‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 15 sur 191 · DE LA SYSTÉMATISATION · texte numérisé non relu

DE LA SYSTÉMATISATION

filets sympathiques président à la contractilité des parois vasculaires. II n'y a pas moins de difficulté à déduire des effets de Tablation des ganglions, de TexcisioB de tel ou tel cordon de la moelle épinière, ou de la suppression d'une partie de l'encé* pbale, le rôle des parties enlevées, car dans tous ces cas, les effets des vivisections sont fort compliqués. L'expérimentation a changé les conditions de l'accompiis* sèment des phénomène^; elle a iait surgir des conditions nouvelles, troublé les har* monies fonctionnelles, interverti les rapports entre les actes qu'il s'agit d'analyser. Âq^i, en présence des«résultats les plus nets, est-on souvent embarrassé pour expll* qner, et peut-on quelquefois donner des interprétations diverses entre lesquelles il est extrêmement difficile de choisir.

Ce qui fait croître encore ces difficultés des explications et des raisonnements, c*est qu'il nous manque souvent une partie des faits sur lesquels on a besoin de s*étayer, ou que plusieurs de ceux que nous possédons sont incomplètement ou inexactement connus. Il en résulte que les raisonnements les plus logiques en apparence tombent ultérieurement devant la découverte des faits qui nous man-> quaient ou devant les lumières que nous apportent à tout instant la micrographie, la chimie organique. C'est ainsi que se sont évanouies les explications que l'on donnait autrefois de la respiration, de la chaleur animale, de la fécondation et des élaborations digestives. Il a suffi de découvrir le rôle de l'oxygène, de constater les changements éprouvés par l'air inspiré, etc. , pour arriver à l'explication vraie de phénomènes auparavant nécessairement mal interprétés.

Pour aplanir, autant que possible, ces. difficultés du raisonnement, il iant suivre strictement les r^es de la logique, partir toujours de faits biea établis, complètement étudiés, de principes incontestables, démêler les £dts, n'en tirer que les déductions les plus immédiates que l'on contrôle ensuite par tous les moyens dont l'esprit et les sens peuvent disposer.

Quelque logiques et quelque bien fondés que paraissent nos raisonnements, U ne laut pas en faire un trop grand cas et y mettre une confiance absolue. Rien n'est fallacieux comme le raisonnement dans les sciences physiologiques. Pour peu que ses bases manquent de solidité, que quelques faits sur lesquels il s'appuie soient inexacts, que quelqu'une des d^uctions soit fausse, il mène à des conclusions erronées. Il a beau conserver toutes les apparences d'une logique irréprochable, être dav, intelligible et même séduisant, il nous trompe en montrant les phénomènes en dehors de la réalité.

Il y a une foule de causes qui peuvent fausser nos raisonnement et frapper d'in«* suffisance nos explications ou nos théories. Nous avons rarement sous la main tous les éléments nécessaires à nos explications. Lorsque, par exemple, nous voulons nous rendre compte des actions nerveuses, de la contractilité musculaii?e, nous nous demandons s'il y a un fluide nerveux, et si ce fluide peut être assimilé on comparé au fluide électrique, comme autrefois on se demandait s'il y avait des esprits animaux et comment ils se mettaient en mouvement, ou de quelle numière 9s provoquaient le jeu des organes. De même, quand nous voulons nous fiiire un idée du travail nutritif, notre esprit se demande quelles sont les forces qui président à la formation des tissus, à leur arrangement Faute de données suffisantes» nos explications restent incomplètes, ou si, pour remplacer ces données, nou

G. COUN. — Physiol. comp. 2* é4it. i. «— A

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CûsoDS intervenir des hyiJOthèses, ces expUcalions deviennent des fictions plus ou moins ingénieuses» Toutes les interprétations que l'on pouvait donner de la respi^ ration avant les découvertes de Lavoisier, de la digestion avant la constatation des propriétés du suc gastrique et de celles des liquides intestinaux, de la fécondation avant que Ton connût les phénomènes de l'ovulation et les spermatozoïdes, étaient nécessairement illusoires. O'oû il suit que toutes celles quefinous essayons de donner maintenant en l'absence de bases suffisantes sont également frappées d'inanité.

Les physiologistes sentent bien aujourd'hui qu'il ne faut pas attacher trop d'importance à ce qu'on appelle les théories. Le sort qu'ont eu celles de leurs devanciers leur montre que les nôtres ne doivent pas trop compter sur une longue existence. Quelques-uns même prétendent qu'elles sont simplement provisoires, et vont jusqu'à affirmer que, sur aucun point, nous ne pouvons nous flatter de trouver la vérité absolue et les vraies formules. Mais ils tombent, en cela, dans une confusion flagrante. Us assimilent les vérités de fait données par l'observation et par les expériences, les réalités objectives avec les explications dont l'importance est secondaire. Les premières sont dôs maintenant des conquêtes définitives et durables, nos sens dont les illusions sont redressées nous l'affirment, et ils sont, comme l'a dit un philosophe illustre, les juges souverains de la certitude. Le physiologiste qui passe sa vie k poursuivre ces conquêtes peut être certain qu'elles seront impérissables, et espérer même que les déductions immédiates tirées des faits constitueront aussi des explications durables. Il n'y aura d'éphémère, de transitoire, que ces vaines théories k l'aide desquelles on a la prétention de tout expliquer. L'histoire de la science est U pour attester l'inanité de ces explications incomplètes, de ces raisonnements mal fondés qu'on a, tour à tour, acceptés sans trop de difficultés.

Plusieurs causes ont fait surgir ces fausses explications. La première est cette tendance de l'esprit humain qui le porte à vouloir aller au fond des clioses avant d'en connaître l'écorce, à chercher la raison, la cause première de phénomènes dont il ne connaît pas suffisamment les caractères, les conditions et les lois; la seconde est rhabitnde qu'on prend de recueillir des fahs insuffisants, de vouloir concilier des bits contradictoires, et enfin de combler les lacunes qui se présentent à tout instant par des conjectures, par des hypothèses desquelles on tire des déductions comme on en tirerait des faits les mieux fondés. De là ces conceptions qui ont fait de la science de l'organisme on aiïreux dédale de rêveries, surtout en ce qui concerne les questions vraiment compliquées et ardues telles que les fonctions nerveuses, la contraction musculaire, les actes digestifs, le mécanisme des sécrétions. De là viennent ces faux raisonnements, ces misérables sophismes qu'on a opposée aux découvertes les mieux fondées, aux vérités les plus évidentes, ainsi qu'on en a un exemple mémorable dans l'opposition faite à la découverte de Hanrey, par les partisans des vieilles doctrines de l'antiquité.

On n'est point, en ce siècle, guéri de ce travers par l'exemple du passé ; on abuse du raisonnement avec une assurance qui étonne les esprits sages. D'un fait, on tire soavent une déduction juste à laquelle on ferait bien de s'en tenir ; puis, pour donner bonne o{rfnion de l'étendue de son intelligence, on tire une seconde déduction de la première déjà h8sardée,|et de la seconde une troisième qui n'a plus de fondement et d*où Ton arrive insensiblement à toutes les faussetés imaginables:

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aussi d'un rieo on tire des déductions à perte de vue, sur lesquelles on' bfttit des systèmes. L'un, de la considération des phénomènes de l'ivresse, tire une nouvelle analyse des facultés de l'entendement; l'autre du rêve, du sommeil ou de l'aues« thésle, déduit une nouvelle classification des opérations de l'intelligence, une psychologie entière, ou bien arrive, par l'examen de la folie, à la matérialisalion des facultés et à la négation de l'âme.

Il est clair qu'en laissant trop de latitude à l'interprétation et au raisontiement, la science perd en précision, en positivisme et étend sou terrain aux dépens du domaine des chimères. Rien, en effet, ne devient plus facile alors, car^ comme l'a dit Bacon, la vérité est de toutes paris limitrophe à Terreur, et l'on tombe fatalement dan celle-ci, pour peu qu'on s'écarte de celle-là. Une fois l'impulsion donnée dans ce sens, chacun prend l'habitude de considérer les choses à sa manière ; on finit par ne plus observer et expérimenter que pour ériger des systèmes, défendre ou combattre ceux des autres : on guerroie avec passion pour les doctrines, au lieu de poursuivre patiemment la recherche de la vérité.

Il faut donc se défier de ces raisonnements à très^longue portée, de ces raisonnements captieux à l'aide desquels on s'imagine expliquer les choses les plus complexes et les plus obscures. Rarement ils ont plu aux grands observateuHi, aux esprits positifs occupés de l'étude des faits, de l'analyse rigoureuse des phénomènes. Harvey, Haller, Spallanzani, Cuvier, n'en faisaient pas grand cas ; Màgeudie les avait en horreur. Ils ont encore des disciples qui ne veulent même accepter qiie les faits bruts, tant ils redoutent tes écueils des explications et des généralisations.

Lors donc qu'il s'agit de chercher la signification des faits, la raison, les causes, le but, la liaison des phénomènes il faut procéder avec une extrême circonspection, suivant les règles dfo la logique la plus sévère, et contrôler à chaque pas les opérations de l'esprit, non-seulement par elles-mêmes, mais surtout par les solides données de l'observation et des expériences, sur cette sorte d'échelle d'induction qui nous élève des faits à la découverte des lois et des vérités générales. Il faut se tenir dans une perpétuelle défiance, ne passer d'un échelon à un autre qu'après s'être assuré de leur solidité et savoir s'arrêter à ces degrés où commence le vague, l'incertitude ; en d'autres termes, il faut, suivant le précepte de Bichat, abandonner le raisonnement dès que les expériences propres à lui servir de base viennent à manquer.

Il est d'une grande sagesse de savoir s'arrêter à temps sur le terrain mouvant des explications, en se rappelant qu'il est impossible de rendre raison de tous les phénomènes, quelque bien connus qu'ils puissent être. Une foule de points relatifs aux forces, à la causalité et à la finalité des phénomènes sont inaccessibles à notre esprit. D'ailleurs des phénomènes simples qui sont souvent inexplicables, à un moment donné, à cause de l'imperfection de nos connaissances, deviendront très-intelligibles par le fait de nouvelles découvertes. Les problèmes en apparence les plus insolubles, bute d'une donnée qui nous manque aujourd'hui, recevront sans efibrt cette solution demain quand la donnée inconnue nous sera apportée par les études physiologiques, physiques ou chimiqufîs. L'attente de ces données qui nous manquent entore ne doit pas cependant nous empêcher de conduire les explications jusqu'au point où elles peuvent aller actuellement. Les déductions forment toujours des

séries oa des chaînes auxquelles ou peut ajouter insensiblement des anneaux ; si les premiers sont solides et bien agencés, ceux qui s'y joignent ne les dérangent point. Du reste, dans les raisonnements compliqués il faut s'attacher à distinguer les nuances, donner seulement comme certain ce qui est d*nne certitude bien établie, comme conjectural, probable ou douteux, ce qui n'a que des fondements incertains ou équivoques.

La physiologie étant, comme l'a dit de GandoUe, une science aussi complexe que l'économie politique, a besoin de données tirées d'une foule d'études; elle doit baser ses déductions sur toutes les sciences qui touchent à la connaissance de l'organisme ou de l'économie vivante, sur l'anatomie comparée, sur l'histologie, l'anatomie pathologique, la tératologie, la pathologie, enûn, sur la science des milieux, la chimie et la physique.

Les déductions qui se tirent de l'anatomie sont des plus précieuses et presque toujours justes; car la considération de la machine donne son jeu toutes les fois que le rapport entre le mécanisme et le mouvement est saisissable. Ainsi les pre* mières connaissances physiologiques qui n'ont pas été tirées de l'observation directe ont été déduites de l'anatomie. Galien et Haller cherchaient avant tout à trouTer par l'organe la fonction ou l'nsage ; ils faisaient de l'anatomie animée presque toute leur physiologie. Toute la mécanique des mouvements se déduit en effet de la considération des leviers osseux, des puissances qui agissent sur eux ; le rôle de chaque muscle, le jeu de chaque articulation, se tirent de la direction des attaches de ce muscle et de la disposition des surfaces articulaires. Une grande partie du mécanisme des sensations ressort de la construction de l'œil, de l'oreille, envisagés comme Instruments d'acoustique ou d'optique. Une grande partie de la physiologie de la digestion, bon nombre de particularités de la mastication, du vomissement, de la rumination, se déduisent de la disposition du tube digestif, de son ampleur, de sa longueur, de la conformation des mâchoires, de la configuration des dents, de celle l'estomac, etc.

C'est surtout de l'anatomie comparée, envisagée physiologiquement, qu'on tire des déductions d'une haute portée. Les conformités organiques, en nous montrant les conformités fonctionnelles, nous dispensent d'appliquer l'observation et les expé* riences pour les constater. Les dissemblances de même nature nous font supposer les différences d'action, et souvent même nous les précisent nettement. De la base au sommet de l'échelle animale, la nature nous fait assister à de véritables expériences que les vivisections les mieux dirigées ne pourraient reproduire. En simplifiant ou en perfectionnant ses appareils, elle réduit la fonction à ce qu'elle a d'essentiel, ou elle la complique par des accessoires ajoutés un à un; elle exécute des analyses ou des synthèses admirables qu'il suffit souvent de suivre avec attention pour en déduire le mode, la signification et le but. Le sens des modifications qu'elle apporte, par exemple, à l'appareil digestif dans les parties affectées spécialement à la division des aliments, à leur emmagasinage, à leur élaboration, à l'absorption de leurs produits utiles ou à l'élimination de leur résidus, se devine souvent à la première inspection. De même les perfectionnements ou les simplifications apportés à l'appareil respiratoire, soit dans les parties qui appellent l'air^ qui en règlent l'introduction et l'expulsion, soit dans celles qui le portent au contaa du sang

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quand ce liquide ne peat pas venir à nn lien commun de rendez-vous; les combinaisons par lesquelles elle utilise cet air à diminuer la densité du corps, à donner de la légèreté à tel on tel organe, impliquent des modifications fonctionnelles dont on juge souvent au premier coup d'œil. Les mille combinaisons dont elle se sert dans ses appareils dMrrigation et de projection du fluide nutritif portent un sens qui se voit également sans diflBcultés.

La considération des détails de structure permet aussi de déduire souvent les similitudes ou les dissemblances de rôle, comme elle permet de déduire les simili* todes de composition chimique et d'altérations morbides. C'est de cette considération que^Bichat a tiré ses belles déductions sur la sensibilité, la vitalité des parties qu'il a rangées dans le même système. Toutes les membranes organisées comme les séreuses doivent sécréter, absorber comme elles, et sympathiser entre elles; toutes les parties fibreuses doivent partager les mêmes propriétés physiques, la même vitalité obscure, la même insensibilité; tous les organes à fibres musculaires sont contractiles; tous les muscles à nerfs cérébro-spinaux dépendront de l'influence de la volonté ; tons les muscles à iierfe ganglionnaires seront automatiques.

Mais si la déduction anatomique donne beaucoup, elle ne peut pas tout donner et elle a besoin de contrôle. La structure des nerfs n'implique point que les uns sont sensitifs, les autres moteurs ou mixtes. La disposition anatomique ne donne point le rôle spécial de chaque partie des centres nerveux ; les partîcnlarités oBertes par les acini des glandes ne font point deviner les caractères de leur action et les propriétés diverses de leur produit. La presque identité de structure entre les glandes salivaires ne fait pas soupçonner la dissemblance chimique des salives; la ressemblance entre ces glandes et le pancréas conduit à la fousse conclusion que le fluide pancréatique est une sorte de salive. Là, probablement, l'induction ne nous trompe que parce que nous ne connaissons pas suflisamment la texture intime des parties : la relation que nous ne voyons pas n'en existe j)eut-étre pas moins.

Les déductions tirées de l'anatomie sont surtout précieuses en physiologie comparée, car elles tiennent lieu, au moins à titre provisoire, des données que ne peuvent fournir l'observation et les expériences, faute d'être appliquées à la plupart des groupes du règne animal. Elles permettent de se faire des idées nettes, assez justes, des actes de ]a vie dans les êtres qui ne peuvent, en raison du moindre intérêt qu'ils nous offrent, devenir l'objet de nos études ordinaires. Les analogies et les dissemblances d'organisation entre certains animaux et certains autres, nous font conjecturer les similitudes et les diSérences fonctionnelles; voir par exemple en quoi la digestion du carnassier doit ressembler à celle de l'herbivore, en quoi la première doit diflérer de la seconde, et ainsi pour la digestion du solipède comparée à celle du ruminant, pour la respiration du mammifère mise en parallèle avec celle de l'oiseau, du reptile ou du poisson.

Cette déduction anatomique, qui nous fait pressentir des diflérences fonctionnelles souvent nombreuses et importantes, est particulièrement utile à l'expérimentateur en le guidant sur le choix des animaux propres à des études dont il vent généraliser les résultats ou appliquer à la physiologie humaine. Malheureuse* ment on tient peu compte des leçons qu'elle donne, on prend trop souvent an hasard les animaux d'expériences, comme s*il était indiflérent d'appliquer k

rbomine les données obtenues sur un mammifère^ un oiseau ou un reptile. Loin de choisir les espèces dont les fonctions se rapprochent le plus des nôtres, le porc qui est omnivore quand il s'agit d'expérimenter sur la digestion, et non le lapin qui vit d*herbe ou le mouton qui rumine son fourrage, on passe du chien au lapin, de celui-ci au cochon d'Inde, à la grenouille ou à la salamandre, on fait trèsséneusement la physiologie de rhomme d'après celle du cabiai, comme si Ton pou» ▼ait toujours conclure d'un type dégénéré au type le plus parfait, ou seulement d'une classe à une autre classe.

La physiologie générale, dans ses synthès&^t les plus élevées et les plus philosophiques, a beaucoup à tirer des déductions comparatives que fournit i'anatomie. G*est par Tanatomie comparée qu'on arrive à voir quelles sont les parties vraiment essentielles des organes et des appareils, et par là aussi ce qu'il y a de fondamental dans la fonction. Les grandes synthèses physiologiques trouveront \h un point de départ, une base solide. La connaissance exacte de la fonction n'est même pas possible sans ces lumières tirées de la comparaison. Haller Ta bien senti, comme le prouve le soin qu'il prend de mettre en regard les actions de l'homme avec celles des animaux. Il regarde ce parallèle comme indispensable, «car, dit-il, je reconnais chaque jour qu'on ne peut porter un jugement solide sur les fonctions des diverses parties du corps si on ne les a examinées dans l'homme, les divers quadrupèdes, les oiseaux, les poissons et souvent même les insectes. »

Les déductions tirées de la pathologie doivent être aussi prises en très-grande considération par le physiologiste. Il n'y a, en réalité, qu'une physiologie pour l'état normal et l'état morbide. Il n'v a ni fonctions ni aucune sorte d'actions nou-* velles sur le sujet malade. Les fonctions de l'être malade sont les fonctions normales simplement ralenties, exagérées, perverties ou abolies : quoique troublées sous l'influence des altérations des organes, des liquides ou des agents du dehors, elles n'en demeurent pas moins soumise,^ aux grandes lois de la vie. De même que le jeu régulier des organes conduit à la cpnnaissance des troubles morbides, de même ceux-ci reflètent souvent sur le premier de vives lumières.

La pathologie offre au physiologiste une série d'expériences variées que la nature fait à sa manière, par l'action d'une foule de causes, expériences souvent mieux exécutées que les nôtres. TSintôt, en exagérant les actions» elle nous fait reconnaître des caractères auparavant insaisissables; tantôt, en les entravant, elle en isole les éléments par une analyse plus parfaite que celle tirée des vivisections. Ici, elle rend perceptibles des actes obscurs et inconscients; là, elle annihile les plus manifestes. Elle nous dévoile souvent une fonction inconnue par les effets résultant do Patro* phie ou de la dégénérescence de l'organe qui en est chargé ; elle nous fait juger de l'importance d'un acte par la gravité des suites de sa suspension ; nous montre des suppléances non soupçonnées, des rapports^ des connexions que l'état normal ne met pas en évidence.

' Les déductions lumineuses auxquelles la pathologie conduit le physiologiste viennent, presque sur tous les points de la science, appuyer celles qui se tirent de l'observation et des expériences sur les lésions cérébrales ; elles nous aident à déterminer le rôle des diverses parties de l'encéphale, leur action directe ou croisée, leur participation aux phénomènes intellectuels, aux sensations* aux mouvements. Par

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les effets de l'alrophie d'one partie de ces organes, du ramollissement de l'une de lenrs sobetances, elle précise lenrs attribations foncttonnetles soutent mien qae ne le ferait le scalpel de l'expérimentatenr. Par les troubles qui surviennent dans les paralysies, elle nous met sur la voie des fonctions de tels ou tels nerCs, distingue les nerfs sensitib des moteurs ou des mixtes, montre la séparation de la sensibilité d'avec la motilité ; par une foule de manifestations, elle nous indique des liens, des rapports sympathiques entre les fonctions, et finalement nous conduit à une connaissance plus complète des opérations de Torganisme.

Quand nous suivons attentivement révolution et la marche des maladies, nous voyons l'expérimentation effectuée par les causes extérieures se dérouler peu à peu devant nous, et nous trouvons de précieux enseignements dans l'étiologie comme dans les symptômes et les lésions cadavériques. L'action funeste que peuvent produire les milieux, les aliments, les boissons, nous permet de mieux juger de leur action normale, et nous apprend à nous servir de ces agents à titre de modificateurs Dtiles. Les symptômes, en exagérant une foule d'actions^ nous en font mieux saisir le mécanisme et le but ; ainsi le frottement de la pleurésie au début nous montre la réalité du glissement du poumon sur les parois costales; les bruits exagérés du cœur nous font mieux remonter à leur cause; les effets de l'insuffisance valvulaire nous indiquent l'utilité des obstacles an reflux du sang : toutes les particularités connues que la percussion et l'auscultation font découvrir, nous permettent d'analyser avec plus de précision les actes qui s'opèrent- dans les organes de la respiration ou de la circulation.

Les faits de la chîmi^ie, de la thérapeutique, de la tératologie^ fournissent, comme ceux de la pathologie^ des notions très*utiies à la physiologie, sur la vitalité respective des tissus, sur leur sensibilité, sur les modîGcations imprimées à leurs propriétés par l'inflammation, sur leur régénération et leurs transformations possibles. Lors des opérations, des amputations, des débridements, les propriétés normales des tissus sont constatées ; et, plus tard, dans les plaies, les changements, les modifications de ces propriétés peuvent être suivis avec facilité. La réparation, la régénération des parties, la formation de nouvelles synoviales, de nouvelles muqueuses, de nouveaux canaux, de fausses articulations, les fractures, les maladies des os, leur reproduction par le périoste, le redressement les difformités, en nous dévoilant les ressources de la vie, nous montrent des faces nouvelles aux actions les plus cachées de l'organisme.

Tout ce que la thérapeutique nous apprend nous conduit à une connaissance plus ample des forces et des actions de l'économie; elle nous fait voir les modificateurs changeant l'état des tissus^ les propriétés des liquides, activant ou ralentissant la circulation, communiquant plus d'activité au travail d'assimilation ou de résorption, affaiblissant ou exaltant la sensibilité, engourdissant ou convuisant les muscles, tarissant les sécrétions ou leur imprimant une activité outrée. Elle fait aussi, à sa manière^ des expériences dont nous devons profiter, et nous apprend les moyens de diriger^ jusqu'à un certain point, les tendances de l'organisme, de les contre-balancer ou de les neutraliser quand elles sont vicieuses.

Toutes ces données obtenues par la considération de l'oi^anisme sain ou malade se complètent les unes les autres en se rectifiant et se contrôlant. Toutes ont de

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Kinpertance quand Tobservatear sait en découvrir le sens ou en tirer des déduc^ lions justes. L'organisme ne se dévoile pas tout entier dans ses seules opérations normales; beaucoup de ses actes ne deviennent intelligibles que par leurs troubles. Les perturbations atmosphériques, les météores, les volcans, les tremblements de terre ne contribuent pas moins à nous faire connaître notre planète que les phénomènes normaux reproduits tous les jours sous nos yeux avec une par&ite r^nhrité.

En dehors du cercle des sciences médicales. proprement dites, le physiologiste peut puiser d'utiles enseignements et en tirer des déductions propres à jeter la lumière sur les actions de l'organisme. Ceux qu'il emprunte à la physique et à la chimie ont, après les précédents, le plus d'importance.

La comparaison établie entre les instruments de l'organisme et ceux dont se sert la mécanique montre, par induction, le jeu des leviers, des poulies, des plans inclinés, les rapports entre les forces employées, les résistances à vaincre et les résultats obtenus. L'analyse des phénomènes de la capillarité, de l'osmose, de l'iroblbition, de la diffusion, permet d'apprécier, par analogie, les actes de l'absorption. L'étude de la pression des liquides, des lois de l'hydraulique, nous apprend tout ce qu'il y a de physique dans l'action du cœur considéré comme une pompe, et dans l'en* semble de la circulation du sang. Les lois de l'optique et de l'acoustique nous font connaître les phénomènes de la vision et de l'audition. Des lois de la conductibilité, de la répartition du calorique, de l'évaporation des fluides, nous déduisons celles de la calorification animale, car dans l'organisme, tout ce qui est physique est régi par les lois physiques; il n'y a de changé en lui que la forme et la nature des instruments dont les forces doivent se servir.

Et la chimie! quelles vives lumières ne donne-t-elle pas au physiologiste, soit directement, soit par la voie des déductions! Une grande partie des actions intimes de l'organisme ne sont-elles pas d'ordre chimique, et constituent-elles autre chose qu'une véritable chimie vivante? Tous les actes ultimes de la respiration ne se réduisent-ils pas à des phénomènes d'oxydation, de combustion lente? Lesélaborations digestives ne sont-^lles pas de simples mutations chimiques? Les opérations intimes de la nutrition, qui engendrent les principes constituants des tissus ou qui les détruisent, sont-elles autre chose que des combinaisons, des dédoublements, des réductions? Peut-on concevoir le rôle du sang, l'influence de ses altérations, sans la connaissance de sa composition ? N'est-ce pas à l'analyse chimique de ce fluide et des autres liquides que nous devons ce qu'on sait sur leur rôle? Sans les données analytiques sur les liquides et sur les produits de sécrétion connaîtrait-on les maladies du sang et tous les symptôn^es du diabète, de l'albuminurie, les carac* tères de certaines cachexies? Sans elles, enfin, pourrions-nous suivre ces opérations mystérieuses qui convertissent la matière étrangère en matière vivante, et découvrir les lois de l'échange continu de matière entre les êtres vivants et le monde extérieur, ces grandes harmonies nécessaires à l'existence des deux règnes animés?

Il y a plus encore. Des lumières qui ne sont point à dédaigner peuvent être empruntées par le physiologiste à des sciences purement abstraites.

Il n'est pas jusqu'aux mathématiques qui ne puissent souvent jeter de la lumière sur l'analyse des actions vitales. Indépendamment des bonnes habitudes de sévères

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dédncUoQs, de démonstrations en règle qu'elles donnent an physiologiste, eHes lui franiissent le moyen de calcaler les forces, de mesurer les vitesses, de compiler les apports et les déperditions de matière, d'établir la statique de Têtre vivant^ sa dynamique exacte, surtout en vue de l'hygiène et de l'économie des animaux, où il faut des données positives et non des approximations. Autrefois, faute de bases, les tentatives faites dans cette direction n'ont pas donné de brillants résultats. Les mathématiciens qui ont fait école en physiologie n'ont pu, pour cette raison » depuis des siècles, nous dire exactement la force du cœur, la vitesse du sang, etc. C'est Borelli, le premier d'entre tous, qui calcule la plupart des forces, celles des muscles, de l'estomac et des autres viscères. Il arrive à évaluer la puissance du ccenr à cent trente-cinq mille livres, puissance que plus tard Haller réduit à cinquante et une livres. Sauvages à quatre livres et demie, et Reil de cinq à huit onces seulement. — C'est Haller qui porte la vitesse du fluide nerveux à neuf mille pieds par minute, Sauvages à trente-deux mille par seconde, un troisième à des centaines de millions de pieds dans ce même espace ; — c'est Keil qui trouve que le sang parcourt cinq mille deux cent trente-trois pieds dans une minute. Enfin, ce sont : Bellini, Pitcairne et d*autres, qui tentent des calculs analogues, et arrivent à des chiffres qui étonnent par leur exagération et leur peu de concor^ dance.

Aujourd'hui plusieurs de ces évaluations peuvent être reprises avec avantage, non pas qu'on sache mieux calculer maintenant qu'autrefois, mais parce que des recherches et des expériences exactes peuvent fournir des bases que ne possédaient point les anciens physiologistes. Les injections de certains sels dans le sang n'ontelles point permis à Bering de déterminer avec une précision rigoureuse la vitesse du sang? Un appareil ingénieux n'a-t-il pas sufiS à M. Poiseuille pour reconnaître la force avec laquelle ce fluide est lancé dans les artères? £t aujourd'hui n'y a-t-il pas vingt instruments pour mesurer, représenter graphiquement la force du cœur, la vitesse de la circulation, les caractères du pouls, même la rapidité avec laquelle les impressions sensitives ou motrices se propagent dans les nerfs. Les analyses chimiques ne donnent-elles point le moyen d'apprécier^ comme on l'a fait, du reste, la quantité d'acide carbonique produite par la respiration, la quantité de carbone brûlée dans un temps déterminé? De même n'arriverait-^n pas très-bien à savoir combien de fluides sont expulsés par les reins, la perspiration cutanée, dans une période de vingt-qualre heures? Ne serait- il pas facile encore de préciser la proportion de matières salines, azotées, aqueuses, que le foie, les glandes salivaires, soustraient au fluide nutritif durant une période quelconque? Tout cela est déjà fait en partie.ou peut l'être plus cx)mp]étement avec une satisfaisante exactitude. Le calcul fournira des résultats exacts quand l'observation, les expériences, les analyses chimiques, les recherches microscopiques, lui présenteront des éléments rigoureux, c'est-à-dire une base. Qu'il vienne un ingénieux calculateur comme Haies, et l'on verra bientôt si les chiffres ne mènent à rien la physiologie.

Enfin, lorsque le physiologiste a épuisé tous les moyens que nous venons de rappeler, et qu'il en a tiré, par des déductions logiques, tout ce qui en découle, il lui reste encore la ressource de pressentir l'inconnu, de faire des conjectures sur ce

qu'il ne sait pas encore ou sur ce qui est inaccessible h ses investigations. L'bypo** thèse est là sur les confins du réel, du positif, pour l'emporter dans Timniense domaine du possible, du probable.

Sans doute, Il doit se défier du secours de cette féê qui a fait passer tant d'illu-* sionsaux yeux de nos prédécesseurs. Il n'est rien qui ait plus nui aux progrès de la science que cette arme dangereuse. Elle a fait surgir les systèmes les plus bizarres qne l'on puisse inventer, systèmes qui se sont renversés les uns par les autres, et n'ont laissé que des ruines sur leur passage. Aujourd'hui encore, il est fort commun de voir des hommes s'abandonner à toutes les divagations d'une imagination sans frein, courir à la recherche d'inconnues qu'on ne peut trouver, amonceler théories extravagantes sur théories plus extravagantes encore, embrouiller ce qui est dair, remettre en question ce qui est déjà à demi démontré, faire perdre ainsi à la science son prestige et lui donner l'apparence d'un roman aux yeux des esprits positifs. Heureusement tous les grands physiologistes ont fait la guerre à ces vaines ten* dances, qui ont trouvé déjà dans Haller un terrible adversaire. » Cet homme célèbre a non-seulement, dit Guvier, repoussé les hypothèses d'une manière géoé* raie, mais il s'est attaché à les analyser, à montrer par où elles pèchent, et à faire voir que ce n'est pas par la voie hypothétique que l'on peut parvenir à la vérité. » Les eflbrts persévérants de ceux qui ont suivi ses traces n'ont eu )K)ur but que de détruire le vague des suppositions et d'y substituer le positif des faits, des lois et des principes.

Si l'hypothèse est en soi une méthode fort préjudiciable dans les sciences, elle peut, étant réduite à de certaines limites, devenir de quelque utilité. D'abord elle tient, en l'absence de faits, une place qui sans elle resterait vide, elle comble la lacune immense qui existe entre le connu et l'inconnu, forme, pour me servir de l'expression d'un habile physicien^ « une sorte de crépuscule qui se répand des choses clairement connues et éclaire jusqu'aux confins de celles qui ne le sont pas encore ». L'exemple donné par Newton, par Lavoisier, nous prouve qu'elle peut servir, étant appliquée aux forces ou aux causes premières des phénomènes physiques, et par là on doit penser qu'elle n'aurait pas moins d'utilité en physiologie, si elle pouvait s'y adapter avec rigueur ; car, après tout, cette science n'est pas d'une précision telle qu'elle soit obligée de s'affranchir d'une alliance que ne dédaignent point celles qui ont la prétention d'arriver au plus haut degré d'exactitude. Il lui suffît d'éviter les extrêmes, en réduisant l'hypothèse à des proportions assez restreintes pour qu'elle ne devienne pas nuisible. Là se trouve la grande difficulté qu'on n'a pas toujours su vaincre. Si je n'aime point lar physiologie aussi abstraite qu'elle est dans Stahl, Rarthez et certains vitalistes, je la troave trop aride, trop nue, telle que rex|x>sent quelques savants de notre époque.

£n somme, l'hypoihèse est une méthode fausse tant qu'elle veut tenir lieu des choses positives, une méthode qui ne peut nous conduire à la vérité, et qu'il faut énergiquement repousser. Seulement, comme elle peut, dans de certaines limites, faire suite aux faits, et suppléer à ce qu'ils ne sauraient nous apprendre ou à ce qu'ils ne nous ont point encore appris, elle devient en quelque sorte l'appoint de ce que nous possédons; sans pouvoir jamais, sur aucun sujet, faire la somme de nos connaissances.

DES MÊTHODBa EN PHYSIOLOGIE. 59

Od voit donc que la lamière ▼ietit au physiologiste de tons les côtés. Il doit la recueillir précieusement et ne négliger aucun des moyens, aucune des sciences par lesquels elle lui arrive. Bien que la biologie soit une science distincte et autonome, elle ne peut se suffire à elle-même et ne doit pas sMsoler des sciences auxiliaires. Elle a le droit d'interroger celles-ci à tout instant, de les mettre à son service et de s'en faire des instruments de conquête. Elle a ce droit, car elle analyse et interprète ce qu'il y a de plus compliqué, de plus difficile et de plus mystérieux dans la nature : la vie dans l'homme et tons les êtres animés. Il faut qu'elle en use pour agrandir incessamment le champ de ses connaissances.

Dans le grand travail de la mise en œuvre des matériaux rassemblés avec tant de peine, Tesprit, la logique, la sagacité du savant, jouent un grand rôle. Les faits ne valent que par leur signification ; s'il en est de lumineux dont te sens est évident, il en est beaucoup dont la valeur est énigmatique. Ceux-ci^ comme certains diamants bruts, semblent à première vue de simples cailloux; ils ont besoin d'être taillés pour devenir étincelants. Le physiologiste doit donc, pour faire de la science solide et profonde, s'attacher h la fois à la constatation et à l'interprétation logique des phénomènes. Ses sens et son e5prit doivent agir ensemble, se prêter une assistance réciproque, se contrôler sans cesse. L'observation et l'expérience, après avoir rempli leur rôle d'initiation et de conquête, doivent encore servir au contrôle du raisonnement, car celui-ci a ses aberrations et ses illusions comme les sens. Rien, en définitive, ne peut être considéré comme certain que ce qui a subi ce contrôle. Et, comme il y a encore des degrés de certitude, on peut affirmer que la certitude absolue n'est et ne peut être que dans les faits. Ce qui est affaire de raisonnement n'acquiert la sienne que par le contrôle de l'expérience, critérium suprême « démonstration des démonstrations ».

VI. — Des méthodes en physiologie. De la marche et des progrès

de cette science.

Il n'y a évidemment qu'une logique et la méthode a des principes, des règles/ des lois qui sont les mêmes pour toutes les sciences; mais chaque science a, en réalité, sa méthode particulière. Les voies qui mènent à la vérité en métaphysique ne peuvent y conduire dans les sciences d'observation et, en général, dans celles qui ont pour objet l'étude de la nature ; les moyens qu'emploient les philosophes^ dans l'examen des questions abstraites, ne mènent nullement à la connaissance des phénomènes physiques ou physiologiques. Douter d'abord de tout, supposer qu'on ne sait rien, ne rien accepter qu'après démonstration, diviser les difficultés, les examiner du simple au compliqué; fs|ire ensuite des revues minutieuses pour s'assurer qu'on n'a rien omis est sans doute d'une excellente philosophie. Ces principes cartésiens sont bons à suivre, mais ils ne font pas trouver ce qu'on cherche. Il faut des moyens plus directs, plus précis pour constater les phénomènes apparents, déoonvrir les phénomènes cachés, pour en faire une analyse exacte, en reconnaître les causes, les rapports, les lois.

II y a, comme l'a fort bien dit Bacon, deux méthodes pour arriver à la connaissance des choses: l'une lente, régulière, classique, pour les esprits ordinaires et pour

60 INTBODUCnOM. /

ceux qui ont tout à apprendre ; Tautre, rapide, abrégée, qui mène droit au sanctuaire et lève du premier coup le voile qui couvre les mystères. II les faut toutes deux : la première pour ceux qui débutent ou qui étudient les phénomènes compliqués et obscurs, la seconde pour les initiés, les esprits ingénieux qui, d*un bond» savent atteindre la vérité et la mettre en pleine lumière.

En physiologie» comme dans toutes les autres sciences, les hommes àesprit droit, les hommes supérieurs, ne s'astreignent point à suivre toutes les règles qui entravent souvent leur marche ; ils prennent les routes les plus naturelles, les plus courtes ; ils créent leur méthode et savent l'approprier, de la façon la plus heureuse, à chacune de leurs études. S*ils ne trouvent pas tout ce qu'ils cherchent, ou si, quelquefois, ils se trompent^ c'est moins la faute de leur manière de procéder que celle des moyens imparfaits dont ils se servent dans leurs investigations. Un rapide coup d'oeil sur le passé de la physiologie, en nous montrant les méthodes suivies aux différentes époques, nous permettra de constater leur mérite ou leur imperfection par les découvertes ou par les illusions auxquelles elles ont conduit. Le passé remis à grands traits sous nos yeux nous servira d'enseignement pour l'avenir.

Il est hors de doute que, dès les premiers temps de la médecine, on a cherché instinctivement à se rendre compte des principales actions physiologiques, comme on cherchait à s'expliquer les grands phénomènes du monde physique. Mais on ne pouvait alors que s'en faire des idées vagues et incomplètes. C'est que pour analyser les opérations de l'organisme, il faut connaître l'anatomie, la structure microscopique des parties, et appliquer à cette analyse une foule de notions de physique et de chimie. Tout cela manquait; aussi, sauf quelques idées sur la nature vivante, sur le principe vital, ce qu'on disait aux temps hippocratiques de la chaleur animale, de la respiration, de la digestion, de la génération et des autres fonctions, témoigne uniquement du désir de comprendre des actes, alors nécessairement inintelligibles pour les plus grands génies.

C'est seulement à partir d'Aristote (1) qu'on voit poindre en physiologie l'esprit d'analyse. Le grand naturaliste, peu satisfait des opinions anciennes, rompt déjà avec le passé et commence à juger par lui-même. Il considère la vie comme un principe ou une cause qui détermine l'activité des plantes et des animaux, qui les fait se nourrir, s'accroître et dépérir; il déGnit l'animal un être jouissant de la faculté de sentir et de se nourrir; il distingue en lui une vie végétative et une vie sensitive, examine les conditions générales de l'existence et les principales fonctions de l'économie : d'abord les sensations, en commençant par celle du toucher, qui lui paraît la plus générale, puis successivement les autres; il étudie avec soin les instincts, les habitudes, les mœurs des animaux, leur manière de se nourrir, leurs migrations, leurs divers mouvements qu'il distingue en volontaires et en involontaires, leur reproduction dont il passe en revue les divers modes, les différences des sexes, l'inQuence de la castration. Il a quelques notions sur la digestion* la rumination; il croit que toutes les parties ne s'assimilent pas les mêmes éléments ; il sait que la chaleur animale est plus élevée dans les e^ces qui ont des poumons

(1) Voy. Aristote, Histoire des animaux, traduction de Camus. Paris, 1783 ; Traité de Vâme, traduction de Barlhélemy Saint-Hilaire. Paris, 1846,

que dans les autres, mais il pense qu'elle a sa source dans le cœur, etc. Du resie, il se montre assez réservé en matière d'explications physiologiques. Sa marche est rationnelle : il débute par Tétude comparative de l'organisation, puis il a recours à l'observation ; ce n'est qu'après cette étude préalable qu'il cherche à expliquer ce qu'il a vu, à deviner ce qui ne tombe pas sous les sens, et ce qui ne peut ressortir de l'examen anatomîqne.

Mais il faut arriver à Gallen pour trouver un ensemble de connaissances physiologiques mieux compris et présenté sous un aspect réellement scientifique. Cet illustre médecin résume tout ce qui a été fait avant lui. Il puise dans les écrits d'Aristote» d'Hippocrate, dans ceux d'Hérophile, d'Érasistrate, aujourd'hui perdus, et dans l'enseignement de l'école d'Alexandrie, de précieux matériaux dont il sait tirer un excellent parti. Érasistrate et Hérophile avaient acquis de nouvelles con* naissances anatomiques sur les organes des sens et de la génération, sur les nerfs, qu'ils ayaient distingués en ceux du sentiment et en ceux du mouvement, sur les vaisseaux, etc. Ils avaient vu la différence qui existe entre les artères et les veines, trouvé les vaisseaux lactés, constaté l'isochronisme des battements du cœur et des pulsations artérielles, admis des forces particulières pour expliquer les sensations, les actions nutritives, la production de la chaleur animale. Galien rassemble tout cela, il perfectionne l'anatomie de l'homme, en s'occupant aussi, mais moins qu'Aristote, de celle des animaux. Son génie éminemment philosophique et généralisateur lui fait sentir toute l'importance d'une appréciation détaillée des actions organiques. Il observe, et de plus il imagine des expériences ; lui, le premier, comprend la nécessité de rechercher sur l'animal vivant ce qu'on n'a pu trouver par l'inspection du cadavre. Il crée la physiologie "comme science distincte, dans son funenx traité De usu partium (1), que Guvier regarde comme l'un des plus beaux ouvrages de l'antiquité. En commençant, il dit qu'il compose un hymme en l'honneur du Créateur, cherche à démontrer que tous les êtres vivants ont été formés par la même intelligence, que leurs mœurs, leurs habitudes, sont parfaitement appro? priées à leur destination ; que les formes extérieures ne sont que la traduction des formes intérieures; que, par exemple, de la forme et du nombre des os on peut conclure à la forme et au nombre des muscles (2). Les considérations dans lesquelles il entre à cet égard indiquent un esprit tout à fait supérieur. Il examine successivement le rôle de diverses parties de l'économie, et, pour l'éclairclr, il a recours à des dissections de divers quadrupèdes, oiseaux, reptiles et poissons; il considère le cerveau oomine Torgane des sensations ; voit que les nerfs sont les conducteurs du sentiment et du mouvement ; regarde le foie comme l'organe de la sanguification ; remarque que les artères contiennent du sang de même que les veines, et* sait que toutes les parties puisent leur nourriture dans ce fluide qu'il suppose animé d'un mouvement oscillatoire dans les vaisseaux ; il dit que l'absorption du chyle s'effectue dans l'intestin grêle et même dans le caecum ; il croit que ce produit est pompé par les veines mésaraiques, etc.

Par les expériences sur les animaux vivants, expériences sur l'utilité desquelles

(1) Galien, Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales, Irad. par Ch. Daremberg. 1»aris, 185&-1B57.

(2) De BUiaville, Histoire des sciences de V organisation. Vam, 1845.

62 IHTBOOUCnON.

ii insiste, Galieu arrive à plusieurs découvertes fort remarquables. La sectiou des nerb récurrents le conduit à montrer qu*iis sont des nerfis moteurs, présidant à la pho* nation ; celle des nerfis phréniques, des intercostaux, lui apprend les usages de ces cordons; la persistance des mouvements du cœur, après que cet organe est séparé du corps, le conduit à établir qu'ils sont involontaires ; Tenièvement de quelques côtes avec leurs muscles intercostaux sans lésion de la plèvre lui montre le poumoa remplissant complètement la cavité thoracique; ii constate qtie les animaux à poumons respirent seuls Tair, tandis que les poissons, qui n*cu ont point, sont privés de voix. Il tente d'autres expériences pour apprécier Tinfluencc du cœur sur les battements de l'aorte, pour reconnaître la nature de l'instinct, etc. C'est donc un grand mérite de Galien d'avoir institué la méthode expérimentale, d'en avoir senti la nécessité et de l'avoir appliquée avec autant d'intelligence que d'habileté.

Par sa manière de systématiser, il se montre encore un espiit judicieux, du moins tant qu'il demeure dans de certaines limites, comme lorsqu'il fait voir que la confi* guration des parties est en harmonie avec leurs fonctions ; mais dès qu'il veut pénétrer l'essence des phénomènes, il fait fausse route en imaginant une infinité de forces qui n'expliquent rien : car on n'a rien dit en avançant que l'estomac est doué d'unç force attractive, d'une force rétentive, d'une force altérante; qne les artères jouissent d'une force pulsifique, etc. Toutefois on peut bien lui faire grâce pour ce travers, eu raison de l'impulsion qu'il a donnée à la physiologie. Lui, le premier, l'a bien comprise, en a fait une science distincte, basée sur l'anatomic, non-seulement de l'homme, mais encore d'un grand nombre d'animaux ; il a enfin réuni, le premier encore, l'observation à l'expérience et à la systématisation intelligente, en un mol tous les éléments de la science de la vie. Une conception à la fois si vaste et si vraie caractérise un esprit supérieur et marque la première époque de la physiologie.

Pour arriver à quelque chose de nouveau, à quelque progrès réel, il faut franchir d'un seul bond tout l'espace qui sépare l'antiquité du moyen-âge. Galien résume la science de la première. Ses connaissances deviendront le point de départ de tous les efforts tentés par les travailleurs de la renaissance. D'abord on se contentera de commenter et d'expliquer, plus tai^ on sentira la nécessité de chercher dans la nature même ce qui est ou ce qui n'est pas dans les écrits des anciens, et alors seulement commencera une nouvelle ère de découvertes dans laquelle bien des efforts seront tentés avant d'arriver à quelques résultats remarquables. C'est sur Panatomie que l'attention est d'abord appelée. Au commencement du xiv* siècle, Mundinus, qui enseignait à Bologne, composa un livre qui fut longtemps suivi dans les écoles, et cependant il n'avait pu disséquer que trois cadavres. 11 était alors prescrit à l'école de Salerne d'en disséquer au moins un chaque année. Ce livre n'a, dit-on, rien d'original. Au xvi^ siècle apparaissent des hommes qui impriment à la science une impulsion impuissante : âyivius, Fallope, Eustache^ Vésale. Ce dernier déclare la guerre à Galien en démontrant que ses descriptions ont été faites d'après le singe ; ii étudie avec ardeur dans les cimetières et jusque sous les fourches patibulaires les cadavres dont il a pu s'emparer. Son ouvrage opère une véritable révolution et marque nettement la scission entre la science antique de Galien et celle qui commence avec Vésale et ses contemporains. 51ais alors on laisse la pliysiologie

dans l'oubU Servet découvre bien la circulation pulmonaire ; Gcesalpin a une idée Tagoe de la circalation générale ; Realdus Golombus fait quelques expériences sur la respiration ; Vésale lui-même essaye de ranimer les battements du cceur en insufflant de Tair dans les poumons. A cela et à quelques découvertes isolées se bornent toutes les acquisitions de la science de la vie. Personne ne s'en occupe spécialement et n*a Tidée de reprendre l'œuvre renfermée dans le traité du célèbre médecin de Pergame.

A m^ure que Tanatomie fait des progrès, le champ de la physiologie se prépare avec lenteur; quelques petites observations Tiennent insensiblement enrichir le peu qu'avaient laissé les anciens, et bientôt la grande , découverte d'Harvey donne une nouvelle impulsion à la science.

Fabricius d'Acquapendente, qui jouissait d'une grande célébrité à Padoue, venait de découvrir les valvules des veines, qui déjà avaient été indiquées, si Ton en croit certains auteurs, par Jacques Dubois; il étudiait le développement de Tœuf et examinait les divers mouvements de l'homme et des animaux ; en un mot, il ouvrait la voie qui devait conduire plus tard à la découverte de la circulation, aux belles recherches de Harvey sur la génération, et au célèbre travail de Boreliisur la mécanique animale. Harvey, disciple de ce grand maître, féconda la découverte des valvules. Tenant compte de leur direction, de la disposition de celles du cœur et de l'origine des troncs artériels, il fut porté à faire quelques expériences très-simples ; il lia des artères et dés veines, remarqua le point où elles se gonflaient, ouvrit les vaisseaux, fit attention au mode suivant lequel le sang s'en échappait, et arriva, en combinant tous ces faits, à démontrer que le sang circule (1);. qu'il est chassé par le cœur dans les artères, d'où il passe dans les capillaires pour revenir par les veines à son point de départ, et qu'enfin il y a deux circulations, une petite pour le poumon, une grande pour le reste du corps. Plus tard, Harvey publia ses recherches sur ta génération, par lesquelles il montra que les animaux proviennent d'un œuf, suivit particulièrement le développement de l'œuf de la poul<;, et établit la théorie de i'épigenèse, dite depuis harvéienne. Ce grand physiologiste marque la seconde époque de la science, autant par ses propres travaux, par leur caractère expérimental, que par l'impulsion qu'ils donnèrent aux recherches des contemporains.

Pendant que Harvey démontrait le cours du sang et enseignait la méthode d'observation et d'expérience qui seule peut conduire à de grands résultats, Aselli retrouvait les vaisseaux lactés (2) du mésentère qu'Érasistrate avait déjà aperçus ; il combattit alors l'opinion de Gaiien et de tous les anciens qui admettaient que le chyle était pompé et charrié par les veines mésaraîques, en faisant voir que ce chyle remplit les vaisseaux lactés pendant la digestion. Mais il ne vit point que ces vais^ seaux aboutissaient au canal thoracique qu'Eustache avait trouvé longtemps auparavant, et crut qu'ils allaient porter ce fluide dans le foie où il laissa, d'après les anciens, le siège de la sanguification. Plus tard encore, Yeslingius, Rudbeck, Bartholin, découvraient les vaisseaux lymphatiques des diverses parties du corps ; Pecqnet venait prouver que les chylifères aboutissent à la citerne sous-lombaire et

(1) Sa découverte est enseignée en 1619 et publiée en 1628.

(2) Sur le chien, en 1622.

6k INTRODUCTION.

versent leur contenu dans le canal thoraciqae qui, à son tour, l'apporte dans la veine sous-clavière gauche : ainsi se trouvait connu un nouveau système vasculaire.

A partir de Tépoque de Harvey, Timpulsion donnée à la science produit de nombreux travaux et surtout de nouveaux systèmes ; les bons esprits persévèrent dans ta voie laborieuse de l'observation et des expériences; les esprits exaltés, et même ]es hommes supérieurs qui ne sentent pas encore assez la nécessité des recherches positives, se lancent dans les théories. Il se forme alors des doctrines, des sectes dont la célébrité tient à celle de leurs auteurs et des disciples qu'ils ont fiiils. Ces systèmes sont fort nombreux, car on peut dire qu'à cette époque tous les hommes jouissant d'un peu de célébrité avaient le leur, mais ils peuvent au fond se rapporter à trois, savoir : 1^ le système qui rattache les actions vitales aux lois de la physique et de la mécanique; 2*" celui d'après lequel ces phénomènes sont assimilés aux actions chimiques; S"" enGn celui qui les fait dépendre de puissances inconnues, l'âme ou les forces vitales. Un mot sur chacun d'eux et sur leurs transformations successives.

Descaries, qui vient après Harvey, pose les règles de la méthode et donne d'admirables préceptes qu'il croit applicables à tous les genres d'études. Il essaye, mais sans beaucoup de succès, de les mettre au service des sciences. Il cherche à ramener la physiologie aux lois de la mécanique, considère les animaux comme dés machines. Toutes leurs actions, même celles de l'instinct, de l'intelligence, sont des actions automatiques. Il admet diverses sortes de matières, une subtile, une branchue, une cannelée, et, pour rendre compte des divers phénomènes, il conserve les esprits animaux inventés par les anciens ; il les fait provenir du mouvement et de la chaleur du sang, circuler dans les nerls pour servir aux sensations et aux mouvements ; il voit des filtres, des cribles dans les organes sécréteurs, et partout des rouages qui jouent comme ceux d'une simple machine, fiorelli, envisageant la science sous un point de vue analogue, s'occupe non pas de vagues idées sur la nature des forces et des mouvements, mais des moyens propres à mesurer ces forces et à bien apprécier leurs effets. Il entreprend une analyse rigoureuse, profonde de la mécanique animale, examine successivement tous les mouvements de l'homme et des animaux, détermine leur mécanisme, le rôle, la force des muscles, calcule la puissance du cœur, celle de l'estomac, de l'intestin. Belllni, Pilcairne et autres continuent ses travaux. Ces derniers auteurs ne suivent Borelli que dans ses exagérations et n'ajoutent rien à son œuvre impérissable. Boerhaave, à son tour, voit dans les actions vitales des effets dépendant des causes physiques : il croit que la chaleur, par exemple, tient aux frottements du sang sur les parois vascnlaires ; que l'air déplisse seulement les vaisseaux du poumon ; que les produits de se> crétion passent par la filière de canaux successivement décroissants, etc.

En même temps que Descartes ouvrait la voie à la doctrine du mécanisme, il préparait aussi celle des explications chimiques; car il y avait dans les systèmes de ce philosophe des idées empruntées aux anciens avec des idées nouvelles : il y avait dans ses théories un mélange d'explications mécaniques et d'explications chimiques, si l'on peut dopner cette épithète à ce qui se rattachait à une science encore à peine ébauchée. F. Sylvius, qui commence à professer à Leyde en 1658, saisit ce côté des doctrines cartésiennes et envisage la physiologie sous un

point de ?ae toat à fait nouveau. Son système, présenté arec habileté» jouit bientôt d'une iounense réputation. Syivius ne voit partout que fermentations, combinaisons, actions et réactions chimiques. Il suppose que les fluides de l'économie sont tes uns acides, les autres alcalins. Pour lui, la digestion stomacale est une fermentation : le fluide pancréatique acide, la bile alcaline, déterminent dans l'intestin une seconde fermentation de laquelle résulte la séparation du chyle d'avec les matières non assimilables. Le sang du foie, devenu alcalin par son mélange avec la bile, en se réunissant à celui des autres parties que la lymphe a rendu acide^ donne lieu, dans le cœur, à une troisième fermentation qui est la cause des mouvements de cet organe. Il place des ferments dans toutes les glandes, attribue aussi les maladies à l'acidité ou à l'alcalinité des humeurs, et imagine une thérapeutique en conséquence. II n'y a là rien de bon, et cependant ce lurent, plus tard, des idées analogues qui conduisirent à d'intéressantes découvertes.

Un troisième système est celui qui explique les actions vitales par des puissances occultes, soit par l'âme, soit par des forces imaginaires. Les anciens avaient déjà admis one âme végétative et une âme sensitive pour rendre compte des phénomènes qui s'accomplissent chez les êtres organisés. Yan Helmont laisse celles-ci de côté ; il suppose des archées ou puissances intelligentes, chargées, chacune, de faire exécuter une certaine fonction ; il place un de ces archées dans le foie, un autre dans les reins; cdui de l'estomac est le principal et tient tous les autres sous sa dépendance. Stahi, plus tard, revient à l'âme, il la considère comme le principe de toutes les actions ; elle est pour lui la cause de toutes les sensations, de tous les mouvements; elle préside à l'organisation des parties, à la nutrition et aux fonctions de chaque organe ; c'est elle qui gouverne la circulation, qui comprime et dilate le cœur, qui envoie à chaque partie les éléments qui lui conviennent, la salive dans la bouche, l'urine dans la vessie, etc. C'est elle qui, partout présente, partout active et intelligente, veille à la conservation du corps, lutte contre les causes morbiCques^ cherche l rétablir la santé altérée.

L'animisme de Stahl avait quelque chose de trop fantastique pour être admis sans modification. Il était quelque peu difficile en effet d'accepter ce rôle singulier de l'âme qui, sans avoir créé le corps, sans en connaître ni les rouages, ni les fonctions, était appelée à diriger tous les actes physiologiques. Sauvages, Lecat et autres l'eurent bientôt nH>difié. 11 le fut si profondément, qu'il donna naissance au vitalisme. Stahl eut le mérite de conduire à ce résultat «Il fut frappé, comme ledit Bichat (1), de la discordance des lois physiques avec les fonctions des animaux : c'était le premier pas pour la découverte des lois vitales ; il ne fit pas cette découverte. L'âme fut tout pour lui dans les phénomènes de la vie : c'était beaucoup de négliger l'attraction, l'impulsion, etc. Stahl sentit ce qui n'était pas vrai ; le vrai lui-même lui échappa. » Bordeu modifia encore cette doctrine ; il s'en moqua même en plusieurs endroits et substitua à l'intervention de l'âme la sensibilité propre à chaque oi^ne. Enfin, Barthez, avec ses conceptions abstraites, vint nous plonger dans le vitalisme le plus outré.

Pendant que les systèmes se disputaient le champ de la physiologie, les observa-

(1) Bichat, Anatomie générale, Considérations général^, page vj.

G. COLIN. — Physiol. comp. 2* édit. i — 5

dont et lat expèrienco» 4taif ut un peu négUs^ ; n^nmoins q11«« »q Vétuent pas eomplétomeiit H bllaii bien que toa partisans d*qn« doctrine »'eiIbrçiaaoat de raa* sembler lee blu qui pouYaient appuyer leurs idées ou combattre œllee de leurs adverMdrei. Su outre» il y avait dea eaprita qui tenaient pen aux ayal^mee et a'adoanaieni aux reoherchea poaitive^, Ia concours de tous c«a eOorla diOérents oondui^ sait inaenaiblenient Ik quelque ohoee de mieux» et préparai! le terrain de la adeoce moderne* A partir de Harvey, bien dea découvertes avaient élé faites. Les cbylifèret et les lymphatiques étaient démontrés, ainsi que noua Tavona vu i ^illia faisait des expérienoes à Tappui des idées harvéiennes aur la oircutatkm, étudiât le système nerveux, essayait de localiser loi (aooUés inteUectuelles; Mayow assimilait La respî^ raiioB à la eombuaiioa, et devançsât d'un siècle les bellos théories de Lavolsier } Virsungus trouvait le canal pancréatique; Sitoon» Blasius^ celui delà parotides Wepfer démontrait Terreur des anciens sur la prétendue communication des vout trioules du eerveau avec les cavités nasales, et étudiait le mouvement des intestins ; Bayle, Chirae» expérimentaient sur le vomissement 2 Perrault, ûuveraey» Méry, s'occupaient d'anatomie comparée, tentaient des recbei^ches sur la ruminatiott, b eiroulatioB du fcstua, etc. ; Giisson essayait de déterminer les caractères de la onotraction musculaire, les propriétés de la fibre des muades, la structure du ibie.

 la mâme époque, les recherches microscopiques viennent éclairer d*un jour jus* qu'alors ineonnu \m stracture des organes et les conditions des actiona organiques* Malpigbl entreprend aes beaux travaux sur la structure des glandes, le poumon, ta rate et diflérents viscères ; il suit minutieusement le développement du poulet, et oontinue Tœuvre commencée par Fahiicius et Harvey ; Ruyach, Tadversairs acharné de Tanatomiste Italien, montre la structure vaaeulaire dos tissus, découvre les val^ vttles des lymphatiques ; Leeuwenhoeck iait connaître les globules des fluides ani-> maux, la structure des poils, des fibres musculaires ; il trouve les infusoires qui vivent par myriades dans une goutte de liquide, les animalcules aporaiatiques, et révèle, pour me servir de Tcxpression de Cuvier, un règne tout entier an monde savant} il volt dans les parties transparentes de certains animaux le sang pwser des artères dans les veines, et rend sensible la circulation que tant de médecins avaient contestée ; Svirammerdam recherche, avec le secours des instruments grc«sissanls, les détails de la structure, du développement des insectes, et d'un grand nombre d^espèces infusoires ; Redi tente des expérienoes aur le venin de la vipère, sur 1» génération des Insectes, des vers intestinaux, et combat les idées régnantes snr b génération sponunée ; Âstruc écrit un traité aur la digcetion, dans iecinel il repousse la trituration et revient aux idées de Sylvius; Peyer bit un beau travail sur b nmi* nation et les gbndes intestinales) Aéaumur, de belles observations sur les mceurs des Insectes el d'intéressantes expériences snr b digestion i Habs puhlb un traité expértsaental d'hémostatique; deGrsaf, Kallisnieri, 'lYembley, etc., se s^^iudenl par des recherches plus ou moins remarquables.

Tous ces travaux nous amènent vers W milieu du xviii^ sièck Le système chimique de Sylvius a disparu. Boerhaave Ta renversé poiu' y auhaitner bsien qne ranhnisme de Stahl commence k bire tosabei' en défaveur $ et demiec système est déjà plus ou moins défiguré par ses partisans. Un grand physiologiste va paraître au milieu de ces ruines, et sur ces maténaux précieux, mais épars et sans coordi-

miîoD^ il fera jusiiee des erreurs de son temps, rassemblera et fécondera les rôsoU tats des travaux antérieurs ^ lui; il marquera, eu va mot, la troisième époque de rhisCoîre physiologique.

HaUer s*éuit iustruit aux leçons de BœrbaaTe, il avait vu riocohérence des doctrines physiologiques enseignées juMju'alors, senti le vague des démonstrations, la bosse impulsion communiquée ^ la science; il comprit qu'il y avait un avenir immense dans Totilisation des découvertes aoatomiques et dans l'emploi géuérabsédes méthodes qui avaient conduit Fabricius, Harvey, Réauniur, etc., à des résultats si beaux, mais isolés. Il entreprit Tétude complète de la physiologie et essaya de la dôbirrasser de tous les vieux systèmes édifiés tour à tour sans graud profit pour elie. il embrassa rensemUe de la science, ce qui n'anait guère été tenté depuis Galien, prit pour point de départ ks connaissances anatomiques relatives non-seukmeat à Thomme, mais encore aux brutes ; tenta une infinité d'expériences sur ks animaux vivants, principalement en vue de déterminer les propriétés, la sensibitilé, rirritabililé des tissus, le développement du fœtus, etc. ; prit à tâche d'exposer les travaux accomplis jusqu'à lui, de les apprécier et de les csimuenier. I! fat lev hiatmen fidèle, impartie, judicieux ; son œuvre est le point de départ et toute la physiologie moderne.

BaHer se distingue éminemment de ses devanciers; il est, dans ks temps bmi* dcmes» le vrai fondateur de l'École expérimentale, tant par ses précqites que par ses exemples, tant par ses propres travaux que par ceux qu'il provoque dans ks rangs de ses disciples et de ses admirateurs Ge grand physiologiste, que fe science actudie doit prendre pour modèle» n'a point de système à lui, ei tous ceux qui en avafeni eu étaient tombés; il est l'homme des faits, l'hoaune de l'observatâon el do expériences ; il se montre, coname ou l'a du reste très-bien i^emarqné, l'eimemi des hypothèses^ U s'attache « à faire voir que ce n'est pas par la voie hypothétique que ToD peut parvenir à la vérité ; il donne lui-même l'exemple de la bonne aiéthoëe en n'admettant aucune conclusion physiologique sans l'avoir vérifiée par des ohscrvatioQs patientes, suivies loi^itemps, répétées souvent, sous foutes les fscmes et de tontes ks manières^ afin d'éviter que l'erreur ne s'inkrodnîsk dans 9^ uavanx (1) ». Le caractère de ceux-ci révèk un esprit supérieur qui imprima à la phyaîologie oetle impuisioB féconde qui hn fit fûre pins tard de si grands progrès

Les Eitmenta /kAystofe^nr résmnsient la science de Halkr et celle doson tenfib C'était one eruvre immense, oè il fallait puiser ks inspiration» des travaux uhôrieurs ; ansni c'est ce qui fut fait et c'est ce qui l'est encore aujourd'hui. U deve^• nait par elle facile à ceux qui voulaient étudier un peint quelconque de savoir d'oè iUfaûtpartBT. fin même temps qne Balkr éknatt un monumeni, d'antres savants tiavailhient à élucider quelques qnestisns : Bonaet expérimentait sur la reprodncr tion des parties divisées; Needhaiu et Bnfibn observaient les ammaknks spemNe ti^nn cl bâtissaient des siennes sur k génératien; SpaHansani commençait cette térk ée bettes expériences sur la généralioffi, k digestion, la respiratinn, qui ont Ui m cèléhriaé ; Danbentan et Camper tassemUaienl des malénanx anaKomM|oes

(4) CUfWr, HkHmr d» scientvf naiut'eiks, I. l\. (De L'éctk pk^fMofivie de Biiltc.)

précieux, et un peu plus tard Yicq d'Azyr, Lavoisier, venaient apporter des idées, des découvertes qui préparèrent une nouvelle révolution.

Celle-ci ne devait pas se faire longtemps attendre. Les lumières que Daubenton, Camper, Pallas, Yicq d'Azyr, Hunter, venaient de jeter sur l'anatomie comparée ; la belle création qui allait sortir des mains de Covier; la théorie de la respiration, les progrès de la chimie, la découverte de l'électricité galvanique, l'impulsion puissante donnée à toutes les branches des sciences naturelles, ne pouvaient manquer de hâter ce résultat.

Enfin Bichat vient, et avec lui commence cette quatrième phase préparée par tant d'heureuses circonstances. Ce grand génie sent que la physiologie a besoin d'une base solide ; il la lui prépare par une anatomie des tissus et une élude minutieuse de leurs propriétés, qu'il distingue et caractérise nettement ; il comprend toute l'importance des recherches expérimentales pour arriver à une connaissance exacte et approfondie des phénomènes ; il les tente avec un art infini, les exécute avec habileté, en interprète les résultats avec une supériorité de vues très-remarquable. Frappé de l'incohérence et de l'inanité des explications chimiques ou mécaniques qui avaient survécu jusqu'alors, de TinsufiSsance du vitalisme qui commençait à régner dans les écoles, il essaye de présenter des doctrines d'ensemble plus en rapport avec les tendances et les progrès de la science. iMais, tout en se dégageant d'une voie encore semée de tant d'erreurs, il ne peut se contenir dans les limites que lui assignent ses belles découvertes ; son imagination l'entraîne irrésistiblement vers des fictions. Il se séduit lui-môme, et ce qu'il ne voit pas, il sait bien le créer pour le service de ses idées toujours ingénieuses, même lorsqu'elles paraissent sans fondement. Malgré les quelques imperfections des œuvres du grand physiologiste, celles-ci resteront au nombre des plus belles conceptions de son siècle.

Bichat venait de remettre en honneur l'art expérimental et de présenter des vues nouvelles sur la plupart des grandes questions physiologiques ; mais il laissait inachevée la tâche dont il avait si bien mesuré l'étendue : cette tâche ne tarda pas à être continuée par Legallois, CH. Bell, Magendie, J. MuUer, M. Flourens et tous ces habiles expérimentateurs dont les noms ont acquis déjà une juste célébrité. Les travaux de ces savants donnent à la science d'aujourd'hui un caractère qu'elle était loin d'avoir au commencement de ce siècle. Il suffit de comparer l'esprit, les méthodes et les faits des ouvrages qui datent de vingt-cinq ans avec ceux des publications les plus récentes pour se convaincre de l'importance des progrès qu'elle a pu faire dans un si court espace; progrès facilités d'ailleurs par les perfectionnements incessants que reçoivent l'anatomie comparative, l'histoire naturelle, les sciences physiques et chimiques.

Pendant que de toutes parts l'attention se portait vers ces belles études, les hommes voués à la médecine des animaux semblaient vouloir, seuls, rester étrangers aux progrès de la physiologie, comme s'ils avaient méconnu l'utilité du rôle qu'ils avaient à remplir. Dans leurs classiques ils ne paraissaient point remarquer que la science de la vie n'était pas représentée. Ils se bornaient, pour combler cette lacune, à indiquer en quelques mots, à la suite de la description de chaque organe, le rôle qui lui est dévolu.

Les institutions vétérinaires, qui remontent à l'époque de Haller, auraient pu,

à rimpabion eût été dirigée daos ce sens, coDlribuer pour beaucoup à Textension de nos connaissances. Elles ne manquaient pas de travaux utiles, d'expériences intéressantes à faire, de questions spéciales à élucider, de points incertains à fixer ; elles n'avaient, pour ainsi dire, qu'à choisir entre tant de sujets de recherches ceux qui pouvaient le plus directement conduire à des applications pratiques ; malheureusement elles les ont presque tous laissés de côté pour mieux se renfermer dans rhornUe cercle de leur spécialité. Les sujets même essentiellement vétérinaires, ceux qui touchent de plus près à l'hygiène et à l'économie des animaux, appellent à peine l'attention. On néglige particulièrement les études expérimentales au point que sur les questions intéressant au plus haut degré la physiologie animale, comme le Tonussement, la rumination, etc., il faut que la lumière nous vienne de sources étrangères.

Cependant, de temps à antre, elles ont prouvé qu'elles comprenaient avec intelligence les sciences physiologiques ; plusieurs productions remarquables sont là pour l'attester : ainsi les belles expériences de Flandrin sur l'absorption, celles de Dopoy sur les fonctions des nerfs vagues, les recherches de Lassaigne sur la digestion. Aujourd'hui elles n'en sont pins à des travaux isolés. Les écoles à l'étranger marchent presque partout à côté des universités ; elles y ont des maîtres qui, par leurs doubles études, représentent à la fois les deux médecines. Et en France, quoiqu'il leur manque beaucoup d'éléments de prospérité, elles ont de précieux moyens d'études. Désormais elles peuvent partout rivaliser, en matières de travaux solides, avec les institutions plus brillantes et mieux placées qu'elles pour mettre en relief leurs productions. Leur voix retentit dans les académies et y acquiert une légitime autorité; leurs opinions, non plus confinées comme autrefois dans leur enceinte, entrent dans le courant général. Cette heureuse révolution s'accomplit. L'histoire, dégagée de l'esprit de parti, dira plus tard quels tiavaux et quels esprits l'ont préparée. Non-seulement la physiologie des animaux se constitue dans son ensemble, et s'éclaire par elle-même, mais elle donne encore des matériaux à celle de l'homme qui, sur une foule de points, se déduit simplement de la première; elle lui sert d'introduction et de guide, tout en fusionnant ses propres conquêtes avec celles de la physiologie générale.

Maintenant dans quelle voie la physiologie, est^elle engagée et quelles sont ses tendances? A-t-elle une méthode nouvelle ou ne fait-elle que suivre l'impulsion donnée par la grande école de Haller?

A en croire un rapport officiel, l'avènement de la physiologie expérimentale appartiendrait à la France (1) et daterait presque de Magendie; mais c'est là une opinion contre laquelle l'histoire impartiale doit protester énergiquement Les sciences biologiques ont un blason plus ancien dont l'éclat, depuis Harvey, a été rehaussé par les travaux de Haller, de Spallanzani, de Hunter, de Bichal, de Legallois, avant de l'être par celles du savant professeur du Collège de France, et il l'était partout, d'une façon assez brillante, pour qu'on doive regarder ces sciences comme une œuvre collective édifiée à la fois par toutes les nations savantes de

(1) d. Bernard, Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France, 1867.

70 TNT^OODCTIOW,

l'Earope. On peut même dire que ce chef d'école, à qm on voudrait fmre honi« mage d'nne création dont le mérite revient k ses devanciers, n'avait pas les vues bien étendues, ni les conceptions très-originales. Sans compter qu'il n^embrassa point l'ensemble de la physiologie, il ne sut guère y voir que les phénomènes physiques ou chimiques, bruts, isolés, en dehors de leur enchaînement et de leurs connexions; les grandes généralisations, la découverte des lois, la science des déductions^ étaient au-dessus de sa portée ; ses travaux les plus remarquables étaient déjà préparés ou sont demeurés incomplets, quelquefois semés d'erreurs. Charles Bell lui a donné au moins Tidée de ses découvertes sur les fonclioits des racines des nerfs. M. Flourens a exécuté une belle série d'expériences auxquelles il ne pensait point sur le rôle des diverses parties du système nerveux. Bayle, Chirac, lui avaient tracé la voie de ses recherches sur le vomissement. Dans ses études les plus vantées, il n'a guère vu que les phénomènes saillants; dans ses recherches sur l'absorption, il a méconnu le rôle des lymphatiques, etc.

Ce qui caractérise Técole actuelle, c'est que tout en continuant non Towavre d'un seul, mais les traditions de tous les esprits éminents qui précèdent ou qui suivent Baller, c'est la division, la spécialisation des études. Les uns, comme MM. Flourens, Tiedemann, M Ciller, Longet, portent particulièrement leur attention sur 1« s^'stème nerveux; les autres, comme Baër, BischofT, M. Costc, étudient le développement de Tœuf. Ceux-ci, comme Tiedemann, Gmelin, Leuret, I^ssalgne, Bidder, Schmitt, s'occupent de la digestion; MM. Regnault, Reiset, Boussingault, de la respiration ; ceux-là des mouvements, comme Webcr, des sensations, de quelques sécrétions, etc. Chacun, en apportant son tribut, veut devenir un citoyen distingué et, s'il se peut, illustre de la grande république des sciences. Ainsi la lumière vient de toutes parts, et l'édifice s'élève vite par cette communauté d'efforts. Il est bien peu d'hommes qui puissent étendre leurs études à l'ensemble des questions physiologiques, et quand ils y sont obligés, le temps leur manque pour approfondir, comme ils le mériteraient, chacun des points de leurs recherches.

Si cette division a le grand avantage d'amener des éludes très- étendues sur chaque partie de la science, elle donne à l'analyse une pré[)ondérance excessive sur la synthèse ; elle fait négliger les vues d'ensemble, l'élude des rapports^ sans lesquels on ne se fait pas d'idées bien justes de l'importance des phénomènes. Aussi les ouvrages d'ensemble paraissent trop souvent résulter de la juxtapoj^ition de travaux isolés, exécutés d'après des méthodes et suivant des plans divers ; ils manquent de cette harmonie qui se révèle au premier coup d'œil, quand chaque chose est à sa place et dans les proportions qui lui conviennent.

La grande tendance de l'époque est la découverte des faits, avec leur analyse détaillée, minutieuse. On veut des faits, et l'on en veut à satiété. Cette tendance, qui appartient, du reste, à toutes les sciences modernes, accuse la propension invincible des esprits vers le positivisme; elle est généralement appréciée, sauf par ceux qui aiment mieux le vague et la liberté d'imaginer des théories. Ceux-ci ?ont les ennemis du positivisme; ils regardent l'homme du fait comme un homme à vues cour tes, étroites. Ils ne voient pas que la certitude absolue est dans le fait seul, que le fait donne l'idée féconde, lumineuse, la baguette magique des fées, à l'aide de laquelle s'élèvent les plus merveilleux édifices.

DES MÉTHOOm m PBT6I0L0GIB. 71

Ma» ri cette tmidaiice est heurettse, elle a ausai ses vices. Aujourd'hui touveol êii veni dea fiitt> quels qulb soieni. On les recueille parfois sans disceroement i ou les accumnie plutôt qu*on ne les classe; on tes compte plus qu'où oe les pèsot on les oppose les uns aut autres, les faits nm signiflcation eut faits de la plot haute valeur, lis se multiplient tellement sur le même sujet qu'on peut en trouter pour appuyer les théories les plus contradictoires. Et ce qui achève d'en altérer le seiiBi c'est que ceux qui les mettent en «ËUtre ne les ayant pas recueillis eux-mêmes sont souvent dans l'impORSibilité de bien les apprécier et d'en faire un triage Judi« deux. Aussi voit-on souvent les questions s'embrouiller en raison de rapport dea foilB. Elles ne s'élucident que par les études des esprits d'une sagacité exceptionnelle qui, pour sortir de la confusion, clierchent à les reprendre o6ot;o pour s'éviter le travail difficile d'un triage* Quelques faits bien constatés deviennent alors plus lumineux qu'un fatras où l'esprit le plus clairvoyant s'égare*

Une autre tendance non moins marquée de la pbj-siologie actudlei tendance dérivée de la première, est celle qui ia pousse vers les recherches cxpérimentalesi entre toutes les plus propres à conduire à de nouvelles découvertes. Elle est même si impérieuse, qu'elle fait presque négliger les autres moyens d'études tomme Tob^ servatlon, l'anatomie comparée, etc.

L'expérimentation physiologique n'est d'ailleurs bien appréciée qu'autant qu'elle se sert de la vivisection. On l'estime peu quand elle ne fait pas violence à la naturoi quand elle se borne à reproduire les conditions où la nature se place, car alors elle ne mène qu'à une simple constatation des phénomènes dans leur état normal, et ressemble trop à l'observation simple.

Il est incontestable que les expériences, et particulièrement celles qui exigent des vivisections, rendent de grands services & la physiologie; mais on s'en exagère l'importance quand on croit, avec M. Cl. Bernaitl (1), que par elles, et par elles seules, la physiologie va conquérir ia nature vivante, se rendre maître des phénomènes vitaux, les soumettre k sa volonté, les modiiler, les régler i sa manière, au point d'en venir, peut-être, à la création d'organismes nouveaux. Croire qu'on peut empiéter ainsi sur les attributions du Créateur, c'est se faire grandement illusion» On ne se rend pas maître des phénomènes en lésant telle ou telle partie de l'enoépbate, en enlevant tel ou tel cordon de la moelle, en coupant tel nerf ou telle racine nerveuse, en abolissant à l'aide d'un agent toxique la sensibilité ou la motricité) on ne fait qu'imiter ce que le nature réalise dans des conditions pathologiques. Elle a des lois que nous pouvons bouleverser par nos mutilations, mais non changer ] ses procédés lui appartiennent, il n'est pas en notre pouvoir d'y en substituer d'antres.

Il est évident, pour quiconque y regarde de près, qu'on abuse souvent de l'efpérimentation. Le premier venu s'imagine qu'il suffit de mutiler un chien ou une grenouille pour faire des décou\ertes. On détraque la machine vivante souvent sans méthode et de la façon la plus bizarre, et l'on prend ses réactions désordonnées, ses secousses, ses perturbations comme l'expression de son jeu normal, ou bien on se sert de ses manifestations irrégulières pour en déduire les phénomènes

(1) GI. Bernard, Rappoti cité, p. 230, 233, 23a.

physîobgiqiics. Touà les jours, par exemple, des désordres résultant de Touvertare de Tabdomen, de Texcisioa des ganglions sympathiques, des ligatures de vaisseaux ' importants, de la section d*un cordon de la moelle, de la galvanisation des filets nerveux^ on tire des déductions forqées et fausses dans le but d*étayer des théories préconçues que beaucoup de gens acceptent sans trop de diflScutés, paiiojs avec enthousiasme.

Il n*est rien de si diflScile que d'expérimenter avec art, d'interroger la nature sans lui faire violence, de trouver le moyen qui trouble le moins, le moment le plus iavorable, Tanimal le mieux approprié à nos recherches, rien de plus difficile, en un mot, que de faire ces belles et simples expériences, ces expériences lumineuses, décisives que les maîtres savent si bien instituer. Il faut poar cela une longue initiation, de profondes connaissances anatomiques, une sorte de génie que l'audace et le coup de main hardi ne remplacent point.

Un grand travers de beaucoup d'expérimentateurs actuels, c'est de viser toujours au merveilleux, à ce qui attire l'attention, pour négliger les sujets moins brillauts dont l'étude exige des efforts pénibles et persévérants. Il est plus commode, en effet, de fenêtrer le- thorax en regard du cœur palpitant, de couper un sciatique de grenouille, d'exciser un ganglion que d'entreprendre de longues études sur l'alimenlatation, la chaleur animale, l'analyse d'une fonction obscure, d'un phénomène peu apparent Les habiles le savent bien et n'hésitent pas à opter pour les rôles qui se résument en quelques coups de scalpel : ceux-là sont pour les sections de nerfs, pour les amputations de pattes de salamandres, les greffes animales; aussi sur ces points les documents surabondent. Sur les autres qui exigent de longues études, on manque du nécessaire.

Gonséquemment à cette manière de faire, on en vient à rechercher, par-dessus tout, la mise en scène et ce qui donne du relief aux résultats; on veut réaliser des expériences de physiologie amusante. 11 faut aujourd'hui des machines pour attirer l'attention. Si l'on n'a pas d'appareils enregistreurs, de sphygm(^^phes, de pnéographes, de cardiomèlres, d'hémodromomètres^ de cœurs et de vaisseaux de caoutchouc, d'appareils pour fixer les pattes de grenouilles et mesurer leurs secousses, on n'est point de son siècle. Au contraire, avec les machines on fait merveille. On obtient des simulacres de phénomènes qui tiennent lieu des phénomènes eux-mêmes, puis on attache une très-grande importance aux indications des machines, on finit par prendre leur mode de fonctionner pour celui des organes, l'ombre pour la proie, et l'on devient soi-même une machine de contrôle pour celles dont on se sert. Tous ces grands appareils, tout ce luxe de laboratoire, annoncent plus qu'ils ne donnent. Les Harvey, les Haller, les Spallanzani, les Bichat, ne s'en servaient guère. Le physiologiste habile sait bien s'en passer; il en trouve de plus parfaits dans son cerveau. Le grand instrument des découvertes, c'est le génie : celui-là peut tenir lieu de tous les autres.

Il est des physiologistes qui expérimentent uniquement dans le but de trouver la confirmation de leurs conjectures, qui cherchent les combinaisons les plus propres à élayer leurs vues et ne prennent dans les résultats que ce qui vient à l'appui de théories faites à l'avance. Le reste est mis de côté. L'expérimentation ne vaut, pour eux, que par les secours qu'elle leur fournit; ils en dédaignent les données

dés qu'ils ne peuvent les adapter à leur manière de ?oir. Ceux-là n'admettent pas qa*on expérimente si l'on n'a quelque idée préconçue à vérifier. Ils considèrent comme un empirique quiconque recourt à l'expérience pour analyser les phénomènes en dehors de toute préoccupation doctrinale.

Il en est d'antres qui demandent à l'expérimentation plus qu'elle ne peut don- . ner, et qui croient remplir en deux ou trois tentatives des programmes capables d'absorber des années et des milliers de sujets: du premier coup ils voudraient prendre d'assaut la place qu'on assiégerait vingt fois sans succès.

Beaucoup se réduisent volontiers à la tâche de répétiteurs d'expériences. Ils viennent, à la suite des forts, jouer le rôle d'admirateurs. Toujours on les voit d'accord aYecc^nx auxquels la position semble conférer l'inlaillibilité. Souvent ils ne répètent, ne vérifient rien, et se bornent à introduire dans leurs travaux quelques variantes sans signiGcation, afin qu'on ne les soupçonne pas de plagiat. Si l'observateur dont ils confirment les résultats a raison, ils croient partager le mérite d'avoir bien vu ; s'il se trompe, ils se consolent aisément d'une erreur commise en bonne société.

Un autre travers, devenu assez commun, même parmi les expérimentateurs de mérite, c'est de s'exagérer la portée des résultats obtenus. Dès qu'dn fait nouveau est constaté, on s'imagine qu'il va bouleverser la science de fbud en comble et en renouveler la face. On voit s» former un principe immédiat dans l'organisme, où on si grand nombre de principes prennent naissance, et cette simple action chimique, prise entre mille, devient immédiatement une fonction importante; — on obtient des tracés graphiques des battements du cœur, des pulsations artérielles, et voilà l'art du diagnostic en révolution; on excise les capsules surrénales ou une portion de rate, on ampute une patte de salamandre, on greffe des appendices, des lambeaux de périoste; on soude un nerf à un autre, et l'on se figure que cela dévoile les lois du développement, les mystères de la nutrition, les propriétés de la fibre nerveuse. On tire d'un fait une série de conclusions, sans penser que la première est même souvent contestable.

Il n'est pas possible de se dissimuler qu'en présence de cet état de choses, la physiologie ne soi( plus diCBcile à faire aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été. Elle a tûen des matériaux en grand nombre; mais, dans ces matériaux, que de faits sans valeur, mal observés> mal interprétés! Que de diflicultés à les trier, à les peser, à les classer! Il faut que le physiologiste se voue à la tâche pénible d'examiner et de contrôler sans cesse, qu'il ait toujDors la pierre de touche, le scalpel, le microscope, le réactif à la main, qu'il se tienne dans une défiance perpétuelle de l'erreur, qu'il débarrasse la science de toutes les fausses reliques sur lesquelles s'abusent les indifférents, et qu'il repousse impitoyablement les inepties,* les méprises, les pauvretés de toutes sortes jetées, chaque jour, au vent de la publicité, afin de n'employer à ses synthèses que les véritables richesses.

En dressant le bilan de la science, en écrivant son histoire, que le physiologiste se garde de complaisances et de faiblesses à l'endroit* des puissants du jour. Son WUe l'oblige à peser les titres^ les droits de chacun, avec le soin, l'équité qu'il a dû mettre à Fexamen des points purement scientifiques. Qu'il ne suive pas l'exemple de ces auteurs pusillanimes faisant appel à la postérité toutes I^ fois qu'il s'agit

lu IffTROlWCtlON.

de déterminer les droits des auteurs de découvertes ou d'importants travaux. Le présent est le Juge de première instance : il doit se prononcer; !a postérité con-» serve toute sa liberté de confirmer ou de casser. Sans doute, il déplaira souvent dans ce rôle ; mais il recueillera l'approbation des bons Juges, les seuls dont il doive estimer les suflk-ages.

Le travail d*épuration devient maintenant, en présence de Teniassement des ma tériaux et des travaux contradictoires. Tune des principales nécessités de la physio^ logie. Il n'est plus possible, sauf dans les ouvrages encyclopédiques et dans ceux qui ont pour objet l'étude de quelques questions spéciales, de discuter une k une toutes les productions et de réfuter les mille erreurs qui surgissent. Il faut s'en tenir à ce qui est parfaitement établi et à peu près en dehors de tonte contestation. Remettre sans cesse en regard les opinions hasardées, les résultats équivoques, les faits mal observés, les détails sans importance, c'est faire perdre & la science ses attraits, c'est en éloigner les esprits sérieux qui y cherchent des lumières et de§ données applicables à d'autres sciences.

Ce travail cflectué, la physiologie se trouvera plus h Taise sur son terrain ; il lui restera plus de place pour l'exposition de ses véritables richesses. Elle deviendra on flambeau étincelant pour la pathologie, lui fera connaître le mode d'évolution» le mécanisme, la nature des troubles morbides i elle jettera des clartés inattendues sur la thérapeutique en faisant voir comment l'ageiit médicamenteux modifie les propriétés des tissus, l'état des liquides, le jeu des organes et l'ensemble de l'organisme; elle fera de l'hygiène, de l'économie des animaux, des sciences précises, éminemment intelligentes, dont les principes, les préceptes, seront appuyés sur des bases inébranlables.

C'est encore dans la physiologie que la psychologie, les sciences sociales, la politique même, trouveront souvent des bases sûres, car les sociétés ont des lois, des besoins, des aspirations, des défaillances qui dérivent de ceux des individus, et qui les reproduisent en grand. Les sociétés, pas plus que les individus, ne peuvent être dirigées arbitrairement, en dehors des lois essentielles et primordiales qui régissent l'être isolé.

Et quand je parle de ces grandes applications de la physiologie, je ne sépare pas la physiologie des animaux de celle de l'homme, car elles ne peuvent être désunies. La première sert d'introduction et de guide à la seconde. Si les animaux n'étaient point connus, s'ils ne servaient tous les jours aux éludes expérimentales, la physio»» logie de Thuminc ne serait qu'une ébauche sur la plupart des points.

En résumé, la physiologie a toujours eu devant elle deux voies, celle de l'étude des faits par l'observation et les expériences, et la voie des créations abstraites, des hypothèses^ des théories : Tune où se sont engagés les esprits supérieurs, Galien, Harvcy, Borelli, Réaumur, Ilaller, Huntcr, Bichat et les chefs de Técolc moderne, elle les a conduits à des découvertes impérissables; l'autre où se sont lanc^'s les esprits abstraits, les Sylvius, les Van flelmont, les Stahl, et tant de rêveurs dont les noms sont tombés dans l'oubli, n^a mené à rien de sérieux ni de durable. C'est en suivant la première, pour laquelle tous les physiologistes ont désormais opté, qu'elle continuera h ajouter iudéOnimcnt à son ancien fonds d'immenses richesses.

tinitlÉftATtON ET CtAMtrtCmON t>BS tOMCtlOMS. 75

ÉNUMÉMTJON ET CUSSIFICÀTION DES FONCTIONS

^^■■dMk— h^i»

L*actWité propre \ Torganisatioii animale se traduit, i toutes ses périodes el à tons ses degrés, par nû certain nombre d*actes très-diffêrents les uns des autres, connus sous le nom de fonctions.

La fonction peut être défmie : l'action spéciale d*un organe ou d'un appareil, action caractérisée psir sa nature, son but et Tinstrumeut chargé de l'effectuer.

En analysant sommairement Tactivitê des animant, on voit qu'elle résulte de Tensemble des fonctions suivantes:

La première, Yinnervatim domine et règle toutes les autres qu'elle tient sous sa dépendance. C*est elle qui préside aut sensations, aux mouvements, à la digestion, k la respiration, et, en général, à toutes les actions vitales : sans elle le muscle ne pent se contracter, l'estomac ne peut digérer, nul organe remplir son rôle ; elle est en quelque sorte le principe ou le point de départ des phénomènes organiques; enfin, elle a, comme celles qui suivent, son instrument spécial qui est le système nervenX) son objet, ses caractères et ses lois qui sont susceptibles d'être déterminés avec une précision rigoureuse.

La deuxième est celle des sensations, au moyen desquelles l'animal est diverse* ment impressionné par le monde extérieur. Par cette fonction il prend connaissance de tout ce qui l'entoure; il aperçoit les objets, apprécie leur forme, leur couleur, leur distance ; par elle il est frappé des vibrations qui se produisent dans l'atmosphère, reconnaît les qualités de l'air et des aliments, juge de. la configuration et de la température des corps, acquiert enfin toutes les notions possibles sur ce qui Tenvironne.

I^ troisième, ou la locomotion, complète les relations qui existent entre l'animal et le monde extérieur: par elle il se transporte d'un lieu dans Un autre, va au-devant de ce qui lui plaît, fuit ce^ui lui cause de la douleur, résiste aux attaques de ses ennemis, cherche sa proie, prend sa nourriture, se construit quelquefois des habitations, etc. Elle n'est qu'une conséquence nécessaire de la précédente.

Une quatrième, la digestion, est destinée h modifier des matériaux étrangers introduits dans un appareil spécial, pour y être transformés en une substance qui doit reconstituer le sang, entretenir, réparer et accroître tous les organes.

Une cinquième, Vabsorption, fait pénétrer dans certains canaux les matières qui peuvent servir au renouvellement du fluide nutritif, aux sécrétions et à la formation des tissus.

Une sixième, la respiration, met Tair et le fluide nutritif en rapport l'un avec l'autre, afin que, par suite de leur action réciproque^ le sang soit révivifié, rendu

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