisections, devient infiniment précieuse, car ses résultats sont immédiatement concluants, sans qu'on ait rien à en défalquer. Ainsi les expériences sur la digestion, sur l'abstinence, sur la quantité de carbone brûlé dans la respiration, sur la transpiration, l'influence des enduits imperméables appliqués à l'extérieur du corps, les recherches sur l'abstinence, le vomissement, le mérycisnie, sur les fécondations artificielles sont de ce nombre. Celles que l'expérimentateur peut faire sur lui-même sont précieuses, entre toutes, telles les expériences de Sanctorius dans sa balance, de Dodart jeûnant pendant le carême, de Spallanzani avalant de petits tubes pleins d'afiments, de Stark bravant la mort pour juger des eiïets d'une alimentation insuffisante.

Les expériences peu douloureuses ou celles qui obligent seulement à sacrifier les animaux pour la constaiation des résultats obtenus, peuvent encore compter parmi celles qui doivent inspirer une grande confiance au physiologiste.

(1) Cl. Bernard, Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France. Pêm, 1867.

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Mais, après celles-là, il est obligé de recourir aux expérimeiitatioiis sanglantes, comme lorsqu'il veut déterminer le rôle des différentes parties de l'encéphale, des coràons de la moelle épinière, <les ganglions du sympathique, les mouvements du cœur, la sensibilité des tissus, les effets de l'ablation de la rate, etc. Son devoir est alors de simplifier autant que possible, d'abréger les souffrances de ses victimes, tant par humanité que pour rendre les résultats des vivisections aussi nets qu'ils peuvent l'être. Il ne doit pas reculer devant de telles expériences dès qu'elles lui paraissent utiles à la science et capables de conduire à des applications à la médecine. Le savant a des droits sur la brute, quand il s'agit de faire des découvertes profitables k l'humanité, et il n'en a jamais abusé. Rien ne prouve qu'Hérophile ait disséqué vivants les criminels que lui abandonnaient les rois d'Egypte, ni que Galien ait expérimenté sur les gladiateurs blessés, dont il pansait les plaies dans le cirque. Les vivisections n'excluent point chez ceux qui les exécutent la sensibilité, ni la compassion pour les animaux, c'est toujours à regret que le physiologiste impose des souffrances à ses victimes. Le noble but qu'il poursuit le justifie suffisamment. 11 n'a point à s'inquiéter de la guerre que lui déclarent aujourd'hui ceux qui se parent d'une sensibilité affectée et paraissent plus préoccupés du sort de la brute que de celui des êtres de leur espèce. Quoi! il ne lui serait pas permis, au fond de son laboratoire, de chercher les secrets de la vie. au prix de quelques douleurs imposées aux animaux, pendant que le chasseur extermine, pour se distraire ou pour se repattre de leurs dépouilles les hôtes de nos forêts et de nos champs, et que pour l'amusement des princes on immole en une journée plus de bêtes inoffensives qu'il n'en sacrifiera à la science dans toute son existence ! Qu'au lieu de mettre des entraves aux utiles recherches de l'expérimentateur, on déclare la guerre à des cruautés honteuses pour l'humanité, à l'habitude de mutiler certains palmipèdes, aux combats de coqs et de taureaux, qu'on s'ingénue moins à perfectionner les engins de destruction : que l'homme enfin soit un peu moins loup pour l'homme. Il sera ainsi plus recevable à s'apitoyer sur le sort des victimes immolées aux progrès de la physiologie.

§ V. — De la systématisation.

Lorsque le physiologiste est arrivé par la voie de l'observation et des expériences à rassembler les matériaux précieux et indestructibles qu'on appelle les faits, il n'a rempli qu'une partie de sa tftche. Ces faits qui serviront de base à la science «doivent être interprétés, comparés et classés. 11 faut en trouver le sens, en mesurer la portée, en rechercher les causes, les rapports et les lois. C'est par le raisonnement, l'induction, la déduction et le calcul qu'on arrive à constituer ainsi la partie synthétique et dogmatique de la science.

Il est évident, à première vue^ que les seules données de l'observation et des expériences ne suffisent pas à constituer la physiologie. Il n'est aucune science sans partie dogmatique. Celle de la vie n'en serait pas une^ si elle ne possédait que des faits : elle serait un amas de matériaux et non pas un édifice. Aussi, jamais personne n'a voulu s^en tenir à la simple constatation des phénomènes. Les hommes qui ont montré le plus d'aversion pour les explications et les théories ont été oUi-

DE LA STSTÊMATISATIOlf. 47

g£8, dam une certaine mesure» de procéder comme on le fait dans toutes les antres science&

Le raisonnement est donc indispensable au physiologste pour déCerminer la valenr des résultats bruts de l'observation et des expériences, pour tirer les déductions qui en ressortent, remonter des effets aux causes immédiates, de celles-ci aux causes éloignées, rechercher le but, la finalité des actes qu'on analyse, enfin pour lier entre elles les notions éparseset en faire un corps de doctrine. Sans son secours, les découYertes les plus précieuses semblent n'avoir ni seUs, ni portée, ni application à l'art de guérir.

Le rMedu raisonnement n'est point de conduire à la connaissance des phénomènes ou à la constatation des faits, car suivant la remarque de Locke, il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain d'acquérir la notion des phénomènes par la théorie dépourvue du secours de l'jexpérience. Ce rôle est tout entier d'interprétation. La logique, avec ses syllogismes et tous ses antres moyens, sert plutôt, comme l'a dit 0escartes, à expliquer qu'à trouver et à apprendre. C'est donc à la suite des deux grands moyens précédemment étudiés que celui-ci doit prendre place.

Le physiologiste ne pouvant avoir aucune connaissance intuitive des phénomènes qui s'accomplissent dans l'être vivant fût fausse route dès qu'il essaye de raisonner à priori. Bien avant Bacon et Leibnitz, toutes les écoles de philosophie avaient formulé ce principe que tout raisonnement doit dériver de choses déjà connues et acceptées. Galien, l'onde nos premiers maîtres, s'était attaché à mettre en pratique cette règle que l'empirisme antique avait déjà suivie instinctivement, car c'était toujours d'après des bits d'observation qu'il jugeait, par induction, de la gravité et des suites de faits semblables ; aussi les formules aphoristiques d'Hippocrate vues de près, ne semblent que des déductions tirées de faits plus ou moins bien connus.

Malheureusement on n'a pas toujours suivi le sage précepte d'attendre la constatation des phénomènes pour raisonner et expliquer. L'esprit humain impatient en toirte chose a mieux aimé s'aventurer que de suivre les voies lentes et pénibles de l'observation. Le raisonnement a pris souvent les devants, et comme l'imagination n*a pas de frehk^ on a voulu tout embrasser, sans réussir à rien saisir. On a fait un ro« man de choses vraisemblables ou possibles, mais en dehors de la réalité. Le raisonnement à priori f s'il peut mener à la découverte des vérités de l'ordre métaphysique, n'en découvre ou, au moins, n'en établit aucune dans le domaine des sciences naturelles et physiologiques ; il est impoissant, comme l'a si bien dit Leibnitz, à rien fonder et à donner par lui-même la moindre certitude. Aussi les plus habiles logiciens n'ont-ib pu faire, par son secours seul, la plus petite découverte. Descartes lui-même^ en appliquant aux études physiol(^iques son admirable méthode, n'en a fait sortir que des conceptions sans réalité^ quoique parfaitement intelligibles.

Bien que le raisonnement à prton n'emporte aucune certitude, il peut néanmoins armer à des combinaisons justes. Gomme il se base toujours sur quelques faits, ses présomptions, ses conjectures, ses probabilités, sont quelquefois, ainsi que les pronostics en météorologie, fortifiés par l'événement, mais ils ne le sont ordinairement que par le fait de coïncidences fortuites.

Cette sorte de raisonnement qui plaît tant aux esprits incapables de se plier aux teîgences pénibles des études d'observation n'est {las absolument à dédaigner. Pris

/i6 U9TR0DDGTI0N.

pour ce qu'il peut valoir, et à titre provisoire, il est susceptible de rendre quelques services. Les hommes qui ont, avec de profondes connaissances, Thabitude des reeherchcs scientifiques, ei la vue pénétrante, acquièrent insensiblement une sorte de prescience de ce qui est encore inconnu; leurs conjectures se trouvent parfois d*une remarquable justesse. Ils montrent ainsi le but et ouvrent, pour y arriver, des chemins qui évitent les tâtonnements et les longs détours. Les recherches provoquées par leurs conjectures conduisent quelquefois à des découvertes.

Mais il ne faudrait pas s*abiiser sur Timportance de ces résultats heureux et ne donner à Texpérimentation qu'un rôle secondaire, comme le voudraient certains savants, celui de vérifier la valeur des conjectures et des prévisions fondées sur le raisonnement L'expérimentation perdrait de sa dignité à se mettre au service de rhypothèse; elle a plus à gagner en conservant son caractère d'instrument de con* quête qu'à devenir un simple moyen de contrôle. C'est une fort mauvaise méthode* que celle de ne recourir à l'observation et aux expériences que pour vérifier les théories que l'esprit a édifiées par anticipation; car^ en procédant de la sorte on est tenté de poursuivre seulement celles des recherches qui. peuvent confirmer nos vues, et d'écarter les résultats qui peuvent les contrarier. La tentation est si forte, si séduisante, que beaucoup ne savent pas s'en défendre, aussi a-t-elle eu et a-t-elle encore, comme nous le verrons plus tard, des conséquences déplorables. £n laissant le raisonnement relégué au second plan avec un rôle.purement explicatif, l'esprit se laisse mieux diriger par l'observation et par l'expérience ; il ne songe point à changer la signification des résultats et il fait des théories non d'après des idées préconçues, mais d'après ce que les sens lui apprennent. Ce ne sont point les théories qui le dirigent : il les édifie sur içs enseignements rigoui*eux tirés de l'étude attentive des phénomènes.

Le raisonnement constitue une art plus difficile en physiologie que dans les sciences abstraites, à cause de la grande complexité de phénomènes qu'il s'agit d'interpréter, et de la difficulté de le contrôler à chaque pas, soit par des preuves difec* tes, soit par des propositions d^à démontrées. Dès qu'il s'applique aux questions les plus simples en apparence, des difficultés surgissent de toutes parts et semblent se multipliera mesure qu'on avance. Si, par exemple, il s'agit d'expliquer l'influence des nerfs ganglionnaires, d'après la considération des effets de leur section, on est immédiatement embarrassé sur le point de départ à prendre et sur la voie à suivre. Il faut de la réflexion pour reconnaître, parmi les effets diveraifiés de la section, Teffet ultime d'où l'on remonte à la cause par la série des effets intermédiaires. On voit bien la température s'élever dans les parties où se rendent les filets, la transpiration devenir abondante dans les régions adjacentes, ou voit les veines s'y dilater, les réseaux capillaires s'y injecter ; mais ce qu'on ne saisit pas aussi bien, du premier coup d'œii, c'est l'enchaînement, la relation qui existe entre ces phénomènes; ce qu'on devine moins aisément encore, c'est le rôle supprimé qui les fait surgir. Ce n'est qu'après une série de raisonnements qu'on est amené à voirdans l'éléva* tion de la température et dans la sueur le résultat d'un abord plus considérable de sang ; puis dans cet abord plus actif l'effet d'une dilatation outrée des vaisseaux ; dans celle-ci le résultat du relâchement ou de la paralysie de leurs plans musculaires ; enfin dans celte paralysie, effet immédiat de la section, la preuve que les

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