CHAPITRE VI
Le rôle du système nerveux ne comprend pas seulement les actions purement physiologiques que nous venons d'examiner, il embrasse encore les oi)éralions d'un ordre très-élevé, desquelles résultent Tinstinclet rintelligencc. Jl faut donc étudier les facultés instinctives et intellectuelles dans leur ensemble, les instincts de conseiTalion et de reproduction, les diverses manifestations de rintelligencc, les moyens de les apprécier, enfin Tinfluence que la civilisation et la domesticité ont pu exercer sur ces facultés.
I. — Des FACULTÉS INTELLECTUELLES ET INSTINCTIVES EN GÉNÉRAL.
S*il est vrai que, à divers points de vue, la connaissance des animaux rende l'homme plus intelligible, on peut dire qu'en psychologie, c'est surtout par ce que nous savons de nous-mêmes que nous pouvons juger des facultés et des actions des animaux. Aussi ne faut-il point, dans l'étude des instincts et de l'inielligencc, envisager les bêtes, abstraction faite de l'espèce humaine.
L'homme, qu'Aristote définit si bien un animal raisonnable, n'est rien de plus aux yeux du physiologiste, quelles que soient ses prétentions. Il a d'abord en lui tout ce que possèdent les brutes et, de plus, des facultés nouvelles qu'elles n'ont pas on qu'elles ont seulement à un faible degré. Il constitue un être double : un animal qui a les appétits, les instincts, les inclinations des autres, puis un être intelligent, raisonnable. Enfant, sauvage ou accidentellement privé de sa raison, il agit seulement^ à peu près, comme animal. Adulte, civilisé, perfectionné par l'éducation, il agit ou peut agir comme être intelligent, raisonnable et libre. Mais toujours en lui la dualité persiste, et beaucoup de ses actions ont un double mobile: elles sont sollicitées par l'instinct et modifiées plus ou moins par suite de déterminations intelligentes et réfléchies.
Les psychologues qui ont étudié le' plus complètement les facultés de Thommc ne s'entendent point sur ce qu'on doit appeler de ce nom. Ce sont des principes d'action^ des puissances pour les uns ; des manières d'être, des opérations de la partie pensante de l'être pour les autres. Ils ne sont d'accord ni sur leur nombre, ni sur leur place relative, ni sur leur classification. La plupart, avec Descartes, Leibnitz, n*en reconnaissent que trois grandes : la sensibilité, l'intelligence, la volonté. Quelques-uns, notamment les représentants de la philosophie écossaise, qui ont été suivis par les phrénologues, en admettent un très-grand nombre, parmi lesquelles ils comptent même ce que les physiologistes considèrent comme de simples sensations. Reid(1) les a distinguées avec raison en deux classes : 1** les facultés actives comprenant les appétits, les aiïeclions diverses, les instincts ; 1^ les facultés intellectuelles, perception, mémoire, jugement, raisonnement, etc.
(1) Th. Reid, Œuvres complètes^ trad. Jouflroy. 6 vol. in-8.
30S i>ES FONCTIONS DU SYSTÈME NERVEUX.
Les facultés du premier groupe, appétits, penchants, inclinations, passions, instincts, paraissent communes à l'homme et aux animaux. L'instinct de Talimentation, rinstinct génésique, rattachement à la progéniture, la tendance à la sociabilité, l'instinct de la défense, les sentiments irréfléchis de la peur, de la défiance, etc. , appartiennent à la fois, comme beaucoup d'autres, à notre espèce et à un grand nombre d'espèces animales. Ce sont des impulsions spontanées, non cal* culées, aveugles, irrésistibles, auxquelles l'être doit obéir en vue de sa conservation individuelle et de celle de son espèce. Elles ne sont pas moins utiles à l'homme intelligent, civilisé, qu'au sauvage, à l'enfant et à l'animal. Sans ces impulsions auxquelles l'animal obéit fatalement, et dont l'homme ne subjugue quelques-unes sans une grande force de volonté et dans des limites assez restreintes, aucun être doué de sensibilité ne pourrait se conserver ni se perpétuer.
Les facultés du second groupe, ou ce qu'on appelle les facultés intellectuelles, les opérations de l'esprit, le jugement, le raisonnement, la mémoire, la conception, l'imagination, sont évidemment des facultés surajoutées aux premières, seulement en germe chez les animaux, et avec toute leur plénitude dans l'espèce humaine.
Ces deux ordres de facultés, qui font de l'homme un être complexe : un animal, par ses instincts, ses sentiments, ses inclinations diverses ; un être raisonnable par sou intelligence, ne se développent pas de la même manière. Les premières sont réellement innées, non que l'homme les apporte en naissant, mais en ce sens qu'elles ont une évolution spontanée, étrangère à toute culture et à toute civilisation; les autres ont leur évolution en grande partie subordonnée à l'éducation progressive de l'espèce et de l'individu.
La plupart des philosophes rapportent les facultés diverses, le sentiment, la volonté, à l'être qu'ils appellent l'âme, être auquel ils donnent l'immatérialité et l'existence indépendante. Penser, sentir, vouloir, sont, disent-ils, ses opérations, ses façons d'agir, ses manifestations, d'où il suit que partout où elles seront constatées, il/audra les rapporter au même point de déparL
Mais d'abord penser, sentir, vouloir, sont-ce bien des opérations que l'on doive attribuer à l'ame telle que la conçoivent les psychologistes? Penser, soit. Sentir et vouloir^ c'est tout autre chose. Lorsque la lumière agit sur l'ceil, les sons sur l'oreille, lorsqu'un contact quelconque produit sur nous une impression pénible ou agréable, lorsque nous éprouvons le sentiment de la faim ou de la soif, est-ce Târae qui voit, entend, souffre, jouit, etc. ? Pour le physiologiste, il n'y a là que des sensations effectuées par les nerfs et le cerveau. Il suffit à un animal d'avoir des yeux, des oreilles, un tégument, uu appareil digestif, pour voir, entendre, ressentir du plaisir ou de la douleur, la faim et la soif. L'âme, le moi, a seulement conscience de ces sensations.
D'autre part, lorsque, consécutivement à ces sensations, nous cherchons à nous soustraire à une impression pénible, ou que nous allons au-devant d'une sensation agréable, nous obéissons à des impulsions instinctives, irrésistibles, auxquelles l'enfant ou Einimai le plus stupide obéit également Le moi n'est ici que simple spectateur.
EnGn, lorsque nous voulons agir, la volonté, l'acte qui commande une action, qui la commence, l'arrête, la reprend, l'achève, est encore un acte que l'animal le
moins intelligent exécute comme nous. L'animal veut ou ne veut pas; il veut faiblement ou il veut avec obstination. Le moi peut solliciter la volonté, lui donner des ordres par suite de réflexions, de délibérations, mais l'acte de vouloir, la volition, n*cst pas nécessairement une opération de Tâme.
Ce qui, à vrai dire, parait l'attribut essentiel et propre de celte âme, c'est la faculté de penser dont l'homme jouit seul à un haut degré, la faculté qui lui donne œiiscience de lui-même, celle par laquelle il se voit, se connaît, et apprend à connaître la nature entière avec l'Être infini dont il relève.
Si le physiologiste prend l'âme telle que la conçoivent les psychologues, il n'y découvre que l'ensemble des opérations du cerveau. Il voit, en effet, cet organe développer ses actions avec les progrès de l'âge, agir avec plus ou moins de plénitude, suivant son volume et le perfectionnement de ses parties, fonctionner diversement suivant l'état de l'organisme; il voit ses opérations troublées, perverties, supprimées sous l'influence de diverses substances, ou par le fait d'une altération de tissu, d'un ramollissement, d'un épanchement sanguin. Tout^ dans les facultés intellectuelles, lui paraît résulter du fonctionnement des centres nerveux; et il étudie les facultés au même titre que les autres actions physiologiques, dans leur mode de manifestation et dans leurs rapports. Il lui est impossible de poursuivre la solution du problème sur le terrain où la philosophie l'a porté.
Dans tous les cas, s'il prend l'âme humaine telle que la conçoivent les psychologues, avec l'intelligence, la sensibilité et la volonté pour attributs; s'il admet avec eux que penser, sentir, vouloir, sont ses trois grandes facultés, il est obligé de voir l'âme partout où il reconnaît ces facultés. Or, comme il les trouve, ainsi que nous allons le démontrer^ à des degrés divers chez les animaux, il ne pourra se dispenser de leur en accorder une, ainsi que les anciens l'ont fait, et, dans le siècle dernier, Lcibuitz lui-même.
11 est clair, pour le physiologiste, que la partie pensante de l'être et ce qu'on appelle le principe vital, la vie, sont choses différentes. Les facultés intellectuelles sont parfaitement distinctes de la vie proprement dite. L'intelligence se trouble, se penl par la maladie, se supprime par la vivisection^ sans que la vie reçoive d'atteinte immédiate : la vie dépend de parties nerveuses autres que celles où réside rintelligence. C'est pour n'avoir pu faire cette distinction que les anciens philosophes, Aristote, Platon, Lucrèce, ont vu dans l'âme, tout à la fois, le principe animateur et le principe intelligent de l'être. Mais, sortons des généralités pour étudier les facultés qu'on rapporte à la partie pensante de l'homme et des animaux, et commençons par les êtres où elles sont à un état de simplicité qui les rend le plus accessibles à l'analyse physiologique.
La plupart des naturalistes et des observateurs judicieux qui ont étudié avec soin les mœurs et les habitudes des animaux^ ont été frappés de l'analogie qui existe entre leurs actions et les nôtres; ils ont admiré l'art avec lequel chaque espèce sait pourvoir à b^ conservation, résister aux attaques de ses ennemis, protéger et élever ses petits, se réunir en troupes, se construire des habitations, et quelquefois se livrer à de merveilleux travaux. Les uns ont regardé tous ces actes comme le résultat d'un mécanisme mis en jeu par des influences étrangères â l'organisalion ; les autres^ comme le produit d'une force irréfléchie, d'une impulsion innée, secrète, G. COUN. — Physiol. comp.^ 2® édit. i. — 1^
iiTédlsiible, qii*Oii est gériéraletnettt cotiTenb d'appeler \M\tici; Qud^iiè^-ùHs, déduits par \i liaison de totis eës actes, letir uppropriâtion parfaite ad bdt qa^ils doitent remplir, leur analogie apparente avec les nôtres, les ont considéras comme des actes réfléchis, combinés; et les ont rafipoftés à cette faculté si éminemment développée qui, dans notre espèce, porte le nom d*lnt6lligcnce ; enflù, certains d'entre eux, analysant pins rigoureusement ces actions, ont crd pouvoir les rattacher tantôt à riflstlnct, tantôt à une intelligence plus ou moins étendue : ils ont accordé, à la fois, aux brutes ces deux facultés à des degrés yarlables. D*après ces derniers, tout serait instinctif chez les êtres les plus inférieurs, tandis que chez ceux dont l'organisation se rapproche de celle de Thomme, ^intelligence Tiendrait se surajouter à rinstincl et donner naissance à de nouvelles manifestations. 11 y a donc dissidence^ quant au point de départ ou au principe des diverses facultés des animaux. Cherchons ci reconnaître ce principe ou ce point de départ, aûn de pouvoir analyser complètement les nombreuses opérations qui en dérivent.
Le système qu'il convient d'examiner tout d'abord est celui de l'automatisme. D'après Descartes (1), qui en est l'auteur, les animaux sont des êtres dépourvus d'instinct, d'intelligence, de mémoire, des êtres incapables d'associer les idées les plus simples, de former le moindre jugement ; ce sont de véritables machines, organisées de telle manière que les impressions diverses, les sons, les saveurs, les odeurs, la lumière, suOiscnt pour les mettre en mouvement Toutes leurs actions ne sont que la conséquence d'une harmonie préétablie entre leurs rtiouvements et les impressions que les agents extérieurs produisent sur les sens. Ain» le morèeau de chair que le chien aperçoit, envoie dans l'œil de cet animal une image qui tûti en mouvement les esprits animaux et entraine irrésistiblement le carnassier vers su proie ; la Inmière réfléchie par le corps d'un lotip dans l'œil de la brebis remue tellement les filets du nerf optique^ que les esprits animaux se répandent partout, de manière à obliger le ruminant timide à prendre la fuite ; les molécules odorantes que le lièvre a laissées sur son passage attirent le chien et le font courir dans une direction déterminée. Tous ces effets sont le résultat d'une impulsion irrésistible à laquelle la volonté et Tintelligence sont complètement étrangères.
Les idées de Descartes sur le principe des actions des animaux étaient trop obscures, trop dénnées de preuves et trop en désaccord avec ce qu'apprend une étude falsonnée des facultés dont jouissent ces êtres, pour qu'on les admît sans contestation; aussi furent-elles vivement combattues et repoussées par la plupart des bons esprits, même au temps où elles furent émises ; cependant, plus tard, divers acrteurs les acceptèrent avec quelques restrictions.
Buffon, sans défendre l'automatisme absolu de Descartes^ prétend que les actions des animaux doivent être rapportées, en grande partie, k des impulsions purement tnécaniques, n'ayant aucun rapport avec les facultés de l'intelligence. Ses opinions, i cet égard, ont joui d'une trop grande célébrité pour que nous les passions sous silence.
fiuffon (2) pense que les impressions produites sur les sefls suffisent pour déter^-
(1) Descarleis, Discours sur la méthode ^ 5« partie, p. 38, et Objection^ contre les méditations, p. 222, 243, 275, 27G« 336, 400. Paris, 1851.
(2) BuffoDi Discours sur la nature des animaux ^ t. lY, p* 41^ édition in*4 de rimprimerie royale.
FACtJttÈS iNSTmCTttES ET INTELLECTUELLES. 211
ttlinët* les diterses actions que les bêles exécutent. Ces impressions, suivant leur caractère, ieut* association, donnent lieu, chez elles, aux actes (jui sont pour Tliomme le résultat de la volonté^ de la réflexion ei de rintelligeuce; mais comme il prévoit qu'on Ta lui adresser le reproche de comparer les animaux à de simples machines, il s'empresse d'indicfuer les facultés dont il les croit doués, c Ils ont, dit-il, le sent ment; ils Totit mêfbe à un plus haut degré que nous ne l'avons; ils ont aussi la conscience de lëtir existence actuelle. Ils ont des sensations, mais il leur manque la faculté de les comparer, c'est-à-dire la puissance qui produit les idées, o S'il leur reconnaît la faculté de sentir, comme nous et môme plus fortement que nous, s'il les croit capables de se souvenir du passé, c'est tout ce qu'il leur concède. Il leur dénie le jugement, la réflexion, les idées ; bieniôt il leur contestera d'autres facultés moins complexes que celles-là. Mais si, en thèse générale, il s'efforce de leur retirer une à une les facultés qu'ils paraissent posséder, le grand naturaliste, en arrivant à les peindre individuellement, les présente sous leurs couleurs naturelles, souvent embellies, et, malgré lui, ou sans s'en douter, il rend à chacun ce qu'il voalait refuser à tous.
• La puissance de réfléchir ayant été, dit-il^ refusée aux animaux, il est donc certain qu'ils ne peuvent former d'idées^ et que, par conséquent, leur conscience d'existence est moins sûre et moins étendue que la nôtre ; car ils ne peuvent avoir aucune idée du temps, aucune connaissance du passé, aucune notion de l'avenir ; leur conscience d'existence est simple, elle dépend uniquement des sensations qui les affectent actuellement et consiste dans le Sentiment intérieur que ces sensations produisent. » Ils sont, en quelque sorte, d'après sa comparaison, semblables à l'homme hots de lui-même, vivemenl préoccupé d'un objet, absorbé par une passion violente. ^ Cet état où nous ne nous trouvons que par instants est l'état habituel des animaux ; privés d'idées et pourvus de sensations, ils ne savent point qu'ils existent, mais ils le sentent. »
Ainsi il leur Refuse toute idée, toute connaissance du passé, contrairement à ce qu'il atalt d'abord avancé; et, par là plus subtile distinction, il leur ôie la connais*^ sauce de leur existence, pour leur eu laisser seulement la sensatiou. Celte négation du souvenir des choses passées sent le paradoxe ; Buffon s'en aperçoit bien» aussi y revient-il à tout instant.
a Les animaux n'ont pas la mémoire ! Le contraire paraît démontré, me dirat-on : ne reconnaissent-ils pas, après une absence, les personnes auprès desquelles ils ont vécu, les lieux qu'ils ont habités, les chemins qu'ils ont parcourus ? Ne se souviennent-ils pas des châtiments qu'ils ont essuyés, des caresses qu'on leur a faites, des leçons qu'on leur a données ? Tout semble prouver qu'eu leur ôtant l'entendement et l'esprit, on ne peut leur refuser la mémoire et une mémoire active, étendue, et peut-être plus fidèle que la nôtre. Cependant, quelque grandes que soient ces apparences, et quelque fort que soit le préjugé qu'elles ont fiait naître, je crois qu'on peut démontrer qu'elles nous trompent ; que les animaux n'ont aucune connaissance du passé, aucune idée du temps, et que par conséquent ils n'ont pas la mémoire. • Pour soutenir cette étrange proposition, il prétend que ce qu'on appelle la mémoire provient de la faculté de réfléchir et consiste dans une succession d'idées que l'âme lie ensemble, et dont elle établit les rap|X)rts. Dès l'instant
212 DES FONCTIONS DU SYSTÈME NBRVEtX.
qu'elle ne résulte pas d'un simple rcnonvellcmenl des sensations passées, et que la puissance de réfléchir, d'assucier des idées manque aux animaux, ils ne peuvent avoir, selon Buflbn, une véritable mémoire. Néanmoins il voit que tous ses efforts ne peuvent réussir h convaincre ; il sent que ses assertions ne sont pas snOisamment prouvées ; pour en finir, ii distingue deux sortes de mémoires, très-diiTérentes Tune de l'autre : Tune, qui est la trace des idées et qui émane de Tàmc ; l'autre, qui i)ourrait s'appeler réminiscence, et qui n*est que le renouvellement des sensations déjà éprouvées. La première est le privilège de l'bomrae ; la seconde appartient, d'après lui, au fou, «'i l'imhécile et aux bêtes.
Après avoir examiné les facultés des animaux pris individuellement, il les étudie dans les rapports qu'elles ont entre elles. Poursuivant sa théorie avec un admirable talent, il cherche à prouver que le rassemblement des unimaux en troupes ou en sociétés plus ou moins nombreuses, que levers industries diverses, leurs travaux les plus compliqués, ne supposent aucune intelligence ; et^ pour le prouver, il prend l'exemple des abeilles qui n'ont, en réalité, comme nous le verrons plus taix), aucune intelligciice, mais qui possèdent, en compensation^ des instincts trèsparfaits. Puis, il passe à d'autres espèces pour arriver aux mêmes conclusions : chemin faisant, il devine bien les objections qu'on peut lui faire ; elles ne reffrayeni point ; loin de les éviter, il va au-devant et les réfute par des arguments bien singuliers, qui ont, en apparence, une certaine valeur.
Si, dit-il, les animaux n'ont ni intelligence, ni mémoire, ni prévoyance, pourquoi beaucoup d'entre eux font- ils des provisions pour l'hiver, comme le mulot, le hamster et l'écureuil ? Pourquoi plusieurs se construisent-ils des habitations? Dans quel but l'abeille va-t-elle recueillir le nectar des fleurs pour en composer un niicl qu'elle accumule avec soin dans son gâteau? Pour quel motif l'oiseau se fait-il un nid ? Pourquoi, enfin, tant d'autres actes qui semblent annoncer le discernement chez les bêtes? Ce n'est pas parce qu'ils sont intelligents, c'est parce qu'ils sont stupides, dit Buiïon ; ce n'est pas parce qu'ils se souviennent du passé et qu'ils prévoient l'avenir, c'est précisément pour les raisons contraires. « Non-seulement ces animaux ne savent pas ce qui doit arriver, mais lis ignorent même ce qui est arrivé. Une poule ne distingue pas ses œufs de ceux d'un autre oiseau ; elle ne voit pas que les petits canards qu'elle vient de faire éclore ne lui appartiennent point ; elle couve des œufs de craie dont il ne doit rien résulter, avec autant d'attention que ses propres œufs ; elle ne connaît donc ni le. passé, ni l'avenir, et se trompe encore sur le présent... Les nids des oiseaux, les cellules des mouches, les provisions des abeilles, des fourmis et des mulots, ne supposent donc aucune intelligence dans l'animal, et n'émanent pas de quelques lois particulièrement établies pour chaque espèce, mais dépendent, comme toutes les autres opérations des animaux, du nombre, de la figure, du mouvement, de l'organisation et du sentiment, qui sont les lois de la nature, générales et communes à tous les êtres animés. »
Ces actes qui excitent tant d'admiration ne dépendent pas pour la plupart, surtout ceux qui s'observent chez les animaux inférieurs, de l'intelligence, mais ils sont les produits d'une autre faculté essentiellement difl^ércnte, non réfléchie, non raisonnée, d'une faculté innée, d'une force irrésistible, toujours la même dans une même espèce, et connue sous le nom d'instinct. Non, ces actes n'indiquent pas
rinlclligence : Bnffon avait raison de le dire, mais pourquoi ne les rapporic-t-il pas à leur véritable source ? C'est qu'il ne connaît pas l'instinct. Parfois, cependant, il le désigne vaguement, il le devine, en disant que les animaux agissent par une espèce de mécanisme, par une obéissance aveugle à certaines lois de la nature ; mais on voit qu'il ne s'en fait qu'une idée cqnfuse et très-fausse en ajoutant que les facultés des êtres supérieurs ne sont que les résultats de l'exercice et de rcxi)érience du sentiment, puisqu'il est parfaitement établi aujourd'hui que l'instinct est indépendant de l'imitation, de l'habitude ou de l'éducation. Du reste, ses conclusions prouvent suffisamment qu'il n'a pas compris cette faculté fondamentale de la |)sychologie des brutes.
Mais, puisque les animaux sont des êtres sans intelligence, sans idées, des êtres incapables déjuger, de réfléchir; des êtres sans mémoire et sans aucune espèce de connaissance, qu'ont-ilsdonc de commun avec l'homme ? Ici Buflbn est plus juste ; il prétend qu'ils soni, comme nous, sujets h la peur, qu'ils sont, comme nous, susceptibles de haine, d'amour, de courage, passions qui, selon lui, « ne supposent aucune connaissance, aucune idée, et ne sont fondées que sur l'expérience du sentiment, c'est-à-dire sur la répétition dos actes de douleur ou de plaisir, et sur le renouvellement des sensations intérieures du même genre. » Ils ont aussi leur !• espèce d'amitié, leur espèce d'orgueil, leur espèce d'ambition. » Ces passions ne sont, d'après lui, que plus ou moins analogues à celles de l'homme ; elles ne sont qu'une faible image des passions correspondantes de ce dernier. Le naturaliste est conséquent avec lui-même. Il avait refusé la mémoire aux animaux pour leur donner une autre mémoire qui est la réminiscence ; ici il leur conteste l'amitié, mais il leur donne l'attachement ; il leur reprend l'orgueil et l'ambition émanant de l'intelligence, et il leur abandonne l'oi^ueil et l'ambition qui tiennent au courage naturel.
Ainsi, en résumé, Buiïon retire aux animaux le peu d'intelligence qu'ils semblent avoir, avec les facultés qui en découlent; il méconnaît le point de départ du plus grand nombre de leurs actes, c'est-à-dire l'instinct; donne de ceux-ci une interprétation fausse, en les faisant dépendre vaguement des impressions diverses ou des ébranlements produits sur les organes des sens : sa manière de voir est, comme nous le prouverons ultérieurement, irrationnelle, inacceptable, et ne permet point d'analyser avec rigueur les actions si admirables, si variées qu'exécutent les animaux.
D'après un second système, fort ancien, que j'appellerai le système de la gradation des facultés, les animaux sont considérés comme des êtres intelligents, et leurs actes comme le résultat de combinaisons volontaires, réfléchies, raisonnées; tontes leurs opérations supposeraient de la mémoire, du jugement, de la comparaison, portés h un degré plus ou moins rapproché des facultés intellectuelles de l'espèce humaine.
Aristote (1) reconnaît déjà aux animaux une intelligence plus ou moins étendue suivant les espèces, se perfectionnant graduellement à mesure qu'on l'envisage chez celles qui se rapprochent le plus de l'homme ; il leur accorde enGn des facul-
(t) Aristote, Histoire des animaux, Irad. Camu?, liv. VÏII, p. 451 et suiv.
tés (inalogues à celles qai caractérisent rintelligence humaine. Gassenfli (1] leur concède également de la réflexion, du raisonnement; Montaigne (2), qui les appelle nos confrères, les croit intelligents. II fonde son opinion sur Tanalogie qui existe entre leurs actions et les nôtres, car, dit-il, nous devons conclure de pareils effets pareilles facultés. Locke (3) convient qu'ils raisonnent en certaines rencontres sur des idées particulières et non sur des abstractions. Leibnilz (k) leur donne une ombre (|e raisonnement, de sentiment, des perceptions analogues aux nôtres, de la mémoire, de l'imagination, une façon d'agir empirique basée sur des faits, sur des exemples et peu différente de celle de l'homme^ dans les trois quarts des circonstances ; Réaumur (5)^ partant de ses belles observations sur les mœurs des abeilles, exalte l'intelligence de ces insectes, et ne paraît pas se douter que l'art merveilleux avec lequel elles construisent leur demeure, amassent des provisions, vivent en société, est tout simplement le résultat d'une impulsion qui n'a rien de réfléchi, ni de raisonné.
Un observateur plein de tact, G. Leroy (6), après avoir bien étudié les animaux, rapporte toutes, ou presque toutes leurs actions aux facultés intellectuelles. Il reconnaît aux bêtes le sentiment, la mémoires leur donne la faculté d'associer leurs idées, de les comparer, d'en tirer des inductions ; en un mot, il les croit douées de jugement, de réflexion, de prévoyance, et pense que leur intelligence, perfectible dans de certaines limites, se développe par l'exemple, l'imitation, l'ha* bitude, l'expérience particulière que chacune peut acquérir.
Ainsi, d'après lui, les jeunes loups qui commencent à courir avec leur mère acquièrent chaque jour de nouvelles connaissances ; ils apprennent dans quels lieux se trouve le gibier, s'habituent à distinguer leurs diverses impressions, « à rectifier par l'odorat les jugements que leur font porter les autres sens. » Plus tard, exposés aux poursuites et aux pièges de l'homme, ils en reconnaissent tous les dangers, évitent avec soin tout ce qui a l'apparence d'une embûche et deviennent méfiants à l'excès ; « leur marche, naturellenoent libre et har4ie, finit par être précautionnée et timide. » Le loup expérimenté montre dans la recherche de sa proie beaucoup de prudence, un choix habile de .combinaisons, une sorte d'appréciation des périls auxquels il s'expose. S'il veut attaquer un troupeau, c il mesure la hauteur du parc, la compare avec ses forces, juge de la difficulté de le franchir, lorsqu'il sera chargé d'une victime, et il en conclut l'inutilité ou le danger de la tentative. » Au temps du rut, il s'associe à une femelle de son espèce pour mieux assurer le succès de ses rapines, et dans ce cas encore, ses démarches révèlent son inquiétude, ses craintes, ses espérances, et supposent une connaissance raisonnée des moyens à mettre ^n usage pour arriver à ses fins.
(1) Descartes, Œuvres, p. 276.
(2) Montaigne, Essais, liv/II, ch. xu.
(3) Loeke, Essai philosophique sur t entendement humain, Amsterdam, 1700, liv. II, ch. xi. (A) Leibnitz, Nouveaux essais sur C entemlement humain (avant-propos)^ liv. I, Honadologie
et Principes de la nature.
(5) Plourens, De Vimiinct et de Cinielliff(>nce des animaux, ° édition. Paris, 1861. [*. (6) Charles-Georges Leroy, Lettres philosophiques sur CinteUiycnee et la perfectibilité des animaux, Paris, 1802,
FACULTÉS INSTINCTIVES ET IIfTELl.ECTUEI.LES. SIS
Jjù renard, sqivaol; Leroy, se conduit également avec une ce^(ain^ réflexion ; il se preuse un terrier ou en choisit qn abandonné, le parcourt dans tous les sens, en reconnaît les détours et les issues, fait des excursions dans le voisinage, prend connaissance des habitations oi) il trouvera des lapins, de la volaille } il met une circonspection infinie dans la recherche de sa proie, ne s'approche qu'avec défiance de tout ce qui lui parait nouveau ; son genre de vie exige même des réflexions plus compliquées et des vues plus étendues que celles du loup ; enfin, il s'instruit en raison des dangers qui menacent son existence : il reste ignorant, grossier dans les endroits où il jouit d'une tranquillité parfaite, tandis qu'il devient pénétrant, habile, rusé, dans les lieux où ou lui fait la guerre.
Le chien, plus encore que les carnassiers de nos forêts, montre une intelligepce développée et perfectible. Chaque race acquiert, en quelque sorte, une somme de facultés proportionnée aux exigences de son rôle. Le chien de basse-cour reste stiipide, n'ayant d'autre exercice que celui d'aboyer les passants. Le chien du berger, chargé d'une mission plus difficile, a besoin, dit Leroy, de beaucoup plus d'esprit et de discernement ; il faut qu'il comprenne son maître, qu'il le devine même, qu'il dirige le troupeau, veille à ce qu'aucune brebis ne s'égare, ramène celle-ci quand elle s'éloigne, sévisse contre elle, si elle se montre réfractaire à ses avertissements. Le chien de chasse, pour exécuter les mouvements que l'homme en exige, doit avoir aussi un sens exquis et un discernement très-étendu ; il est même nécessaire que son intelligence propre lui suffise quand le chasseur ne peut plus le guider dans la poursuite du gibier ; elle lui suffit, en eiïet, quand il a acquis nue certaine expérience : alors il ne se montre plus toujours aussi docile à la voix de ceux qui le conduisent ; confiant dans la sûreté de son odorat, il veut se diriger d'après ses impressions ; ses évolutions deviennent plus précises, et son hésitation première fait place à de promptes déterminations. Le chien, ainsi exercé, parvient à distinguer, par l'odorat, la trace du cerf que l'on poursuit de celle de tous les antres.
Les animaux herbivores , auxquels il faut peu d'industrie, de soins et de précautions pour se procurer de la nourriture, ont naturellement moins d'idées et d'intelligence que les carnivores. Leurs besoins, par cela mCme qu'ils sont Irès-restreints, exigent peu de combinaisons pour être satisfaits : ils ne nécessitent donc pas, chez ces êtres, un très-grand développement des facultés intellectuelles.
Le cerf, par exemple, qui trouve de l'herbe partout, qui n'a pas de ruses à employer, ni de combats à livrer pour se rendre maître de sa nourriture, le cerf à qui il suffit de choisir les lieux où s'offrent une pâture abondante et une retraite plus ou moins inaccessible, peut se passer d'une série de combinaisons qui étaient indispensables au loup et au renard, pour des raisons contraires. Cependant, ses actions exigent encore une certaine intelligence : il choisit pour se retirer un épais fourré, et pour paître des clairières où l'herbe est de bonne qualité : son choix (appose donc de la réflexion. S'il a été inquiété dans sa retraite, il l'abandonne ou s'y cache avec soin ; « et il met à s'y cacher un art qui ne peut être que le fruit de vues unes et de réflexions compliquées, a Parfois, avant d'aller prendre du repos dans le lieu qu'il s'est choisi, il ouvre des vojçs ^n divers sens pour tromper ses
ennemis. » Celte prévoyance, dit G. Leroy, annonce des faits déjà connus et une suite d'idées et de présomptions qui sont la conséquence de ces faits; car il faut nécessairement qu'une telle démarche soit le produit des raisonnements qui suivent : Un chien conduit par un homme m'a plusieui*s fois forcé de fuir et m'a suivi longtemps à la trace, donc ma trace lui a été connue : ce qui est arrivé plusieurs fois peut encore arriver aujourd'hui, donc il faut que je me précautionne contre ce qui est déjà arrivé. Sans savoir comment on fait pour connaître ma trace et la suivre, je présume qu'au moyen d'une fausse marche je pourrai dévoyer mes poursuivants ; donc il faut que j'aille et revienne sur mes voies pour leur en dérober la connaissance et assurer ma tranquillité ! »
Le lièvre lui-même, en apparence si stupide et dépourvu de tout autre moyen de défense que la fuite, sait fuir avec art; il proportionne la vitesse de sa course à celle des chiens; il évite les bois, parce qu'il a appris, dit-on, par exi)érience, que son passage y laisse des traces ; il suit les chemins, les lieux découverts. Après avoir couru longtemps dans une direction, il revient sur ses voies pour dérouter les chiens, puis il se jette de côté, et quelquefois va faire partir du gîte un autre lièvre, pour prendre sa place.
Ainsi, d'après Leroy, dont je résume ici les idées, « les actions les plus ordinaires des bêtes, leurs démarches de tous les jours, supposent la mémoire, la réflexion sur ce qui s'est passé, la comparaison entre un objet présent qui les attire et des périls indiqués qui les éloignent, la distinction entre les circonstances qui se ressemblent, à quelques égards, et qui diffèrent à d'autres^ le jugement et le choix entre tous ces rapports (1). » Tout dans la conduite de ces êtres décèle une intelligence plus ou moins étendue et plus ou moins perfectible, qui se développe par l'éducation ^* l'expérience acquise. Il n'y aurait donc, entre le mobile de leurs actes et le mobile des nôtres, qu'une différence de degré. Ce mobile ou ce principe serait le même pour eux que pour nous.
Si Ton ne réfléchissait pas avec soin à l'interprétation que Leroy donne des actions des animaux, elle paraîtrait à l'abri de toute objection, tant elle est séduisante. Mais, quand on l'examine de près, on s'aperçoit bientôt qu'une infinité d'opérations qui sont rapportées à l'intelligence dépendent de l'instinct et ne j^upposent aucune combinaison d'idées, aucune réflexion, aucun choix de la part des individus qui les exécutent. Les divers moyens qu*emploient les animaux pour résister à leurs ennemis, se soustraire à leurs attaques, assurer leur subsistance, ne sont pas entièrement le résultat de combinaisons réfléchies et raisonnées; ils sont, dans la plupart des circonstances, le produit d'une impulsion irrésistible et sûre qui n*a rien de commun avec l'intelligence. Les ruses du loup et du renard^ leurs manoeuvres adtx)ites, leur habileté à .se rendre maîtres d'une proie, à éviter les pièges qu'on leur tend, dérivent en grande partie des facultés instinctives qu'ils apportent en naissant, et qui sont inhérentes à leur nature. L'art admirable que le chien met à chasser, le cerf à dissimuler sa retraite, le lièvre à calculer sa fuite, est purement instinctif; mais il peut è[re modifié et compliqué par le jugement, la mémoire, la prévoyance. Le lapin, en se construisant un tcriier, n'est pas guidé par le souvenir
(i) Leroy, Ouvrage ciièf septième lettre, p. 144.
du froid qu'il a souiïert, des frayeurs qu'il a eues, des dangers auxquels il a été exposé; il se creuse des galeries, bien qu'il n'ait pas encore vu d'hiver, bien qu'il n'ait point encore été poursuivi, et qu'il ignore l'utilité de son travail ! Une force innée le pousse à creuser le sol, et il le creuse même dans une cabane où il jouit de la plus complète sécurité. Les frugivores qui font des provisions n'agissent pas con* séquemmcnt à la faim qu'ils ont déjà éprouvée, et par suite de réflexions sur les inconvénients de l'abstinence. Ce n'est point par prévoyance ni en vue des nécessités à venir qu'ils remplissent leurs retraites de vivres; ils y sont déterminés sans qu'ils aient besoin d'aucune réflexion : le rat qui est né auprès d'un tas de blé, et qui a toujours vécu dans l'abondance, attire cependant vers son trou tout ce qu'il peut y amener; et pourtant il n'a point encore souffert de la faim, il n'a jamais manqué de subsistance, Jl n'a pas vu d'hiver. Comment pourrait-il agir d'après le souvenir du passé et la prévision de l'avenir? D'ailleurs, dans le cas où l'animal agit d'après l'expérience du passé, ses consécutions, pour se servir du terme de Leibnitz, sont purement empiriques : le bâton levé lui rappelle simplement les coups qu'on lui a donnés ; la vue du maître entraîne la réminiscence des caresses ou des mauvais traitements qu'il en a reçus : il n'a pas le sentiment de la causalité ou des rapports entre ce qu'il voit et ce qu'il peut craindre ou espérer.
Il y a donc un élément essentiel méconnu dans le système de la gradation des facultés, un mobile étranger aux combinaisons intellectuelles, quoique susceptible de s'associer avec elles : c'est cet élément^ ce mobile particulier que Leroy, observateur si profond et si fm, n'a pas su distinguer de l'intelligence et apprécier à sa juste valeur; il importe d'en déterminer ultérieurement les caractères et les effets pour analyser exactement la psychologie animale.
Le troisième système qui reste, celui de la dualité des facultés, permet seul de bien comprendre les actions si nombreuses et si variées des animaux. En effet, il est indispensable, pour les expliquer, d'établir une distinction entre les phénomènes qui dépendent de l'instinct et ceux qui dérivent de l'intelligence, d'assigner avec précision les caractères qui appartiennent en propre à chacune de ces deux espèces d'actes : la tâche est difficile, mais elle est accomplie, en grande partie du moins, par les travaux de Reimarus et de Frédéric Cuvier.
Pour peu qu'on examine attentivement les actions des animaux, on remarque que certaines d'entre elles se font toujours de la même manière, avec sûreté et précision, sans que l'animal qui les exécute ait eu le temps de réfléchir, avant qu'il ait rien appris de ses parents, rien acquis par l'habitude, l'exercice ou l'expérience individuelle; tandis que d'autres, au contraire, sont variées suivant les circonstances, accomplies avec hésitation, perfectionnées par l'habitude et appropiMées aux besoins accidentels éprouvés par l'animal. Les premières sont purement instinctives; les secondes résultent de l'exercice des facultés inlellectuellos : l'Jnstinct, qui est le point de dépait des unes, est essentiellement différent de l'intelligence qui produit les autres.
L'instinct, que Buffon n'avait pas compris, que tant d'auteurs avaient considéré comme uo mot vide de sens, l'instinct, que les psychologistes connaissent mal, est une faculté innée, commune à tous les animaux^ même les plus imparfaits, faculté
319 OeS PONCTIONS ou SYSTEME NERFEUX.
iiivarifible dans chaque cispoce, jiTésistible, non raisonnéo, à laquelle Tanimal obâit inTQlontairemenl, sans pouvoir 8*y soustraire. Eo cédant à cette impulsion secrète, il ne sait pas pourquoi il agit de telle ou telle manière; il ignore le but et l'ulitité de ses actes. Il n*a pas assez d'inielligence pour réfléchir, pour raisonner ses actions, pour se diriger avec sûreté, imaginer les moyens qui peuvent le préserver des dangers, le soustraire aux attaques de ses ennemis; il faut, en quelque sorte, qu'uno force invincible le gouverne, en le dispensant de réBeKÎoq, de jugement^ de mémoire, de prévoyance : or, cette force qui le dirige à ion insu est l'iniitinct, dont les edets n'ont rico de commun avec ceux de rinielligence.
Déjà quelques philosophes anciens avaient deviné que les actions des animaux attribuées à la raison, à rintelligencë, sontd^une tout autre espèce. Sénèque(l)« dans une lettre admirable, dit que la connaissance que les animaux ont de ce qui peut leur nuire ne vient p^s de rexpériencc. Ils rapportent en naissant avec celle des moyens d'éviter les dangers auxquels ils sont exposés. Leur industrie est innée et non acquise. C'est, dit-il, la nature qui leur enseigne ce qj^ils ont besoin de savoir, et son enseignement est uniforme, sans superfluité.
Rcimarus (2) considère rinstinct comme une tendance aveugle, un pencb9nt intérieur, une force agissante qui porte les animaux à exécuter certains actes dont ils ne conçoivent ni les moyens ni Tuiilité. Dès que les animaux naissent et sans qu'ils aient aucune connaissance, aucune expérience des choses, cette impulsion secrète les sollicite à agir constamment, uniformément dans telle ou telle direction ; et, à partir de ce moment^ ils eiïectuent sans choix^ sans préméditation, sans la moindre hésitation, les opérations les plus compliquées.
Los divers instincts sont tous relatifs à la conservation de l'individu ou à la reproduction de respècc ; ils sont tous en rapport avec les besoins de l'animal et mis en harmonie avec son organisation. Il n'est pas une seule espèce qui en soit dépourvue, pas une qui en ait de trompeurs ou d'inutiles.
Ils sont uniformes et exactement déterminés dans chaque espèce. Aucun d'eux n'est perfectible, ni susceptible d'éprouver de modifications essentielles : ce qu'un animal fait, tous les autres le font ou peuvent le faire delà même manière. Ceux-ci réussissent parfaitement, dès la première fois, sans tâtonnement, sans hésitation.
Ces instincts sont sûrs : ils n'ont, par conséquent, rien à tirer, ni de l'expérience, ni de l'imitation, ni de l'exercice. Quelques-uns d'entre eux ne se manifestent qu'à certaines époques de la vie et agissent périodiquement : ceux de la reproduction, par exemple; d'autres, une seule fois dans le cours de l'existence.
Ils sont susceptibles de s'altérer chez les animaux soumis à une contrainte prolongée; ils s'affaiblissent, se perdent même, en partie, sous l'influence de Tescla^ vage et de la domesticité, mais ils réapjtaraissent dès que les animaux reviennent à leur état naturel, et ils reprennent alors toute la sûreté qu'ils avaient auparavant. Dans tous les cas, ni l'éducation, ni l'exemple ne peuvent en faire naître de nouveaux.
(1) Sénèquc, 121* Lettre.
(3) Herinann Samuel Reimar, Observations phi^iques et morales sur rinstinct des animaux^ Iffio* indyatrie et leurs taœurSt trad. B* d« L. Amstiprdam, 1770, 2 vol. in-i2.
FACUI,TÊ3 IKf^TIVGTIVES £T INTPE.UCTUKl.LES. 219
Ih opMeur cause dans les besoins (le chaque animal, et paraissent mis en action par le sentiment du plaisir et de la douleur, ainsi que par le souvenir des impressions déjk éprouvées. La eonnaissance qn^ ranimai peut avoir de ses moyens no semble exercer aocnoe influence sur les aptes que ces instincts déterminent, puisque chaque individu essaye dp se servir dea armes qu'il n'a pas pncore ; |e vpau, le bélier, veulent donner des coups avec les cornes avant qu'elles aient poqHSô ; le chien cherche à mordre alors que ses dents ont ^ peine percé la gimcive.
Les instincts sont d'autant plus dévejoppi^s que les animaux ont Diains d'intelligence : le chien, le cheval, Téléphant, qui jouissent d'un entendement plus vaste que le lapin, les oiseaux, les insectes, ont des instincts bien moins éiendus et moins admirables que ces derniers. L'homme, qui est le p|us intelligent de tous les êtres, est sans contredit celui qui possède les instincts les moins parfaits. Ce rapport inverse se fait encore observer entre les diverses races humaines : les peuplades sauvages ou barbares sont celles dont les instincts ont le plus de sûreté, tandis que les races dont la civilisation est portée d un haut degré semblent avoir presque entièrement perdu ces facultés si nécessaires à l'homme livré à luj-même« On voit» d'après cela^ que l'instinct ne dérive point de l'intelligence, et Ton conçoit très-bien que )es animaux, qui nn peuvent trouver dans leur entendement assez de ressources ponr se conduire, ont besoin, en compensation, d'être guidés par des instincts étendus et sûrs. De môme, il est nécessaire que ceux auxquels une courte existence ne donne pas le temps de s'ip^truirq puissent se gouverner d'qne manière instinciive.
L'instinct dispense donc |a bète d'avoir de l'inteUigence, et en définitive, po^r elle, le résultat est à peu près le mém^f pnisquc, en agissant instinctivement, c'està-dire sans savoir pourqpoi ni comment, e||e exécute ses actions mieu^ qu'elle Qc pourrait le faire à force de réflexion et de calcul. Il y a, de plus, pour elle, cet avantage de réussir, dui)remier eoup, dîms df 9 opérations qu'elle ne parviendrait à eiïeauer autrement qu'à la sqiie de combinaisons compliquées et 4p tentatives infructueuses.
Ce fait est donc très-remarquable ; il nous montre bi^o la sagesse infînie qui a présidé à l'organisation des ôtres vivants. $ans l'i'istinct donné f|ux animaux, qui leur aurait appris, comme le dit Rçimarus, l'art de pourvoir à leur subsistance, de se choisir une reiraitCt de se construire des habitations? Qui leur aurait enseigné à faire des nids, à se fabriquer des vêtements, à changer de climats, à roconnaitrc leurs ennemis, à employer mille rpses diverses pour éluder Iqurs poursuites? Qui, enGn, leur aurait donné toutes ces connaissances sans lesquelles ils seraient incapables d'assurer leur existence ?
En résumé, l'instinct est une faculté ionée^ une forcp irr^istible, essentiellement fatale, qui pousse les animaux à exécuter cerlainf act^ «ans qu'ils aient besoin de raisonner, de réfléchir, forcp sur Ifiquelle l'éducation, l'habitude, n'ont pas d'influence sensible. L'intelligence, au contraire, est une faculMi es^entiellpment perfeaiUe, variable, suivant les espèces, mndiQahIe par l'âge, l'éducation et une infinité de circonstances diverses. Ces deux facultés sont toujours en raison inverse l'une de l'autre ; l'instinct est très -développé chez les animaux inférieurs qui ont l'iniclligence obtuse ou qui en sont à peu près totalemput dépourvus î il e»i beau-
coup moins parfait chez les animaux supérieurs dont Inintelligence se rapproche de celle de l'espèce humaine.
« L'opposition la plus complète, dit M. Flourens(l), sépare Tinstinct de l'intelligence. Tout, dans l'instinct, est aveugle, nécessaire et invariable; tout, dans l'intelligence, est électif, conditionnel et modifiable : le castor qui se bâtit une cabane, l'oiseau qui se construit un nid. n'agissent que par instinct; le chien, le cheval, qui apprennent jusqu'à la signification de plusieurs de nos mots et qui nous obéissent, font cela par intelligence. — Tout dans l'instinct est inné : le castor bûtit sans l'avoir appris ; tout y est fatal : le castor bâtit par une force constante et irrésistible. — Tout dans l'intelligence résulte de l'expérience et de l'instruction ; le chien n'obéit que parce qu'il l'a appris; tout y est libre : le chien n'obéit que parce qu'il le veut. — Enfin, tout dans l'instinct est particulier : cette industrie si admirable que le castor met à bâtir sa cabane, il ne peut l'eniployer qu'à bâtir sa cabane ; et tout dans l'intelligence est général, car cette même flexibilité d'attention et de conception que le chien met à obéir, il pourrait s'en seiTir pour faire toute autre chose. »
Cette distinction fondamentale entre les facultés de l'instinct et celles de l'intelligence ne s'applique pas seulement aux animaux, elle doit être étendue à l'bommo, et jeter de nouvelles clartés dans le domaine de la psychologie.
En eiïet, ce qu'on appelle appétits, penchants, inclinations, sentiments, facultés aiïectives, c'est-à-dire les impulsions qui sollicitent l'homme à se nourrir, les impulsions génésiques, l'attachement maternel, la tendance à la sociabilité, les tendances à l'acquisition^ à l'imitation, les sentiments de la crainte, de la haine, etc., sont des impulsions indépendantes de l'intelligence, auxquelles la nature humaine est constamment soumise. Ce sont les facultés de l'âme irraisonnable de Platon, ou celles des degrés inférieurs de l'âme, dans les idées de saint Augustin.
Ces facultés affectives, ces impulsions paraissent toutes innées, comme les philosophes de l'école écossaise l'ont très-bien remarqué, après Locke, Leibnitz et d'autres. Elles le sont en ce sens qu'elles appartiennent à tous les hommes avec des différences de degrés, que leur évolution est spontanée, leur exercice indépendant de toute opération intellectuelle dans les conditions de la vie qui les rendent nécessaires. Elles sont aussi indispensables à l'homme qu'aux bétes, à l'homme civilisé qu'à l'homme isolée barbare ou sauvage. Sans elles la conservation de Têtre isolé serait menacée, la famille, la tribu, la société, ne seraient pas possibles, comme l'a déjii fait remarquer un éminent psychologiste (2).
D'un autre côté, les facultés intellectuelles, le jugement, le raisonnement, tout ce qui en fait la base, tout ce qui en dérive, les facultés qui se développent lentement, qui se cultivent, se perfectionnent, celles qui ajoutent la vie de l'esprit à la vie purement animale, ont des caractères essentiellement différents de ceux des premières. Elles ne donnent lieu qu'à des opérations calmes, réfléchies, combinées, qui n'ont rien de la fatalité des autres.
C'est parce qu'il possède à la fois ces deux ordres de facultés que l'homme est
(1) Flourens, Ouvrage dté^ p. 46.
(2) Lelut, Qu^est-ce que la phrénoiogie, ou Essai sur In signification et la valeur des si/f'ièmes de psychologie en général. Paris, 4836.
Facultés instinctives et intellegtdelles. 221
un être complexe, réellement double : animal au point de vue des instincts, Otre raisonnable par sa haute intelligcMice. Il est toujours Tun et l'autre, quoi qu'il fusse : le premier par ses besoins plus ou moins impérieux, par ses tendances plus ou moins irrésistibles, pousse le second, qui tantôt se laisse aller sans réflexion ou avec quelques variantes, et tantôt délibère, hésite, 'résiste. L'animal n'a d'autre mobile que ses instincts, l'homme a de plus sa raison, qui l'éclairé sur le but, sur la portée et les conséquences de ses déterminations.
Ce qu'on appelle le libre arbitre n'a pas de sens pour l'animul. L'animal h intelligence nulle ou exlrém.ement bornée ne peut guère délibérer; il n'a ni assez de jugement, ni assez de connaissances pour prendre des déterminations appropriées aux circonstances qui se présentent. Poussé par l'instinct qui lui dicte toujours le parti le plus convenable, il s'y laisse aller; il n'a pas de liberté, et s'il en avait, elle lui serait funeste, faute de savoir en user. L'homme serait entièrement libre s'il n'était qu'un être raisonnable, mais ses instincts tendent à lui enlever une partie de sa liberté ; ses impulsions animales, souvent violentes, l'entraînent avant qu'il ait lait ses réflexions ; elles l'entraînent même quelquefois encore, bien qu'il ait vu les inconvénients d'y obéir. Il ne parvient ci résister qu'en luttant avec énergie, et il se montre d'autant plus homme qu'il prend un empire pins absolu sur lui-même. Mais, le plus souvent, ses actions représentent un moyen terme, une direction diagonale; elles sont le produit des impulsions spontanées, plus ou moins modifiées par des déterminations raisonnées, réfléchies. Descartes, Leibnitz, Kant, qui admettaient la liberté absolue des actions humaines, étaient aussi loin du vrai que Hobbes et Helvétius en la niant Locke et Reid se sont montra sages en se prononçant pour le juste milieu.
Du reste, il n'y a pas toujours antagonisme entre les impulsions instinctives et les déterminations auxquelles la raison h plus sage s'arrête. Très-souvent même, l'homme ne peut mieux faire que d'obéir sans réserve à ses instincts. Il serait un monstre d'étoufl*er son penchant à la sociabilité, ses aflections de famille, l'amour, etc.; il manquerait de logique en cherchant à atténuer son aversion pour ce qui doit être abhorré, sa pitié pour ce qui mérite la commisération, sa tendance à l'imitation, quand elle a un but louable, sa propension à acquérir, quand elle est utile à lui et aux siens, sans léser personne.
Maintenant que la grande distinction est établie entre les deux ordres de facultés psychologiques, nous pouvons nous rendre compte des actions les plus compliquées des animaux. Pour esquissera grands traits leur histoire J'examinerai les actes qui se rapportent à chacun de ces ordres. Je suivrai l'ancienne division des instincts en ceux de conservation et ceux de reproduction ; ces deux grandes catégories renfermeront, suivant leur but, les instincts de destructivité, de sociabilité, les instincts divers qui portent les animaux à vivre isolés, à se construire des habitations, à se faire des nid?, à voyager, à émigrer, etc. Cette marche sera plus naturelle que celle qui consisterait à les étudier isolément, indépendamment de leur but final ; elle fera mieux saisir la liaison qui existe, sous le rapport de la destination, entre des instincts dont la nature est fort variée, et qui, pris isolément, semblent n'avoir rien de commun les uns avec les autres.
S!t2 DES j^o?rctid]^s DU SirSTkllE l^ERYËUi.