‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie ruraleChapitre 298 sur 310 · CHAPITRE LXXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXX

La chaleur dégagée dans l'organisme tend sans cesse à se perdre par la conductibilité, le rayonnement, l'évaporation des liquides exhalés à la surface de la peau et de la muqueuse des voies aériennes. On attribue, dans la perte totale, 60 à 75 centièmes au rayonnement, 20 à 30 à l'évaporation des liquides, 4 à 8 à réchauffement de l'air inspiré, 1 à 2 pour les excrétions et 2 pour les ingesta. Dans les milieux à basse température, l'organisme ne pourrait se maintenir à son degré normal, si, par divers artifices, le chiffre des déperditions n'était réduit à son minimum. Il doit jouir, à un certain degré, de la faculté de lutter contre le refroidissement ou de résister au froid, faculté plus ou moins développée suivant les espèces, résultant d'une foule de conditions physiologiques et de circonstances extérieures qu'il importe de passer en revue.

L» Conditions de résistance au froid.

D'abord cette faculté est limitée, car dans aucun cas la peau nue ne peut conserver la chaleur au degré des parties centrales. Toutes les fojs que l'air est plus froid que le corps, la température de la peau baisse, surtout aux extrémités des membres et aux appendices qui ont une grande surface sous un petit volume.

J'ai, en effet, toujours trouvé la peau moins chaude que les parties intérieures. Sur le cheval, par des froids de 2 à 3 degrés au-dessous de zéro, la température de la peau couverte de poils a été de 26, 27, 30 à 33 degrés; elle s'est élevée à 36 pendant les plus fortes chaleurs de l'été, alors que la température ambiante était de 30 degrés. Les petits animaux à poils longs, tels que le lapin, n'ont offert que de 33 à 37 ; le mouton seul, parmi les espèces domestiques, a donné de 34 à 37 et demi, l'air étant à zéro ou à plusieurs degrés au-dessous.

La détermination de la température de la surface de la peau lorsqu'elle est nue, exige quelques précautions. Il importe pour faire des observations exactes : 1° d'appliquer le thermomètre dans les régions à explorer tout en le sortant de la poche ou de la main, afin qu'il soit à une température voisine de celle qu'on veut déterminer et qu'il ne produise pas de sensation de fraîcheur ni de refroidissement local; 2° de le maintenir exactement en contact avec la peau; 3° d'éviter de souffler sur le réservoir en suivant ou en notant l'ascension de la colonne mercurielle; 4° enfin d'appliquer sur le réservoir un disque de drap oude flanelle disposé en cupule, de façon à ce que ce couvercle soustraie le réservoir à l'action de l'air sans le toucher. Dans les cas où la peau est pourvue de poils, l'opercule de laine est tout à fait inutile. Mais toujours les constatations doivent être faites très vite, par conséquent avec un instrument d'une grande sensibilité.

Il est clair que si on opérait avec lenteur, en appliquant sur le thermomètre des coussins épais ou en insinuant l'instrument dans des plis profonds, on obtiendrait non plus la température réelle de la surface cutanée, mais une température très voisine de celles des parties profondes, à peu près comme dans le cas où la température de la face palmaire de la main est prise sur la main fermée au lieu de l'être sur la main ouverte ^

La peau n'est pas seulement moins chaude que le corps à la surface, elle Test moins aussi dans son épaisseur et dans le tissu cellulaire sous-cutané. Ainsi, sur le cheval, alors que la température intérieure était à 38 degrés, j'ai trouvé 33 à 34 à la surface de la peau, et de 33 à 36 dans le tissu cellulaire sousjacent.

Physiquement parlant, c'est surtout par la surface cutanée que le corps se refroidit. Cette surface, qui n'a pas moins de 5 à 6 mètres carrés sur le bœuf et le cheval de moyenne stature, doit rayonner très fortement dès qu'il y a une très grande différence entre la température animale et la température ambiante, et peu à peu le refroidissement doit s'étendre aux parties profondes, par exemple à celles des membres, puis aux parties centrales séparées du tégument par des tissus mauvais conducteurs du calorique. C'est, en effet, ce qui arrive très vite par les grands froids. Les productions épidermJques, poils, laine, plumes, duvet, prennent presque exactement la température de l'air, au point que quelquefois elles se couvrent de givre ou de cristaux microscopiques. La peau se refroidit

1. G. Colin, Su)' la détermination de la température des parties superficielles du corps. Bulletin de V Académie de médecine, 1880, p . 64. — Des variations de la température de la peau; du refroidissement et de réchauffement du corps dans divers milieux. Bull., même année, p. 93.

CONDITIONS QUI MAINTIENNENT L'ÉQUILIBRE DE LA TEMl'ÉRATUUE. 1073

sur le dos, les parois pectorales, qui sont le plus exposées à la radiation, enfin les extrémités qui ont un petit volume pour une vaste surface, descendent vite à une température très basse. Ce refroidissement s'oiière comme celui d'un corps inerte, irrégulier, et à constitution hétérogène, Cela est manifeste sur les animaux à sang froid dont la température suit celle de l'air, à quelques degrés ou à quelques fractions de degrés près, si bien que, dans certains cas, ils éprouvent même une véritable congélation ordinairement mortelle. En ce qui concerne les plantes, il n'y a aucun doute à cet égard : les feuilles, les rameaux, l'écorce d'un arbre, au moment des grands froids, descendent vite à zéro, puis le tronc, dans ses parties centrales arrive à 8, 10 degrés au-dessous de zéro en un temps assez court, comme je l'ai constaté dans de nombreuses expériences sur les températui'es végétales.

Lorsque la peau se trouve en contact avec des corps qui lui enlèvent plus facilement du calorique que l'air, le refroidissement du corps s'opère avec une extrême rapidité. Ainsi, le thermomètre introduit dans le tissu cellulaire sous-cutané et marquant 34°, 7, descendit à 32°, 9 quelques minutes après l'application d'un linge mouillé sur la région, puis à 29", 8 au bout de six ù huit minutes. Dans ce cas, si toute l'étendue de la peau est en contact avec le liquide, le corps se refroidit peu à peu jusqu'aux parties centrales, et d'autant plus vite que sa masse est mpindre. Le lapin, par exemple, d'après mes expériences, perd intérieurement 10, 12, 15 et jusqu'à 17 degrés en un quart d'heure d'immersion dans l'eau à -j- lo, puis de moins en moins, et meurt de froid en deux à trois heures. Le chien, dont la masse est plus grande relativement à la surface, met un temps un peu plus long pour éprouver les mêmes pertes. Un chien de 20 kilogrammes, plongé, sauf la tête, et tenu immobile dans l'eau à 16 degrés, se refroidit de 2 à 4 degrés par heure, et périt de froid au bout de sept heures. Avant l'immersion, il donnait 39°, 6. Sa température décroissante constatée pendant les six premières, de demi en demi-heure, fut 37, 35, 34 degrés, 32°, 6, 30 degrés, 28°,4, 26°,2, 24, 23, 22, 21, 20 degrés.

Chez l'homme, on a observé aussi que l'immersion dans l'eau fraîche, dans l'eau de rivière, donne lieu à un abaissement rapide de la température interne. Cet abaissement, dans une expérience de Gurrie, a été de 6 degrés après l'immersion d'un homme dans un bain à 4 degrés et demi. Dans celles de L. Fleury, à la suite de bains froids, la température serait descendue à 34 et même à 29 degrés. Les bains locaux, ceux de siège par exemple, pourraient même, d'après quelques observateurs, faire baisser la température générale de 2 degrés.

Il est clair, d'après cela, que chez les mammifères qui vivent constamment plongés dans l'eau à basse température, comme les baleines, les phoques, la puissance de calorification doit être très considérable, ou les moyens de réduire les déperditions bien combinés pour que la chaleur animale se maintienne dans un tel milieu à son degré normal. Les couches énormes de graisse et d'huile, qui forment à la masse du corps une atmosphère peu conductrice, jouent certainement un grand rôle sous ce rapport.

Les déperditions de calorique par la peau sont donc très considérables; il y a nécessité de les restreindre autant que possible. Or, pour obtenir ce résultat, la

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