II. DE LA SOIF
La soif est la sensation interne de laquelle dérive l'impulsion qui porte les animaux à la préhension des liquides.
. Il faut en examiner les caractères, les périodes de manifestation, les degrés, le siège, les causes et la nature.
La soif se développe dans deux circonstances principales : lorsque les animaux viennent de manger, et lorsque, pendant la digestion ou dans les intervalles de celte fonction, le sang a éprouvé une déperdition considérable d'éléments aqueux. Mais il est fort remarquable qu'elle se fait sentir presque exclusivement dans le premier cas, et le plus souvent lorsque le repas est à peu près fini et la faim apaisée. On ne voit pas que les grands herbivores, après une journée de travail par les fortes chaleurs de l'été, éprouvent le sentiment de la soif, car ils ne cherchent point alors à s'abreuver aux fontaines ou aux ruisseaux près desquels ils passent et refusent l'eau qu'on leur présente.
Elle se fait sentir plus souvent et plus vivement chez les herbivores que chez les carnassiers, plus chez les oiseaux granivores que chez les rapaces. Elle se renouvelle plus fréquemment chez les animaux qui se nourrissent de substances sèches, de' grains, de farines, que chez ceux qui vivent d'herbes vertes ou de racines aqueuses. Cependant, bien que les fourrages verts contiennent en moyenne les quatre cinquièmes de leur poids d'eau, ceux des animaux qui s'en nourrissent, comme les solipèdes et les ruminants, prennent encore des liquides en quantité notable. Quelques uns de ces herbivores, le mouton, la chèvre, par exemple, boivent peu, même avec une alimentation sèche ; le lapin, le lièvre, le cabiai et le cochon d'Inde boivent aussi très peu ou même ne boivent pas du tout. Les animaux qui vivent de chair, le chien,
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le cliat, boivent encore assez souvent ; il en est de même de l'ours, du lion et d antres carnassiers de nos ménageries. Les oiseaux, surtout les granivores comm les gallinacés de nos bas.ses-cours, boivent souvent; l'oie herbivore ellecanard, con stamment nourris de proie humectée, ne paraissent pas prendre souvent des hquid sans matières alimentaires. Les oiseaux de proie ne boivent guère, ainsi que l'avai remarqué Arislote, si ce n'est dans quelques circonstances : parmi ces derniers, lar cresserelle et le milan passaient chez les anciens pour s'abreuver quelquefois. Le.s reptiles terrestres, la couleuvre, la vipère, les lézards boivent aussi un peu : on sait leur avidité pour le lait.
Il est des animaux qui peuvent se passer de boire pendant fort longtemps. Le dromadaire et le chameau supportent la soif quatre à cinq jours et plus en été et dans des saisons chaudes. Le chat de l'abbé de Fontenu vécut dix-neuf mois de viande bouillie sans boire. Le duc qui servit aux expériences de MM. Leuret et Lassaigne passa huit mois entiers sans faire usage de boissons. Cette faculté que possèdent certains animaux de supporter longtemps la soif n'a rien de bien étonnant chez ceux qui vivent de substances suffisamment imprégnées d'eau, mais elle s'explique difficilement chez les herbivores des climats chauds (1). Quelques auteurs, Burdach entre autres, l'ont attribuée, en ce qui concerne le chameau, à la rareté de la transpiration, à l'abondance de la salive fournie par des glandes volumineuses et à la sécrétion qu'on suppose s'effectuer dans la panse. Or, de ces trois causes, la première seule est acceptable, car rien ne prouve que la salivation du dromadaire soit plus active que celle des autres ruminants, ni qu'il y ait une exhalation aqueuse dans le rumen. D'une part, les glandes salivaires de cet animal ne sont pas même aussi volumineuses que celles du bœuf, car si la parotide de l'un est sensiblement égale à la parotide de l'autre, la maxillaire du premier n'est que le ' tiers de celle du second (2). D'autre part, à supposer que la sécrétion de ces glandes soit proportionnellement plus active que dans les autres herbivores, elle ne rend pas compte du fait, puisque la sécrétion de la salive emprunte ses matériaux aux parties aqueuses du sang et ne fait qu'épaissir ce liquide, alors qu'il a besoin d'être délayé. Quant à la sécrétion aqueuse qui aurait lieu dans les cellules de la panse, elle est évidemment imaginaire; on ne voit dans ces poches, ni glandes, ni rien qui indique là une exhalation quelconque ; le liquide qui les remplit n'est autre chose que l'eau dont l'animal s'est abreuvé, eau qui peut s'y conserver longtemps, grâce à une organisation spéciale de la muqueuse qui s'oppose à l'absorption.
Les causes qui peuvent contribuer réellement à rendre la soif supportable aux ruminants dont nous parlons, et même h l'apaiser jusqu'à un certain point, me paraissent résider : 1° dans la présence d'une poche à parois glanduleuses situées en arrière du pharynx etversant desmucosités abondantes sur la muqueuse del'arrièrebouche; 2° dans la quantité considérable de glandules qui se trouvent à la partie
(1) M. Adclon, Physiologie de l'homme, 2' édit., t. II, p. 419, dit que les animaux qui n'éprouvent pas la soif sont surtout ceux qui ont des glandes salivaires énormes et un gros pancréas, puis il ajoute «que les sécrétions de ces glandes semblent suffire chez eux à fournir les sucs que peut par irilervalles réclamer le sang. » Quel singulier argument dans la bouche (l'un physiologiste!
(2) Cette observation a été faite sur un dromadaire que nous avons disséqué, M. Goubaux et moi , dans le courant de janvier 1853,
DES SENSATIONS DIGESTIVES. ZlSS
flottante du voile du palais; 3° enfin, dans le renvoi à la bouclie d'une partie du liquide des cellules du rumen lors de la rumination, renvoi, à la suite duquel celte fraction du contenu des poches aquifèrcs peut être amenée dans le dernier estomac, et de là dans l'intestin pour y être absorbée.
Les caractères de la sensation varient avec ses degrés. Lorsqu'elle se développe pendant le repas, la mastication se ralentit et la salivation devient languissante, l'animal cesse bientôt de manger, s'inquiète, s'agite, porte ses regards en différentes directions et fait entendre souvent, comme le bœuf, par exemple, des cris plaintifs. Si on le fait sortir de l'étable, il se dirige rapidement vers les abreuvoirs où il a couiiiine de se désaltérer, et dès qu'il y est arrivé, il plonge ses lèvres dans l'eau et l'aspire à grands traits. S'il est au milieu des champs, attelé à la charrue ou à une voilure, il s'arrête en traversant un fossé ou un ruisseau, et se met à boire, malgré les coups qu'on lui donne dans le but de l'obliger à continuer sa marche. Les espèces sauvages ^ont portées instinctivement h rechercher les endroits où elles trouvent de quoi satisfaire un besoin impérieux : une secrète impulsion les guide avec sûreté vers des lieux souvent fort éloignés de ceux où elles se trouvent. Aussi, n'est-ce pas sans une certaine vraisemblance que Pline nous a dépeint, sous des couleurs poétiques, les animaux qui, venus de divers points des déserts, se rassemblent ou se rencontrent sur les bords des fleuves pour s'y désaltérer.
Lorsque la soif ne peut être apaisée, l'animal manifeste une inquiétude toujours croissante ; la bouche se dessèche par suite de la diminution de la sécrétion salivaire, la langue devient chaude, le sang s'épaissit, la fièvre s'allume, la digestion languit, les aliments se lassent dans l'estomac, la rumination ne s'opère plus qu'à de rares intervalles et à de très courtes périodes, bientôt même elle se suspend tout à fait. Sans doute qu'alors l'animal éprouve, comme nous, une ardeur vague de l'arrièrebouche, un sentiment de sécheresse de la muqueuse buccale. Mais il est impossible desavoir quel caractère peut revêtir cette sensation portée à son plus haut degré, ni de juger de la souffrance qu'elle fait naître dans cette circonstance. S'il en est de la brute comme de l'homme, on peut concevoir tout ce qu'a de pénible l'état de ces pauvres animaux que la négligence de leurs maîtres laisse souvent des jours entiers en proie à un supplice plus douloureux que celui de la faim.
Les conditions dans lesquelles se développe la sensation de la soif et les causes qui la font naître sont, pour la plupart, faciles à déterminer.
M. Bérard fait observer avec justesse que la prédominance des parties solides sur les parties fluides du sang, l'introduction de substances irritantes dans les voies de la circulation, et la diminution absolue du liquide nutritif, sont les trois états principaux qui se rapportent au développement de la soif.
En effet, lorsque le sang a perdu une forte proportion de ses éléments aqueux, parsuite d'une transpiration abondante, comme celle qu'éprouvent les animaux soumis à des travaux pénibles pendant les fortes chaleurs de l'été, ou bien lorsqu'il a été privé d'une énorme quantité d'eau, soit par la sécrétion urinaire surexcitée, soit par la salivation opérée pendant la durée d'un repas composé de substances sèches, la soif se manifeste et acquiert une intensité proportionnelle \\ la soustraction de l'eau du sang. De même, après l'ingestion de fourrages excitants, salés, après des opérations chirurgicales sanglantes, de copieuses saignées, elle naît assez proinplcment.
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On voil tous les jours dans nos salles d'opéralions de niallieui eux chevaux éprouver' une soif que des quantités énormes d'eau peuvent à peine apaiser, et qui leur ren-i* dent momentanément assez de force pour qu'ils puissent se relever. Il serait inlé-' ressaut de voir si un animal qui refuserait le liquide avant une forte saignée, boirait»! lorsque celle-ci serait faite. L'état de l'estomac rempli d'aliments imparfaitement! humectés ne nous semble pas être, par lui-même, une cause qui fasse naître direc-tement la sensation dont nous parlons. Très probablement, la cause effective résidet alors dans la perte considérable de parties aqueuses que le sang a éprouvée pourfour-1 nir la salive nécessaire îi la division et à la déglutition des substances alimentaires, carii on sait qu'un solipède, en mangeant, par exemple, dans un repas, quatre kilogrammes de foin, perd, pour humecter ce fourrage, environ seize kilogrammes'; d'eau enlevés au torrent de la circulation. Or, celte soustraction effrayante doitii [ épaissir considérablement le sang qui reste dans les vaisseaux. j
Quant au siège et à la nature de la sensation, l'un et l'autre sont difficiles à déter--j miner.
Dumas considérant que la soif se développe par suite des déperditions que le sang[ a éprouvées dans sa partie aqueuse, déperditions qui donneraient lieu à un état in-' flammatoire de ce liquide et à une réaction fébrile, Dumas place le siège de la sen-t sation dans le système vasculaire sanguin. Ce physiologiste s'abuse. L'état du sangj entraîne effectivement la manifestation de la soif, mais cet état spécial n'exerce pointi ^ son action sur les vaisseaux, et, à supposer môme que cette action portât sur eux,: jouissent-ils d'une sensibilité susceptible de s'exalter au point de produire l'impres-' sion pénible qui fait naître la soif?
La sensation qui provoque les animaux à la préhension des liquides, dérive d'otti état général de l'économie, ou plutôt d'un état du sang qui, lui-même, résulte d'une transpiration abondante, d'une salivation excessive et, en un mot, de toutes les causes qui le rendent trop plastique. Cet état du sang a pour effet de stimuler trop vivement le système nerveux et de diminuer ou de tarir les sécrétions, celle de lal muqueuse pharyngienne entre autres. Or^ est-il irrationnel d'admettre que celtâ membrane, en devenant aride, éprouve des modifications dans sa sensibilité, les-* quelles déterminent l'impression pénible qu'on appelle la soif?
Je ne vois pas les objections sérieuses qu'on pourrait faire à cette opinion déjâjl ancienne. Le fait de l'extinction de la soif par suite de l'immersion du corps daûSi l'eau, de l'application de linges mouillés à la surface de la peau, de l'injection dë l'eau dans les veines, de l'introduction directe de ce liquide dans l'estomac, nei prouve rien contre la localisation du siège de la sensation dans la muqueuse del'aw rière-bouche. Ce fait, tant de fois présenté comme contraire à l'idée d'une localW sation quelconque, n'a, en ce sens, aucune valeur, caria pénétration de l'eau dans le sang en quantité suffisante rend ce dernier moins stimulant et lui donne les quM lités convenables pour rétablir les sécrétions à leur état normal, et en particulier,i celle de la muqueuse pharyngienne.
Il est, d'ailleurs, un autre fait qui vient à l'appui de la localisation de la soifdansr l'arrière-bouche, bien qu'à un certain point de vue il semble pouvoir être inter-r prêté autrement. J'ai observé que les chevaux très altérés, dont l'œsophage éiailî ouvert sur le trajet du cou, cessaient de boire après avoir aspiré un ou deux seau»