‹ Traité de physiologie comparée des animaux domestiquesChapitre 100 sur 155 · II. DU RÉGIME · texte numérisé non relu

II. DU RÉGIME

Ce titre dont l'acception est variable, s'applique, en physiologie et en histoire naturelle, au mode d'alimentation propre à chaque animal ou à chaque groupe d'animaux.

Tous les animaux vivent de matières organiques associées à des éléments solides, terreux, métalliques, matières provenant, soit du règne végétal ou du règne animal, soit des deux en même temps. De là, celte distinction étabUe entre les carnivores, les herbivores et les omnivores.

Dans chacun de ces trois groupes on peut établir un grand nombre de subdivisions. Ainsi, parmi les carnivores, il est des espèces qui vivent de proie vivante, d'autres de proie morte et en décomposition, quelques unes, ou d'oiseaux, ou de vers, d'insectes, etc. Parmi les herbivores, il est des espèces qui mangent exclusivement, soit de l'herbe, soit des grains, soit des feuilles ou des racines. Rien n'est plus intéressant que l'examen de ces variétés de régime.

Le mode d'alimentation propre à chaque espèce n'est point arbitrairement réglé, ni subordonné à des habitudes ou à des goûts factices ; il est intimement lié à l'organisation de l'appareil digestif de chaque espèce, et impérieusement commandé par cette organisation ; il est eu rapport avec le caractère, les instincts, les mœurs, les habitudes de l'animal et l'usage qu'il peut faire de ses moyens d'attaque et de défense.

Les carnivores, notamment ceux qui font partie de la classe des mammifères, ont une organisation fort remarquable. Ces derniers ont les incisives tranchantes, les crochets allongés et aigus, les molaires garnies de pointes; leurs mâchoires sont courtes, leurs masséters, leurs crotaphites énormes, logés dans des fosses temporales profondes et attachés à des arcades zygomatiques fortement arquées. Ils ont un œsophage très dilatable, un estomac ample, un intestin court, sans renflement, avec un cœcum très petit ou nul. Leurs pieds sont divisés, et munis de griffes plus ou moins acérées. Ils sont bien organisés pour découvrir leur proie, soit à l'aide d'une vue perçante, d'un odorat exquis ou d'une ouïe délicate ; ils ne manquent ni d'agilité pour la poursuivre, ni de ruse pour la surprendre, ni de force pour la terrasser, ni de férocité pour la déchirer et se repaître de ses dépouilles. Leurs mâchoires sont assez solides pour briser les os, et leur suc gastrique assez énergique pour les digérer. Tels sont le lion, le tigre, le jaguar et tous les chats, la fouine, la belette, etc.

Ceux de ces carnassiers qui vivent de proie animée sont d'une extrême férocité :

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les autres qui se conlenteiit de proie morte, soit liai)iiuelleineiit, soit lorsque la première leur manque, sont peu courageux, et même quelquefois très lâches, comme le vautour. Ils ont chacun une victime de prédilection et des instincts particuliers pour s'en emparer. Presque tous se livrent seuls à la recherche de leur proie ; quelques uns cependant se réunissent alors en troupes plus ou moins nombreuses ; il en est qui veufent vaincre leur proie It la course, d'autres la surprendre dans sa retraite ou sur son passage ; tels vont pêcher sur le bord des eaux, tels autres fouir la terre, certains d'entre eux déchirent leur victime toute palpitante et la dévorent tout entière, ou la dépouillent avant de la dévorer, comme le font à l'égard des phoques les chiens sauvages de l'Amérique ; d'autres lui sucent d'abord le sang et lui laissent ensuite éprouver un commencement de décomposition ; d'autres encore en cachent les débris pour la faim à venir. A chacune de ces modifications du régime correspondent des modifications dans les instincts et des particularités dans l'organisation. Ainsi la taupe, le hérisson, la chauve-souris, dont les dents trop aiguës et les mâchoires déliées se prêteraient peu à déchirer la chair, font seulement la guerre aux insectes, et si le hérisson, réduit en captivité, ne trouve pour nourriture que de la chair, il lui arrive souvent d'être étouffé par les morceaux qu'il n'a pas pu suffisamment déchirer. Les diverses espèces d'oiseaux dont le régime est animal, ont chacune une forme spéciale du bec en rapport avec leur manière de saisir leur nourriture.

Il est fort remarquable que les animaux les plus carnassiers ne cherchent jamais pour victimes les individus de leur espèce, et que, généralement, ils se nourrissent seulement d'animaux herbivores ou omnivores. Cependant, il paraît exister à celte règle plusieurs exceptions plus ou moins significatives dont quelques unes sont à la vérité fort contestables. Pline ditqucles cygnes se mangent entre eux, et Aristote prétend que plusieurs poissons, notamment les congres, en font autant. Réaumur cite le canard qui dévore avidement la chair des animaux de son espèce; Spallanzani a vu le chien manger une partie de l'estomac d'un autre chien, et il cite les corneilles comme se mangeant réciproquement. Buffon dit que le loup use de la chair du loup et que les rats se tuent entre eux pour se dévorer, en commençant par le cerveau, observation fort exacte que j'ai eu l'occasion de vérifier. Tout le monde sait que la truie mange parfois ses petits. Mais généralement, le Carnivore ne fait point la guerre à son espèce et refuse de dévorer ses dépouilles. L'animal le plus affamé ne touche point à son semblable mort ou tué; le porc, habitué à se nourrir de chair, ne veut point de celle d'un autre porc, et le chien témoigne une sorte d'aversion pour celle du chien. Il y a plus : on ne voit guère parmi les mammifères de carnassiers faire leur proie d'autres carnassiers d'espèces différentes. Pourtant Buffon dit que le lynx mange le chat sauvage, les martres, l'iierminc, en même temps que le lièvre et le chevreuil. On conçoit très bien que, dans les vues de la nature, l'animal qui vit de chair respecte son espèce ; mais on ne s'explique guère pourquoi il ne s'attaque point aux animaux qui ont un régime semblable au sien.

Les herbivores, et ici nous étendons cette dénomination à toutes les espèces qui vivent exclusivement de matières végétales, sont, par leur organisation cl leurs instincts, très différents des carnassiers. Ils ont généralement des molaires à couronne plate ou tuberculeuse, des mâchoires moins fortes que celles des animaux qui se nourrissent de chair, un estomac plus ample, un intestin long et souvent diverti-

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culé; ils ne possèdent ui ces sens délicats, ni ces moyens d'agression, ni ces instincts, ni ce courage, ni ces ruses diverses qui appartiennent aux premiers. Les uns se nourrissent d'iicrbes, ce sont les herbivores |)roprement dits; les autres de graines, les granivores; et quelques uns de fruits, les frugivores.

Les grands herbivores sont les solipèdes et les ruminants ; ils vivent exclusivement d'herbes et de feuilles à l'état sauvage; on ne les voit rechercher ni les fruits, ni les racines. Les autres, tels que l'hippopotame, le rhinocéros, l'éléphant, préfèrent les racines, mais ils mangent aussi l'herbe, et peuvent, lorsqu'ils sont réduits Il eu servitude, s'entretenir avec des fourrages desséchés. Quelques uns, tels que le il castor, aiment l'écorce des arbres ; d'autres, tels que la girafe, l'unau, l'aï, les I feuilles des grands végétaux.

Ces animaux ne font pas indilTéremment usage de toutes les plantes qui s'offrent ; sous leur dent, et, parmi celles qui sont alimentaires, ils choisissent chacun un I certain nombre d'espèces. Linné (1), à la suite d'un grand nombre d'expériences, ; a constaté que le cheval mange 262 espèces, le bœuf 275, la brebis 387, la I chèvre [iU9, le porc 172. Il a vu que le cheval en refuse 212, le bœuf 218, la I brebis 141, la chèvre 126 et le porc 171. Mais les changements de saisons, les I migrations qu'éprouvent les animaux, les circonstances diverses dans lesquelles ils I se trouvent, et la nécessilé les léduisent parfois à se contenter des plantes qu'ils I dédaignent d'habitude. Le chevreuil, par exemple, se nourrit en hiver, d'après 1 Buffon, de ronces, de genêts, de bruyère et de chatons de coudrier; au printemps i il vit des feuilles de presque tous les arbres, et en été des herbes les plus fines qui I croissent dans les forêts. La sobriété de ces animaux leur rend les variations de ré- . gime supportables, à l'état sauvage, comme en domesticité ; le cheval arabe s'entre- I tient avec un peu d'orge et quelques poignées de dattes, les chevaux et les mulets [peuvent se contenter de maïs et de canne à sucre dans certaines parties de l'Amé- I rlque ; les chameaux kalmouchs, d'après Pallas (2), ne vivent pendant l'hiver I que de roseaux et d'écorces d'arbres, les rennes des Lapons n'ont guère d'autre i aliment qu'une espèce de lichen.

L'instinct qui guide ces animaux dans le choix de leur nourriture est tellement : sûr qu'ils ne prennent jamais de plantes vénéneuses, à moins qu'elles ne soient 1 mêlées à d'autres plantes, et qu'ils ne se trouvent vivement pressés par la faim, i Linné dit cependant que les bestiaux de la Scanie, lorsqu'ils viennent dans des i localités couvertes de forêts, y éprouvent souvent la dyssenterie, par suite de l'usage I de certaines plantes, l'aconit par exemple, dont les animaux indigènes ne mangent j jamais. ÎMais ce n'est là qu'une exception, qui pourrait s'expliquer aussi bien par le I changement de régime que par l'effet d'une aberration instinctive.

Ce même instinct porte les herbivores, comme du reste la plupart des animaux, à se mettre à la recherche de leur nourriture à certaines heures de la journée. En : effet, il en est qui vont prendre leur repas à différenies heures du jour, ou seules ment le soir et pendant la nuit. Les naturalistes ont fait à cet égard de très nom- . breuscs remarques. M. lloulin (3) a vu, dans les plaines de l'Amérique, que le

(t) Rpimarus, ouv. cilc, i". 154, t. I.

(2) Mémoires du Muséum, t. XVI, p. 449.

(3) Mémoire ci t^.

taureaux sauvages, qui viennent quelquefois paîire avec les bœufs domestiques, sor- • tent vers deux à trois heures de l'après-midi. Les lapins, d'après G. Leroy (1), quittent leurs terriers quelque temps avant le couclier du soleil, et beaucoup plus tôt lorsqu'il veut pleuvoir; les faisans, après les récoltes, deux fois par jour, au lever du soleil et de cinq à six heures du soir, tandis qu'au mois d'octobre ils ne i sortent plus qu'une seule fois, vers dix heures, pour tout le reste de la journée. i Quelles que soient, du reste, les habitudes particulières à chaque espèce, ou voit les animaux venir chercher leur nourriture à peu prèsdansles mêmes endroits, comme \ ils viennent aussi dans des lieux déterminés se livrer au repos et au sommeil.

Les omnivores tiennent, par leur régime comme par leur organisation et leurs I instincts, des deux groupes dont nous venons de parler; mais ils n'ont point d'habitudes ni de besoins aussi nettement caractérisés que les habitudes et les besoins des herbivores ou des carnassiers ; ils semblent se prêter aisément à un régime exclusivement végétal ou animal : on les voit frugivores, granivores ou carnassiers, suivant les circonstances. Le porc, le sanglier, le rat, les oiseaux gallinacés, plusieurs palmipèdes, une infinité de passereaux, la corneille, le corbeau, forment des types omnivores très remarquables. Plusieurs espèces appartenant à l'ordre des carnassiers, l'ours, le renard, le chien, sont encore omnivores, mais à un moindre degré que les premiers. Le porc et le sanglier vivent de racines, de glands, de vers, d'insecles et de reptiles ; ils s'habituent très bien au régime animal. Les rats et les souris, qui dévastent nos maisons, rongent tout ce qui se trouve à leur portée, s'engraissent aussi bien du produit de nos récoltes, et même des céréales eu herbes, que des cadavres jetés aux voiries et des immondices des égouts. Le canard, qui < met tant de constance à tamiser la vase sur le bord d'une mare ou d'un ruisseau, se contente très bien des racines écrasées ou des pâtes qu'on lui distribue dans la basse-cour. Et, parmi les mammifères qui paraissent si parfaitement organisés pour un régime animal, ne voit-on pas le renard, quand il manque de gibier, se; repaître de fruits, de raisins, de miel ; l'ours se contenter souvent d'alimenls sem--l blables et de racines ; la fouine et le putois grimper sur les arbres, et notamment i' sur les cerisiers, pour en manger les fruits; la loutre ronger les racines des arbres s lorsqu'elle ne trouve plus de poisson; enfin, le chien ne peut-il pas vivre,, même exclusivement, de substances végétales ?

Un très grand nombre d'animaux, appartenant aux trois catégories établiess d'après le mode d'alimentation, ont un goût très prononcé pour certaines substances = minérales, et notamment pour le sel marin. Les herbivores sont surtout remar-quables par l'avidité avec laquelle ils recherchent les matières salées. La remarque ' en a été faite dès la plus haute antiquité, car Aristote dit déjà que le sel est très^ salutaire aux brebis, et qu'il contribue à leur engraissement. Les troupeaux de bêles ■ bovines dépérissent dans certaines parties de l'Amérique où les fourrages et les ? eaux ne sont pas suffisamment salés, à moins qu'on ne mette du sel à la disposition des animaux. Le bétail de steppes distingue très bien, d'après M. Boussin- gault (2), les sources qui contiennent une petite quantité de sulfate de soude ou de :

{i) Lettres philosophiques, etc., p. 2o!. (2) Ouv. cit., t. II, p. 133.

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