CHAPITRE LXYIII
La sécrétion, réduite à ses phénomènes essentiels, constitue un acte qui a beaucoup d'analogie avec la nutrition, mais qui en diffère cependant sous plusieurs rapports. Dans l'acte de la nutrition, chaque tissu attire des matériaux de même nature que les siens, et leur donne la forme propre à ses divers éléments. Dans l'acte de la sécrétion, le tissu glandulaire ne s'empare point exclusivement de matériaux semblables aux siens; car il n'y a ni identité, ni même analogie de composition entre l'organe sécréteur et le produit sécrété. D'ailleurs, ces deux actes sont tellement distincts l'un de l'autre, qu'ils s'opèrent à la fois sans se confondre, dans chaque organe sécréteur ; en effet, la glande fabrique, aux dépens du plasma sanguin, des éléments semblables à ceux dont elle est déjà composée, et de plus elle forme aux dépens de ce même plasma des produits nouveaux destinés à être éliminés.
La sécrétion est un acte complexe qui résulte du concours de trois agents: le sang, la glande et le système nerveux.
L — Dtr RÔLE DU SAîs^G DANS LA SÉCRÉTION.
Le fluide sanguin distribué aux organes sécréteurs leur donne tous les éléments nécessaires à la confection des produits sécrétés. Son plasma, c'est-à-dire sa solution librino-albumineuse et saline épanchée hors des vaisseaux et mise en dehors de la circulation, sert à la sécrétion comme il a servi à la nutrition.
7o8 DES SÉCRÉTIONS.
Une partie de ses éléments est séparée du reste, puis métamorphosée en un produit spécial, \ariable suivant l'espèce d'organe où il se forme ; mais ce plasma ne contient pas tous les principes qui se retrouvent dans les fluides sécrétés. Il renferme, par exemple, la cholestérine, qui doit être éliminée par le foie; les graisses et la caséine, que doivent séparer les mamelles; l'urée, que sépare le rein ; la matière colorante jaune qui teint le fluide des séreuses, du tissu cellulaire ; et enfin toutes les matières minérales et salines qui font partie intégrante des produits de sécrétion. Peut-être renferme-t-il beaucoup d'autres principes que l'analyse chimique n'a pu encore y découvrir à cause de leur faible quantité,
11 ne faudrait pas croire pour cela que le sang doive contenir tout ce que séparent les organes glanduleux; il ne renferme ni le mucus, ni le lait, ni le sperme, ni la bile; car ces produits complexes dérivent de métamorphoses qui s'accomplissent dans les glandes. D'ailleurs, s'il les contenait tout formés, il ne serait lui-même qu'un mélange hétérogène impropre à entretenir la vie.
Le sang, distribué aux organes sécréteurs, est évidemment identique à luimême dans toutes les parties du système artériel. Depuis longtemps on a vu le néant de cette opinion des anciens, d'après laquelle le sang serait plus aéré près du cerveau, plus écumeux au voisinage des glandes salivaires, plus chargé de graisse et de principes acres vers le foie, de sels vers le rein. Ce fluide est toujours, à un moment donné, semblable dans les diverses parties du système artériel ; mais comme sa composition et la proportion de ses éléments varient suivant une foule de circonstances, il devient par là une cause de modifications sensibles dans les résultats du iravail sécrétoire. Ainsi, ce fluide contient moins d'eau à la suite d'une transpiration abondante et d'un repas composé de fourrages secs ; il possède plus de graisse pendant la digestion, plus d'urée sous l'influence d'un régime azoté, plus ou moins de fer, de phosphates, de carbonates, de lactates, suivant la nature et l'abondance de l'alimentation ; enfin, il peut, par le fait d'un traitement, se charger d'alcool, d'huiles essentielles, d'alcaloïdes végétaux, de mercure, d'iode, etc., dont l'élimination est réservée aux organes sécréteurs.
Les matériaux des fluides sécrétés, de même que ceux des tissus, proviennent
du sang artériel à son passage dans le système capillaire; mais ils peuvent
quelquefois aussi dériver du sang veineux, comme le foie de tous les animaux et
les reins des ovipares nous en donnent un exemple. Alors le sang veineux est
distribué dans les capillaires de ces glandes de la même manière que le sang
artériel ; son plasma, qui a la même nature que le plasma du sang vermeil,
s'échappe également bien à travers les parois vasculaires, et peut éprouver
des métamorphoses semblables à celles qu'éprouve celui du sang artériel. Toutes
les dissertations des anciens physiologistes sur la question de savoir si le sang
veineux peut ou non servir aux sécrétions, sont sans portée ; car le plasma
sanguin employé au travail sécréteur est le même dans les deux sangs, et il
s'échappe à travers les capillaires dans lesquels il passe de l'état artériel à l'état
veineux.
Le sang agit diversement sur les organes sécréteurs suivant le degré d'exci-
lation que leur communiquent l'abondance et la rapidité de son afflux, enfin, suivant sa composition actuelle, .\insi, lorsque la masse sanguine est considérable, toutes les sécrétions sont plus actives, et lorsqu'elle est diminuée par le fait de l'abstinence ou de toute autre cause, elles deviennent languissantes. Quand le sang est porté en abondance à la muqueuse gastrique, à la muqueuse intestinale, à la peau, les exlialations de ces membranes augmentent d'activité. Dès que sa pression est accrue, soit dans un organe sécréteur tel que le rein, soit dans l'ensemble de l'économie, elle tend à rendre la sécrétion plus abondante. Haies a fait voir, en elTet, que la distension outrée des vaisseaux par l'injection do l'eau rend les sécrétions cellulaires, séreuses, si abondantes, qu'en quelques heures l'animal devient hydropique \
Mais il ne faudrait pas regarder l'excès de pression sanguine comme une cause efficiente de la sécrétion. La sécrétion de la salive, par exemple, s'opère tantôt en présence d'une pression sanguine très faible, tantôt, comme Ludwig l'a constaté, lorsque la tension de la salive dans ses canaux excréteurs dépasse de beaucoup celle du sang dans la carotide. Il est vrai que ces rapports de tension ne peuvent être exactement déterminés, puisque les manomètres ne s'adaptent pas aux artérioles dans lesquelles, au moment du travail sécréteur, la tension du sang est augmentée en raison directe de la dilatation vasculaire. D'ailleurs, la congestion, l'hyperhémie dans diverses glandes peut se produire à un haut degré sans que le funetionnement de ces organes s'exagère et sans même qu'il soit mis enjeu.
Le rôle du sang est en somme très complexe. Ce liquide est: 1° l'excitant des cellules et de tous les autres éléments anatomiques de la glande: 2" Il est le véhicule, l'agent d'importation de tous les matériaux du travail glandulaire ; 3° il apporte l'oxygène qui opère les combustions et enlève l'acide carbonique. C'est le sang artériel qui stimule, non le veineux, car d'après Cl. Bernard sur l'animal curarisé la sécrétion qui s'opère lors de la respiration artificielle se suspend dès que la respiration est arrêtée et que le sang est devenu noir.
Lorsque des principes étrangers sont introduits dans le sang, l'activité des organes sécréteurs redouble pour en déterminer l'évacuation ; les voies aériennes donnent issue aux spiritueux; la muqueuse intestinale aux gaz fétides; la muqueuse gastrique au prussiate de potasse ; le rein aux résines, à la cantharidine, au nitre ; les glandes salivaires au mercure, etc.
Le mode suivant lequel les artères distribuent le sang aux organes sécréteurs peut avoir une influence réelle sur le travail de la sécrétion. Il est à croire, comme on le pense généralement, que la longueur et les flexuosités des artères testiculaires, la brièveté des artères rénales, ne sont pas sans importance ; mais on ne sait en quoi peut consister l'intluence de telles dispositions.