‹ Traité de physiologie comparée des animaux considérée dans ses rapports avec les sciences naturelles, la médecine, la zootechnie et l'économie ruraleChapitre 86 sur 310 · INTERRUPTION DU COURS DES LIQUIDES DANS LE CANAL TIIORACIQUE · texte numérisé non relu

INTERRUPTION DU COURS DES LIQUIDES DANS LE CANAL TIIORACIQUE

cœur, elle avait pour résultat de faire refluer ce liquide avec le sang jusqu'au point où une anastomose entre la sous-clavière et les veines voisines lui permettrait de reprendre son cours vers le cœur. L'expérience eût mieux rempli son but par deux ligatures, l'une en deçà, l'autre au delà de la terminaison du canal, et encore elle eût entraîné pour complication fâcheuse une gène extrême, sinon une suspension du cours du sang veineux dans le membre antérieur gauche.

Flandrin^ dont le nom tient une place honorable dans les fastes de la médecine vétérinaire, et l'un de nos prédécesseurs à l'École d'AIfort, comprit que, pour interrompre sûrement le cours du chyle et de la lymphe, il fallait lier le canal thoracique lui-même près de son insertion. Ce professeur lia ce canal sur dix chevaux, soit avec des fils cirés, soit avec des (ils de plomb. La plupart de ces animaux furent tués quinze jours après l'opération, et l'on trouva autour du canal lié un engorgement considérable qui se propageait dans la poitrine. L'un d'eux fut conservé deux mois et demi; son canal s'était cicatrisé et la ligature était tombée. Les expériences de Flandrin sont loin d'être complètes. Cet expérimentateur s'est assuré que le canal n'était pas double sur les deux premiers de ses chevaux, mais il ne paraît pas avoir recherché si cette disposition se trouvait chez les autres. Il ne dit pas si le canal était oblitéré sur tous^ ou si sa cavité s'était rétablie au niveau de la ligature. Pour le dernier même, dont le canal était cicatrisé et la ligature tombée, il nous laisse ignorer si cette cicatrisation consistait dans l'oblitération du conduit vers son insertion, ou si, ce qui est fort différent, elle tenait à la réunion des deux parties que la ligature avait dû séparer et au rétablissement possible de la lumière de ce canal.

Dupuytren répéta plus tard, et sur le cheval même, les expériences précédentes : il lia le canal thoracique à plusieurs chevaux dont les uns moururent au bout de cinq à six jours, tandis que les autres guérirent. Chez les premiers les injections ne passaient point de la partie postérieure du canal dans les veines* chez les seconds, les matières injectées s'arrêtaient au niveau du point lié et parvenaient dans le système veineux par des branches collatérales qui s'ouvraient dans la sous-clavière. En conséquence, il était à croire, d'après cela que la mort d'une partie des animaux employés aux expériences tenait à ce que le chyle et la lymphe ne pouvaient plus arriver dans les veines, et, d'autre part, que la guérison des derniers résultait du rétablissement du cours de ces fluides par des voies collatérales.

Enfin, Astley Cooper, sur la fin du siècle dernier, et assez récemment Leuret et Lassaigne, firent des tentatives analogues sur le chien. Les animaux auxquels le premier fit la ligature du canal moururent du deuxième au dixième jour, et quelques-uns à la suite de la rupture du canal : un seul se rétablit grâce à une communication qui existait entre le canal lié et un canal supplémentaire resté libre du côté opposé; Quant à l'expérience que Leuret et Lassaigne répétèrent sur un seul chien, elle est très incomplète. Le Carnivore qui en fait le sujet guérit à la suite de la ligature du canal et prit même de l'embonpoint : il fut tué

} . Fiandrin, Expérietices sui' L'absorption des vaisseaux lymphatiques dans les animaux {Journal de médecine, \. LXXXVII, 1790i.

2o6 DE l'absokption.

cinquante-huit Jours après l'opération. Les expérimentateurs, l'ayant ouvert, acquirent « la certitude que le canal était unique et qu'il avait été bien lié un peu en avant de la première côte ; » ils remarquèrent, en outre, que ce canal, ainsi que la citerne, contenait une petite quantité de chyle. Malheureusement ils ne disent pas si le canal était oblitéré à l'endroit où la ligature avait été appliquée, ou bien si sa cavité s'était rétablie. Faute de cette indication, on ne sait si le chyle et la lymphe de leur chien continuaient à arriver dans les veines, ou si ces fluides se trouvaient dans l'impossibilité d'y parvenir. Néanmoins ils tirent de leur expérience cette singulière conclusion que le chyle absorbé dans l'intestin a passé des chylifères dans les racines de la veine porte ; d'ailleurs, ils ne s'inquiètent nullement de la voie que la lymphe a dii suivre pour arriver dans les vaisseaux sanguins.

J'ai tenu, à mon tour, à élucider la question par des recherches expérimentales sur diverses espèces d'animaux et dans des conditions variées. Ces recherches me paraissent dès maintenant donner des résultats décisifs.

Sur un premier taureau, la ligature fut appliquée au canal qu'on avait tenu antérieurement ouvert pendant quatre jours. L'animal se rétablit parfaitement. Au bout de six à sept semaines, je le tuai et trouvai le canal oblitéré sur une étendue de 5 à 6 centimètres du point qui avait été lié ; il était simple, mais de sa partie demeurée libre partaient des branches qui allaient s'ouvrir dans les veines, à l'abouchement ordinaire du tronc lymphatique. Cette première expérience ne prouve donc rien, comme je l'ai dit dans la première édition de ce livre.

Sur deux vaches, j'ai lié le canal, en cherchant à comprendre dans la ligature toutes les branches terminales, et je les tuai au bout de vingt-quatre heures. Sur les deux, les chylifères et le canal s'étaient rompus : les deux lames du mésentère s'étaient écartées et elles circonscrivaient une vaste infiltration chyleuse ; les ganglions raésentériques, les sous-lombaires étaient très gonflés, l'infiltration se prolongeait autour de la citerne et de la région postérieure du canal. Il en a été de même sur un bélier.

Dans ces trois cas, la ligature avait certainement interrompu le cours du chyle et de la lymphe ; l'interruption avait produit la dilatation, la déchirure et l'infiltration. Nul doute que les animaux seraient morts des suites de l'accident si on les eût conservés assez longtemps.

Sur un taureau de dix-huit mois, la ligature faite avec beaucoup de soin a donné lieu à la perte de l'appétit, et au bout de neuf jours à la mort. Les fluides blancs n'arrivaient plus dans les veines.

J'ai répété ensuite la même opération sur trois chiens. Le premier est mort le surlendemain avec symptômes d'asphyxie. Le canal s'était rompu entre le cœur et l'entrée du thorax, et une énorme infiltration s'était produite en ce point, comprenant les vagues, le phrénique, l'origine des récurrents. Le troisième et le quatrième sont morts du 20* au 25" jour, après avoir refusé les aliments presque pendant tout ce temps. Chez les deux, les canaux se trouvaient indurés et oblitérés vers l'insertion, et les liquides injectés ne passaient point dans les veines. Ceux-ci sont morts comme meurent les animaux inanitiés. La vie a pu se prolonger plus que chez les herbivores, parce qu'ils n'ont presque point mangé, et

INTEURICTION DU COURS DES LIQUIDES DANS LE CANAL TUORACIQUE. "io/

(luo la petite quantité de rliyle n'a [uis déterminé la ruptui'e et l'inlilti'atiun.

Il est clair que la ligatun^ ne peut avoir des conséquences invariables. Si le canal, après la ligature, conserve des branches libres, s'il est double, s'il s'anastomose en arrière du point lié avec le tronc lymphatique droit, les fluides blancs continuent à arriver dans le système sanguin ; il ne se produit ni rupture ni infiltration, et l'animal peut guérir. Si, au contraire, le canal est simple, ou si toutes ses branches sont liées à la fois, il faut que l'animal succombe promptement. Il meurt vite si, par le fait d'une digestion active ou d'une absorption intestinale abondante comme chez l'herbivore, la rupture se produit dès les premiers moments et donne lieu à une infiltration très étendue. Il ne périt qu'après un plus long délai, s'il cesse de digérer, et ne donne que de minimes quantités de chyle insuffisantes pour porter la distension du système chylifère au degré qui opère la rupture. Dans ce dernier cas, l'absorption effectuée par les veines ne suffit à la reconstitution du sang que pendant quelques semaines.

Les physiologistes, qui seront tentés de répéter ces expériences, devront se rappeler que la ligature, pour suspendre complètement l'abord du chyle et de la

FiG.151(*). FiG. 152f*).

Anastomoses compliquées entre le canal thoracique et le tronc lymphatique droit.

lymphe dans les veines, doit porter sur toutes les branches si elles sont isolées, et sur leur ensemble si elles se trouvent réunies. Ils n'oublieront pas que, sur beaucoup de sujets, les dispositions du canal thoracique et du tronc lymphatique sont souvent telles qu'elles rendent l'expérience impossible. Les figures loi et lb2 donnent, au premier coup d'œil, la raison de ces difficultés expémen taies.

(*) A, canal thoracique. B, tronc lymphatique droit.

(**) C, D, anastomoses établies entre eux près de leur insertion.

G. COLIN. — Physiol. comp., 3' édit.

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