‹ Traité de physiologie comparée des animaux domestiquesChapitre 101 sur 155 · DU RÉGIME. Û · texte numérisé non relu

DU RÉGIME. Û

sel marin. Les chameaux kalmouchsoiit aussi un goùl très prononcé pour le sel, et Pallas dit qu'ils s'engraissent d'autant mieux dans les steppes, qu'ils mangent plus de cette substance. Chacun sait avec quelle avidité nos herbivores lèchent les murs salpêtrés et toutes les substances salées. Divers animaux, poussés sans doute par un besoin analogue, mangent quelquefois de la terre. Pline avait fait cette observation pour le loup. Buffon a vu des porcs manger de l'argile ; tous les jours on voit des bœufs arrêtés au bout d'un sillon lécher la terre et en avaler des quantités appréciables. Aussi n'est-il pas rare de trouver des graviers dans le réseau de ces ruminants comme dans le cœcura et le côlon du cheval, graviers qui viennent souvent de la terre adhérente aux fourrages ou aux racines dont se nourrissent nos grands herbivores. Les oiseaux granivores, et même beaucoup d'autres à régime mixte, ont l'habitude d'avaler des cailloux le plus souvent siliceux, et cela autant pour favoriser la trituration des aliments que pour subvenir aux besoins de substances salines. Il y en a constamment dans le gésier de nos gallinacés, et Burdach dit même que les femelles des oiseaux de cet ordre en portent à leurs petits encore dans le nid, car il croit qu'elles font des nids. J'en ai trouvé dans le gésier déjeunes moineaux qui n'avaient point encore de plumes, et qui, par conséquent, n'avaient reçu, jusqu'alors, d'autre nourriture que celle apportée par leur mère. Le canard et le cygne en avalent également ; on trouve même le gésier de ce dernier si exclusivement rempU de graviers, que Borelli (1) avait presque pensé que le cygne se nourrissait de sable. L'autruche avale des cailloux très gros, des clous, des morceaux de fer, et, en cela, elle n'agit point par stupidité, ainsi qu'on l'a dit autrefois, luais elle cède à un instinct parfaitement approprié aux besoins de l'économie.

Bien que le régime soit réglé par l'organisation et les instincts des animaux, il est souvent possible de le modifier et même de le changer complètement. II est très peu d'espèces dont le mode d'alimentation ne puisse être plus ou moins perverti par le fait des soins de l'homme et d'une longue habitude. Si l'on ne parvient pas à habituer le lion et le tigre au régime végétal, ou y arrive pour le chat domestique ; si Spallanzani n'a pu réussir à obliger un aigle, après des jeûnes de quatre à cinq jours, à manger du pain, d'autres sont parvenus à ce résultat. Le taureau, qui manifeste tant d'horreur pour la chair, finit par en manger lorsqu'elle est cuite. On sait que les vaches d'Islande vivent en partie de poisson salé, et, je lis dans Pline, que Théophraste avait déjà rapporté le fait des bœufs qui se nourrissent de poisson dans les pays d'ichthyophages. Nous avons entretenu à l'école, pendant une huitaine de jours, un bouc avec de la chair cuite qu'il mangeait par moment sans grande répugnance. Riais, chose plus étonnante, nous possédons actuellement un petit veau de six à sept mois, qui vient spontanément manger la chair des cadavres dont on fait l'autopsie, et il en mangerait beaucoup si ses mâchoires débiles lui permettaient d'en arracher à la fois des lambeaux considérables, car un jour il dévora prestement un cœur coupé par morceaux qu'on mit à sa disposition. Le cheval, qui témoigne par un ronflement d'une expression indéfinissable l'aversion qu'il éprouve, non seulement pour la chair crue, mais encore pour la chair cuite qu'on lui présente, ne tarde pas à eu manger, si on l'y habitue insen-

(1) De Réaumur {Mémoires de l'Académie des sciences, 1700).

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siblcment; quelquefois même il en mange dès la première fois qu'il en reçoit. Cependant il n'est pas rare qu'il la refuse obstinément ; j'ai vu de deux clievaux à jeun auxquels on en donnait, l'un la prendre sans trop de diflicullé, et l'autre se laisser mourir de faim plutôt que de suivre l'exemple de son voisin de râtelier. Les moutonsde certaines parties de la Russie asiatique, s'il faut en croire Pallas, mangent les scorpions avec avidité, bien qu'ils soient venimeux, et s'en engraissent. Nos bestiaux prennent aussi sans répugnance les sauterelles qui dévastent les prairies vers la fin de l'été.

L'habitude a souvent sur le régime une influence supérieure à celle de la nécessité. Si le renard, lorsque le gibier et la volaille lui font défaut, se résigne à dévorer les rats, les lézards et même les crapauds; si le loup affamé mange des grenouilles, et Buffon en a trouvé des os dans l'eslomac du carnassier, le chien, en cela plus difficile, refuserait, dit-on, la grive et la bécasse, et les phoques que l'on a nourris d'abord avec une espèce de poisson refusent obstinément les autres, et se laissent mourir de faim plutôt que de toucher à une proie autre que celle qu'ils ont reçue dès le principe. L'ours que IM. Flourens fit élever avec des substances végétales ne voulut jamais de chair, et celui qu'il fit élever avec de la chair ne consentit pas à prendre des aliments que le premier affectionnait. Le pigeon que Spallanzani avait nourri avec de la chair ne voulut pas se remettre au régime des graines. La biche de la Louisiane et le cerf à dagues dont parle F. Cuvier (1) préférèrent toujours le pain, qui avait fait leur nourriture sur le vaisseau, au foin et à l'herbe; on eut une peine infinie à leur faire manger de l'herbe fraîche, mais ils jeûnèrent plusieurs jours plutôt que de toucher à du foin. Ces faits suffisent pour montrer l'influence de l'habitude sur le régime. Burdach (2) en cite un que je ne puis ra'empêcher de rapporter, c'est celui « de bêles à cornes et de chevaux qui, après avoir été nourris de poisson, vont à l'eau pour pêcher : » il mérite d'être placé avec ce que dit Pline des cigales qui vivent de rosée, des anguilles qui se nourrissent d'eau douce, et des lièvres des Alpes qui se contentent de neige pendant l'hiver.

Quelque grande que soit la force de l'habitude sur les changements que peut éprouver le régime des espèces animales, il est à noter que, lorsque les animaux dont le mode d'ahmentation a été modifié redeviennent hbres , ils reprennent, sous l'inflnence de leurs instincts, le régime que la nature leur a assigné.

Le régime des animaux, envisagé dans son ensemble, est donc réglé d'après des lois invariables dont les exceptions sont peu nombreuses. Il est en rapport avec l'organisation et avec les mœurs de chaque espèce. Les relations les plus intimes unissent le premier avec les secondes, de sorle que l'animal est forcément herbivore, carnassier ou omnivore, suivant que ses instincts le portent à faire usage de tel ou tel ahmeut, et suivant que son organisation lui permet de prendre et de digérer une substance plutôt qu'une autre.

Il y a même une loi qui l ègle les rapports de nombre qui existent entre les carnassiers et les herbivores répandus à la surface du globe. Les espèces appartenant aux degrés inférieurs du règne animal sont pour la plupart carnassières ; elles peu-

(1) Histoire nalurelle des mammifères, t. I, p. 220.

(2) Traité de physiologie, t. IX, p. 242.

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