ST
en
692 DE LA NUTIllTION.
Poids initial.
Oie 48006
Dinde 4500
Oie 4920
Canard 1670
Coq 1777
Poule malade 1373
Poule 1640
Coq 1490
2 moineaux (ens.). 43
Moineau 29
2 moineaux (ens.)- 48
3 moineaux (ens.). 75
La revue qui vient d'être passée nous montre que les animaux peuvent supporter l'abstinence pendant un temps très variable, entre 1 et 43 jours, et qu'ils la supportent en perdant par jour une partie de leur poids comprise entre 7 et 280 millièmes, c'est-à-dire entre 1 et 40 \
La perte est à son minimum chez les grands animaux, et elle croît à mesure que la taille baisse, sauf dans l'espèce humaine, oi!i cette perte paraît moins forte que ne le comporte la taille, car Merlati, du poids initial de 61 kilogr,, ne perdait pendant les quatre premières semaines, en moyenne, que 361 grammes par 24 heures, ou à peu près 6 grammes par kilogr. du poids du corps. Celte perte représente la somme de matériaux que l'animal emprunte à sa substance et qu'il fait servir à l'accomplissement des différentes fonctions. Voyons comment il l'emploie, en analysant, ce qui s'est passé sur quelques-uns de nos sujets d'expérience :
D'abord, notre cheval du poids de 405 kilogr. qui, sans aliments pendant un mois, absorbait 1 litre 4 d'eau par jour, subit une réduction totale de 80 kilogrammes ou de 2665 grammes par chaque période de vingt-quatre heures ; en somme, tout juste un cinquième de sa masse initiale. Comme les animaux soumis à l'abstinence peuvent perdre presque les trois cinquièmes de leur poids, celuici en avait encore deux à user. Sa provision était donc loin d'être épuisée. Ce cheval a employé, pour son alimentation intérieure, une ration journalière de 2666 grammes de chair et de 1400 grammes d'eau. C'est pour chaque kilogramme de poids vif une ration de 6 grammes 58 centigrammes de chair et de 3 grammes 45 centigrammes d'eau. En admettant que, dans la chair consommée, la graisse entre pour un quart, la ration diurne de cet animal sera représentée par :
787s%41 de carbone, 115 ,77 d'hydrogène,
75 ,05 d'azote,
21 ,15 de sels.
1. G. Colin, Des effets de Cabstmeiice et de V alimentation insuffisante chez les animaux {Bull, de la Société centrale de méd. vétér., 1862-1863).
Si ce clieval eût été noui'ri comme d'habitude, il efit consommé aisément 7 500 grammes de foin et 2 270 grammes d'avoine, représenlaiit, d'après les analyses de M. Boiissingaiilt ;
3,938"- de carbone, 416 d'IiydrogL'iie, 139 d'azote, 672 de sels.
Mais, déduction faite de la partie de cette ration non absorbée et rejetée par les excréments, il n'aurait, reçu en réalité que :
2,574»'' de carbone, 266 d'hydrogène, 61 d'azote, 97 de sels.
Gonséquemment, le cheval à la diète usant 2 666 grammes de sa chair par jour, soit un quart de graisse et trois quarts de muscle, dépensait seulement à peu pi^ès le tiers du carbone, la moitié de l'hydrogène, le cinquième des sels qu'il eîit pris dans sa ration exlérieui^e, et sensiblement la même quantité d'azote : il vivait dqnc avec beaucoup d'économie. Avec cette somme de matériaux empruntés à sa substance, la température prise tous les jours se maintenait à l'état normal, à un degré près ; la masse du sang n'était pas notablement réduite, proportionnellement au poids total du corps. Ce sang analysé par M. Wurtz n'avait subi de réduction que dans le chiffre de ses globules ; ses matériaux plastiques étaient même en proportion supérieure à la moyenne de l'état normal. La lymphe devenait riche en matériaux albumineux et en sels. Au bout de trente jours, la résorption qui avait usé le cinquième du poids initial du corps avait laissé encore de quoi entretenir la nutrition pendant longtemps. Le corps pesait 335 kilogrammes ; il restait une forte couche de graisse dans l'abdomen, pesant, avec quelques masses de la poitrine, 14 kilogrammes ; enfin les diverses parties représentaient :
Le sang 27,000s'-
La peau et les sabots 16,000
Les os et cartilages , 45,000
Les muscles et les tendons , 159,000
La graisse libre. - 19,700
Les viscères 25,570
Les matières gastro-intestinales 26,250
Perte 6,480
Total 325,000
Mais chez les animaux maigres, les choses ne se passent pas exactement de la même manière.
Je laisse d'abord à la diète un cheval maigre, mais "^ vigoureux. Au bout de quelques jours, l'animal a la physionomie changée, le poil terne, le flanc creux ;
il perd ses forces, se tient debout avec peine; sa marciie est chancelante ; il se couche sur le sternum et bientôt sur le côté. La peau et les extrémités se refroidissent; les sueurs surviennent, puis les convulsions de l'agonie. La vie ne peut s'entretenir longtemps, faute d'éléments pour la reconstitution du sang, la combustion et la calorification. A l'autopsie, on trouve un sang pauvre, sans sucre, à sérum clair et dépourvu de graisse, un foie noir dont les cellules n'ont ni sucre, ni matière grasse. Les muscles sont filandreux et flasques, et à la place de la graisse on ne voit plus qu'un peu de tissu infdtré de sérosité jaunâtre. La moelle des os elle-même a été remplacée par une matière visqueuse citrine. Si je soumets de même à l'abstinence des chiens et des chats amaigris, au lieu de vivre, comme les autres, quatre, cinq, six semaines, ils se refroidissent promptement et meurent en dix ou douze jours, souvent dans un plus bref délai. Un poulet ou une dinde sans graisse arrivent au terme de l'inanition en trois ou quatre jours.
Il est clair, d'après cela, que, toutes choses égales d'ailleurs, la durée de la vie chez les animaux à la diète est proportionnelle à leur provision intérieure capable de remplacer les aliments. Aussi la nature prend-elle des précautions pour prémunir les animaux sauvages contre les suites forcées de l'abstinence. En été et en automne, les animaux profitent de l'herbe abondante pour s'imprégner d'une graisse qui deviendra leur supplément de ration quand le sol aride ne leur offrira qu'une chétive pâture. Les chameaux prennent des bosses graisseuses énormes. Ceux que Pallas a vus dans les steppes de l'Asie réduits, en hiver, à brouter des roseaux desséchés, perdent leurs bosses et deviennent d'une incroyable maigreur. L'ours, avant de se retirer, pour s'y engourdir, dans les fentes des rochers, a pris de l'embonpoint avec le miel, les raisins, les fruits sucrés qu'a mûris l'automne. Ce n'est pas en se léchant les pattes, comme le disait Aristote, qu'il se nourrit durant sa torpeur, mais bien en léchant sa graisse, ses muscles et la substance de tous ses organes. De même, la marmotte, le hérisson, le loir, la chauve-souris, pourraient-ils hiverner, s'ils ne s'étaient bien engraissés avant de s'endormir? C'est grâce à l'excès et à la qualité de la matière organique emmagasinée qu'ils ne meurent ni de froid ni de faim.
La durée de la vie chez les animaux n'est pas seulement proportionnelle à la masse des matériaux en réserve ; elle est aussi en rapport avec la lenteur avec laquelle ces matériaux sont consommés.
Nous avons vu plus haut un cheval gras vivre un mois sans aliments, conserver son sang à l'état normal et sa température, moyennant une perte diurne de 2666 grammes. Et, au bout de ce temps, après lequel il fut tué, il avait encore beaucoup de graisse, avec des muscles volumineux : le faible chiffre de sa dépense était devenu la condition principale de sa longévité. Un autre cheval de trait, fortement musclé et passablement gras, qui pesait 24 heures après le dernier repas, 508 kilogrammes, en perdit 64 en quatre jours seulement, savoir : 17 le premier, 16 le deuxième, 16 le troisième et 15 le quatrième. Il mourut le cinquième, bien plus épuisé que ne l'était celui de l'expérience précédente au bout de trente jours. Eh bien, ce cheval, qui se consumait si vite, devenait morveux ; il avait la fièvre. Au lieu de brûler 6 grammes par chaque kilo-
gramme de son poids, il on brûlait 31, c'est-à-dire cinq (ois autant que le cheval sain. Avec ce qu'il déi)cns;i eu quatre jours, l'auli-e efit vécu près de trois semaines.
Un tel contraste entre le cheval sain, dont les fonctions s'exécutent avec calme et le cheval sous le coup d'une excitation morbide, est frappant. Les deux animaux vivent de la même manière, aux dépens de leur substance; mais l'un consomme une ration intérieure cinq fois égale à celle de l'autre. C'est là un fait d'une haute signification. Si nous décomposons la ration de notre cheval malade, d'après les données chimiques, et en admettant que la graisse se détruise dans la proportion de 1 pai-tiepour 4 parties de muscle, nous verrons que cet animal usait par jour :
4,1866'' de carbone au lieu de 787
596 d'hydrogène au lieu de 115
470 d'azote au lieu de 75
135 de sels au lieu de 21
9,600 d'eau au lieu de o.OOO
Cette énorme consommation s'explique par le fait de l'excitation fébrile. Un cheval en repos qui, d'après les analyses de M. Lassaigne, brûlait 2241 grammes de carbone, n'en usait pas moins de 4 887, c'est-à-dire plus du double, sous l'inHuence de l'exercice. La fièvre accroît la dépense du combustible pris à l'intérieur comme le travail accroît celle du combustible emprunté aux aliments ; le résultat chimique est le même dans les deux circonstances. Il est évident, du reste, que chez l'animal dont la combustion avait pris une si grande activité, les exhalations pulmonaires et cutanées devaient être fort abondantes pour restreindre l'élévation de la température; il ne l'est pas moins, d'autre part, que les sécrétions biliaire et urinaire chargées d'évacuer les produits hydrocarbonés et azotés non détruits par la respiration, devaient, de leur côté, entraîner une forte proportion de matières fixes.
On voit, d'après cela, qu'il y a une énorme différence entre le cheval sain et le cheval en proie à une excitation fébrile. L'un est le foyer calme oi!i la combustion s'effectue avec lenteur, l'autre est le foyer ardent oij l'oxygène a un accès trop facile. Dans le premier, la vie peut s'entretenir longtemps, dans le second, elle est vite épuisée. Ce qui est arrivé à notre cheval malade se reproduit dans une foule de cas. On est frappé souvent de la rapidité avec laquelle certains sujets maigrissent, ils semblent fondre à vue d'œil; en quelques semaines, en quelques jours, ils deviennent méconnaissables : l'économie se dévore avec une promptitude effrayante.
Les chiens, les chats, les oiseaux qu'on prive d'aliments ou qui ne peuvent plus manger, après certaines mutilations, maigrissent d'une manière infmiment plus rapide que ceux qui sont soumis à une simple abstinence. Les oiseaux surtout dépérissent avec une promptitude étonnante. En huit jours, j'ai amené une oie qui avait subi une petite opération à un degré de marasme bien plus avancé que chez celle qui mourut après une diète de quarante- trois jours. En moins d'une
semaine, des pigeons sans graisse sont alors réduits à l'état de squelettes : leurs muscles pectoraux perdent les neuf dixièmes de leur épaisseur; ils deviennent, du côté de Tabdomen, miuces comme dos feuilles de papier.
Il ne suffit donc pas, pour que l'abstinence puisse être longtemps supportée, que l'animal possède une abondante réserve de matériaux ; il faut qu'elle soit dépensée avec lenteur ou très économiquement. S'il l'use trop vite, il ne peut la supporter au delà de quelques jours. Dans le jeune âge, alors que les fonctions sont très actives, la diète fait maigrir avec une grande rapidité. Les enfants ne la supportent pas, surtout s'ils sont très vifs, disait Hippocrate. Les jeunes chiens séparés de leur mère perdent toute la graisse de leur foie en moins de quarante-huit heures. Les petits oiseaux qui voltigent sans cesse vivent souvent à peine une ou deux journées, s'ils ne prennent pas de nourriture. Aussi la nature, dans sa prévoyance infinie, prend soin d'éloigner toutes les causes d'excitation à l'égard des animaux qui doivent vivre longtemps de leur provision intérieure. Elle fait d'un animal à sang chaud presque un animal à sang froid ; elle le pousse dans un repaire à l'abri des alternatives trop marquées de la température, ralentit la respiration, la circulation et les exhalations de toutes sortes; elle le plonge dans la torpeur et paralyse tous ses mouvements. Par cet artifice, qui affaiblit, tout à la fois, les excitations du dehors et celles du dedans, elle fait vivre un petit mammifère pendant toute la mauvaise saison avec ce qu'il userait aisément en un mois, s'il était actif et éveillé.
J'ai beaucoup étudié le hérisson, surtout pour comparer les déperditions de la veille avec celles de la période d'engourdissement. D'abord, si le hérisson n'est pas engraissé avant de s'endormir, il ne peut passer l'hiver. J'ai fait perdre à deux de ces animaux leur embonpoint, et bien qu'ils se fussent engourdis après, ils moururent au bout d'un mois. La petite quantité de combustible qu'ils avaient conservée ne pouvait les entretenir davantage. Mais le hérisson, qui a un pannicule graisseux épais et des épiploons bien garnis, est en mesure de passer du mois de novembre au mois de mars sans rien prendre. A son réveil, il lui reste encore quelque chose, car il a besoin d'être prémuni contre les jours froids qui peuvent se prolonger d'une manière intempestive. Étant éveillé, un hérisson du poids de 1 035 grammes perd par jour 8 gr. 6. C'est 8 gr. 3 par kilogramme de poids vif. Au bout de sept semaines, il est réduit, en mangeant quelquefois, au poids de 965 et dès lors il s'engourdit pour se réveiller au bout de quatre mois environ. Durant son sommeil de cent douze jours, il perd en somme 230 grammes, ou presque le quart de sa masse, soit 2 gr. 05 par chaque période de vingt-quatre heures. Par suite de son sommeil, sa perte journalière se trouvait donc réduite juste au quart de ce qu'elle était pendant la veille. C'était une économie considérable. Si l'animal eût dépensé engourdi ce qu'il dépensait éveillé, il eût en un mois consommé ce qui lui a suffi pour quatre; par conséquent, avant la fin de décembre, il eût épuisé la provision qui devait le nourrir et le chauffer jusqu'à la fin de mars.
Ce qui arrive au hérisson arrive également à la marmotte, au loir, à la chauvesouris, à tous les animaux dits hibernants. Quelque chose d'analogue se produit encore chez tous les reptiles et les invertébrés. En voici un exemple :
Chacun sait que l'escargot des haies et des vignes, à l'approche des froids, se cache dans des excavations humides, retire tout son corps au fond de sa coquille et en ferme exactement la porte au moyen d'un opercule solide sécrété par la peau ; il est ainsi préservé de l'action directe de l'air, de sorte qu'il respire et transpire seulement par les pores de son enveloppe calcaire. Cinquante escargots à coquille exactement close et bien essuyée pesaient ensemble 904 grammes. Du 12 novembre au 1" mars, ou en cent neuf jours, ils perdirent 42 grammes, soit 0 gr. 38 par chaque période de vingt-quatre heures. Au printemps, lorsqu'ils eurent fait sauter leur opercule, ils perdirent 1 gr. 15 par jour, c'est-à-dire trois fois autant que pendant l'engourdissement. C'est donc aussi par économie de nourriture et de combustible que l'escargot se calfeutre si exactement en hiver. En fermant sa porte il peut vivre trois mois avec la substance qu'il eut usée en un s'il l'eût laissée ouverte. Ne voit-on pas entre le cheval calme, qui use seulement 2 kilogr. 1/2 de sa substance par jour, et le cheval fiévreux, qui en bride 15 à 16, le même rapport qu'entre le hérisson engourdi et le hérisson éveillé, ou entre l'escargot dont la porte est fermée et celui dont la porte est ouverte ?
Combien d'autres rapports trouverions-nous encore entre ces phénomènes et une foule d'autres, si nous voulions en chercher. Entre l'homme éveillé et l'homme endormi, il y a quelque chose du contraste qui existe entre l'hibernant actif et l'hibernant engourdi. Je me suis pesé fort souvent avant de m'endormir et à mon réveil afin de comparer les pertes du sommeil à celles de la veille, et j'ai constaté d'énormes différences. Ainsi lorsque je perdais, endormi, 28, 30, 35 grammes par heure, mes déperditions, une fois levé, arrivaient à 50, 60, 80 grammes; elles s'élevaient à 100, à 130, si je venais à m'occuper de dissections ou d'opérations ; enfin elles atteignaient le chiffre de 200 grammes sous l'influence d'une promenade un peu rapide. Le sommeil est donc réparateur à double titre, et par lui-même et parce qu'il réduit, dans une proportion considérable, le chiffre des déperditions. Le malade qui ne dort plus est bien vite épuisé ; le malheureux qui souffre du froid et de la faim a grand avantage à dormir. Ici, comme en beaucoup d'autres choses, l'observation a devancé la démonstration scientifique.
Voyez aussi ce qui se passe chez les animaux à l'engrais. L'oie, immobile dans sa cage étroite et obscure, a bientôt le foie gras qu'elle ne prendrait jamais en liberté. Le bœuf acquiert difficilement de l'embonpoint s'il se donne trop de mouvement dans une étable éclairée et aérée, ou bien s'il y est inquiété par les insectes. Il faut fermer la porte, boucher les fenêtres, adoucir la température, provoquer l'assoupissement, la torpeur, éloigner, en un mot, tous les genres d'excitations capables d'activer les pertes de l'organisme.
Lors donc qu'un animal est soumis à l'abstinence, le travail de la nutrition s'eiïectue, au fond, d'une manière analogue à celle de l'état normal. Le sang se reproduit aux dépens des tissus et ceux-ci vivent aux dépens du sang, comme dans les circonsiances ordinaires ce sang et ces tissus se reproduisent et vivent de matières venant du dehors. La substitution se conçoit sans difficulté. Il importe peu que dans le travail chimique de la combustion, les matières carbonées ou hydrogénées soient puisées dans l'intestin ou empruntées au tissu adipeux et
aux muscles. Seulement si ces matières sont du sucre et de la fécule, il en faut deux parties et demie pour i)roduire autant de chaleur qu'une partie de graisse. Si c'est du muscle, il en faudra une masse énorme. En effet, comme un kilogramme de graisse contient six fois autant de carbone que 1 kilogramme de muscle, on conçoit que le poids delà ration intérieure consommée pendant l'abstinence soit très variable. Si un animal gras dépense, en un temps donné, un kilogramme de graisse et 2 kilogrammes de muscle, un animal maigre, de même taille et dans les mêmes conditions, dépensera forcément S kilogrammes de chair musculaire dépourvue de matière grasse : les deux rations seront équivalentes.
La ration inférieure de l'animal soumis à l'abstinence est donc bien réellement composée, comme celle de l'animal dans les conditions ordinaires, d'aliments plastiques (fibrine et albumine) et d'aliments respiratoires représentés par la graisse. Elle est d'autant moindre, quantitativement, que la graisse y prédomine davantage. Voilà pourquoi chez l'hibernant, chez l'animal qui doit souffrir delà faim, la provision alimentaire est formée surtout par de la graisse. Elle devrait être six fois plus grande, si elle était représentée par de la chair musculaire.
L'animal soumis à l'abstinence n'a pas seulement l'alimentation intérieure du carnassier, il en a encore les excrétions. La bile, l'urine versant au dehors des produits métamorphosés que la respiration ne peut détruire davantage, ressemblent alors, chez les herbivores, à la bile et à l'urine des carnivores. L'urine du cheval cesse d'être trouble et de déposer d'abondantes masses de carbonates calcaires et magnésiens; elle devient acide et se charge d'acide urique.
Tant que, dans ces conditions, l'absorption et la calorification trouvent des matériaux en quantité suffisante, la température se maiurient, le sang conserve sa constitution. C'est ce qui peut arriver pendant unmois sur le chien, le cheval même, pendant sept semaines sur l'oie, plus ou moins sur le hérisson. Mais, dès que la résorption cesse de recueillir la somme de matériaux nécessaire, et que, sur place, l'oxygène n'en trouve pas assez, la masse du sang diminue de moitié et même des deux tiers, le liquide s'appauvrit, surtout en globules et en fibrine, perd ses facultés stimulantes; son sucre disparaît; la lymphe et les cellules du foie se dépouillent de ce principe. Par suite, les sécrétions se tarissent, les sensations deviennent obtuses, les mouvements se ralentissent et la température baisse. Finalement l'animal meurt; il meurt physiologiquement de la même manière qu'à la suite d'une longue maladie, et, sans doute, pour des raisons analogues.
11 y a donc dans l'abstinence deux périodes distinctes : l'une où l'animal se nourrit régulièrement aux dépens des matériaux qu'il puise en lui-même, l'autre pendant laquelle il cesse de trouver dans sa propre substance des matériaux suffisants pour entretenir sa température et renouveler son sang. Celle-ci a pour terme fatal la mort qui, d'après les belles recherches de Chossatt, arrive, en général, pour les animaux à sang chaud une fois que la perte totale s'élève à 40
1. Chossat, Recherches expérimentales sur Vinanition. Paris, 1843, in-4°.
centièmes du poids initial du corps, ù 20 centièmes seulement chez les animaux jeunes. Les vertébrés à sang froid, en raison du peu d'activité de la calorification mettent, pour arriver à ce délicit, un temps vingt-trois fois plus long que les mammifères et les oiseaux.
L'abstinence donne lieu à des modifications fonctionnelles et matérielles très importantes, qu'il faut indiquer. Voici les principales :
La respiration éprouve un ralentissement considérable chez tous les animaux. Le nombre de ses mouvements se réduit d'un quart, môme d'un tiers, comme Chossat l'avait déjà noté sur les pigeons. Ces mouvements perdent de leur ampleur et semblent se rapprocher ainsi de ce qu'ils sont pendant le sommeil. Aussi il y a une moindre absorption d'oxygène et une moindre exhalation d'acide carbonique. Cet acide qui, à l'état normal, est, en poids, supérieur à l'oxygène absorbé, descend, d'après les chimistes allemands, au-dessous de celui-ci et d'autant plus que l'abstinence se prolonge davantage. Ces modifications indiquent un ralentissement des actions chimiques, qui a pour but d'économiser les matériaux combustibles du sang et des tissus.
Le sang, d'après quelques observateurs, devient plus aqueux, moins albumineux, perd une certaine proportion de ses globules; mais ces modifications n'arrivent que très tard et sont très peu marquées sur les animaux dans de bonnes conditions pour supporter l'abstinence.
La calorification, comme les autres fonctions, se modifie pendant l'abstinence. La réduction qu'éprouvent les oxydations et les autres actions chimiques doit avoir évidemment pour conséquence une moindre production de chaleur animale, mais l'abaissement de la température dans l'inanition reste pendant longtemps très faible, presque insignifiant.
Si l'animal est vigoureux, bien musclé et riche en graisse, sa température se maintient, à un degré et quelques fractions près, à son chiffre normal, ce que j'ai constaté un grand nombre de fois, notamment sur le cheval, le chien et le lapin. Seulement, dans les derniers jours, elle baisse fortement, comme Chossat l'a vu sur les pigeons. Le refroidissement nocturne normal, correspondant à la période de sommeil, est surtout très accusé chez les petits mammifères et les oiseaux. Celui qu'on observe l'avant- dernier jour et le dernier, fait descendre généralement la température à 24 ou 2o. Aussi le mammifère et l'oiseau, dans leurs derniers moments, sont-ils transformés, à demi, en animaux à sang froid. Si on les sacrifie alors, on voit que les contractions du cœur et l'irritabilité des muscles persistent fort longtemps bien au delà des limites où elles s'éteignent dans les conditions ordinaires.
Quoique, dans l'inanition, la température se maintienne à la normale, la production du calorique est très restreinte ; aussi l'animal ne supporte que très difficilement le froid. Sa vie est abrégée d'un tiers, de moitié et plus, s'il est tenu dans un milieu voisin de 0. De petits oiseaux, des mammifères de la taille du rat ou de la souris, périssent en hiver, par privation d'aliments, dans de très courts délais. Le chien même, qui vivrait en été un mois, meurt en hiver au bout de deux semaines. D'ailleurs, à ces basses températures extérieures, les pertes de l'organisme augmentent dans d'énormes proportions.
Les sécrétions et les excrétions éprouvent aussi de nombreuses modifications, dont beaucoup n'ont pas été suffisamment étudiées.
Du côté de l'appareil digestif, celles de la salive, des mucosités intestinales, sont très réduites. La sécrétion biliaire persiste avec une certaine abondance et transformesur lafin,lelestintestinal du porc, par exemple, en véritable méconium, de Taspect de celui du fœtus. Les sécrétions cutanées des carnassiers sont fétides. L'urine, devenue acide dès le début, se charge d'une quantité d'urée qui représente la somme des matières albuminoïdes détruites. Aussi, on s'est attaché au dosage de ce principe pour déterminer approximativement la proportion des matières protéiques mises hors de service par la combustion ou les dédoublements. Voit a trouvé que l'urée diminue à mesure que l'abstinence avance, de telle sorte quesiun chien, nourri de viande, donne pendant qu'il est alimenté 180 grammes d'urée, après un jour seulement d'abstinence, il n'en donne plus que 60. Au bout de huit jours, la quantité tombe de 60 à 10, c'est-à-dire au sixième de la quantité initiale. Cette réduction progressive si rapide indique, d'après cet expérimentateur que l'albumine du sang, non celle des tissus, éprouve une réduction proportionnelle, car, suivant lui, l'urée dériverait surtout de l'albumine du sang. Dans tous les cas, cette réduction du chiffre de l'urée n'indique pas une diminution parallèle du chiffre des matériaux organiques détruits, car la perte diurne du poids du corps peut se maintenir à peu près uniforme, quoique l'urée continue à baisser.
L'augmentation de la quantité d'urée a été constatée à une période avancée de l'abstinence, coïncidant avec la disparition à peu près complète delà graisse. Ce fait remarquable indique, sans aucun doute, que les combustions, après l'usure de la graisse, portent à peu près exclusivement sur les matières albuminoïdes.
Je ne reviens pas ici sur les exhalations pulmonaires dont il a été traité à propos delà respiration. Ces exhalations doivent être réduites en même temps que celle de l'acide carbonique et dans une énorme proportion. La transpiration pulmonaire s'effectue aux dépens de l'eau empruntée aux tissus, à mesure qu'ils sont détruits, et de celle qui résulte de la combustion des principes hydrogénés. Aussi, grâce à cette eau devenue libre et à celle qui se forme, l'animal peut-il supporter l'abstinence avec privation de boissons presque aussi longtemps qu'avec des liquides. En outre, les tissus qui restent fournissent l'appoint. Ils se déshydratent, d'une façon remarquable à première vue, si l'abstinence est très prolongée.
Le matériel de l'organisme, au point de vue anatomique et histologique, éprouve des modifications assez nombreuses par le fait d'une désassimilation poussée au delà de la normale. Tous les tissus tendent à se dessécher, notamment les muscles ; une partie de leurs capillaires se resserrent ou s'oblitèrent ; leurs principes extractifs disparaissent en grande partie; aussi ils se dépouillent, dans une large mesure, de leurs propriétés nutritives. Tous les organes tendent à s'atrophier, mais dans une proportion inégale, que Chossat a essayé de déterminer en comparant le poids des parties, chez les animaux dans les conditions normales, avec celui des mêmes chez ceux qui arrivaient au terme de l'inanition.
D'après Chossat, les pertes subies par les parties suivantes ont été : pour le sang, de 75 pour 100 du poids initial de ce liquide; la rate de 71 ; le pancréas de t)4, le foie de 132, le cœur de 44, l'intestin de 42, les muscles extérieurs de 42, la peau de 33, le squelette de 16 et les centres nerveux de 2 pour 100. Seulement, comme le terme de comparaison était lU'is sur des oiseaux qui ne pouvaient pas être absolument semblables de tous points à ceux qu'on soumettait à l'inanition, et comme, d'autre part, les pertes se chiffraient en quantités très minimes, 7 grammes poui" le sang, 5 pour les os et des décigrammes pour le système nerveux, des erreurs ont dû se glisser dans ces déterminations.
Les expériences de Bidder et Schmidt ont donné des résultats analogues, sans être beaucoup plus précis. Un chat du poids de 2572 grammes, soumis à l'abstinence pendant dix-huit jours, fut réduit à 1241 grammes. Il perdit conséquemment plus de la moitié de son poids, soit, d'après les expérimentateurs, 927 grammes d'eau, 205 grammes de carbone et 30 grammes d'azote. La perte s'est répartie de la manière suivante pour 100 du poids initial de chaque partie, ce poids initial supposé égal à celui des mêmes parties sur un autre animal :
Sang 93
Pancréas 85
Graisse 80
Rate "2
Muscles et tendons 66
Foie , 59
Axe cérébro-spinal • ... 37
Poumons 25
Estomac, intestins .- 30
Os 14
Reins 6
Les pertes constatées sur les pigeons, par Chossat et sur un chien, par Bidder et Schmidt, ne doivent pas être considérées comme donnant une formule générale applicable à tous les animaux. Elles varient, dans des limites assez étendues, d'une part suivant les espèces animales, d'autre part suivant l'âge des sujets, l'état dans lequel ils se trouvaient au début de l'abstinence et la durée de celleci. Chez tel individu, le sang n'éprouve pas de réduction bien notable; chez tel autre, il reste une grande quantité de graisse non résorbée, etc. Yoici, pour le cheval, le porc et le lapin, trois tableaux comme spécimens des nombreuses réductions que j'ai constatées. Mais il ne faut pas y attacher une trop grande importance, car les animaux que l'on met en regard l'un de l'autre, pour établir la quotité des pertes, ne sont jamais exactement comparables. Ils peuvent différer beaucoup par le poids du squelette, la musculature, les viscères, la masse du sang, etc. Il faudrait, pour avoir des termes de comparaison un peu exacts, opérer sur un grand nombre de sujets aussi semblables que possible, et mettre en parallèle seulement les moyennes obtenues.
Cheval de 405 kil.
Cheval réduit à 32.; kil. Perte totale
de 40:! kil. après abstin. de 30 jours. en centièmes.
Sang 26'',500
Peau et sabots 22 ,500
Muscles 198 ,000
Graisse libre 10 ,000
Squelette 61 ,500
Cerveau et moelle épinière 0 ,845
Cœur 3 ,200
Poumons 4 ,800
Foie 6 ,000
Pancréas 0 ,325
Reins 1 ,500
Estomac et intestins vides 18 ,000
Lest de l'estomac et de l'intestin. 39 ,000
Parties non pesées et pertes 8 ,630
Porc de ,29 kil. 177.
Sang 777«'
Peau 2941
Muscles et annexes 13693
Squelette 3292
Graisse libre 2800
Cerveau et moelle 134
Cœur 178
Poumons 254
Foie 905
Rate 79
Pancréas 56
Reins. 142
App. génit. fem 303
Estomac et intestins vides 1582
Lest gastro-intestinal 725
Pertes