‹ Traité de physiologie comparée des animaux; considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie, et l'économie rurale (volume 4)Chapitre 32 sur 191 · II. — DES INSTINCTS DE CONSERVATION · texte numérisé non relu

II. — DES INSTINCTS DE CONSERVATION

Tous les animaux, depuis le zoophyte, dont la vie se distingue à peine de celle de la plante Jusqu'aux mammifères les plus rapprochés de l'homme, jouissent d'une faculté spéciale, mise en harmonie avec leur organisation, avec le milieu dans lequel ils vivent. Cette faculté préposée à la garde, à l'entretien de l'individu, porte le nom d'instinct de conservatiou. Elle est mise en éveil par le danger et trouve dans l'économie des auxiliaires prêts à la servir, pour remplir le but que la nature lui a assigné.

Cet instinct n'est pas développé au même degré chez toutes les espèces animales. En général, il est d'autant plus parfait et plus sûr que l'intelligence est plus obtuse. Tantôt il se manifeste par des besoins impérieux, des impulsions bien caractérisées, des combinaisons en apparence fort intelligentes ; d'autres fois il ne se révèle que par des manifestations équivoques^ qui semblent devoir faire douter de son existence. C'est ainsi que le palmipède connu sous le nom de fou (Pelecanus bas^ sanus, L.) se laisse prendre, sans chercher à fuir, et assommer, sans faire d'efforts pour se soustraire aux coups; mais ce n'est là qu'une exception fort rare qui ne peut infirmer la règle générale.

Sous le nom d'instinct de conservatiou, je n'entends point parler d'un instinct unique, isolé, mais d'un ensemble d'instincts, différents par leur but immédiat, leur mode de manifestation, et se rapportant, en dernière analyse, au but commun de l'entretien de l'individu. L'oie du Nord qui se tient sur le bord des eaux pour y chercher sa nourriture, et qui émigré lorsqu'un hiver trop rigoureux ne lui permet pas de trouver sa subsistance dans le pays qu'elle habite, obéit tour à tour à Tlnslinct qui la porte à nager ou à celui qui la pousse à l'émigration, dans les deax cas en vue de se procurer de la nourriture ; l'abeille qui va recueillir le nectar des fleurs, et qui le dépose dans la ruche qu'elle a construite avec art, semble mue par des instincts différents, mais qui, en définiiivoi se rattachent à celui qui nous occupe. La nature, dans la répartition des instincts aux animaux, s'est montrée admirable comme dans ses plus beaux ouvrages. Ayant donné une certaine destination è un animal, elle l'a doté de toutes les facultés les plus convenables pour la remplir; elle lui a inspiré à cette fin des actes si sagement réglés que les plus aagaces observateurs ont pu les croire le produit de la raison et de l'intelligence. Aux uns elle a enseigné l'art de la chasse, aux autres celui de la pêche, k celui*ct l'art de la construction, à celui-là la science des voyages, des émigrations. En destinant, par exemple, le castor à vivre près des eaux, elle lui a donné l'instinct de la sociabilité« car le castor ne peut rien dans l'isolement; l'instinct de la construction, et d'une con-struction toute spéciale, étrangère aux règles de l'architecture ordinaire ; elle loi a tracé son plan ; elle l'a rendu ouvrier, en façonnant ses dents à couper les bois, ses pattes à gâcher la terre, sa queue à la battre comme le ferait la truelle^ De même en affectant la taupe à vivre sous le sol, elle lui a donné l'art de creuser des galeries, d'y faire la chasse aux vers et aux insectes. En transformant l'oiseau de proie en brigand ailé, elle lui a donné l'instinct de la solitude, celui de l'agression; elle a

fACWttÈ MsmttîHs ET lNt£Lt£(n'tlÈLL£S. Ht

rendti son vol poiasatit, ses serres acérées, son œil perçant, caplibletic supporter la tire iumi^rc du soleil, etc.

On comprend que ces instincts doivent tarier beaucoup suivant l'organisation des animaux, leur genre de vie, les lieut qu'ils habitent, les dangers auxquels ils sont exposés, le but (fue ces animaux doivent remplir dans le plan de la création. Ceux qui sont destinés à vivre de proie, à se repaître de carnage, ont besoin de force pour vaincre, ou de ruse pour surprendre leurs victimes ; la nature leur doit des mouvements souples, une course agile, une ouïe Ode, un odorat exquis. Cent, au contraire, qui vivent d'herbes et qui sont à la merci des premiers, ont besoin d'ar- ' mes défensives ou de moyens particuliers pour se soustraire h la férocité de leurs ennemis; il est nécessaire qu'ils puissent déjouer les ruses de ces derniers et se ménager des retraites qui leur donnent quelque sûreté; il faut enfin que leurs moyens de conservation se modifient suivant qu'ils vivent solitaires ou réunis en troupes, suivant qu'ils sont à l'état sauvage ou sous l'empire de la domesticité.

Le carnassier, l'oiseau de proie, ont besoin de vivre isolés; il leur faut un espace libre où ils puissent exercer leurs ravages et régner en souverains absolus. Leur subsistance est précaire, souvent ils sont exposés à souffrir de la faim; aussi ne peuvent-ils supporter des rivaux qui leur disputent leur proie. Bien différent de rherbivorc dont l'alimentation assurée se trouve sans peine, sans ruse ni combat, le carnassier semble constamment inquiet de sa subsistance; toutes ses préoccupations paraissent se rapporter à la recherche de ce qui doit apaiser sa faim ; cependant il est encore fré(|uemment obligé à de longues abstinences que la nature de ses aliments et la disposition de son appareil digestif lui rendent tolérables. Bien f|ue l'isolement soit pour lui une nécessité, il est quelquefois sociable. Plusieurs de ces animaux aiment à se réunir en troupes, soit momentanément, comme le loup de nos forêts par les temps de neige, soit d'une manière permanente, comme les chiens devenus sauvages, ou les chacals qu'on voit s'associer pour dépecer une proie morte ou déterrer un cadavre.

L'appétit de la destruction va souvent plus loin que la satisfaction d'un besoin impérieux, et rend les animaux inutilement sanguinaires : le renard qui s'est Introduit dans la basse-cour ne se contente pas de se repaître jusqu'à satiété, il veut encore égorger les victimes qu'il ne peut dévorer, comme pour se venger sur elles des privations qu'il a souffertes et des difficultés qu'il a éprouvées. La fouine, la belette, lui ressemblent entièrement sous ce rapport. Parmi eux, il en est que la force rcwl belliqueux et pleins de courage, comme le tigre, le lion, l'aigle, t'éperfier; ils se plaisent k l'exercice de la chasse ; ils aiment les combats : leur proie ne leur paraît agréable qu'autant qu'elle a été courageusement conquise. D'autres plos faibles, sont pusillanimes et lâches; pour eux^ l'adresse, la rose, doivent suppléer à la force : le renard se creuse un terrier et ne s'attaque qu'à des ennemis dont II n'a rien à redouter. Du reste, chacun se sert des moyens qui lui ont été donnés. Le chien, doué d'un odorat exquis, l'emploie pour la chasse; le chat, incapable de forcer ses victimes à la course ou de pénétrer dans leurs retraites, se contente de les attendre, admirablement servi qu'il est par sa patience et la finesse de son oreille. Quelques uns d'entre eux, lâches ^ l'excès^ sont, comme le vautour et le corbeâo» réduits à se repadtre de proie morte^ de débris en potréfactioar Ainsii chez tous, les

22/i. DES FONCTIONS OU SYSTÈME NERVEUX.

modifications de rinstioct sont mises en harmonie avec «les variétés de roi^aoisation, les unes entraînant inévitablement tes autres. GVst autant pour le vautour une nécessité d*étre lâche que pour le tigre un besoin impérieux d*étre sanguinaire.

S*il est généralement dans la nature des carnassiers de vivre solitaires, il est dans celle de beaucoup d'herbivores de vivre en troupes. La subsistance de ceux-ci étant assurée, nulle rivalité ne peut exister entre les individus d'une même espèce ; ia faiblesse de quelques-uns, les dangers imminents auxquels presque tons sont exposés, paraissent leur en faire une loi^ une nécessité : nécessité heureuse pour rhonmie, puisqu'elle a été le point de départ, la condition préliminaire de la domesticité. Les buffles de l'Inde et de l'île de Ceylan, les bisons du nord de l'Amérique, l'yack ou vache grognante des montagnes de l'Asie, les gazelles, et, en général, tous les autres ruminants, de même que les ânes et les chevaux sauvages, se ras* semblent constamment en troupes plus ou moins nombreuses ; ils paissent, reposent, émigreiit, ou veillent ensemble à la sûreté commune ; la troupe obéit à des chefs qui se sont imposés ou qu'elle s'est choisis ; les jeunes animaux, les individus faibles sont mis au centre et protégés avec sollicitude, et dès que l'ennemi essaye d'attaquer la troupe, toutes les bêtes se rangent, dit-on, en cercle pour lui opposer une barrière redoutable. Cependant, il y a encore quelquefois entre les grandes agglomérations de ces pacifiques herbivores des luttes que Darwin rattache à la concurrence vitale, et qui rappellent les luttes engagées entre les tribus humaines nomades et même entre les peuples civilisés. Alors les troupes qui parviennent à envahir une région et à s'en emparer en expulsent les troupes rivales. Parmi les rongeurs, on voit fréquemment le lapin, nouveau venu dans la garenne ou leclapier« maltraité et tué par ses hôtes. Le lièvre étranger que l'on met dans un petit parc ne tarde pas à être mis à mort par les lièvres maîtres du terrain.

L'instinct de conservation offre^ parmi ces espèces, une inGnité de modifications, suivant la nature de leurs aliments, les localités qu'elles habitent, les dangers qu'elles courent, etc. La vache thibétaine, lorsque la neige couvre la région qu'elle occupe, se laisse glisser sur le versant de la montagne et vient en remontant brouter l'herbe qu'elle a mise à découvert ; le renne sait bien avec son pied découvrir le lichen dont il doit se nourrir; le mulet destiné aux voyages dans les steppes de l'Amérique brise, dit de Humboldt, une espèce de cactus dont le suc abondant est pour lui un rafraîchissement agréable. Du reste, tous les animaux savent choisir les plantes qui leur conviennent et repousser celles qui pourraient leur nuire. La domesticité, qui a si profondément modifié ceux qui vivent avec nous, n'a pas détruit cet instinct : les bœufs que l'abbé Rozier avait mis dans un pâturage où abondait le colchique, souffrirent de la faim, sans toucher à la plante vénéneuse.

Si l'instinct de conservation se révèle, sous une infinité de formes, dans les moyens qu'emploient les animaux pour pourvoir à leur subsistance, il se manifeste aussi avec énergie lorsqu'ils ont à se préserver des attaques et à déjouer les roses de leurs ennemis. En général, quand ils sont attdc|ués, ils font usage de leurs armes les plus sûres s le cheval se sert de son pied, he bœuf de ses cornes^ l'éléphakit de sa trompe, le chat de ses dents et de sesgriÛes. Les animaux faibles et timides emploient des moyens plus ou moins singuliers : la souris, la taupe, se creusent des habitations souterraines ; le mulot se loge dans un terrier où il s'endort, entouré

d'ane abondante provision; le lapin, la maroiotte, se réfugient également dans des terriers. Le castor renverse des branchages en travers des courants, enfonce des pieax, élève nne digue, et se construit, sur les eaux, avec un talent admirable, une habitation solide. L'industrie que ce dernier emploie à se bâtir une demeure n'est point le résultat de l'éducation, ni le produit de combinaisons intelligentes. Frédéric Guvier a démontré que des castors pris jeunes, élevés loin de leurs parents et enfermés dans des cages, cherchaient à bâtir, bien qu'ils n'eussent rien appris des animaux de leur espèce, et que toute construction leur fût inutile.

L'instinct conservateur est très-développé dans toutes les classes de la série animale : j'en ai dit assez pour les mammifères. Chez les oiseaux, il offre une infinité de modifications fort remarquables qu'il serait trop long d'examiner ici. Une d'entre elles mérite cependant une mention spéciale, c'est l'émigration. Tout le monde sait que l'oie sauvage, la cigogne, l'hirondelle, la grue, la caille, passent, à certaines époques de Tannée, des contrées du nord vers les pays où règne une température plus douce ; que la bécasse voyage des montagnes vers les plaines pour trouver une subsistance assurée. Chez les invertébrés, ces instincts sont souvent plus admirables encore que chez les animaux supérieurs : l'abeille accumule le miel dans sa ruche ; l'araignée tend avec art des filets qui doivent servir de piège à sa proie ; la seiche poursuivie lance autour d'elle, pour se dérober à la vue de ses ennemis, une partie de l'encre qu'elle tient en réserve dans une poche spéciale ; le bernard-l'ermile, dont la queue n'est pas, comme le reste du corps, pourvue d'une enveloppe résistante, choisit un coquillage vide pour la loger, et l'échange contre un autre quand il est devenu trop petit pour la contenir. Ces quelques exemples, pris parmi des milliers, donnent une idée suffisante de l'universalité des instincts de conservation.

Quels que soient leurs caractères, les instincts relatifs à la conservatioi^sonl par* faitement en rapport avec le genre de vie de chaque espèce. Tous les animaux ont, comme l'a fait remarquer Reimarus (1), l'instinct de chercher l'élément, le milieu qui leur convient, même quand ils ont de laides espaces à parcourir pour s'y rendre ; celui de s'y confiner, en s'y ménageant des retraites, en s'y creusant des repaires, des terriers ou d'autres habitations, celui de s'éloigner par moments de ces milieux, de chercher une proie, de la découvrir, de lui tendre des pièges, de s'en emparer par la force ou la ruse, l'instinct de faire des provisions ; celui de désarmer l'ennemi, de se soustraire à ses attaques, de se défendre à l'aide de leurs armes naturelles.

Si ces instincts ne dérivent pas de l'oi^anisation, on ne saurait nier qu'ils soient en parfaite harmonie avec elle. Ainsi les animaux du Nord sont couverts d'une épaisse fourrure ; ceux des contrées chaudes ont, au contraire, le pelage peu fourni, et quelquefois même la peau complètement nue ; ceux qui passent l'hiver dans un engourdissement plus ou moins complet, comme les reptiles et certains mammifères, tels que Tours, la marmotte, la chauve-souris, le hérisson, s'engraissent avant la saison rigoureuse, et trouvent dans la graisse un combustible respiratoire ainsi qu'un aliment réparateur ; le chameau, exposé à souffrir de la soif dans les

(1) Reimarus, ouvrage cité^ t. I, p. 150. G. couif. — PhysioL comp. , 2« édit. 1 — 15

226 DES FONCTIORS DU SYSPrËMB RERVEOX.

climats brûlants qu'il habite, a des poches gastriques où Teau se tient en réserve ; la girafe, qui doit se nourrir des feuilles d'wi arbrisseau épineux, a un long cou et une lèvre fendue; te fourmilier, privé de dents, mourrait de faim sans la disposition particulière de sa langue protractile et gluante; Toiseau de rivage manquerait ï sa destination s'il n'avait de longues jambes et un bec effilé. Â l'aide de cette concordance des instincts avec l'organisation, la nature s'est montrée logique dans ses plus singulières bizarreries.

Les instincts conservateurs se manifestent avec plus ou moins de force aussitôt après la naissance, avant que l'animal ait pu recevoir aucune éducation de ses parents, et, dès lors, ils donnent lieu à des opérations aussi sûres et aussi précises que par la suite. L'abeille, à peine éclose et dégagée des enveloppes de sa larve, sort, comme le dit Réaumur (1), de l'habitation commune, va chercher des fleurs, y va seule, s'empare de leur nectar, et sait bien ensuite retourner à sa ruche; en un mot, elle fait dès le premier moment tout ce qui deviendra l'occupation du reste de son existence. Le jeune gallinacé, en sortant tout humide de sa coquille, va prendre le grain qui doit le nourrir ; il comprend dès la première fois le cri d'alarme que pousse sa mère, et accourt sous ses ailes pour se soustraire au danger; les jeunes canards que la poule a couvés vont immédiatement se jeter à l'eau. Les petits mammifères prennent la mamelle de leur mère, dès qu'ils sont sortis de son sein. Haller a vu des agneaux et des chevreaux nouveau-nés aller chercher leur mère à des distances considérables. Ces instincts semblent môme préexister à la naissance : le chevreau que Galien avait tiré par une incision du ventre de sa mère distingua au milieu d'une poignée d'herbes le cytise qui s'y trouvait mêlé. Mais, la plupart surgissent, à réi)oque et au moment où ils sont utiles, à l'instant même de l'action à laquelle ils doivent présider. La délibération créerait un péril à l'animal s'il pouvait délibérer r l'instinct le tire d'embarras ; la nature lui dicte sur-le-champ le parti à prendre.

Ils se montrent avec des caractères constants chez tous les individus d'une même espèce qui se trouvent dans les mêmes conditions, et ils ne donnent jamais lieu à des erreurs bien grandes : l'oiseau n'est déterminé à voler que quand ses ailes lui permettent de se soutenir dans les airs ; le jeune carnassier n*est poussé à l'attaque d'une proie que lorsque ses forces sont suffisantes pour assurer la réussite de son entreprise.

Ce que je viens de dire s'applique plus spécialement aux animaux qui vivent ii l'état sauvage. L*homme, en asservissant quelques espèces sociables, les a rendues, sous le joug de la domesticité, souples et dociles, en même temps qu'il s'est elTorcé de modifier tout ce qui pouvait nuire au but de cet esclavage. En se chargeant de les protéger, de leur construire des habitations, de leur ménager, pour toutes les saisons, une abondante nourriture, il a affaibli insensiblement l'instinct de conservation, du moins chez quelques-unes d'entre elles, la brebis, par exemple, tandis qu'il n'a pu l'altérer chez quelques autres. Plus loin, je reviendrai avec quelques détails sur ces modifications, en examinant l'influence exercée par la domesticité sur les facultés instinctives et intellectuelles des animaux.

(1) Réaumur, Mémoires pour servira thistoire des insectes, Paris, 1740^ t. V, p. 601.

FAGCtTÊS INSTINCTIYES ET INTELLECTUELLES. 221

L'homme est de tous les animaux celui dont les instincls de cooservalîon sont le moins accusés, mais il n*cu est pas dépourvu : la nature ne devait pas le laisser désarmé. Déjà Tenfant cherche le sein de sa mère ; plus tard il approche de ses lèvres tous les objets qu'il peut saisir ; il est |X)ussé h goûter tout ce qui a quelque apparence de qualité alimentaire. Devenu vigoureux, il est porté, s'il est sauvage, à chasser, à pécher, à se construire des huttes. 11 a l'instinct de l'acquisition, celui du combat et, dans certaines limites, celui de la destruction, Tinstinct de la sociabilité qui accroît ses forces par celles de ses frères. Les arts les plus utiles paraissent avoir, quand on y regarde de près, un point de départ dans les impulsions instinctives.

III, — DES INSTJNCTS DE BEPRODUCTION.

Si la nature a donné à tous les animaux les instincts nécessaires à leur conservation, elle a dû, pour assurer la perpétuité de l'espèce, leur donner aussi les instincts qui les portent à se reproduire, à protéger et à nourrir leur progéniture, jusqu'à ce qu'elle puisse se suffire à elle-même.

L'instinct de la reproduction est non moins impérieux que les premiers, s'il ne l'est davantage; mais il en diffère beaucoup, indépendamment du but, en ce que, au lieu de se manifester dès la naissance et de persister à toutes les époques de la vie, il ne se développe qu'au moment de la puberté, pour se faire sentir pendant un certain temps, avec des alternatives d'activité et de torpeur, puis pour cesser eoPm vers le déclin de l'existence.

Cet instinct à manifestations momentanées, périodiques, prouve bien, par ses caractères, qu'il a son foyer ou sou point de départ dans l'appareil génital. £n effet, il se développe avec les organes de la reproduction, il se fait sentir an moment de la puberté ; il est vif, quand ces organes fonctionnent avec énergie, s'affaiblit lorsqu'ils languissent, s'endort temporairement quand ils suspendent leur action, et disparait avec leur engourdissement ou leur atrophie. La mutilation Tannihile complètement ou à peu près ; enfin, l'apprivoisement des espèces sauvages et quelques circonstances de la domesticité en préviennent ou en font cesser l'apparition.

£n disant qu'il a son point de départ dans les organes reproducteurs, je ne prétends pas en inférer qu'il y réside réellement, je veux dire seulement qu'il a, dans ces organes, le principe de son excitation, ou, en d'autres termes, la cause de son apparition ; car s'il résidait dans les oi^anes sexuels, ce ne serait plus un instinèt, mais un simple besoin, et il serait complètement anéanti par la castration, ce qui n'arrive pas dans beaucoup d'espèces. Du reste, dans cette hypothèse, on s'expliquerait difficilement une infinité de phénomènes très-variés qui en dépendent et qui ont avec lui la liaison la plus intime, tels que les soins maternels chez les vivipares, l'incubation et la nidification chez les oiseaux.

Un de ses caractères les plus remarquables, c'est de se présenter sous des traits qui ne sont pas les mêmes dans les deux sexes, puisque le rôle du mâle dans la reproduction est complètement différent de celui de la femelle. Toutefois, dans l'un et dans l'autre, il a quelque chose de commun qui imprime à l'ensemble des fonctions une physionomie nouvelle, an moment où U se fait sentir

énergiquemeiK. Alors un redoublement d'activité s'observe dans Téconomie ; une ardeur fiévreuse s*empare de l'animal ; il ne peut pins se suffire à lui-même. Le taureau ressent une ardeur qui le dévore ; il erre au milieu de la prairie, promène ses regards de tous côtés, fait entendre, à de fréquents intervalles, de longs mugissements ; il se montre rebelle à la voix du berger ; le laboureur essaye en vain de le soumettre au joug : on dirait que le sentiment de son rôle lui fasse regarder comme humiliante la servitude que le bœuf supporte avec docilité. S*il vient à rencontrer un rival, il veut se mesurer avec lui et ne goûter de repos qu*après l'avoir vaincu au milieu de combats acharnés. La vache en rut se tourmente, s'agite, refuse de manger, paraît en proie à la plus vive inquiétude, court dans toutes les directions à la recherche du mâle ; elle oublie jusqu'à son petit encore à la mamelle et cesse de l'entourer des soins qu'elle lui prodiguait auparavant avec empressement. Le coq exerce dans la basse -cour un empire absolu ; fier et jaloux de ses prérogatives, il ne souffre pas qu'un rival vienne les lui disputer. Tous les animaux, enfin, noiLs montrent cet instinct plus ou moins prononcé ; et il suffit de comparer le taureau au bœuf, le cheval entier au cheval hongre, le bélier au mouton, le coq au chapon^ pour se faire une idée des modifications profondes qu'il imprime aux diverses fonctions et à la plupart des facultés des animaux. On voit clairement que c'est lui qui donne à tous le sentiment de l'indépendance, les rend indociles et les fait quelquefois devenir furieux. Il semble^ chez les animaux domestiques, aussi bien que chez les espèces sauvages, être aussi prononcé et aussi impérieux que l'instinct de conservation parmi les carnassiers les plus féroces. Pour rendre les animaux plus souples et plus dociles, l'homme a dû l'étouiïer en détruisant les organes essentiels de la reproduction.

L'instinct qui nous occupe, quoique en général très-prononcé, est loin d'être aussi parfait dans toutes les classes du règne animal, et dans chacune d'elles il oiïre même beaucoup de différences, suivant les espèces ; sous ce rapport, il y a un aussi grand nombre de degrés qu'il peut y en avoir dans le développement de l'instinct de conservation. Tout à l'heure, je disais que l'instinct de reproduction allait parfois tellement loin, que l'individu s'oubliait, en quelque sorte, pour s'y abandonner entièrement. Plusieurs espèces, celle du hérisson entre autres, nous en offrent un exemple : au printemps, cet insectivore sort de l'engourdissement où l'avait plongé le froid de l'hiver ; la plus grande partie de sa graisse a disparu pendant que ses vésicules séminales se sont remplies. Alors, quoique .affaibli, épuisé par l'hibernation, il consume le peu d'ardeur qui lui reste en se livrant à la génération.

Chez les mâles^ dans la plupart des espèces, l'instinct reproducteur se présente dans toute sa simplicité, car le rôle de ce sexe est bien moins compliqué que celui de l'autre. Chez la femelle, au contraire, il entraîne une foule de modifications qui ont trait à la protection, à l'entretien et à l'éducation des petits. Ces soins maternels, que le mâle partage rarement, méritent une grande attention à cause de leur diversité.

Parmi les quadrumanes, cet instinct est excessivement prononcé, comme tout le monde le sait. Les femelles montrent la plus grande tendresse pour leurs petits: elles les portent dans leurs bras ou sur leur dos, quand elles

sont obligées de fuir; elles les défendent avec un dévouement et un courage remarquables.

Chez les femelles des carnassiers, il est peut-être encore plus exalté. La plupart d'entre elles ont pour leurs petits une affection poussée jusqu'aux dernières limites. La chatte, si casanière au coin du feu, change ses habitudes dès qu'elle a mis bas: elle abandonne la place qu'elle avait au foyer, et n'y vient que pour prendre sa nourriture ; elle se dérobe aux caresses qui, auparavant, lui paraissaient si agréables, et s'en va à la hâte allaiter, réchauffer et protéger ses petits. Attentive à dissimuler le lieu où elle les a déposés et le chemin qu'elle prend pour s'y rendre, on la voit soucieuse et inquiète dès qu'elle s'aperçoit que ce lieu est découvert : alors elle les prend dans sa gueule et les emporte un à un dans un autre endroit où ils seront plus en sûreté. La louve, la renarde, la lionne, s'exposent à tous les dangers pour procurer des aliments à leur progéniture. Leur affection pour leurs petits les rend d'une férocité extrême, si elles se voient menacées de les perdre. Mais une fois que ceux-ci peuvent se suffire à eux-mêmes, cette tendresse se change en aversion ; la mère, jusqu'alors si empressée à leur prodiguer ses soins, si courageuse à les défendre, leur voue une haine impitoyable et les éloigne du lieu de leur naissance. Cependant quelques exceptions s'observent parmi les espèces de ce groupe : la chienne et la chatte, qui n'ont pas moins de sollicitude pour l'éducation de leurs petits, ne les prennent pas en aversion, une fois qu'ils deviennent assez forts pour se passer de la protection maternelle. Parmi les ruminants^ bien des femelles témoignent presque autant d'affection à leur progéniture. Voyez la vache qu'on prive de son petit : la pauvre mère inquiète le cherche de tous côtés ; errante au milieu de la prairie, elle fait entendre des beuglements plaintifs qui expriment sa douleur et redemandent avec instance le nourrisson qui jusqu'alors ne l'avait pas quittée. Son agitation ne vient pas de ce que son lait l'incommode : la main de la ménagère, en le lui enlevant, ne calme pas son inquiétude.

Les autres ordres de mammifères nous présentent, sous ce rapport^ une infinité de particularités plus ou moins intéressantes. Ainsi, chez certains rongeurs, le lapin, par exemple, la femelle n'est pas seulement chargée de l'éducation des petits, elle a encore à lutter contre une aberration de l'instinct qui |)ousse souvent le mâle à détruire sa progéniture. Lorsqu'elle se sent près de mettre bas, elle cherche un coin obscur de son terrier ; elle s'arrache du poil sous le ventre et en garnit le nid dans lequel elle viendra déposer ses petits. Cette mère timide, sans armes, pour résister aux fureurs du mâle, se contente de ne jamais abandonner le fruit de ses amours.

Les didelphes, qui sont si singuliers quant à leur organisation, ne le sont pas moins sous le rapport de leur mode de reproduction. On sait que, chez eux, le Jeune fœtus reste très-peu de temps dans la matrice. Au moment où il sort, il se montre sous l'aspect d'une masse informe, à peine ébauchée ; sa perte serait inévitable si sa mère n'avait le soin de le recueillir dès qu'il sort de l'utérus, et de le placer dans une poche spéciale qu'elle a sous le ventre. Une fois dans cette seconde matrice, il se greffe à un mamelon pour y pomper peut-être d'abord du sang, puis du lait, quand ses organes peuvent le digérer. Lorsqu'il a acquis un certain accroi sèment, il sort, par moments, de la poche protectrice, où sa mère le rappelle au

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moindre danger. De semblables rapports se coiuinnent jusqu'à ce que les petits puissent se passer des soins de la mère (1).

Enfin» parmi les groupes où les femelles montrent le moins d'empressement à 'éducation de leur progéniture, on remarque néanmoins qu'elles cherchent pour a déposer un endroit convenable. Aussitôt que leurs petits Hont nés, elles les sèchent en les léchant, elles coupent ou écrasent le cordon ombilical, dévorent, alors même qu'elles sont herbivores, l 'arrière-faix qui attirerait les carnassiers, et, pendant leur premier âge, elles ne cessent de les entourer des soins les plus minutieux ; elles ne les quittent que pour prendre de la nourriture. Si la jeune famille leur est ravie, on voit, à leur inquiétude et à leurs plaintes, qu'elles en éprouvent une vive douleur.

Chez les oiseaux, les instincts reproducteurs donnent lieu à des phénomène^ plus curieux encore que ceux qui dérivent des mêmes instincts parmi les mammifères. Ici la femelle ne reste pas seule chargée des soins de sa progéniture ; le mâle la protège souvent avec beaucoup de patience et d'abn^a* tion.

Un des plus remarquables parmi ces phénomènes est celui de la nidification, qui offre tant de variétés dont la raison n'est pas toujours facile à trouver. Dès qu'ar* rive la saison des amours, la femelle prépare le nid dans lequel elle déposera ses œufs et où elle élèvera ses petits. La nature des matériaux, la manière de les employer^ varient à l'infini suivant les espèces : les oiseaux de rivage ne font pas un nid semblable à celui des oiseaux qui vivent dans les forêts ou au milieu des plai*» nés ; l'un niche sur un arbre très-élevé, l'autre dans un buisson ; tel niche à terrCt tel autre sur un rocher ou dans un trou de muraille. Ces nids sont le plus souvent construits avec un art admirable et une grande solidité, comme ceux de l'hiron* délie de cheminée ou de l'hirondelle de fenêtre ; il en est qui, à peine fixés aux branches d'un arbre, peuvent cependant résister aux vents les plus impétueux ; quelquefois ils sont faits avec la plus grande simplicité : celui du rossignol, par exemple ; enfin, dans certaines circonstances, le nid n'est qu'un simple trou dans lequel l'oiseau vient |X)ndre ses œufs, comme celui de l'alouette, de la caille et de la perdrix.

Quelque admirable que puisse paraître l'industrie que les oiseaux mettent h choisir l'emplacement de leur nid, à trouver et à employer les matériaux qui dot« vent servir à sa construction, cette industrie ne suppose ni réflexion, ni prévoyance, ni combinaison d'aucune espèce. Quand l'animal arrête le lieu où il fera son nid, il ne sait pas que ce lieu convient mieux qu'aucun autre ; quand il y emploie telle substance, il ignore qu'elle est préférable à telle autre. Au moment où il s*occo[)e de ce nid, il ne prévoit pas que bientôt il aura des œufs à y pondre, et plus lard des petits à y élever. Toutes ces opérations, il les exécute en vertu d'une impulsion non raisonnée, et, dès la première fois, il y réussit aussi bien qu'il peut le faire dans tout le reste de son existence ; il n'a besoin pour cela d'aucune éducation, d'aucune expérience. C'est bien à tort que G. Leroy (2) suppose de la ré*

(i) Et. Geoffroy-SaiQt-Hilaire, Mémoires du Muséum d'histoire naturelle^ 1822, t. IX, p. 402.

(2) C. Leroy, Lettres philosophiques, etc., p. 77.

flexion à la perdrix, parce qu'elle place soa nid dans un lien élevé afin de le préser*ver de l'inondation, et dans un endroit entouré de ronces et d'épines a qui en rendent la vue et l'accès difficiles » : le gallinacé n'agit dans ce cas <(ue par instinct ; il n'a nulle prévision d'une inondation et nulle connaissance de Tutiliié des ronces au voisinage de son nid, mais il agit absolument comme s'il savait tout cela.

la construction du nid une fois achevée, la femelle y dépose ses œufs et les couve. Pendant' tout le temps que dure l'incubation, elle supporte patiemment mille privations : la poule, dévorée par une fièvre brûlante, quitte difficilement ses oeu£s, même pour prendre de la nourriture ; il faut, pour ainsi dire, qu'elle y suit excitée par la voix de la ménagère ; à peine a-t-elle un peu mangé et pris quelques gi»rgées d'eau qu'elle revient à son nid. Dans certaines espèces, le mâle, qui quelquefois participe à la nidification, se charge de pourvoir à la subsistance de la mère et en charme les ennuis par des chants plus ou moins mélodieux ; assez souvent il perd la voix quand le rôle de la reproduction est accompli. Dès que les petits sont sortis de la coquille^ la mère va leur chercher de la nourriture, si le mâle ne prend pas ce soin ; elle avale parfois les aliments pour les leur rendre atténués ou mêlés à un suc laiteux sécrété par les glandes des renflements oesophagiens, ainsi que le fait la femelle du pigeon. Elle montre, pendant tout le temps que les jeunes oiseaux ont besoin de sa protection, la plus grande tendresse à leur égard ; elle reste sur le nid pour les préserver du froid^ de la pluie, et des attaques de leurs ennemis. Si ses petits marchent dès qu'ils sont éclos, comme les gallinacés, elle les mène à la pâture, les appelle loraqu'ellc trouve du grain ou des vers, et les couvre de ses ailes au moindre danger. Son affection la rend courageuse au dernier point, pour les sauver du péril qui les menace : tout le monde sait combien la poule devient dangereuse lorsqu'on cherche à lui prendre ses poussins, et chacun a entendu parler de la fureur de l'aigle femelle à laquelle on enlève les aiglons.

Il est cependant certaines espèces d'oiseaux dont les instincts reproducteurs sont peu développés : l'autruche, dit-on, abandonne l'œuf qu'elle a pondu, laissant à la chaleur du sable le soin de le faire éclore. Si le fait est exact, ce qui est peu probable, il indique l'affaiblissement d'un instinct que la température des climats chauds ne rend pas indispensable à cet animal.

Chez les reptiles, l'instinct de la reproduction a des caractères très-variables. Parmi les espèces qui font des œufs, et c'est presque la totalité, il se traduit par des manifestations extrêmement simples. Une fois que la fécondation et la ponte sont opérées, généralement le rnâle et la femelle ne s'occupent plus de leur progéniture. Mais dans quelques espèces, cet instinct donne lien à des phénomènes plus ou moins bizarres : ainsi le batracien connu sous le nom de pipa recueille les œufs i mesure qu'ils sont pondus, et les place sur le dos de sa femelle, où, par suite d'une légère irritation que leur contact produit, ils se trouvent bientôt entourés d'un petit bourrelet qui les protège jusqu'à leur éclosion. Le caïman de l'Âmériqoe do Sn^ dépose ses œufs dans le sable, sur le bord des eaux, les couvre de feuillages, de plantes aquatiques, et veille patiemment à leur conservation. La vipère , dont les petits naissent vivants» les protège encore longtemps après leur

sortie da sein maternel ; dès qu'ils viennent à courir quelque danger, elle les reçoit, dit-on, dans sa gueule, pour les rendre aussitôt qu'ils n*ont plus rien à redouter.

Les poissons paraissent être, de tous les verlébrés, ceux chez lesquels Tinstina reproducteur est le plus faible, et il devait en être ainsi, par suite de leur mode de génération. La femelle n'a pas, en général, de rapports avec le mâle ; elle pond ses œufs qu'elle abandonne au milieu des eaux ; le mâle, de son côté, répand son sperme, sans même chercher à le déposer sur les œufs. C'est par suite de la rencontre fortuite de la semence avec les œufs que se produit la fécondation. Cependant, souvent la femelle se déplace pour frayer vers les rivages, dans les points où les eaux sont calmes et peu profondes, où le mâle vient opérer la fécondation. Fréquemment encore, aussi, les instincts génésiques de ces animaux se révèlent par des migrations lointaines et des précautions particulières en ce qui concerne la ponte. Beaucoup de poissons des régions septentrionales se réunissent en troupes immenses pour venir déposer leurs œufs sur les côtes des pays tempérés. D'autres poissons de mer, comme le saumon, remontent, à des époques déterminées, les fleuves et leurs affluents, franchissent les cataractes pour apporter leur frai au fond des interstices du lit des courants : leurs petits retournent plus tard aux océans. La truite creuse des excavations dans le sable des eaux vives et recouvre les œufs qu'elle y dépose. Les gobies des lagunes de la Méditerranée pondent, comme Âristote le disait, dans des nids de fucus entrelacés ; plusieurs siluroîdes d'Amérique en font autant ; enfm, le petit acanthoptérygien des ruisseaux^ l'épinoche, construit son nid, d'après les observations de MM. Lecoq et Coste, avec un art admirable, nid où la femelle dépose des œufs qui sont protégés jusqu'à leur éclosion.

Quant à cet instinct, chez les invertébrés, il est plus ou moins prononcé suivant les classes. Quelquefois il se manifeste avec des caractères tellement équivoques, qu'on est porté à douter de sou existence ; d'autres fois il se montre plus parfait, sans qu'on puisse bien en donner la raison. Tout le monde sait que, quand on vient à déranger le nid de la fourmi, elle emporte ses œufs dans un lieu où elle les croit plus en sûreté. La mouche carnassière qui esta la veille de pondre vole dans tontes les directions et cherche un endroit convenable pour déposer les siens. C'est sur la chair humide, sur les parties du cadavre qui se ramollissent et qui se putréfient facilement, qu'elle les place de préférence, afin que les larves qui doivent en sortir trouvent dans le lieu même de leur éclosion une abondante nourriture. Le papillon du ver à soie est à peine sorti du cocon qu'il s'accouple et pond. Il ne s'occupe pas de lui, car il ne lui reste que quelques jours à vivre, et il les emploie à la reproduction de l'espèce. L'œstre du cheval va faire ses œufs sur la peau du solipède et dans les endroits où l'aniitial peut porter la langue; celui du bœuf les fait pénétrer dans la peau^ à travers des perforations qu'il creuse à l'aide d'une tarière, et il a soin de ne les déposer que sur les reins, le dos, etc., et non dans les points où ils pourraient être, ainsi que leurs larves, écrasés par les frottements. Due autre espèce va pondre à l'entrée des narines du mouton : l'œuf éclos, la larve monte dans les cavités nasales, pénètre dans les sinus, s'y nourrit pendant près d'une année, et en sort pour opérer sa métamorphose ; elle en sort facilement, quoique devenue

énorme, parce que l'ouvertare nasale des sinus est très-dilatée. L*cestre a été g^uidé par un instinct sûr : s'il fût venu pondre ses œufs à l'entrée des narines d'un autre animai, la larve toute petite eût bien pénétré dans les sinus, mais une fois développée, elle eût été dans l'impossibilité d'en sortir, faute d'un pertuis assez large (1). L'insecte, une fois arrivé à l'état parfait, poursuit le bétail avec une sorte de fureur: le mouton a beau mettre le nez dans la poussière, et le bœuf s'enfuir à travers les champs, ils ne peuvent se soustraire aux attaques du parasite. Sous tous les climats, ce dernier est également redoutable : le Lapon est obligé, pour en préserver ses troupeaux de rennes, de les emmener dans les montagnes, mais le pasteur des plaines de l'Amérique voit périr quelquefois ses bœufs par les attaques de ces insectes (2).

L'instinct reproducteur est entore, comme on le voit, un instinct commun k toutes les espèces animales, mais fort variable, par son mode de manifestation et les phénomènes qui en dépendent. Chez quelques-unes, en effet, nous Tavons vu très-prononcé, chez d'autres très- faible. Dans toutes cependant il est parfait, puisque son but se trouve rempli. En considérant l'ensemble de ses formes si variées et les nombreuses actions qu'il règle, on voit qu'il préside à une grande partie de la vie des animaux : union des sexes, migrations, ponte^ incubation, parturition, puis protection, alimentation et éducation des petits. Que d'intelligence^ de réflexion, de connaissances il faudrait à la brute pour faire ce que la nature lui dicte avec tant de sagesse et de sûreté !

Dans notre espèce, les actes, les facultés, les sentiments relatifs à la reproduction ne sont pas, au fond, essentiellement différents de ceux des animaux, et l'on peut dire même qu'ils n'ont pas toujours sur ces derniers une incontestable supériorité, mais ils ont dans la vie de l'humanité des conséquences qu'ils n'entraîneiil pas dans celle des animaux. Les impulsions relatives au rapprochement des sexes deviennent les préliminaires de la constitution de la famille. Ces rapprochements la préparent et la commencenL L'affection maternelle, le plus pur de tous les instincts, la sollicitude pour les enfants, que la nature inspire aux ascendants, la longue éducation que réclame l'enfance, la consolident L'attachement filial, instinctif aussi, la perpétue; puis les liens du sang qui rattachent encore les membres de la famille fractionnée, devenus souches de familles nouvelles, conduisent à la tribu et par extension aux grandes sociétés. La constitution de la famille ne repose point surdos raisons d'ordre intellectuel, elle dérive d'impulsions instinctives, comme chez les animaux, avant de résulter de conventions sociales. Aussi, elle doit remonter aux premiers temps de l'humanité. D'ailleurs, elle était particulièrement nécessaire à l'homme à cause de sa longue enfance qui réclame une protection et des soins dont les jeunes animaux sont vile en état de se passer.

L'instinct de reproduction s'éteint quelquefois sous l'influence de certaines causes tout à fait étrangères à l'état sauvage. Beaucoup de mammifères et d'oiseaux qui s'apprivoisent assez facilement, perdent, avec la liberté, la tendance à se reproduire, et restent conséquemment stériles pendant tout le temps que dure leur captivité ; mais il renaît avec le retour à la vie sauvage. Son anéantissement, dans cette cir-

(I) G. Colin, Recueil de médecine vétérinaire, 1852, t. IX, p. 479.

^2) Bousringault, Économie rurale, 2* édit., t. U, p. 505. ,

23a DBS PONCTIONS DU STSTfeMB NERVEUX.

constaDce» n'a certainement rien qui dérive da raisonnement ; toutefois, qu'elle qu'en soit ia cause, il nous fournit une nouvelle occasion d*admirer cette nature • prévoyante qui refuse à des individus la faculté de reproduire leur espèce dans des conditions incompatibles avec son existence.

Il persiste cependant chez les hybrides, la mole, le mulet, bien que ces animaux soient inféconds. Sa manifestation est évidemment alors un non-sens, puisqu'elle ne saurait avoir, en générai, aucun résultat.

Enfin, il oiïre, parmi les animaux domestiques, quelques aberrations assez remarquables : la poule couve les œufs d'un antre oiseau et montre pour les petits qui en proviennent autant d'affection qu'elle en témoigne aux siens ; elle couve môme des morceaux de craie, sans paraître s'apercevoir, comme le dit Buffon, qu'il n'en peut rien résulter. Certaines espèces voisines s'accouplent ensemble et donnent naissance à des produits inféconds, mais elles ne s'unissent ainsi que par l'intervention des soins de l'homme. Quelques animaux, par une aberration plus singulière, cherchent à tuer leurs petits. La truie, par exemple, ainsi que Pline (1) en avait fait la remarque, dévore quelquefois les siens, et le lapin mâle étrangle souvent les jeunes lapins que la femelle a été obligée d'abandonner pour quelques instants.

Dans l'état de domesticité, il n'est pas également prononcé chez tous les individus. Certaines femelles se montrent mauvaises mères pour la première fois, puis à une seconde portée témoignent le plus vif attachement à leur progéniture. D'autres se refusent constamment à l'élever. En général, les femelles malades ne témoignent plus d'affection à leurs petits : la chienne les laisse se disperser; la lapine ne les couvre plus de duvet et cesse de venir réchauffer leur nid.

La femme elle-même peut se montrer dépourvue du sentiment le plus vivace dont la nature ait doté la brute. Il lui arrive trop souvent de refuser le sein à son enfant, pour lequel l'allaitement artificiel donble les chances de mortalité, on de le confier, loin d'elle, à une nourrice mercenaire. Quelquefois^ mère sans entrailles, elle voue froidement cet enfant à la mort ou elfe le tue de ses propres mains, non comme la brute, agissant sans discernement, mais avec conscience de l'énormité de son action.

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