‹ Traité de physiologie comparée des animaux domestiquesChapitre 106 sur 155 · DES SENSATIONS DIGESTIVES. Z · texte numérisé non relu

DES SENSATIONS DIGESTIVES. Z

d'eau, comme si le liquide fût parvenu à l'estomac. Évidemment, danscetle circonstance, qui paraît un autre supplice de Tantale, les animaux se désaltéraient momentanément, par suite de l'action locale de l'eau sur l'arrière- bouche et de l'humectalion de la membrane de cette cavité. Mais l'eflet ne peut être de longue durée, puisque bientôt la muqueuse pharyngienne redevient sèche, faute d'une sécrétion .suffisamment abondante.

Il est à noter que la soif est apaisée par suite de l'injection directe de l'eau dans les compartiments gastriques qui, chez les ruminants, n'absorbent point, et dans l'estomac simple des solipèdes, à peu près complètement privé de la faculté absorbante. Ce résultat s'explique parfaitement, pour les ruminants, par le passage facile des liquides du rumen dans le dernier estomac, et de là dans l'intestin où l'absorplion est si active, et pour le cheval, par le transport immédiat des boissons dans l'intestin grêle et le cœcum.

Dans l'hypothèse de la localisation de la soif au pharynx, il est assez difficile de dire quels sont les nerfs qui transmètlent aux centres l'impression développée dans le tissu de la muqueuse qui tapisse celte cavité. M. Longet semble refuser ce rôle au lingual et au glosso-pharyngicu, parce qu'il a vu la sensation persister après la section de ces nerfs pratiquée des deux côtés.

De même que la faim, la sensation de la soif éprouve quelques aberrations. Nulle, elle donne lieu à ce qu'on appelle Vadipsie, et exagérée au point de devenir inextinguible, elle constitue la polydipsie.

m. DE l'abstinence.

L'abstinence consiste dans la privation d'aliments. C'est l'état dans lequel la faim et la soif réclament en vain et arrivent successivement à leurs derniers degrés sans être apaisées. Quand elle se prolonge au delà d'un certain temps, variable suivant les espèces, elle produit l'inanition et détermine la mort.

Tous les animaux ne sont pas également aptes h supporter l'abstinence : elle est d'autant moins susceptible d'être prolongée que les fonctions nutritives, respiratoires et sécrétoires sont plus actives. Parmi les mammifères, les carnassiers la supportent mieux et plus longtemps que les omnivores et surtout que les herbivores. On sait que le loup, le lion et toutes les espèces analogues, n'ayant pas toujours une proie à leur disposition, sont habituellement exposés à des privations qui doivent leur être plus lolérables qu'à d'autres animaux. Aristote croyait même qu'il était dans la nature des carnassiers de ne faire que des repas très éloignés, car il dit (1) que le lion, après s'être bien repu, reste deux ou trois jours sans manger; mais l'observation de ce qui se passe dans nos ménageries prouve que les espèces les plus essentiellement carnassières mangent tous les jours, quelle que soit l'abondance de leur nourriture. Les chiens, d'après les expériences de M. Magendie et de Collard de Marligny, vivent trois àquatre semaines sans prendre d'aliments ; d'aprèsMM. Leuret

(1) Ilislniredes animaux, liv. VIII, p. 447. Pline prétend que cet animal ne mange que de (Jeux jours l'ua. Commeut pouvait-il le savoir?

clLassaigne (1), ils peuvent supporter une privation complète d'aliments et de boissons pendant un mois dans un lieu sec et ciiaud, et jusqu'à quarante jours dans un , lieu humide et sombre. Quelques carnassiers cependant font exception à la règle, t car M. Flourens a constaté que la taupe ne peut vivre plus d'un jour sans prendre 1 de nourriture. Les herbivores sont loin de pouvoir supporter une abstinence aussi } prolongée. Ils ont besoin de prendre souvent d'une nourriture qui ne les entrelient, ■ pour ainsi dire, qu'autant que la digestion est permanente. Néanmoins, quelcpies . uns passent, sans souffrir notablement, plusieurs jours sans manger, le chameau et ■ le dromadaire, par exemple. M. H. Bouley a vu le cheval supporter douze jours une | abstinence complète d'aliments, et la commission d'hygiène s'est assurée que ce so- j lipèdc pouvait dépasser ce terme, pourvu qu'on lui laissât de l'eau à discrétion. M. G uni dit même que le dernier peut aller jusqu'au vingt-septième jour. Le lapin vit environ douze jours, d'après Dugès, et jusqu'à dix-sept jours, suivant M. Bernard, sans aliments; les souris trois jours, d'après M. Magendie, et les rats deux jours à peine par les fortes chaleursde l'été, du moins autant que j'ai pu m'en assurer sur cinq ou six individus de celte espèce. Les oiseaux ne peuvent supporter aussi longtemps cette privation que les mammifères. Buffon dit qu'elle peut aller à trentecinq jours pour l'aigle, à quatorze pour le vautour, et à dix pour l'effraie. Redi (2) n'a vu vivre les animaux de cette classe que vingt jours lorsqu'il leur laissait des Uquicies, et neuf jours seulement quand ils étaient à la fois privés d'aliments et de boissons. Spallanzani a même vu un duc périr après six jours seulement d'abstinence, i Les oiseaux granivores ne supportent pas longtemps la faim. Dugès dit qu'ils i r meurent après deux jours d'abstinence. J'ai vu cependant un dindon qui vécut dans i cette circonstance quatre jours entiers. Le canard qu'on veut faire périr d'inanition i j passe cinq à six jours sans aliments, et mange après cette épreuve avec une éton-- , liante avidité. On sait que les reptiles restent, même lorsqu'ils ne sont pas complé-tement engourdis, la plus grande partie de la saison froide sans prendre d'aliments. . Le fait est fort anciennement connu, car Hérodote dit que le crocodile passe quatre ; mois sans manger. On a conservé des vipères pendant une année sans qu'elles vou-lussent prendre le moindre aliment ; mais elles ne dépassent guère deux à trois mois s dans les saisons chaudes, du moins, c'est ce que nous avons pu observer sur plu-sieursde ces ophidiens destinés à des expériences. On a, dit-on (3), gardé au jardini ^ des Plantes un serpent à sonnettes qui ne prit aucune nourriture pendant vingt-siii mois. Les tortues peuvent vivre dans nos habitations une partie de l'hiver sans ? ^ manger, lors même qu'elles ne sont pas plongées dans une torpeur complète. Lest poissons, même les plus voraces, vivent des années dans l'eau claire, ainsi que l'ontii ] démontré les observations déjà anciennes de Rondelet. Enfin, les sangsues etunei ^ foule d'autres invertébrés sont dans le même cas. ^

Les jeunes animaux, à quelque espèce qu'ils appartiennent, et quel que soit, dm reste, leur régime, supportent moins longtemps l'abstinence que les adultes et les: sujets avancés en âge. Ceux qui sont vigoureux, qui travaillent ou qui éprouvent des:^ J

(1) Recherches physiologiques et chimiques pour servir à l'histoire de la digestion, Paris, 1825.

(2) Cité par M. Bérard, t. I, p. 537. i

(3) Communicalioa do M. Valléo.

DES SENSATIONS DIGESTITES. /iS7

(léperdilions abondâmes, la supporlent moins bien que les individus plongés dans l'inaction ou malades. On sait que la privation des aliments est compatible avec la vie dans une foule de maladies au delà du terme où elle serait supportable pour des animaux en bonne santé.

L'abstinence produit des modifications remarquables dans l'état de divers organes et dans la plupart des fonctionsdc l'économie : il faut les examiner sommairement.

L'estomac, cbez certains animaux, les carnassiers, par exemple, se vide complètement et s'affaisse sur-lui-même, au point que sa cavité est entièrement effacée; les liquides qu'il pouvait contenir ont été résorbés ou chassés dans l'intestin ; il ne reste plus à la surface de la muqueuse plissée qu'une couche épaisse de mucus. Il ne se vide pas tout à fait chez le porc et conserve une cavité assez notable chez les solipèdes. L'estomac de ces derniers s'éloigne de l'hypocliondre gauche, se place en t;randc partie à la face postérieure du foie. Son cul-de-sac gauche, bien plus allaissé que le droit, devient fort petit, et les fibres charnues qui concourent à la formation des parois du premier, se rassemblent en gros faisceaux bien distincts séparés par des sillons profonds; le sac droit, plus dilaté, et non sillonné à l'extérieur, conserve intérieurement une certaine quantité de liquide jaune verdàtre, souvent presque dépourvu de viscosité très marquée, et toujours neutre ou alcalin. C'est un reste des liquides que l'animal a bus, et qui se trouve mêlé à la salive déglutie pendant l'abstinence. Celui des ruminants conserve toujours une grande quantité d'aliments. Le rumen ne parvient jamais à se débarrasser des deux tiers des matières qu'il contient à l'état normal ; celles ci occupent l'étage inférieur du premier réservoir gastrique, se tassent plus ou moins, se moulent dans les anfractuosités du réservoir, et ne parviennent pas à revenir dans la bouche pour y être ruminées. Aussi l'animal meurt-il de faim avec une quantité d'aliments qui remplirait trois ou quatre fois l'estomac simple du cheval. Le réseau présente encore un peu de liquide mêlé à quelques parcelles alimentaires. Les aliments du feuillet se dessèchent à un haut degré et forment des tablettes compactes entre leslames muqueuses de ce compartiment. Les vaisseaux du viscère sont llexueux, et très probablement ils reçoivent, comme le pensaient Dumas et Chaussier, et comme le veut M. .^lagendie, moins de sang que lors de la digestion (1) ; sa muqueuse forme des plis qui sont, chez les solipèdes, petits et très nombreux dans le sac gauche, plus rares et plus saillants dans le sac pylorique. Dumas dit l'avoir trouvée altérée par l'absorption dans le chien, et Hunter assure l'avoir vue ulcérée sur un homme mort de faim. Ordinairement, elle n'est pas même sensiblement enflammée ; néanmoins, j'y ai noté quelque apparence de phlogose sur un cheval mort après une longue abstinence, et le fait est d'autant plus singulier que la gastrite ne s'observe, dit-on, jamais chez cet animal. Les lésions signalées par Dumas et Hunter, si elles sont possibles, doivent être fort rares.

L'intestin grêle revient facilement sur lui-même, surtout à sa dernière portion, mais il conserve de distance en distance des dilatations séparées par des étranglements qui lui donnent l'aspect moniliforme ; sa muqueuse plissée s'enflamme faci-

(1) Bicliat ne croit pas que la quantité de sang apporté à l'estomac soit moindre alors que dans les circonstances ordinaires {Rech. sur la vie et la mort, édit. de 1805, p. 20.^).

UiS DE tK DiGEsrio:i;.

lement et il se développe surtout des stries inflammatoires sur les parties saillantes des plicatures ; ses liquides s'épaississent et finissent par devenir troubles et se mêler à des gaz fétides ; ils conservent toujours une extrême viscosité. Le gros intestin s'affaisse et se vide presque entièrement chez les carnassiers et les ruminants, mais il conserve beaucoup de matières plus ou moins épaisses dans les solipèdes. Voici ce que nous avons trouvé (1) sur un cheval très vigoureux mort après douze jours d'une privation complète d'aliments. L'estomac contenait trois litres d'un liquide trouble, jaune verdàlre, fétide ; l'intestin grêle, deux litres et demi d'un autre fluide jaune d'ocre alcalin et également fétide; lecœcum, quinze litres d'un liquide tenant en suspension quelques parcelles alimentaires, et le côlon replié, vingt litres de matières très délayées, où les aliments entraient à peu près pour undixiènic. La muqueuse du sac droit de l'estomac était très évidemment phlogosée, celle de l'intestin grêle davantage encore; enfin, celle du côlon et du cœcura l'était très vivement. Cette dernière, recouverte de fausses membranes très adhérentes, a ses follicules hypertrophiés. Il est digne de remarque que l'intestin ne se débarrasse jamais de son contenu chez les solipèdes, les ruminants et le lapin, tandis qu'il se vide tout à fait chez les animaux carnassiers, ainsi qu'Arislote l'avait déjà vu pour l'ours durant l'abstinence hivernale. La désobstruction de cet organe s'effectue, chez les animaux hibernants, avant que l'engourdissement soit complet; du moins,-c'est ce que disent les observateurs modernes.

Les annexes de l'appareil digestif éprouvent aussi quelques modifications. Le foie continueàfonctionner, etla bile qu'il verse dans l'intestinest complétementéliminéo; c'est elle qui donne aux matières excrémentitielles la teinte jaunâtre qu'elles ont si nettement, surtout chez les oiseaux. La vésicule se distend et se remplit d'une bile épaisse dont la quantité s'élève parfois, chez le bœuf, à pius de 1200 grammes. Celle qui coule dans l'intestin reflue en partie dans l'estomac, notamment chez le porc, où elle colore le mucus de la partie droite du viscère et donne une teinte citrine aux liquides qui s'y trouvent eu dépôt.

Il survient, par suite de l'abstinence, des modifications non moins sensibles dans tout le reste de l'économie.

Le poids du corps diminue considérablement, par suite des pertes éprouvées par le sang, le tissu adipeux et le système musculaire.

La graisse se résorbe avec rapidité, particulièrement celle qui est sous-jacente à la peau, celle (|ui se trouve dans les interstices musculaires, puis celle qui est en dehors du péritoine, dans les mésentères, les épiploons, à la périphérie des reins, au bord supérieur de l'encolure du cheval , sous le sternum des ruminants. La graisse des os diminue très notablement : aussi, les squelettes des animaux qu'on a fait mourir d'inanition, après de longues privations, sont-ils susceptibles d'acquérir une blancheur et une légèreté que ne possèdent jamais ceux des animaux gras. Il est cependant des parties où la graisse se conserve en quantité assez considérable, quelle que soit la durée de l'abstinence. Ainsi, on la retrouve constamment au coussinet de la gaîne fibreuse de l'œil, dans la fosse temporale, à la base de la conque, autour de la dure-mère rachidiennc, dans les scissures coronaire et spiroïde du cœur, en arrière des ligaments rotuliens. Celte graisse, dans les points où

(1) M. Bouley et moi.

Page 1