‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie ruraleChapitre 18 sur 310 · II. — Absorptions diverses effectuées par les lymphatiques · texte numérisé non relu

II. — Absorptions diverses effectuées par les lymphatiques

Les vaisseaux blancs peuvent-ils absorber autre chose que de la lymphe? D'après les anciens physiologistes qui ont écrit postérieurement à la découverte de Veslingius et de Rudbeck, ils seraient à eux seuls chargés de toutes les absorptions. C'était en particulier l'opinion de F. Hoffmann, Aussi, à cette époque, leur donnait-on le titre de vaisseaux absorbants qu'ils ont conservé dans les écrits de Bichat. Mais, après avoir été revêtus d'un immense privilège, ils ont été à peu près destitués, par Magendie et son école, de toute participation à l'absorption. De quel côté est la vérité? Ni de l'un ni de l'autre ; elle se trouve dans un intermédiaire qu'il s'agit de déterminer.

Il semble, au premier abord, qu'il soit très facile de démontrer expérimentalement la faculté absorbante des vaisseaux blancs dont mille considérations font pressentir la réalité. Cependant cette tâche est quelque peu épineuse; elle l'est même tant que des expérimentateurs habiles y ont échoué, au point qu'en cherchant à reconnaître l'absorption par les lymphatiques, ils ont cru trouver les preuves de sa non existence.

Les physiologistes se sont servis de moyens très divers pour arriver à cette démonstration.

1" Les uns, avec J. Hunter, se sont imaginé qu'en prouvant que les veines n'absorbent point on démontrait nécessairement l'absorption parles lymphatiques. Le raisonnement du savant observateur était juste, malheureusement ses expé-

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riences assez défectueuses. Après avoir injecté dans l'intestin du lait sui' un animal, de l'amidon bleui par l'indigo sur un autre, de l'eau musquée sur un troisième, il ne retrouve ni lait dans les veines, ni couleur bleue, ni odeur musquée, soit au sang en masse, soit à son sérum, pendant que le cbyle sendilait blanchi par le lait, bleui par l'indigo et imprégné de l'odeur du musc.

Une méthode non moins défectueuse que celle de Hunter, quoiqu'elle ait paru plus exacte et plus savante, a élé employée par Magendie dès 1809. Cet habile expérimentateur a injecté de la noix vomique dans une anse intestinale interceptée aux deux bouts. La veine de cette anse était ouverte pour verser à l'extérieur le poison qu'elle absorbait, et les lymphatiques restaient libres pour conduire leur part d'agent toxique dans le torrent de la circulation. Il n'y eut pas d'empoisonnement. En second lieu, sur les animaux auxquels de l'upas était injecté dans la plèvre, dans le péritoine et dans le tube digestif, il liait le canal thoracique, ce qui n'empêchait pas l'intoxication de se produire. Enfin, en insérant le poison dans une patte qui ne tenait plus au corps que par une artère et une veine, les lymphatiques étant coupés avec tout le reste, il a vu l'empoisonnement se manifester comme d'habitude. Tout cela se réduit cependant à une démonstration du rôle des veines. L'empoisonnement a eu lieu malgré la destruction des lymphatiques, la ligature du canal thoracique, parce que les veines, dont l'absorption est très active, ont suffi à prendre la quantité voulue de poison pour tuer. Cet empoisonnement a manqué dans le cas où les lymphatiques demeuraient libres, soit parce que ces vaisseaux n'ont pas pris la dose suffisante, soit parce que leur fonction absorbante a été entravée par des combinaisons expérimentales défectueuses.

2° D'autres, avec Gruikshank, se contentent d'observations dans des cas pathologiques. La coloration rouge de la lymphe des vaisseaux blancs du poumon chez l'individu mort d-hémoptysie, indiquerait l'absorption du sang par ces vaisseaux, la coloration jaune des lymphatiques, voisins de la vésicule du fiel, chez les individus calculeux, prouverait l'absorption de la bile. Mais, dans les deux cas, la matière colorante seule petit avoir passé dans les lymphatiques et par simple transsudation cadavérique, puisque ces particularités sont constatées longtemps après la mort.

3° Quelques-uns, avec Mascagni, Gollard de Martigny, établissent cette absorption sur des indices vagues, tels que le gonflement des ganglions inguinaux, des ganglions axillaires à la suite de l'immersion des pieds ou des mains dans l'eau tiède pendant plusieurs heures. La preuve est bonne, mais elle n'est pas assez frappante, et d'ailleurs elle ne résout pas la question pour les sels, les poisons, les matières colorantes,

4" D'autres cherchent directement dans la lymphe les matières déposées à la surface de la peau. Ainsi, Seiler et Ficinus y découvrent, de même que dans le sang, les sels de plomb employés en cataplasme sur les membres du cheval. Vestrumb reconnaît aussi, dans les deux liquides, le cyano-ferrure de potassium dans lequel il avait tenu plongée une patte de chien. Millier retrouve également ce sel dans la lymphe, après avoir tenu les pattes de la grenouille plongées dans la même solution. Mais cette méthode prête le flanc cà cette objection, que les

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sels trouvés dans la lymphe peuvcMit avoir été absorbés d'abord par les veines, puis versés dans les tissus en même temps que le plasma avec lequel ils seraient ensuite repris par les lymphatiques.

On peut encore, à l'exemple d'Emmert, suivi par Bischoll', Ludwig, déposer sous la peau des membres abdominaux d'un animal dont l'aorte postérieure est liée et la circulation sanguine suspendue dans ces membres, soit de la strychnine, soit du ferro-cyanure de potassium. Si alors la strychnine donne des convulsions aux parties antérieures du corps, et si le cyanure se retrouve dans l'urine, c'est que les lymphatiques du train de derrière ont absorbé ces deux substances et les ont versées dans la circulation générale. Seulement, comme ces résultats mettent un temps très long à se produire, ils peuvent être en partie rapportés à une diffusion des deux substances à travers le tissu cellulaire.

Les méthodes d'investigation qui commencent à donner des résultats nets et concluants sont les suivantes :

Celle de Fodéra qui consiste à injecter, dans des cavités distinctes, des matières qui, absorbées et transportées séparément, comme le persulfate de fer dans le péritoine, le cyano-ferrure de potassium dans la plèvre, viennent à donner un précipité au moment où elles se rencontrent dans le canal thoracique.

Le procédé de Mayer consiste à chercher rapidement, après l'occision de l'animal, le ferro-cyanure de potassium qu'on a injecté avant la mort dans les voies aériennes, substance dont l'arrivée dans le sang, au bout de quelques minutes, exclut l'idée d'une importation par la voie des lymphatiques. Mais ce moyen exige le sacrifice d'un animal pour chaque tentative ; en outre, il donne des résultats négatifs si l'on tue la victime trop tôt, et des résultats sujets à contestation si on la tue trop tard ; puis, comme le canal fournit peu de liquide, on n'y trouve pas la substance cherchée dès qu'il faut opérer sur des masses un peu considérables. Aussi, à l'aide de ce moyen, et souvent avec le même sel, les expérimentateurs sont arrivés à des résultats opposés, prouvant pour les uns la participation des lymphatiques et l'excluant pour les autres. Ainsi, pendant que Mayer reconnaît dans le canal thoracique le ferro-cyanure de potassium quelques minutes après son injection dans la trachée, il n'y trouve pas le fer ; tandis que Tiedemann et Gmelin voient le sulfate de fer et le sulfate de potasse passer dans le canal du cheval, le cyanure, le sulfo-cyanure de cuivre dans celui du chien, Vestrumble sulfate de potasse, Lawrence, Coates, les médecins du comité de Philadelphie, le ferro-cyanure de potassium ; Panizza n'y voit que des traces d'iode, et quelques jours seulement après l'injection de l'iodure de potassium ; M. Chatin n'y trouve ni l'acide arsénieux, ni l'antimoine de l'émétique. Home, Flandrin, Halle, Magendie, Tiedemann, Gmelin n'y voient ni les matières colorantes telles que la cochenille, la gomme-gutte, lindigo, ni les matières odorantes telles que le camphre, le musc, les essences.

Les résultats incertains, même opposés, aussi souvent positifs que négatifs, donnés par ces méthodes d'expérimentation, et surtout les faits constatés par Magendie, faits dont la valeur a été exagérée par lui et ses disciples, ont porté les physiologistes, depuis un demi-siècle, à regarder la participation des lymphatiques à l'absorption comme très douteuse. On l'a admise ou rejetée suivant

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qu'on estimait plus tels résultats (jue tels autres, et ceux qui l'ont admise l'ont considérée comme obscure, irrégulière, non conslanic, (ont à fait accessoire, presque insigniliante. 11 faut donc une autre méthode pour trancher la (piestion sans la moindre incertitude. Je crois l'avoir trouvée.

Elle consiste à insérer, suivant les cas, un tube d'argent soit à la partie terminale du canal thoracique, soit au canal chylifère du mésentère des ruminants, soit aux gros troncs lymphatiques du cou ou des membres, et à recueillir continuellement la lymphe, où l'on cherche de minute en minnte la substance qui a été introduite dans l'appareil digestif, les séreuses, le tissu cellulaire, etc. De cette manière, on voit cà quel moment précis la substance apparaît, on suit les progrès et les oscillations de son absorption, on en voit le déclin et le terme. Si on a administré plusieurs matières à la fois, on reconnaît la simultanéité ou l'ordre successif de leur apparition ; enfin, dans les cas oîi il faut, comme pour l'antimoine, l'arsenic, opérer sur d'assez grandes masses de liquide, on les obtient facilement et, en les divisant, on a les moyens de faire les contre-épreuves et les vérifications nécessaires. C'est cette méthode que j'ai employée dans toutes mes expériences, à compter de 1836. Elle m'a donné des résultats extrêmement nets. Voici quelques-unes des principales expériences ^

J'injecte dans la cavité péritonéale d'un n^.outon, au canal thoracique duquel a été préalablement fixé un tube métallique, une solution de 10 grammes d'iodure de potassium dans 200'grammes d'eau. Cinq à huit minutes après l'injection, le chyle commence à bleuir au contact de l'amidon et du solutum de chlore. La teinte bleue augmente progressivement dans les quantités recueillies plus tard, puis elle s'affaiblit et disparait.

Sur un autre, porteur d'une fistule semblable, j'injecte la solution, partie dans le péritoine, partie dans la plèvre : le liquide du canal présente un peu plustôt l'iode que dans l'expérience précédente, puisqu'il est répandu sur une plus grande surface absorbante.

Sur un troisième, toujours porteur d'une fistule dont les produits sont recueillis par portions isolées, de minute en minute, l'injection est faite dans la trachée sur une surface plus grande que celle des deux séreuses : l'iode apparaît plus vite, et en quelques heures il a été complètement absorbé, car, après ce délai, la lymphe n'en montre plus de traces très appréciables ou seulement l'équivalent de ce qui est disséminé dans tous les autres liquides de l'économie.

Voilà pour l'absorption lymphatique à la surface des séreuses et des muqueuses. 11 en sera de même pour le tissu cellulaire.

Sur un premier cheval de très petite taille, j'injecte dans le tissu cellulaire de la moitié droite de la face 100 grammes d'eau tenant en dissolution 3 grammes 1/2 de ferro-cyanure de potassium, après avoir établi une fistule du même côté à un lymphatique accolé à la carotide. Dès la neuvième minute, le persulfate de fei' commence à bleuir la lymphe dont la coloration continue à augmenter pendant longtemps. Cette coloration arrive à son maximum dans la première demi-heure,

1. Elles sont relatées dans mon Mémoire intitulé : Recherches expérimentales sur les ^o7ictio7is du système lymj)hatique, adressé à l'Institut en 1858.

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se mainfient sans vaiialiuns j>ondanl une lieuie, puis diminue d'une manière insensible ; le sel a été absorbé ici comme il l'a été dans l'intestin.

Sur un second cheval, j'établis une (islule à un lymphatique voisin de la carotide, \ers le milieu du cou, et j'injecte dans le tissu cellulaire de la face, par une petite ouverture de la peau, 5 grammes de ferro-cyanure dissous dans 200 grammes d'eau ; une partie de la solution est poussée sous la parotide, et, pour accélérer la progression de la lymplie, on donne du foin à l'animal. A compter de la septième minute, le liquide recueilli par le tube prend, par le persulfate de fer, une belle teinte vert d'émeraude. Dès la quinzième minute, la teinte bleue devient très foncée ; elle conserve toute son intensité pendant la première heure, puis elle d(''croît, el à la lin de la troisième heure elle disparaît. A ce moment, la totalité de la dissolution a été absorbée.

Ainsi, en sept minutes, le sel que nous avons déposé dans le tissu cellulaire facial, près des lèvres et des narines, a été absorbé, puis porté dans les ganglions sous-glossiens, de là dans les ganglions parotidiens et pharyngiens, de ceux-ci dans les petits, qui sont échelonnés sur les côtés de la trachée, enfin il est arrivé vers le milieu de l'encolure. Ce court délai lui a suffi pour effectuer un si long trajet.

Ici, comme à l'intestin, nous avons deux temps confondus, celui de l'absoi'ption et celui du transport des produits absorbés. Quelle est leur durée respective ? Est-il possible de dire combien il a fallu de minutes aux lymphatiques pour prendre le cyanure, et combien pour l'amener de la région des lèvres à la partie moyenne du cou ? Il est évident, d'une part, que, si nous déposons le sel très près de l'endroit où il doit être amené, et que si, d'autre part, nous activons la marche de la lymphe par les mouvements musculaires, nous réduirons considérablement la durée du transport. Les expériences suivantes vont, en effet, nous montrer que les deux phases du phénomène sont assez courtes.

J'injecle sous la parotide d'un cheval et aussi en partie sous la peau de la face une solution de 4 grammes de ferro-cyanure pendant que l'animal mange. Gela fait, le sel paraît déjà très nettement, dès la cinquième minute, dans la lymphe, qui coule au milieu du cou. Les parties absorbées sont arrivées plus vite que dans l'expérience précédente, car leur trajet était réduit d'une étendue presque égale à la longueur de la tête, et elles n'avaient point à traverser le groupe des ganglions sous-glossiens.

Sur un autre, où l'injection de 7 grammes de cyanure dans 150 grammes d'eau fut faite au même point, le sel parut plus vite encore, au bout de quatre minutes seulement. M. Milne Edwards fut témoin de cette expérience. Dans aucune de celles que j'ai faites depuis, le sel ne s'est montré avec plus de promptitude.

Dans d'autres expériences, j'ai remplacé le prussiate de potasse par l'iodure de potassium, et les résultats ont été les mêmes. L'émétique et l'acide arsénieux, le sulfo-cyanure de potassium, que les chylifères avaient absorbés, ont été pris également par les vaisseaux blancs. Voilà pour l'absorption lymphatique dans le tissu cellulaire Elle n'est pas moins évidente à la surface des plaies.

Ainsi, sur un cheval portant vers le sabot, au bourrelet et au paturon, une plaie vaste avec chute de peau, j'établis une fistule à un lymphatique satellite de la saphène, vers le milieu du plat de la cuisse, puis le pied fut plongé dans un

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