‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 172 sur 191 · I. II · texte numérisé non relu

I. II

Suc obtenu Sac obtenu

immédiatement par

après l'établissement la fistnlt*

de la fistule (i). pennanentc.

Eau 900,76 980,45

Chlorure de sodium 7,35 2,50

Chlorure de potassium 0,02 0,93

Phosphate de chaux 0,41 0,07

Phosphates de magnésie et de fer 0,12 0,01

Phosphate de soude tribasique traces 0,01

Carbonate de soude et pancréatine 0,58 3,31

Carbonate de chaux et pancréatine 0,32 traces

Carbonate de magnésie et pancréatine \ . . traces 0,01

Pancréatine 90,44 22,71

Ces grandes différences dans les résultats analytiques tiennent à ce que les divers procédés employés ont donné des liquides fort dissemblables; dans un cas, peu abondants, épais, visqueux, très-chargés de matières organiques ; dans un antre, très-aqueux et pauvres en principes fixes ; quelquefois plus aqueux encore, sons l'influence d'une irritation de la glande.

Les matières organiques du suc pancréatique que les premiers analystes avaient déjà trouvées multiples, le sont en effet La principale est celle qu'on a appelée la pancréatine ou la diastase pancréatique. Elle est coaguiable par la chaleur et les acides, comme l'albumine ordinaire, précipitable par l'alcool, par les sels métalliques, puis susceptible, après dessiccation, d'être redissoute dans l'eau, et de reprendre toutes ses propriétés, d'émulsionner et de dédoubler les graisses. Cette matière, d'une extrême putrescibilité, n'est donc pas de l'albumine^ comme ou l'avait cru d'abord. Les autres matières organiques sont la leucine et la tyrosine, qui prend par le chlore une teinte rosée.

(1) Ch. Robin, Leçons sur, les humeurs normales et morbùUSj p. 533. Parts, 1867.

■ En somme, le fluide pancréatique est un produit spécial, non une espèce de salive, comme on l'avait conjecturé d'après des analogies de structure. Les recherches les plus récentes tendraient à le faire considérer comme un véhicule de trois ferments que M. Danilewsky croit susceptibles d'être isolés. D'après lui, en précipitant l'un par la magnésie, on laisse au liquide la faculté d'agir sur les graisses; en précipitant le second par une addition de collodion,on lui fait perdre la propriété de modifier les matières albuminoîdes sans lui ôter son action saccbarifiante.

Action du sue pancréatique. — Le liquide sécrété par le pancréas a évidemment pour ofiBce de délayer le chyme, d'en neutraliser l'acidité, à titre de produit aqueux et alcalin. Mais son rôle essentiel paraît être : l*" de saccbarifier la fécule; S"* d'émulsionner les matières grasses; y de contribuer, à un certain degré, à la dissolution des substances albuminoîdes.

C'est à MM. Bouchardat et Sandras, ainsi qu'àYalentiu (1), qu'on doit la découverte de l'action du suc pancréatique sur la fécule. Ces observateurs, en expérimentant sur le produit de l'infusion du tissu de la glande ou sur de petites quantités de suc prises dans les canaux excréteurs des oiseaux^ ont vu les grains de fécule se rapetisser, se ramollir, donner de la dextrine et du sucre avec une grande rapidité. Ils ont reconnu que, dans l'Intestin du lapin, ces grains sont attaqués et dissous à mesure qu'ils s'éloignent du duodénum, et que, chez le pigeon, leur dissolution, leur saccharification, sont déjà complètes à la fin de l'intestin grêle. Tous les expérimentateurs ont vérifié ces faits. Après la ligature des canaux pancréatiques ou leur oblitération sous l'influence d*une injection d'huile, la fécule traverse l'intestin inaltérée, pour la plus grande partie.

L'action saccbarifiante du suc pancréatique, due à la matière précipitable par l'alcool, est beaucoup plus énei^ique que celle de la salive. Elle s'exerce sur la fécule crue comme sur la fécule cuite, et même, dit-on, sur la cellulose amylacée; sa puissance est telle qu'il sufiBrail, d'après Kroger, de 1 gramme de suc pour dissoudre ^^^6 d'amidon. Chez les carnassiers, elle n'a pas grande importance, mais son utilité est capitale chez les herbivores, et surtout chez les oiseaux granivores, où, par suite de l'absence des glandes salivnires, le pancréas a un double rôle à remplir. Aussi, si chez l'oie, le pigeon, le pancréas est extirpé, l'animal digérant fort mal les grains et autres aliments féculents, l'amaigrissement est très-rapide, et arrive en quelques semaines ou en quelques mois à ses dernières limites, tandis que l'embonpoint se maintient et que même l'engraissement se produit, p.ir le fait de la substitution d'une alimentation azotée à l'alimentation ordinaire. C'est ce que j'ai vu dans des expériences postérieures à celle que j'ai faites avec la collaboration du si regrettable inspecteur général des Facultés de médecine.

Au point de vue de son intervention dans la digestion des féculents, le suc pancréatique est donc physiologiquement une sorte de salive, et une salive des plus actives qui sert d'auxiliaire à celle des glandes annexées à la bouche, et qui la supplée lorsqu'elle manque complètement. Ce suc pourrait, à lui seul, saccbarifier les ^ à 5 kilogrammes de fécule que renferme la ration d'un cheval en fourrage et en

(1) Bouchardat et Sandras, Des fondions du pancréas (Comptes rendus de VAcad. des sciences^ 14 avril 1845, et Annuaire de thérapeutique^ 4846).

808 DE Lk DIGESTION.

avoine, si la {lancréaiîne ne devait pas élie en partie réservée pour d'autres desA nations.

Le second office du fluide pancréatique est le plus important. Éberle (1), 483^^ obtint, par l'infusion du tissu du pancréas dans Teau, un liquide qui, lu à rhuile, la divisait en fines particules, la transformait en une émulsion, ou a sorte de crème; il en conclut que le fluide pancréatique, outre sa faculté délayer le chyme, a pour action à'émulsionner les graisses et de faciliter ainsi 1 introduction dans les chylifères. Cette découverte, qui devait être connue de tooâ les physiologistes, au inoins par une citation de Burdach (2), a été altribuée à M. Bernard, lors de la publication de ses premières expériences.

]^. Bernard (3), dès 18/i8, a établi sur le chien une fistule au canal excréteur du pancréas, vers son insertion^ et, sans léser Tinteslin, s*est 'procuré de notables quantités de fluide pancréatique. ]1 a reconnu que ce liquide, agité avec une demipartie d'huile d'olive, doune une émulsion crémeuse homogène, persistante, qui, au bout de quelques heures, est devenue acide. Eu donnant au lapin des aliments chargés de graisse, il a vu le chyle blanc émulsionné seulement à compter de J*îiisertiondu canal pancréatique. Enfin, après avoir oblitéré le conduit pancréatique ou extirpé le pancréas, il n'a plus retrouve de chyle blanc dans les lactés, et a vu les graisses données aux chiens rendues inaltérées avec les excréments, puis survenir l'amaigrissement et la mort dans un délai très-court. Il a tiré de ces faits les conclusions suivantes : 1** Le suc pancréatique émulsionné les graisses. 2"" Il les acidifie, c'est-à-dire les dédouble en acide gras et en glycérine. 3* En son absence, les matières grasses cessent d'être absorbées, par conséquent il n'y a plus de chyle blanc dans les vaisseaux lactés. U^ De là des troubles de la nutrition, le marasme et U mort. Il s'agit de voir si ces conclusions sont inattaquables.

Sur le premier point, il ne peut s'élever aucun doute : le suc pancréatique, comme l'avait montré Éberle, à l'aide de son infusion de pancréas, émulsionné; il émulsionné parfaitement et rapidement. M. Bernard l'a vu maintes fois sur le chien ; et dès 1851, en établissant des fistules à tous les animaux domestiques, j'ai constaté que le suc pancréatique du cheval, de l'âne, du bœuf, du mouton^ du porc, émulsionné comme celui du chien, mais à des degrés variables^ suivant les espèces et les moments de l'expérimentation; i[ue cette éniubion se fait bien avec deux à trois parties de suc pour une partie d'huile quand il est très-épais, comme sur le bœuf et le bélier dans les premiers moments, et qu'elle est moins complète, nonbonoogène, avec celui du cheval, de Tâne et du porc.

Mais, en quoi consiste cet émulsionnement et quelle est sa signification? Au premier aspect et à l'œil nu, c'est la transformation de la graisse en une matière homogène, blanche, crémeuse. En réalité, c'est une simple division ou réduction de la graisse en gouttelettes assez petites à Tœil nu, quoique au microscope elles soient énormes, cinquante ou cent fois plus grandes que les particules graisseuses

(1) Eberle, Physiol. der Verdauung. Wûrzburg, 1834. — Voy. Longet, 1. 1, p. 305.

(2) Burdach, Traité de physiologie^ t. IX, p. 380.

(3) Cl. Bernard, Du suc pancréatique et de son rôle dans les pfiénomènes tle la digestion (Archives de méd.^ janvier 4849), et Mémoirp ftur l* pancréas {Supplt^mmf aux Comptes rendus de FAcad, des fc?>nre.v, 185C).

RÔLE nu FLUIDE PANCRÉATIQUE. 809'

qui reDdeiU le chyJe lactescent, et qu'un fort grossissement montre en suspension dans le sérum de ce liquide. Il ne peut être qu'un des préliminaires de Tabsorptien, suivant la réflexion judicieuse de M. Milue Edwards, une modification qui la facilite : ce n'en est pas une condition suffisante, sans laquelle, comme le croit M. Bernard, les matières grasses ne pourraient entrer dans les chylifères. D'ailleurS; cet éronisionnement n'est pas le résultat d'une propriété exclusive au suc pancréatique. Il peut être produit, quelle qu'en soit l'utilité, par la bile et par le suc intestinal; car si de l'huile d'olive est injectée dans une anse d'intestin préalablement vidée et circonscrite entre deux ligatures^ elle s'y retrouve au bout d'une demi-heure ou d'une heure sous forme d'émulsion. Aussi, comme nous le verrons, les graisses s'absorbent parfaitement sans le concours du fluide pancréatique.

L'acidiûcation des graisses par le suc pancréatique, agité avec elles dans un tube, est une autre modiûcation incontestable que le papier ou la teinture de tournesol indique, naodiflcation à laquelle iM. Bernard a attaché une grande importance, et \à • que, depuis, M. Berthelot a étudiée avec soin; malheureusement, cette acidification, ce dédoublement en acides gras et en glycérine qui se produit au contact de l'air n'ont pas lieu dans l'intestin, et par conséquent ne doivent pas nous arrêter. MM. Bidder et Schmidt ont nourri des chats au beurre sans trouver d'acide butyrique ni dans l'intestin ni dans le chyle. MM. Bouchardat et Sandras ont également retrouvé dans le chyle l'huile d'amandes douces, l'axonge, le suif non dédoublés. J'ai moi-même, h plusieurs reprises, obtenu par l'éther les graisses du chyle de taureaux ou de vaches à fistule pancréatique, graisses parfaitement neutres que j'ai mises en grands échantillons sous les yeux de l'Académie de médecine. M. Las* saigne (1), qui a analysé à ma prière le chyle de deux vaches à fistule pancréatique, en le comparant à celui de deux autres nourries de la même manière, a reconnu que ces graisses étaient neutres sur les premières comme sur les secondes, et identiques, en un mot, avec les graisses dans les conditions ordinaires. Enfin, M. Wurtz, qui depuis 1856 a examiné un grand nombre de spécimens de ces chyles oblefnus sans le concours du fluide pancréatique, n'y a jamais constaté le dédoublement des graisses. Actuellement encore un jeune chimiste russe, le docteur Drolavaine, qui examine au laboratoire de la Faculté des chyles obtenus dans mes expériences sans le concours du fluide pancréatique, arrive aux mêmes résultats. Je puis ajouter que, dans des études récentes, l'émulsion prise dans l'intestin des chiens qui • avaient reçu de l'huile d'olive quelques heures auparavant n'était point acide. C'est donc h l'état neutre que les graisses sont absorbées, et h l'état neutre qu'elles se retrouvent dans lo chyle. Le dédoublement qui se produit à l'extérieur, dans dos tubes, au contact de l'air, est donc un phénomène insignifiant, étranger au travail digestif; il parait empêché dans le tube intestinal par la réaction du chyme.

Sur le troisième point, à savoir que les graisses ne seraient pas absorbées et qu'il ne se formerait plus de chyle blanc en l'absence du suc pancréatique, l'expérimentation est en désaccord complet avec la doctrine de M. Bernard. Si, après la ligature du canal pancréatique, les chiens rendent avec les excréments beaucoup de graisse non altérée, c'est qu'ils en ont reçu une trop grande quantité, et que

(1) 6. Colin, Comptes rendwt de rAcatl. des .?c7e»icw, 7 juiJlet 1856, t. XLIII.

d'ailleurs la péritonite et ^irritation intestinale, si souvent consécutives à l'opéntM» sur le chien, ont restreint l'absorption déjà très-limitée des matières grasses. Si, d'autre part, sur le lapîn digérant des aliments riches en graisse, on ne voit les chylifères injectés en blanc qu'à partir de l'insertion du canal pancréatique, à 40 on 50 centimètres du pylore, c'est qu'avant ce point le mésentère est étroit, rempli par le pancréas, et à peu près dépourvu de vaisseaux lactés, où du reste même 1 injection blanche peut quelquefois se voir et a été vue par MM. Bidder et SchmidL

Enfin, les nombreuses expériences (i) que j'ai faites sur les carnivores et sur les grands ruminants, puis répétées, soit devant la commission de l'Académie ide médecine, soit devant M. Bérard, qui en était le rapporteur (2), sur trente-^^ix chiens, cinq taureaux, quatre vaches et trois chevaux, ont surai)ondamment démontré que les animaux dont te fluide pancréatique n'arrive plus à l'intestin^ depuis plusieurs jours ou plusieurs mois, absorbent parfaitement les graisses et donnent du chyle blanc, où ces matières sont presque en proportion normale.

Mais il nous fut objecté, en ce qui concerne les animaux de l'espèce bovine, que nous avions négligé un petit canal capillaire s'ouvrant en avant du premier dans le cholédoque. Sur quatorze pancréas de bétes bovines que nous injectâmes à Tessence de térébenthine, quatre seulement roffrirent, et il était fort petit; conséquemment, si quelques-unes de mes expériences étaient entachées d'erreur, les deux tiers demeuraient irréprochables. En outre, comme dans toutes, le canal principal portait un tube ouvert à l'extérieur, rien n'obligeait le fluide pancréatique à refluer dans le petit, qui devait verser seulement des quantités négligeables. Au surplus, ce petit canal, dont on a fait grand bruit, pour atténuer la portée de mes recherches, est souvent, de l'aveu de M. Bernard loi-même, sans communication avec l'autre, ou ne communique avec loi que par des voies capillaires; il n'est, dans beaucoup de cas, que le canal excréteur d'un petit nombre de granulations acoolées au conduit cholédoque. S'il peut verser de quoi émulsionner un verre de chyle, il n'en charrie pas assez pour rendre blancs ou opalins les 50 ou 60 litres et plus que donne un taureau ou une vache en vingt -quatre heures (3).

On nous a fait cette autre objection, que si le chyle des taureaux et antres ruminants se charge de graisse sans l'intervention du suc pancréatique, c'est parce que les aliments donnés à ces animaux contenaient les graisses toutes émulsionnées. Si l'objection était fondée, elle impliquerait une bien faible utilité du pancréas chez les herbivores. Mais elle ne l'est pas : les graisses, quoique extrêmement divisées dans les grains, tels que l'avoine, et dans les résidus des graines oléagineuses, ne conservent pas cet état dans le chyme; elles se rassemblent dans Tcstomac en grosses gouttelettes qui surnagent les liquides et s'y tiennent en suspension, comme les huiles se séparent des autres parties de la graine soumise à l'action du pressoir; c*estdans l'intestin grêle qu'elles se fractionnent de nouveau et se divisent en fines particules susceptibles d'être absorbées (voy. fig. 97, p. 760, et 104, p. 833). Aussi cette

(1) G. Colin, De la digestion et de V absorption des matières grasses sans le concours du fluide pancréatique {Bull, de VAcad. de méd., 7 juillet 1856).

(2) Rapport du professeur Bérard {Bull, de VÀr.nd. de méd., 21 avril 1857).

(3) Voyez sur ce point une lecture de M. Bérard {Bufl, de FAcad, de méd.^ 4 août 4857}«

émulsiûo dans les aliments ne peut-elle tenir lieu de Témulsion qui doit se produire dans l'intestin, si tant est que cette dernière soit indispensable à rabsorpiion.

EnGn, on nous a objecté qu'en Tabsence du suc pancréatique, les graisses pouvaient être encore émulsionnées par des granulations pancréatiques représentant un pancréas secondaire dans l'épaisseur des parois intestinales. Or, celte objection se trouvait réfutée d'avance par mes expériences, qui prouvent que le suc des glandes de Brunner, ou du prétendu pancréas secondaire, ne pos.sède pas de faculté émnlsive.

Toutes ces objections tombent devant le fait incontestable de l'absorption des graisses sans suc pancréatique, fait qu'on peut constater très-facilement sur le chien, en injectant de l'huile dans l'intestin quelques heures après la ligature du canal pancréatique, à l'exemple de Frerichs, flerbst, Lenz, Bidder et Schmidt, ou mieux quelques jours après cette ligature, comme dans mes expériences exécutées sous les yeux du professeur Bérdrd.

Sur le dernier point relatif h l'intervention du suc pancréatique dans la digestion des graisses, M. Bernard prétend que chez les animaux dont le suc ne coule pas dans Fntestin, la nutrition éprouve une si profonde atteinte, qu'il en résulte, dans un bref délai, le marasme et la mort Mais encore ici mes propres recherches donnent des résultats très-opposés aux doctrines de l'habile physiologiste.

Sans doute les animaux auxquels M. Bernard a injecté du suif fondu dans les canaux du pancréas, pour les oblitérer^ ont pu mourir dans le marasme, comme ceux auxquels il a essayé d'enlever la totalité du pancréas. Seulement ces animaux sont morts, non faute de suc pancréatique dans l'intestin, mais par suite de la péritonite et de l'irritation gastro-intestinale produites par ces deux opérations. Avec des combinaisons plus heureuses et plus persévérantes, on voit que l'atrophie et la suppression du pancréas n'ont point par elles-mêmes de telles conséquences.

En effet, Brunner (1), il y a deux siècles déjà (1673), a pratiqué huit fois l'extirpation du panci*éas avec succès sur le chien, et il l'a faite avec beaucoup d'intelligence, non dans le but de supprimer la totalité de la glande^ mais d'intercepter toute communication, tout « commerce » entre elle et l'intestin. Ses deux premières victimes s'échappèrent^ l'une au bout d'un mois, l'autre de trois. Un troisième chien que l'opération avait mis en appétit, s^en allait voler la viande à l'étal de son ancien maître; le quatrième, installé chez un chirurgien, s'engraissait en faisant la chasse aux poules. Sur le dernier, le petit canal avait échappé au scalpel de l'opérateur. Mais sur l'avant-dernier, le voleur de viande, une minutieuse autopsie montra que la portion restante du pancréas n'avait plus aucune communication avec l'intestin.

Nous avons, en 1857 (2), songé à répéter les tentatives de Brunner en cherchant à mieux faire encore, et nous y avons réussi. Le pancréas, sur de très-jeunes animaux, chiens, porcs, oiseaux de basse-cour, a été enlevé presque tout entier, sauf la petite portion couchée sur la veine porte, ou l'analogue de l'anneau des grandes espèces, et la totalité a été extii*pée sur les oiseS^ux* Or, nous avons constaté sur ces animaux, comme on va le voir, précisémeu» ^ rofi^ràre de ce qui avait été annoncé,

(1) Brunner, Ejcperimentn nova circa patir^^ -nftUtôatû, M^Z,

( 2 ) Bérard et Colin , Mémoire sur i'eTtifpafP'^ , ^^ ^éas \BuU, de F Acod . dfi mèl. , 1857 V — Mémoire sur les effets de C extirpation du » \ , P'* BuU derAcad,deTnéd.,i9ianx,i858).

De six chiens de chasse de la même portée, ciuq ont été privés des quatre cinquièmes de leur pancréas ou des deux portions ascendante et descendante! portant les deux canaux, entre le tronc de la veine porte et le duodénum : les uns à l'âge de quinze jours, (es autres à trois semaines, le sixième a été conscnrc comine terme de comparaison^ Ces jeunes animaux ont peu souffert; ils ont conservé Jear gaieté, leur vivacité, n'ont pas eu de selles graisseuses et se sont développés régolièrcmeut. Ixîur poids total, lors de l'opération, était de 1^692 grammes; îl avait augmenté de 18/i5 grammes au bout de huit jours, puis dans les semaines suivantes de 2770, 22i0, 1270,2320,2670. Apres deux mois, l'augmentation totale était de 1 3 468 grammes ; ils pesaient alors 18 160'S soit à peu près quatre fois leur poids initial. Quatre d'entre eux, à la fin du cinquième mois, étaient magnifiques et pesaient de 10 à 16 kilogrammes; en somme, 69560 grammes, soit 100 livres oo ik fois leur poids au moment de l'opération. Ils étaient gais, de bon appétit, à poil luisant, passablement musclés, et de cet embonpoint moyen des jeunes chiens de chasse dont on ne prend pas un soin excessif; ils digéraient bien les mélanges de pain et de viande qui constituaient leur nourriture habituelle.

Trois d'entre eux furent tués et disséqués au bout de six mois sous les yeaz de la commission de l'Académie de médecine. Sur les deux premiers, un mésentère transparent séparait le duodénum de la partie restante du pancréas; celle-ci était atrophiée, fibreuse, un seul petit grain restait adhérent, mais sans communication avec l'intestin. Sur le troisième, l'extirpation avait été plus nette encore ; il ne restait aucune trace deigranulation près de l'intestin ni sur le trajet du canal cholédoque. Enfin, sur tous, les lactés, la citerne de Pecquet et le canal thoracique renfermaient du chyle blanc laiteux, comme dans les conditions ordinaires.

Mêmes résultats ont été obtenus sur les porcs.

Des deux opérés, l'un, tué au bout de deux mois, avait un kysle à l'extrémité do pancréas plein de suc pancréatique, mais sans communication avec l'intestin; l'autre, quoique assez ma! nourri, avait, au bout de six mois, gagné 25 kilogrammes, pris une couche de lard de 3 centimètres : un mésentère transparent s'était formé entre le duodénum et la portion atrophiée de la glande autour de la veine pot te; il ne restait pas de traces ni du canal principal, ni de l'accessoire ; du chyle blanc remplissait la citerne.

Quant aux palmipèdes, conservés pendant ciuq mois après l'opération, ils ne paraissaient pas s'entretenir convenablement avec des grains et du son. Mais le canard doubla de poids et prit de l'embonpoint à compter du moment où il reçut des hachis de pain et de viande; son plumage était brillant et lustré. A l'autofisie, il ne présenta aucun vestige de pancréas. L'oie l'aisscc au régime du grain et du son m(Uirut fort maigre. Nous avons vu plus haut pourquoi les oiseaux granivores qui n'ont pas de glandes salivaires pour la digestion des féculents souiïrent de la |)erlc du pancréas. Ici la digestion des graisses est hors de cause, puisqu'elle se fait bien si l'oiseau reçoit une alimentation animale.

Indépendamment de ces expériences dont les résultats ont été constatés publiquement^ je pourrais en citer d'autres dans lesquelles les chiens privés do pancréas dès leur jeune âge ont été conservés vigoureux, en bonne santé, pendant plusieun; années et chassant avec ardeur; mais les premiei*s suffisent à ma thèse.

Eu résumé, les expériences à extirpation du pancréas, comme celles dans lesquelles le suc pancréatique est versé pendant longtemps à l'extérieur sur les grands ruminants, le porc, le chien et les oiseaux, démontrent, d'une manière claire, iiTéfutabie, qu'en Tabsence de ce fluide, les graisses des.aJiments végétaux ou animaux sont digérées, puis absorbées par les cliyiifères ; que dans ces conditions les animaux n'ont pas de selles graisseuses, vivent, se développent régulièrement, prennent même de l'embonpoint s'ils sont à un régime convenable; elles établissent, par conséquent, que le pancréas n'a pas, quant à la digestion des matières grasses, ^le rôle spécial qui lui avait été exclusivement attribué.

Arrivons à la troisième action digestive attribuée au fluide pancréatique, celte qui est relative à la dissolution des matières azotées.

D'après quelques indications de Purkinje, de Pappenheim, et surtout d'après les expériences de M. Lucien Corvisart (1), le fluide pancréatique exercerait sur les matières albuminoîdes une action dissolvante analogue à celle du suc gastrique.

En mettant en contact des morceaux de muscles, des coagulums albumineux avec le suc pancréatique ou le liquide provenant de l'infusion du pancréas dans l'eau, M. Corvisart a vu ces matières se dissoudre en deux ou quatre heures, à la tempe* rature de -|- û2^ h /iô*^, quelle que fût leur réaction acide ou alcaline. Cette action ,a été plus marquée sur la viande cuite que sur la crue, et elle a paru quelquefois plus rapide que celle du suc gastrique. Le liquide obtenu quatre à cinq heures après le repas la posséderait à son maximum d'énergie. Enfm^ son résultat serait la formation des peptones, de sorte que la pancréatine serait un ferment analogue à la pepsine, mais susceptible d'agir dans un milieu alcalin.

Meissner, Brinton, Funke, sont venus ajouter quelques faits à l'appui de cette manière de voir, tout en faisant remarquer que le suc pancréatique, qui se putréfie très-vile, pourrait altérer les matières albuminoîdes par sa putréfaction même.

M. Milne Edwards (2), qui a suivi quelques expériences à ce sujet, regarde l'action du suc pancréatique sur les albuminoîdes comme faible et y attache peu d'importance. Je suis fort disposé, d'après ce que j*ai vu, à me rallier à cette opinion, car les chiens et les oiseaux privés de leur pancréas digéraient bien la viande, et même mieux que les matières féculentes. Cependant les jeunes chiens qui en recevalent une forte ration à l'état cru, en rendaient souvent d'inaltérée ayant conservé sa couleur rougeâtre; mais depuis j'ai reconnu qu'il en est souvent ainsi chez les' jeunes chiens, dans les premiers mois qui suivent le sevrage, par suite d'une dilatation outrée de l'orifice pylorique.

En somme, et au point de vue de l'ensemble de ses propriétés, le suc pancréatique n'a pas une fonction qui lui appartienne à l'exclusion des autres* liquides digestifs. C'est une salive dont le pouvoir saccharifiant est très-énergique, c'est (fn liquide émulsionnant les graisses et peut-être un dissolvant des albuminoîdes. Chacun de ses offices peut avoir plus ou moins d'importance, suivant la nature des aliments et l'organisation de l'appareil digestif.

Il est surtout une salive pour les oiseaux qui manquent de glandes salivaires,

(1) L. Corvisart, Sur une fonction peu connug. ncrèOL^» ^m», i%^T .

(2) Nilne Edwards, ouvr. cité, t. VU, p. 7t ^ i^ f^

8i& DE LA DIGESTION.

au fluide émulsionnant pour les carnassiers qui ont les alimenls ridies en graisse, et il a peut-ôtrc tous ses rôles d*unc importance égale chez les herbivores, en devenant l'auxiliaire de la salive, de la bile et du suc intestinal qui, à leur toar, peuvent, comme le dit M. Milne Edwards (1), produire des effets analogues aux siens.

Il y a certainement encore des études très-intéressantes à entreprendre pour arriver à saisir ces nuances fonctionnelles. Sij'en juge par quelques tentatives récentes que je me propose de suivre plus tard, Timportance du pancréas est moindre chez Toiseau de proie que chez Toiseau granivore, moindre chez les mammifères que chez les oiseaux en général, et Tanatomie comparée semble indiquer qu'elle est faible chez les poissons, où, chose singulière, Tétat rudimentaire du pancréas coïncide avec une très-grande aptitude à l'assimilation des graisses.

C'est à la chimie qu'il appartient de nous dire si la triple action du suc pancréatique tient à la pancréatine, ou si elle résulte de plusieurs ferments affectés cbacna à un office spécial.

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