I. — PlIOl'itlÉTÉ.S I^HYSJ<,)IJKI< l>r (Hn
Si, généralement, le chyle se montre dans les vaisseaux du mésentère sous l'aspect d'un liquide blanc, opaque, lactescent, il est loin de présenter toujours les mêmes caractères. Son aspect physique n'est pas ce qu'il a de plus caractéristique.
Le chyle est d'un beau blanc, mat ou laiteuv chez les carnassiers tan qu'ils se nourrissent de chair; il l'est chez les rongeurs qui vivent de graines ou de fruits oléagineux, chez les herbivores, les carnivores et chez l'homme s'ils consomment des aliments chargés d'une forte proportion de matières grasses, et enfin chez tous les jeunes mammifères pendant la lactation. Il devient également très blanc chez les taureaux, les moutons et les boucs que l'on réussit à nourrir exclusivement de chair. J'ai constaté ce fait dans plusieurs expériences.
La lactescence du chyle s'observe encore sur les animaux carnassiers privés de pancréas, et sur les herbivores au régime des tourteaux, alors que le fluide pancréatique coule à l'extérieur. Dans les conditions ordinaires, je l'ai vue assez marquée chez les carnassiers, même un ou deux jours après la dernière digestion, tant qu'il restait un peu de graisse dans l'intestin. La couleur blanche du chyle ne dépend donc point de la nature animale, végétale ou mixte des aliments ; elle est subordonnée à la proportion de graisse qu'ils contiennent. Le chyle la prend dès qu'il se montre dans les villosités et dans les réseaux de l'intestin.
Sa couleur blanche peut présenter diverses nuances. Le blanc de lait est très pur chez la plupart des animaux à la mamelle et chez les carnivores exclusivement nourris de chair. Le blanc est moins intense quand l'opacité du liquide diminue, c'est-à-dire à mesure que la proportion de graisse se réduit et que celle de l'eau augmente ; ce blanc est légèrement safrané chez le poulain à la mamelle, et chez tous les solipèdes qui reçoivent de fortes rations d'avoine.
Chez les rongeurs, lapins, cochons d'Inde, rats, le chyle est d'ordinaire simplement opaUn et sans opacité très marquée. Il prend le même aspect chez les carnassiers soumis à une alimentation végétale.
11 est à peine trouble et d'une teinte safranée, tirant sur celle du foin, ou rappelant celle du sérum du sang et de la lymphe chez les solipèdes nourris de fourrages. La paille le rend plus clair, comme le font les racines aqueuses ou
PROPRIÉTÉS rUYSIQUES DU CHYLE. 167
los tiibc'i'cules lie [loinincs de terre. Mais l'avoine, le maïs et tous les résidus de graines oléagineuses le rendent opaque, au point de lui donner, s'ils sont consommés en grande quantité, l'aspect lactescent du chyle des carnivores. Le chyle des grands ruminants est jaune verdùtre, celui du moutoii et de la chèvre ne l'est pas sensiblement.
Ces dilïérentes nuances jaunes et verdàtres tiennent à deux causes ; d'abord à ce que la lymphe intestinale, toujours plus ou moins colorée, s'est mêlée en certaine proportion au chyle dans les parois du tube digestif, ensuite au passage dans ce liquide des matières colorantes des aliments végétaux, principalement de la chlorophylle. .Vussi le sérum qfii tient en dissolution ces matières est-il .Jinbré sur les animaux qui \ivent i\u foin de prairies, et d'un vert absinihr ilic/ .^eu\ qui fout usage de luzerne sèche, dont la teinte verte est [Aui foncée
Le chyle perd son opalinilé, devient lin^pide. transparent, tout en conservant une nuance jaune verdcitre sur les bétes bovines dont la digestion est suspendue par défaut de rumination, ou sur celles dont la panse ne contient plus, à la suite de l'abstinence, qu'une faible quantité d'aliments délayés, ou encore sur les bètes souffrantes qui, sans digérer, absorbent de grandes masses d'eau. Il la perd encore, à un certain degré, chez les animaux dont la muqueuse intestinale, plus ou moins phlogosée, absorbe difficilement les matières grasses.
La couleur du chyle, quelle qu'en soit la nuance, est fixe : elle ne change point au contact de l'air, ni même par le fait de la décomposition commençante: seulement l'opalinité se prononce à mesure que le liquide se refroidit et qu'il se coagule, et cela peut-être en raison de l'opacité que tend à prendre la fibrine sous l'influence de la coagulation, et de celle que les graisses acquièrent par un abaissement de température.
Dans aucun cas le chyle pur des parois intestinales, des lactés du mésentère, ne présente de teinte rosée ni n'en acquiert par son exposition ou son agitation à l'air. Tout ce que Reuss, Emmert, Tiedemann, Gmelin et la plupart des physiologistes ont dit ou répété de la coloration rosée, prise insensiblement par le chyle exposé au contact de l'air, repose sur des illusions et des erreurs d'observation. Ce qu'ils ont avancé sur les variations que cette teinte vermeille éprouverait suivant les points où ce liquide est pris et suivant la nature des aliments dont il provient, ne s'applique pas à du chyle pur. J'ai relevé ces erreurs dès la première édition de ce livre, et particulièrement dans un long travail sur le système lymphatique*. Si l'on trouve souvent dans le canal thoracique du chyle d'autant plus rosé qu'il se rapproche plus des sous-clavières, si on l'a vu encore un peu rosé dans le réservoir sous-lombaire, c'est que le sang reflue dans le canal, et même dans la citerne, au moment de la mort, et quelquefois pendant la vie. Si la teinte de ce chyle s'avive au contact de l'air, c'est uniquement parce qu'il contient une certaine quantité de globules sanguins dont le reflux l'a chargé. Ceux-ci peuvent être en fort grand nombre, quoique la teinte rosée soit très faible. Ils sont si bien la cause de la coloration vermeille que si l'on retire le caillot dans lequel ces globules sont emprisonnés, le chyle se retrouve blanc ou opalin. Mais
1. G. Colin, Rechei'ches expérimentales sur les fonctions du système li/mphatique, Mémoire présenté à l'Académie des sciences, avril 1858.
168 DE l'absorption.
tel est l'empire de Terreur dont on a été bercé, quelle peut aveugler indéfiniment même les hommes les plus éclairés : ainsi Longet déclare qu'il se gardera bien d'abandonner ses anciennes croyances.
La laclescence et l'opacité du chyle dépendent uniquement de la présence de la graisse tenue en suspension dans ce liquide, sous forme de particules extrêmement fines; elles sont d'autant plus prononcées, en effet, que la quantité de graisse est plus grande, et elles manquent quand l'analyse chimique n'indique pas de trace de cette substance. D'ailleurs, si l'on agite du chyle très blanc, non encore coagulé, avec deux volumes d'éther sulfurique, le mélange perd immédiatement sa lactescence. Les globules ne me paraissent contribuer en rien à la blancheur du chyle, contrairement à l'opinion de Rees et de beaucoup d'auteurs : car, d'une part, le chyle sans graisse n'a pas de teinte opaline bien qu'il conserve des globules, et, d'autre part, le chyle gras conserve son opacité sans modifications notables, bien que ses globules soient retirés avec le caillot ou précipités au fond du vase.
Chez les vertébrés ovipares le chyle ne paraît pas offrir ces variations de blancheur et d'opacité qui correspondent à la quantité de graisse offerte par les aliments. Hevvson et Lauth l'ont trouvé clair chez les oiseaux, et Milne Edwards ^ pense qu'il est généralement tel chez tous les ovipares. Cependant G. Duméril l'a vu blanc sur une pie. Hewson sur le crocodile et Duvernois sur un trigonocéphale.
Quant aux teintes ambrée, safranée, verdâtre, qu'il peut offrir à un certain degré, elles paraissent avoir deux causes, savoir : la présence de la matière jaune qui colore le sérum du sang, les sérosités diverses, et celle des matières vertes des aliments végétaux. Aussi ces teintes sont-elles constamment en rapport, d'une part avec l'intensité de la teinte propre du sérum sanguin ou lymphatique, d'autre part avec la coloration des aliments végétaux.
L'odeur du chyle est peu marquée sur de petites quantités, mais très appréciable sur de grandes masses. Elle est variable suivant les animaux. Dans aucun cas elle ne m'a paru spermatique, quoi qu'en disent les auteurs. Elle rappelle l'odeur propre à l'animal ou à sa transpiration. L'action de la chaleur, portée à oO et à 100 degrés, l'exagère et la rend toujours très sensible. C'est l'odeur du chien dans le chyle de cet animal, celle du suint et de la toison chez le mouton, de la bouverie chez les bêtes bovines. Déjà Vauquelin avait reconnu l'odeur du chyle du cheval par l'addition de quelques gouttes d'acide sulfurique, et sa remarque s'applique à tous les animaux. Cette odeur est due à la présence d'acides gras volatils, assez nombreux, que Wurtz est parvenu à isoler sur des masses énormes de chyle de divers. animaux que j'ai mises à sa disposition. Les changements de régime ne m'ont pas semblé la faire varier sensiblement sur la même espèce animale.
La saveur du chyle est salée ; elle diftëre un peu suivant les espèces, mais pas assez pour qu'il soit possible de bien distinguer les provenances du liquide. Elle tient surtout au chlorure de sodium et aux sels alcalins.
1. Milne Edwai'ds, Leçons sur lapliysiol. et l'anat. comp., t. VII, p. 173.