II. DU VOMISSEMENT DES SOLIPÈDES
On sait depuis longtemps que le cheval et les autres solipèdes ne vomissent point ou ne vomissent que dans des circonstances exceptionnelles. Beaucoup d'observateurs ont cherché la cause de celte particularité.
Pour traiter cette question simple, que l'on a peut-être un peu embrouillée, il faut voir quelles sont, chez les solipèdes, les causes qui s'opposent au vomissement, et quelles sont celles qui lui permettent de s'effectuer, ou, en d'autres termes, rechercher pourquoi ces animaux ne vomissent pas habituellement, et pourquoi ils vomissent quelquefois. L'étude isolée de ces deux points est indispensable à la clarté de la démonstration.
Les premiers qui ont voulu s'expliquer l'impossibilité du vomissement du cheval ont cru en voir la cause dans la grande distance qui existe entre l'arrière-bouche et l'estomac, la force de l'hyoïde et la prétendue compression qu'il exercerait sur le pharynx. Mais ce sont là des obstacles imaginaires qu'on ne s'est jamais donné la peine de discuter.
Lamorier (1), dans une dissertation qui n'est pas sans quelque mérite, crut avoir
(1) Mémoire où l'on donne les raisons pourquoi les chevaux ne vomissent point ( Histoire de V Académie des arienres, 173.3, p, 511 et suiv ).
5/(2 l^lî IMGliSTION.
trouvé ces causes. Il lui vint d'abord à l'idée que le cheval ne vouiil point parce qu'il manque de vésicule biliaire, cl que les fibres de son estomac paraissent très faibles ; mais, ayant vu plus lard que le perroquet vomit, quoique dépourvu de vésicule biliaire, et reconnu que les fibres de l'eslomac du cheval sont aussi forlesque celles des autres animaux, il dut chercher ailleurs les obslacles au vomissement. Il prélendit trouver ceux-ci : 1° dans la faiblesse du diaphragme; 2° dans l'éloigné ment de l'estomac des muscles abdominaux; 3" dans la présence d'une valvule à l'orifice cardiaque de l'œsophage. De ces trois causes, une seule est réelle. Le diaphragme n'est pas plus faible chez le cheval que chez les autres mammifères de sa taille, et s'il peut se rupturer accidentellement, ainsi que Lamorier l'a observé, c'est que le service du cheval exige des efforts violents, qui détermineraient aussi bien le même accident citez les autres. La valvule semi-lunaire de l'orifice cardiaque n'existe pas, et il ne s'en trouve d'aucune autre espèce. Quant à la situation profonde de l'estomac en arrière du foie et des piliers du diaphragme, et à son éloignement des parois inférieures de l'abdomen, qui ne peuvent le comprimer directement, c'est la seule raison acceptable qu'il donne, mais elle est insuffisante.
Berlin (1), quelques années après, réfute Lamorier au sujet de la prétendue valvule de l'orifice cardiaque, et décrit, avec beaucoup de soin, la structure de l'eslomac. 11 insiste sur la disposition remarquable des fibres musculaires à l'insertion de l'œsophage, fibres qui forment un sphincter dont le ressort est si grand, même après la mort, qu'il ne laisse pas échapper une goutte d'eau, quelle que soit la pression supportée par le viscère. La présence et la structure de ce sphincter est, d'après lui, « la première et principale cause qui eaipêche les chevaux de vomir. » Il en donne la preuve par cette fameuse expérience faite déjà par Lamorier, et qui consiste à comprimer un estomac détaché et plein d'eau. La prétendue obliquité de l'insertion de l'œsophage, comparable à celle des uretères dans la vessie, la situation profonde de l'estomac ne lui paraissent être que des causes accessoires.
Berlin est dans le vrai lorsqu'il trouve l'obstacle essentiel au vomissement dans le sphincter de l'orifice cardiaque: seulement il se trompe en croyant que l'insertion de l'œsophage est oblique, et en répétant avec Lamorier que le diaphragme du cheval est plus faible que celui des autres animaux.
Bourgelat (2), dans un mémoire d'une assez mince valeur, s'attache à réfuter Lamorier, ce qui était déjà une peine superflue ; mais il ne parle ni de Berlin, ni du travail de cet anatomisle. Il indique assez vaguement la disposition des fibres qui ceignent l'orifice cardiaque, comme s'il l'eût notée le premier, et il prétend que l'obstacle au vomissement se trouve surtout dans les plis entassés de la muqueuse à l'insertion de l'œsophage. Il pense que les fibres charnues qui avoisinentle pylore et qui entourent le sac droit du viscère, étant plus faibles que celles du sac gauche, ne peuvent, lors de leurs contractions anlipérislaltiques, « comprimer et chasser les matières à évacuer avec un empire supérieur à l'obstacle à vaincre et que présentent les plis entassés de la tunique interne de l'œsophage, leurs efforts fussent-ils secondés
(1) Sur la slruclure de l'eslomac du cheval cl sur les causes qui empêchent ccl animal de uonnV {IHsloii-e de l'Académie des sciences, 1746, p. 23).
(2) Recherches sur les causes do l'impossibililé dans laquelle les chevaux sont de vomir ( à la fin du Précis analomique du corps du cheval, t. II).
DU VOMISSEMIÎNT. 5/l3
(ie ceux des agents auxiliaires du vomissement. » Jîonrgeial cile, à l'appui de sa maniôie de voir, ce qu'il appelle ses expériences, c'est-à-dire l'expérience unique de Lamorier, déjà répétée par Bertin. 11 distend, tantôt avec de l'air, tantôt avec de l'eau, un estomac détaché dont le pylore est lié et le cardia libre, et il voit, en le mettant sous une planche, sur laquelle on fait monter un ou deux hommes, que rien ne s'échappe par l'ouverture œsophagienne.
Girard (1), longtemps après les auteurs précités, trouve, comme Bertin, dont il ne parle point, l'obstacle au vomissement: l^dans la disposition des fd)res charnues à l'insertion de l'œsophage et autour de l'orifice cardiaque, libres qui, selon lui, formeraient deux faisceaux entrecroisés appelés déjà , au temps de Haller, les cravates suisses; 2" dans l'insertion oblique du conduit œsophagien ; 3° enfin dans la situation profonde du viscère, toutes choses déjà indiquées.
M, Flourens (2), dans un travail récent, rappelle les idées et les tentatives anciennes; il décrit avec plus d'exactitude qu'on ne l'avait fait jusqu'alors le sphincter cardiaque, et arrive à celte conclusion que l'obstacle au vomissement, chez le cheval, tient à deux causes : au sphincter de l'orifice supérieur de l'estomac et à la direction oblique de cet orifice ; il s'appuie sur les expériences suivantes faites toutes sur l'estomacdétaché. Dans la première, qui est l'expérience classique, l'estomac est rempli d'eau et le pylore lié; la plus forte compression ne fait pas sortir une goutte de liquide par l'orifice œsophagien. Dans la seconde, l'estomac est également rempli et le pylore lié ; un tube d'un pouce de longueur est engagé dans l'orifice cardiaque, par lequel, cette fois, l'eau s'échappe. Dans la troisième, l'œsophage est complètement retranché, sans que le liquide puisse sortir. Dans la quatrième, la muqueuse de l'orifice, avec tous ses pHs, est enlevée, et l'eau ne s'écoule pas davantage. Enfin, le contenu du viscère ne s'échappe pas lorsque, dans une cinquième expérience, les deux faisceaux latéraux du plan musculaire interne sont coupés en travers, le sphincter restant néanmoins intact. Ces résultats prouvent, dit M. Flourens, que l'obstacle au vomissement réside dans l'estomac seul ; qu'il n'est ni dans l'œsophage, ni dans les plis de la muqueuse, mais uniquement dans la présence du sphincter et l'obliquité de l'orifice œsophagien.
D'après tous ces auteurs, l'obstacle au vomissement est donc dans l'estomac; il tient essentiellement à la constriction de l'orifice cardiaque du viscère, constriction opérée par les faisceaux musculaires qui ceignent l'insertion de l'œsophage ; et nous verrons tout à l'heure que celte opinion est bien fondée. On a prétendu, il est vrai, que cet obstacle, au lieu d'être dans la structure du viscère, consistait exclusivement ' dans le fait de la non-impressionnabilité du système nerveux du cheval à l'action des I émétiques. Sans doute les solipèdes ne sont pas aussi sensibles à l'action de l'émétique que les animaux qui vomissent; mais, néanmoins, celle substance ne laisse pas que de déterminer quelquefois sur eux des efforts analogues à ceux du vomis- : sèment.
Ainsi, dans des expériences que M. Flourens m'avait chargé de faire pour lui, et I d'après ses indications, j'ai constaté plusieurs fois des efforts qui n'ont jamais été
(1) Notice sur le vomissement dans les principaux quadrupèdes domestiques (Analomie • vétérinaire, t. II).
(2) Note sur le non-vomissnment du cheval {Annales des sciences naturelles).
5/|/i ni'. i.\ nir.KrtTiOiV.
suivis de vomisseinenl. Les substances injectées dans les veines étaient l'émétique, le sublimé corrosif, le sulfate de zinc, le principe actif de l'ipécacuanha, le chromate de potasse, le sulfate de cuivre, etc. L'émétique fut donné depuis la dose de 1 gramme jusqu'à celle de 15 à 20 grammes. Bientôt on observait une agitation du flanc, des tremblements musculaires , un peu de salivation , quelques mouvements des mâchoires, des déjections fréquemment renouvelées; quelquefois l'animal portait la tète vers le sol, ouvrait la bouche, éprouvait quelques secousses dans les muscles abdominaux. L'ipécacuanha, infusé à la dose de ^lO à 50 grammes, déterminait des eiïels analogues, avec des différences assez marquées : l'animal, par moments, allongeait le corps, portait les pieds de derrière près de ceux de devant, étendait le cou, baissait la tête, etc. En un mot, les substances qui produisent, chez les autres animaux, des efforts de vomissement, furent injectées depuis les doses qui n'ont pas d'action appréciable, jusqu'à celles qui tuent plus ou moins vile ; elles furent administrées à des chevaux qui venaient de manger et de boire, à des sujets dont les nerfs vagues avaient été préalablement coupés, à d'autres dont l'œsophage était à découvert. Jamais il n'y cul de vomissement; c'est tout au plus s'il y eut quelquefois des efforts analogues à ceux qui accompagnent cet acle. Toutes ces expériences n'étaient pas trop nombreuses pour qu'on pût bien juger de l'impressionnabilité du cheval à l'action des vomitifs. Cependant M. Gamgée, après avoir administré de 2 à 3 grammes d'émétique à un cheval et à une mule, s'est cru autorisé à déclarer ces animaux insensibles à l'influence de ces agents. Son observation, en partie vraie, est pourtant pleine de justesse ; elle n'avait point été faite
par les expérimentateurs qui avaient donné l'émétique dans le but de provoquer le vomissement.
S'il était vrai que le cheval ne vomit point parce qu'il ne fait pas d'efforts, il pourrait vomir dès que ceux-ci s'effectuent ou dès qu'une pression exercée sur l'estomac viendrait remplacer celle du diaphragme et des muscles abdominaux.
Or, nous verrons que la pression remplaçant les efforts est impuissante à déterminer le vomissement.
Il est facile, en comparant l'estomac du cheval et des autres solipèdes à celui du chien et des carnassiers, de saisir les dispositions qui, chez les premiers, s'opposent au vomissement, et celles qui, chez les seconds, rendent cet acte possible.
L'estomac du chien a son orifice cardiaque très éloigné du pylore et placé presque à l'opposé, vers l'extrémité gauche du viscère ; l'œsophage y présente, à sa terminaison, des parois minces formant un évasement en infundibulum très dilatable
et peu resserré; de plus, l'ouverture pylorique est fort étroite. Dans l'estomac du cheval, peu différent du premier quanta la forme générale, l'œsophage s'insère très près du pylore, vers le milieu de la petite courbure; ce canal, dont la tunique charnue est d'une épaisseur énorme à partir du niveau de la base du cœur, a des
FiG. 47. — Estomac du cheval.
A, Extrémilé cardiaque de rœsopliagc. — B. Anneau pylorique,
fibres nattées les unes avec les autres, et se continuant sur l'estomac , pour former avec celles du viscère le sphincter cardiaque et les cravates des anciens analomistes; sou orifice, maintenu dans une constriction permanente, est fermé en dedans par les plis radiés de la membrane muqueuse. C'est là que se trouve l'obstacle à vaincre lors des efforts du vomissement.
Or, dans celte circonstance, l'estomac des solipèdes peut être comparé à la presse hydraulique. Les aliments, les liquides et les gaz qu'il contient supportent, de la part du diaphragme, des muscles abdominaux, et peut-être même de ses propres parois, une pression plus ou moins forte. Les matières comprimées réagissent sur le réservoir qui les contient, de manière que la pression de dedans en dehors devienne proportionnelle à la surface qui la supporte. Ou'arrive-t-il alors ? Chez le chien, l'évasement de l'œsophage ayant une surface très étendue, supporte une pression expansive que ne peut neutraliser la tunique charnue si mince de ce conduit; il cède à l'effort des matières alimentaires et le vomissement s'effectue. Chez le cheval, il n'en est pas de même : l'infundibulum manque, le cardia est fermé et très exactement fermé; son orifice clos n'a pas certainement un centimètre carré
d'éiendue, tandis que le reste du viscère a une surface qui est de plus de /i.OOO centimètres carrés, d'où il résulte que les plis de l'orifice œsophagien ne supportent que la quatre-millième partie de l'effort par lequel les aliments tendent à s'éciiapper. iN'est-il pas évident, d'après cela, que la plus faible contraction du cardia suffit pour neutraliser cette part de la force expansive avec laquelle réagit le contenu de l'estomac ? Cette contraction si énergique et si puissante, à en juger par le volume des faisceaux musculaires, est plus que suffisante pour s'opposer ii la sortie des matières alimentaires : aussi, ces dernières si délayées qu'elles soient, ne peuvent-elles parvenir à dilater l'orifice et à s'y engager ; partant, le vomissement devient impossible.
Cette explication rationnelle, parfaitement eu rapport avec les conditions dans lesquelles se trouve l'estomac, pourraitse passer d'une démonstration expérimentale, néanmoins ; je vais donner celle qui résulte de mes recherches.
D'abord, et pour plusieurs raisons, j'ai négligé ce que depuis Lamorier on est convenu d'appeler une expérience ; car, suivant les circonstances, elle conduit à des résultats opposés, et sert de point de départ à des déductions contradictoires. En effet, les uns ont vu l'eau s'échapper par le cardia, et les autres n'ont pu parvenir à la faire sortir par cette ouverture, en comprimant avec force un estomac plein de liquide, et dont le pylore était lié et l'œsophage libre. Celte différence n'est pas difficile à expliquer. Si l'on détache l'estomac dès que l'animal vient d'cîçpirer, et si on le comprime aussitôt, après avoir bien lié le pylore, les gaz et les liquides s'échapperont par l'ouverture cardiaque. Il en sera de môme si l'estomac provient d'un cheval sur lequel un commencement de fermentation du contenu de l'appareil digestif aura fait cesser la roideur cadavérique dans les viscères intestinaux. Enfin, il en sera encore ainsi sur un estomac quelconque dont le bout d'œsophage tenant au ventricule aura été malaxé ou légèrement froissé entre les doigts. Au contraire, si l'on prend l'estomac quelque temps après la mort, si on le comprime après qu'il s'est refroidi, rien ne sort par le cardia. Or, dans les premières conditions, la roideur cadavérique (1) n'a point encore opéré la constriction du cardia et de l'extrémité inférieure de l'œsophage, ou bien cette rigidité a été en partie détruite par un commencement de décomposition, un léger froissement, une faible traction exercée sur l'une des deux tuniques de l'extrémité inférieure du conduit œsophagien, et alors le cardia laisse échapper les matières fluides que contient l'estomac comprimé. Dans les autres circonstances, la contraction cadavérique est très prononcée, les parties acquièrent une résistance très remarquable et ne cèdent point à l'effort qui s'exerce sur le viscère; celui-ci se déchire avant que l'obstacle apporté par le cardia et l'extrémité inférieure de l'œsophage sort vaincu.
Dans une première expérience, sur un cheval qui vient d'achever son repas, je cherche à apprécier l'état des deux orifices de l'estomac. La ligne blanche est incisée et le duodénum ouvert. Par l'incision pratiquée h ce dernier, j'engage le doigt t et je sens le pylore entr'ouvert, l'index y pénètre aisément et n'y éprouve pas de constriction; il y est seulement, par intervalles, doucement pressé: dès qu'il est!
(I) Il y a évidemment une rigidiKi cadavérique dons les muscles de la vie organique mmc dans ceux de la vie animale : il sui'fU, pour s"cu convaincre, de comparer le cœur ..cisque de l'animal quivieni, de mourir à celui du cadavre déjà froid; la vessie encore chaude et SI facile a enner ù la vessie dans des conditions opposées.
com na
DU VOMISSEMENT. 5UT relire, les liquides et le chyme conlinuent à passer par ondées dans l'intestin. Cela fait, j'incise rcslomac vers le milieu de sa face postérieure, cl par celle nouvelle ouverture ma main peut explorer l'intérieur du viscère. Le cardia est exactement fermé ; le doigt ne parvient à s'y engager qu'avec peine; il s'y trouve fortement comprimé, puis repoussé à de fréquents intervalles ; la pression reste considérable au delà du cardia et aussi loin que l'extrémité du doigt peut aller ; elle semble même augmenter un peu à chaque inspiration pendant que le diaphragme contracté resserre l'ouverture que traverse l'œsophage. Ainsi donc, le pylore est béant, le cardia est fermé; de plus, l'anneau musculcux qui l'entoure est énergiquemenl contracté, de même que la portion abdominale du conduit œsophagien. Il faut voir si ce cerbère ne laissera rien sortir lorsque l'estomac sera comprimé.
Dans une deuxième expérience, faite sur un cheval qui mange depuis plusieurs heures et qui vient de recevoir un demi-seau d'eau, j'incise la ligne blanche, et en déplaçant la courbure antérieure du côlon, je mets l'estomac à découvert. Ce viscère est très distendu ; il contient encore beaucoup de liquides et des aliments très délayés qui paraissent dans d'excellentes conditions pour s'échapper à travers les orifices cardiaque et pylorique. Alors, appliquant une main sur sa face antérieure, l'autre sur sa face postérieure, je le comprime fortement. Rien ne sort ni par la bouche ni par les naseaux. Je continue la compression pendant l'inspiration et l'expiration; j'appuie sur l'estomac tour à tour d'une face vers l'autre, du sac droit vers le sac gauche, de la grande vers la petite courbure. Le viscère se vide en partie, mais son contenu s'écoule lentement vers l'intestin, sans ^que rien s'échappe du côté du cardia.
Je répète cette expérience sur d'autres chevaux placés dans des conditions analogues. La compression est si forte dans Tune d'elles, que la tunique charnue s'éraiilc près de la grande courbure et au niveau du sac droit; la muqueuse seule reste et menace de se déchirer. Toujours les résultats sont les mêmes. Si les matières de l'estomac sont fluides, elles passent en partie dans l'intestin par le pylore béant. Si elles sont peu humectées, elles se tassent et ne sortent qu'en faibles proportions dans le duodénum. L'obstacle est donc au cardia, et il ne peut être vaincu par une pression qui est aussi énergique que peut l'être celle du diaphragme et des muscles abdominaux, puisqu'elle va jusqu'au point de déterminer l'éraillement et la déchirure delà tunique charnue du viscère, comme on le voit, lors des efforts de vomissement
Mais, rapprochons-nous encore plus des conditions dans lesquelles s'opère le vomissement. Puisque, dans les circonstances précédentes, l'estomac comprimé laisse échapper une partie de son contenu par le pylore, fermons cet orifice béant, afin de ne laisser d'autre issue possible que celle du cardia, car très probablement, lors (tu vomissement, la contraction des parois si épaisses de l'estomac, vers le pylore, s'oppose au passage des matières alimentaires dansl'intcstin.
Dans une troisième expérience, sur un cheval qui mangeaitdcpuis longtemps et qui venait de s'abreuver, j'incise les parois abdominales au niveau de la ligne blanche et j'applique une ligature bien serrée autour de l'orifice pylorique, puis je comprime fortement l'estomac dans tous les sens, et mes aides le compriment aussi à leur tour. Cette fois encore, ni les matières alimentaires, ni même les liquides, ne parviennent îi s'échapper, et cependant l'orifice cardiaque est la seule issue qui leur soit offerte.
Peut ôtre le cheval, comme le chien, avalc-t-il de l'air, lors des efforts de vomissement, et peut-être cet air est-il aussi nécessaire à la dilatation de l'orifice œso- i phagien que la distension extrême du viscère, dans les cas où il n'y a pas une suffi- j santé quantité d'aliments dans l'estomac. Voyons donc ce qui arrivera lorsque le | viscère renfermera une proportion notable de gaz. I ,
Dans une quatrième expérience sur un cheval passablement rassasié, j'ouvre l'ab- j j domenet le duodénum au niveau de l'insertion des canaux biliaire et pancréatiques; j f j'injecte de l'eau tiède dans l'estomac par le pylore, puis j'y fais pénétrer par insuf- 1 flation une assez grande quantité d'air, et j'applique aussitôt une ligature très serrée , autour de l'orifice pylorique. Alors je presse fortement l'estomac, avec les deux- t mains; je cherche à le chiffonner dans tous les sens, et malgré cette compression, ni les aliments, ni les liquides ne s'échappent par la bouche ou les narines. Ainsi l'air i| mêlé aux matières contenues dans l'estomac ne peut, sous l'influence de la pression, j, vaincre l'obstacle qu'oppose l'orifice inférieur de l'oesophage. u
niais, dans ces premières expériences, si les matières alimentaires ne sortent ^ point ni par les naseaux ni par la bouche, ne peut-il pas arriver que ces matières, ayant franchi l'orifice cardiaque, parviennent jusqu'à la bouche et soient „, ensuite immédiatement dégluties. Pour lever ce doute, j'ai fait une incision j sur le trajet de la jugulaire et mis l'œsophage à découvert sans le déplacer, je l'ai ^ palpé pendant qu'on comprimait l'estomac comme précédemment : rien ne pas- „ sait dans son intérieur. Enfin je l'ai ouvert en place, et rien n'est sorti par la plaie pendant qu'on renouvelait la compression du viscère. Celte quatrième expérience ^ prouve donc, encore mieux que les autres, le non-reflux des matières alimentaires ^ par l'orifice supérieur de l'estomac. i
Il ressort évidemment de ces faits qu'il existe au cardia un obstacle au passage '' j des matières comprimées que renferme l'estomac, mais cet obstacle peut être, soit ; ^ le sphincter cardiaque, soit l'épaisse tunique charnue de l'extrémité inférieure del'œsophage, soit encore ces deux parties à la fois. Il importe donc de recherchers'il est dans l'une de ces parties ou dans les deux ensemble.
Sur un cheval qui vient de prendre son repas et de boire abondamment, j'in-cise la ligne blanche, je déplace les parties antérieures du côlon, de manière à bieni mettre l'estomac à découvert, et je divise transversalement le frein séro-fibreuxi , qui, du diaphragme, se porte autour du cardia, puis j'incise longitudiualement lai ^ tunique charnue de la portion abdominale de l'œsophage, et je m'arrête à l'anneau i j du cardia que j'évite avec soin de léser. Alors je comprime l'estomac avec les deuxv ; mains, d'une face vers l'autre, de l'extrémité gauche vers l'extrémité droite, etc.. " La pression ne fait rien sortir ni par la bouche ni par les narines. Donc l'obstacle àà " la sortie des aliments, par l'orifice supérieur de l'estomac, ne paraît pas être dans ïgk renflement charnu de l'extrémité inférieure de l'œsophage, puisque sa tunique» musculeuse, divisée suivant le sens de sa longueur, est mise par conséquent dausc ' l'impossibilité de se contracter circulairement. Cette sixième expérience moniret ' bien que le véritable obstacle est dans le sphincter. Pour nous en assurer, divisons^ | ce dernier et laissons intact le renflement œsophagien. 1^
Sur un autre cheval préparé comme le précédent, je mets à découvert la por-B lion abdominale de l'œsophage, et j'incise le sphincter cardiaque, dans un point ddl'
UU VOMISSEMENT. S/lU
t:a circonférence, en n'intéressant que très peu l'extrémité inférieure de l'œsophage. Alors, en comprimant l'estomac, on fait sortir les aliments délayés et les liquides par les naseaux ; seulement il en sort peu, car l'œsophage au-dessus du sphincter se dilate à peine, et la compression est modérée pour ne pas déchirer la muqueuse qui fait hernie au niveau du débridement. Cette septième expérience indique bien que l'obstacle est la constriction de l'anneau cardiaque, puisque le contenu de l'estomac sort dès que cet anneau est divisé, tandis qu'il ne sort pas s'il reste intact.
Le renflement œsophagien ne contribue-t-il pas à s'opposer au passage des aliments à travers le cardia? Pour résoudre la question, il faut combiner les deux expériences qui précèdent.
Sur un cheval dont l'estomac est plein d'alimenls délayés, je divise à la fois et le siihincter cardiaque et la tunique charnue de la portion abdominale de l'œsophage, suivant le sens de sa longueur. Alors, dès qu'on vient à comprimer l'estomac, les matières fluides sortent par la bouche et par les naseaux, beaucoup mieux que ([uand le sphincter seul est incisé. Ainsi, cette huitième expérience prouve que l'obstacle est dans le sphincter, et qu'il est aussi dans le renflement œsophagien. Il ne peut en être autrement : ces deux parties sont intimement liées, elles sont solidaires l'une de l'autre, les fibres charnues de l'œsophage vont concourir à la formation du s|)hiucter et de ses prolongements appelés les cravates, et réciproquement les fibres du .sphincter remontent, un certain nombre du moins, dans le renflement œsophagien.
La preuve que l'obstacle est bien celui-là, c'est que dès qu'il est détruit ou vaincu, les matières passent : il y a alors vomiturilion et vomissement. Non seulement les matières passent à travers le cardia lors des efforts de vomissement, elles y passent encore lors des inspirations véhémentes, ou pendant qu'une pression artiflcielle est exercée sur les parois abdominales. Et ce qui se produit par le secours de l'expérimentation, la nature le fait dans plusieurs circonstances.
J'ai vu à la clinique de l'école un cheval qui rejetait fort souvent des matières alimentaires par la bouche, et surtout par les naseaux. Dès qu'il faisait des inspirations un peu fortes, comme pendant l'exercice, les matières sortaient. L'œsophage fut mis à découvert ; on voyait à de fréquents intervalles le conduit se gonfler, puis s'affaisser, et l'on sentait les matières délayées passer dans son intérieur; elles s'échappaient par la bouche et les cavités nasales, si elles étaient en grande quantité ; au contraire, elles étaient renvoyées à l'estomac, si elles ne passaient dans l'œsophage qu'en faible proportion, A l'autopsie, on trouva un jabot œsophagien plus grand que celui de la figure et divisé par un léger étranglement vers le milieu de sa longueur; ce sac était manifestement formé par la muqueuse qui faisait hernie à travers une déchirure longitudinale de la membrane charnue. 11 s'étendait jusqu'au cardia béant et dont l'ouverture avait plus de h centimètres de diamètre. 11 y avait donc évidemment ici, à la suite d'un accident, ce que j'avais produit avec le scalpel dans ma dernière expérience : déchirure longitudinale de la tunique charnue au niveau du renflement œsophagien et dilatation de l'orifice cardiaque. Dans les deux circonstances aussi les effets furent les mêmes. Évidemment les matières rejelées venaient de l'estomac, puisque le cheval à jabot vomissait dès qu'une pression un peu forte était exercée sur les parois abdominales. De pareils faits ne sont point très rares. Ou sait qu'ils peuvent offrir une foule
fie variétés, suivant la situation, le volume du jabot, le degré de relâchement du cardia, et l'aptitude qu'il peut encore conserver à la constriction de son ouverture.
FiG. 48. — Estomac du cheval dont V œsophage forme un jabot communiquant direclemnet :
avec la cardia.
A. Extiemilu supérieure du jabot. — B. Oiificc cardiaque.
Ainsi il est démontré, si je ne m'abuse, que l'obstacle au vomissement des soli-pèdes réside dans la constriction du sphincter cardiaque et dans celle du renfle- ■ ment musculeux de l'extrémité inférieure de l'œsophage. A cela se joint uni ensemble de dispositions qui agissent dans le même sens. L'estomac des solipèdesest petit ; il est séparé des parois de l'abdomen par les grosses courbures du côlon; ; par conséquent, il est moins accessible que chez le chien à l'action des agents quii constituent les puissances principales du vomissement. Ce viscère ne se distend! jamais beaucoup dans les circonstances ordinaires; les matières alimentaires y sé-journent peu et passent vite dans l'intestin par un pylore presque toujours béant. .1 Enûn, pour compléter la série de ces dispositions et de ces circonstances, pour éviter en quelque sorte une lutte entre ces obstacles et des tentatives qui n'auraient pas le résultat qu'elles ont habituellement chez les autres animaux, le système ncr- ! veux est peu impressionnable aux causes provocatrices du vomissement; l'ingestion de l'émélique dans les voies digestives ne provoque, comme on le sait depuis longtemps, ni nausées, ni efforts de vomis.sement ; l'émétique et les autres vomitifs injectés dans les veines en produisent rarement etdc peu caractérisés; le pincement, l'étranglement de l'intestin, la ligature du pylore, dont les effets sont si remarquables chez les carnivores, ne déterminent point d'efforts chez les premiers, Maisi
celle faible iinpressionnabilité n'est point la cause unique du non-vomlssement, comme ou l'a prélencUi; car s'il en était ainsi, le vomissement aurait lieu dès qu'une forte pression exercée sur l'estomac viendrait remplacer celle du diaphragme et des muscles abdominaux. Or, nous avons vu dans les expériences précédentes qu'une forte compression, fût-elle même supérieure à celle des puissances auxiliaires, ne parvient pas à effectuer, parle cardia, l'expulsion du contenu de l'estomac.
Malgré cet ensemble de combinaisons qui s'opposent au vomissement, le cheval peut vomir dans quelques rares circonstances. Il s'agit donc maintenant de rechercher les causes qui, dans ces cas exceptionnels, rendent le vomissement possible. Celte seconde queslion, parfaitement distincte de la première, se trouve déjà en' partie implicitement résolue par ce qui précède, aussi ne nous arrêtera-t-elle pas longtemps, d'autant qu'elle est plus du ressort de la pathologie que du domaine de la physiologie.
Le vomissement des solipèdes n'est pas un accident fort rare, car les annales de la vétérinaire en ont enregistré d'assez nombreux exemples. 11 se produit dans diverses conditions, lorsqu'il y a indigestion avec surcharge d'aliments, hernies, invaginations, affections intestinales; il se montre quelquefois chez les chevaux liiectés du tic, chez ceux qui portent un jabot en communication directe avec i'esiinac, etc. Le plus souvent il entraîne la rupture du ventricule et la mort.
Lorsque cet acte s'effectue, l'animal éprouve des mouvements convulsifs très énergiques ; il étend les membres, porte ceux de derrière sous le corps, allonge le cou, baisse la tête; la bouche s'ouvre, les naseaux se dilatent, la lèvre supérieure se relève fréquemment, les muscles de l'abdomen se contractent par secousses. Les premiers efforts sont ordinairement sans résultat ; ceux qui suivent amènent la réjection par les naseaux, et quelquefois en même temps parla bouche, d'une certaine quantité de matières ahmentaires délayées. A chaque effort nouveau, une petite quantité de matière est rejetée. Lorsque ces évacuations se sont fréquemment renouvelées, l'animal éprouve quelque soulagement, ou bien tombe dans cet abattement calme qui est l'avant-coureur de la mort.
Les conditions qui permettent alors au vomissement de s'opérer sont faciles à déterminer. Puisque l'obstacle à la réjection se trouve dans la conslriction du cardia et de l'extrémité inférieure de l'œsophage, il est clair que cette réjection n'aura lieu qu'autant que l'obstacle sera détruit ou vaincu. Or, les observateurs qui ont examiné avec soin l'état de l'estomac après la mort des chevaux qui avaient vomi, ont trouvé le cardia flasque, relâché, béant, le renflement œsophagien dilaté et sans ressort. Girard, M. Bouley jeune, Vatel, M. Renault, et d'autres, ont successivement fait cette remarque.
La cause du relâchement du cardia et du renflement œsophagien, et partant, celle du vomissement, a été attribuée, par M. Bouley à une distension extrême de l'estomac , par Girard et M. Renault à une distension suivie de la paralysie du viscère.
Le faitde la paralysie de l'estomac, lors du vomissement, est, d'après M. Renault, la condition sans laquelle cet acte ne peut s'opérer. « Voici, disait-il (1) dans une discussion académique, les expériences que j'ai faites à ce sujet. J'ai incisé cru-
(1) Bulletin de l'Académie royale de médecine, Paris, 1843-1844, t. IX, p. 153 et 154.
552 ÏÎE L\ DIGESTION.
cialemciit 1 abdomen chez les chevaux auxquels j'avais donné préalablement l'émétique. En introduisant la main par la plaie, je sentais l'estomac se contracter énergiquement, et les conlraclions devenaient sensibles à l'œil lorsqu'on lui faisait faire hernie à travers les parois de l'abdomen. Ces contractions ne cessaient que lorsque l'estomac étaitforlement distendu, et seulement alors il survenait des vomissements. J'ai conclu de ces expériences que la membrane musculaire est un obstacle au vomissement, lequel ne peut avoir lieu que lorsque cette membrane est rendue impuissante. »
Les expériences que j'ai eu l'occasion de faire pour M. Flourens, elles miennes 'propres, m'ayant donné des résultais en désaccord avec ceux qui précèdent, je dois les rappeler, afin qu'on puisse juger ma manière de voir en ce qui concerne les conditions desquelles résulte la possibilité du vomissement chez les solipèdes.
Dans une première série d'expériences, au nombre de quarante, j'ai administré l'émétique, l'ipécacuanha en infusion, le chromate de potasse, le sublimé corrosif, le sulfate de zinc, et d'autres substances encore, depuis les doses qui ne produisent pas d'effets sensibles, jusqu'à celles qui tuent. Aucun des chevaux n'a vomi ni avant ni après l'incision des parois abdominales ; c'est tout au plus, comme je l'ai dit ailleurs, si sur une partie d'entre eux j'ai pu constater quelques efforts de vomissement.
Dans une deuxième série de tentatives analogues, j'ai cherché à sentir et à voir les contractions de l'estomac, et à constater sa distension graduellement croissante lorsque l'abdomen est ouvert. D'une part, en engageant la main dans une ouverture pratiquée aux parois abdominales, j'ai palpé tour à tour l'estomac sur ses deux faces, à ses deux courbures, au cardia et au pylore, et jamais je n'ai senti de contractions distinctes, soit que le viscère fût très distendu, soit qu'il fût à demi rempli ou tout à fait vide, avant ou après l'injection de l'émétique. Seulement, j'ai senti cet estomac balancé par le diaphragme, c'est-à-dire alternativement attiré et repoussé. D'autre part, en agrandissant l'ouverlure et en déplaçant l'intestin de manière à mettre le réservoir gastrique à découvert, car je n'ai jamais pu lui faire faire hernie à travers la plaie abdominale, je n'ai vu dans aucune circonstance de contractions énergiques du viscère, quel que fût l'état de ce dernier. L'action prolongée de l'air, le pincement, l'irritation produite par la pointe du scalpel, parles acides, etc., m'ont fait voir, et quelquefois seulement, des contractions lentes et très faibles. Enfin, dans toutes ces circonstances, l'estomac, mis à découvert, ne m'a point paru changer de volume ; il était au bout de cinq, dix, quinze minutes, ce qu'il était à l'instant de l'incision des parois de l'abdomen. Dans aucun cas, je n'ai vu s'opérer une déglutition d'air.
Dans une troisième série, j'ai cherché à paralyser l'estomac afin de voir si une fois ce résultat obtenu, le vomissement pourrait s'effectuer.
A un cheval, je fis manger du foin, de la betterave, de la farine et de l'avoine donnés successivement. Quand il parut rassasié, je lui fis boire un seau d'eau, et immédiatement après, je lui injectai 6 grammes d'émétique dans la jugulaire. Dès que le vomitif commença à exciter des battements de flanc, je fis coucher l'animal et lui ouvris l'abdomen. L'estomac était passablement distendu, mais il n'augmentait pas de volume, ni ne se contractait sensiblement. Pour remplacer les efforts de vomissement qui ne s'opéraient point, et pour tenir lieu de la pression que le dia-
DU VOMISSUMËNT. 553
phiagme et les muscles abdominaux ne pouvaient plus exercer sur le viscère, je comprimai celui-ci avec les deux mains. Insensiblement, il se désemplit, mais ce fut dans l'intestin qu'une partie de son contenu passa. Rien ne sortit par l'orifice supérieur. Désespérant d'obtenir, par ce procédé, une distension qui entraînât la paralysie, je dus recourir à d'autres moyens.
S'il faut, me dis-je alors, que l'estomac soit impuissant pour que le vomissement ait lieu, je vais le paralyser par la section des nerfs vagues. Je coupai donc ces nerfs dans la cavité abdominale, h leur sortie de l'ouverture du pilier droit du diapliragme. Je fermai la plaie de l'abdomen par une suture de ruban très solide, et, l'animal relevé, j'injectai 6 grammes d'émétique dans les veines. A partir de ce moment, je suivis ce cheval attentivement et je n'observai ni vomiturition, ni vomissement; je ne remarquai non plus ni nausées ni efforts caractérisés. Il ne suffit donc pas que l'estomac soit paralysé et que l'émétique soit injecté dans les veines pour que le vomissement s'opère.
Réfléchissant que si l'animal ne vomissait pas alors, c'était parce qu'il ne faisait point d'efforts, je voulus voir ce qui arriverait, dès qu'une pression factice viendrait se substituer à la pression du diaphragme et des muscles abdominaux. Dans ce but, j'enlevai la suture de la ligne blanche ; je comprimai fortement, et à plusieurs reprises, l'estomac, en donnant, autant que possible, à l'action des mains le caractère convulsif et saccadé de la contraction des puissances auxiliaires. Il ne sortit rien ni parla bouche ni par les narines; en un mot, il n'y eut ni vomiturition ni vomissement. Cependant se trouvaient réunies dans ce cas les deux conditions qui auraient dû entraîner la réjection, savoir : la paralysie de l'estomac et l'intervention d'une pression extérieure.
Dans cette expérience, l'estomac était paralysé ; mais quelques fdets des nerfs vagues, ramifiés dans la tunique de l'œsophage, pouvaient encore animer le sphincter, et entretenir, du moins en partie, sa contraclilité ; de plus, l'œsophage et son renflement n'avaient rien perdu de leur force, à la suite de la section faite près de la petite courbure. Je résolus donc de paralyser tout à la fois l'estomac et l'extrémité inférieure du conduit œsophagien.
En conséquence, je coupai les nerfs pneumogastriques à l'extrémité inférieure de l'encolure, et j'ouvris la trachée afin d'éviter la gène de la respiration. J'attendis trois heures que l'influence nerveuse s'éteignît entièrement, et j'injectai 7 grammes d'émétique en dissolution dans la jugulaire. Bientôt l'animal eut le flanc agité, la respiration précipitée, etc.; mais il ne vomit point; il fit tout au plus quelques efforts mal caractérisés. Lorsque les effets de l'émétique se furent dissipés; on coucha le cheval et je lui ouvris l'abdomen. L'estomac était passablement rempli de matières alimentaires délayées. Pour remplacer les efforts, je comprimai le viscère; ma compression ne put déterminer le vomissement. Pour détruire la prétendue constriction opérée sur l'œsophage par les lèvres du pilier droit du diaphragme, je coupai l'une d'elles en évitant de blesser la plèvre. Alors je soumis l'estomac à une nouvelle compression ; rien ne sortit par la bouche ni par les naseaux.
Par ces expériences, je paralyse l'estomac, et cependant il ne s'effectue ni vomissement spontané, ni vomissement provoqué par l'émétique et par une forte pression ; exercée sur le viscère. Je fais plus, je paralyse à la fois l'estomac et l'extrémité
iiifcnieurc de l'œsophage, et il ne se produit point encore de vomissement. Faul-i maintenant regarder la paralysie de l'estomac comme la cause nécessaire du vomissement et la condition indispensable h l'accomplissement de cet acte? S'il était vrai que la paralysie du viscère entraînât le vomissemenl, pourquoi ne se serait-il pas produit dans les circonstances précédentes?
Pour que le vomissement soit possible, il suffit que le cardia et l'extrémité inférieure de l'œsophage soient relâchés, forcés, agrandis comme ces parties le sont, d'après toutes les observations, sur les chevaux qui ont vomi, La paralysie n'est pas une condition indispensable à l'exécution de cet acte; j'ajouterai même tout à l'heure qu'il est nécessaire qu'elle n'existe pas; mais avant, il faut que je prouve ma première assertion par la voie expérimentale.
A un cheval qui venait de manger et de boire abondamment, j'ouvris l'œsophage et poussai avec force, du côlé de l'estomac, une dizaine de litres d'eau avec de l'air ; puis j'incisai les parois abdominales, et comprimai énergiquement l'estomac pendant qu'un aide exerçait une forte traction sur le conduit œsophagien, au point de déterminer une douleur vive et d'exciter des efforts considérables analogues à ceux du vomissement. Alors l'œsophage, déjà distendu par l'injeclion et tiraillé, formait à son inseriion un évasement qu'on pouvait distinctement sentir avec le doigt. Ce conduit soumis, d'une part, à cette extension ou à cette élongation forcée, et de l'autre , sollicité à se dilater par l'effort expansif des matières que contenait l'estomac violemment comprimé, finit par céder : sa plaie laissa sortir, en plusieurs fois, à peu près autant de matières délayées qu'il en faudrait pour remplir un verre. Ce résultat se reproduira probablement toutes les fois qu'on opérera dans de pareilles circonstances, c'est-à-dire en tiraillant l'œsophage déplacé et en exerçant eu même temps une forte compression sur l'estomac très dilaté. Il semble que cette expérience soit l'image de ce qui se passe lors des efforts de vomissement; car, d'un côté, les fibres longitudinales de l'œsophage produisent un raccourcissement, et d'un autre le diaphragme et les muscles abdominaux une pression analogue au raccourcissement et à la compression exercés par la main de l'expérimentateur. Il y a cependant encore loin de ce vomissemenl factice à celui qui s'effectue dans certaines indigestions, et lorsqu'il existe un jabot s'étendant jusqu'au conduit dilaté.
Il suffit donc, pour que le vomissement soit possible, que l'orifice supérieur de l'estomac se trouve relâché, et que les matières alimentaires y soient poussées jiar une pression extérieure. La paralysie qu'on suppose exister, et qu'on admet sans preuve démonstrative, contribuerait, si elle avait lieu, à rendre le vomissement difficile; de plus, elle finirait même par le rendre impossible.
En effet, si, lors des efforts de vomissement, l'estomac était paralysé, rien ne s'opposerait au passage des matières alimentaires et des liquides dans l'intestin, à travers un pylore large, béant et sans ressort. Lorsque les puissances auxiliaires auraient déjà comprimé quelque peu l'estomac, car elles font longtemps des tentatives infructueuses avant de déterminer la léjeclion, les liquides, et même les matières très délayées, seraient poussécsdans l'intestin ; le viscère, progressivement désemph, deviendrait de moins en moins accessible à cette pression du diaphragme et des muscles abdominaux; les matières restées dans sa cavité seraient insensiblement tassées comme dans un pressoir, et bientôt leur état ne leur permettrait plus
DU TOMlSSEfllliNT. 535
de pénétrer dans l'orifice supérieur ; alors, il ne se présenterait plus à ce cardia, une fois forcé, qu'un tas d'herbes compacte, un hachis de fout'rage. El comment s'engagerait-il dans l'œsophage?
Ne faut-il donc pas, de toute nécessité, que l'estomac se contracte à sa partie droite, à sa région pylorique, pour prévenir le passage dans l'intestin de la partie fluide de son contenu? Ne doit-il pas résulter de cette contraction ce qui est la conséquence de la dégénérescence cancéreuse du pylore, de la hernie étranglée, du volvuhis, de l'invaginalion, c'est-à-dire l'impossibilité de l'écoulement des matières alimentaires et des liquides dans l'intestin ? Par le fait de celte contraction dans la partie droite, le réservoir conserve sa distension ; les aliments restent délayés et mêlés aux liquides. Ceux-ci sortent les premiers par le cardia, alors qu'il commence , à céder ; ils entraînent des parcelles alimentaires dès que l'orifice est un peu ouvert ' et que la résistance est à demi vaincue; enfin, les matières alimentaires délayées passent dès que la porte est largement ouverte, et elles sont chassées avec une violence proportionnée à la pression des puissances auxiliaires et à l'énergie de la contraction antipéristaltique, qui met obstacle au passage des matières dans l'intestin.
Telle est ma manière de voir en ce qui concerne le vomissement des solipèdes. Si elle n'est pas d'accord avec celle des auteurs quiont, avant moi, disserté sur ce sujet, elle reste basée sur les faits observés et les expériences qu'il m'a été possible d'instituer. Les preuves que j'ai données à l'appui sont, je crois, plus nombreuses que celles qu'on a accumulées en faveur delà théorie contraire.
Dans un très long et très remarquable travail, M. Mignon (1) a fait dépendre le vomissement du cheval des quatre conditions suivantes : 1° la distension extrême de l'estomac; 2° la paralysie de la tunique charnue du viscère; 3° la dilatation du cardia et l'effacement de la cravate œsophagienne ; li° enfin, le concours synergique de la puissance nerveuse et de l'action des muscles de l'abdomen. Or, de ces diverses conditions, plusieursavaient été démontrées eld'autres restaient fort problématiques. Premièrement, tout le monde savait que le cheval ne vomit pas quand il a l'estomac vide, qu'il vomit lors des indigestions avec surcharge d'aliments ou de liquides qui ne peuvent passer dans l'intestin. De plus, les expériences de M. Magendie avaient appris que cette distension, pour arriver à son maximum, nécessitait la déglutition d'une certaine quantité d'air. En second lieu, on avait dit, par hypothèse, que la distension de l'estomac enlraînait la paralysie, comme pour la vessie et les autres organes creux; on avait ajouté que cette paralysie, qui reste à démontrer, était le résultat des contractions violentes et souvent répétées de la membrane musculeuse du viscère, lesquelles sont une pure fiction ; de plus, le vomissement avait été constaté h la suite de la section des nerfs vagues, mais chez le chien, ce qui est une tout autre chose. En troisième lieu, la laxité, la dilatation du cardia avaient été notées par beaucoup d'observateurs ; du reste, elle devait être une conséquence nécessaire de la paralysie supposée. Enfin, dès l'instant que l'estomac était paralysé et mis, par conséquent, dans l'impossibilité de se débarrasser de son contenu, il fallait bien le concours synergique du diaphragme et des muscles abdominaux, concours dont on
(1) Bulleiin de la Société centrale de médecine vétérinaire, 1847, t. II, p. 19 i, et Recueil de médecine vétérinaire, même année.
savait rinlervcniion indispensable si bien mise en évidence par les recherches suc- ■ cessivesde Bayle, de Chirac, de M. Magendie.
M. Mignon appuie cette théorie (que M. Renault revendique comme sienne) sur • des expériences dont il ne cite que deux. La première est l'expérience antique de : l'estomac détaché et plein d'eau, mais qui, celte fois, par une variante toute nou- • velle, est attaché par le duodénum à un robinet : le viscère se distend, et l'eau finit : par s'échapper à travers le cardia. La seconde est celle d'un cheval vivant auquel, . après avoir injecté 2 grammes d'émétique dans la jugulaire, on ouvre l'abdomen afin de bien étudier l'état de l'estomac. Au bout de huit minutes, l'intestin étant enlevé, il survient des nausées, et l'on voit s'opérer des efforts de vomissement ; du moins, on prend pour tels, et l'on décrit avec de minutieux détails les convulsions d'un animal qui ne larde pas à expirer.
IlL DU VOMISSEMENT DES RUMINANTS.
Les ruminants ne vomissent pas habituellement, mais ils vomissent cependant quelquefois. Comment se fait-il que ce vomissement n'ait point lieu ordinairement, et qu'il se produise dans certains cas exceptionnels ?
En considérant la disposition de l'estomac, de l'orifice cardiaque et de l'extrémité inférieure de l'œsophage, on ne voit rien qui paraisse s'opposer à l'exécution de cet acte. Au contraire, tout ce qui le rend si facile chez les carnassiers se reproduit ici, même avec une certaine exagération : l'œsophage est large, ses parois sont minces, et son extrémité gastrique s'évase eninfundibulum ; l'eslomac occupe la plus grande partie de la cavité abdominale, et peut être facilement comprimé par le diaphragme et les muscles abdominaux. A quoi peut donc tenir le non-vomissement des animaux ruminants?
Daubenton, Gilbert, Huzard, ont démontré que l'émétique à haute dose ne fait pas vomir le bœuf et le mouton. M. Flourens (1), dans de nouvelles expériences, a constaté que cette substance produit des nausées et des efforts, comme chez les autres animaux, sans cependant amener de vomissement effectif.
Ainsi, après l'administration de l'émétique en injection dansles veines, les animaux éprouvent des nausées sans résultat. De même, après l'établissement d'une fistule à la caillette, ils sont essoufflés, grincent les dents, se gonflent, et font des efforts de vomissement comme si on leur eût injecté de l'émétique dans les veines. Ils ne présentent pas ces phénomènes, alors que les fistules existent au premier estomac, et que le dernier est intact ; d'où il suit, d'après M. Flourens, que les causes provocatrices de laréjection agissent sur la caillette. Or, il faudrait, pour que le vomissement eût lieu, que les matières fussent poussées de la caillette dans le feuillet, de celui-ci dans le réseau, et du réseau dans la panse à travers des ouvertures dont les deux dernières sont fort étroites. Mais comme la contraction du quatrième estomac entraîne celle des autres, et partant, le resserrement de leurs ouvertures de communication, les aliments trouvent par le fait même de cette contraction un obstacle à leur cours rétrogi ade. On conçoit qu'il était très important, ajoute le savant phy-
(1) Mémoires d'analomie et de physiologie comparées, p. 65.
siologisle, que tout fût disposé pour rendre la réjection du contenu de la caillette très difficile, réjection qui eût amené le mélange de celui-ci avec les aliments non ruminés.
Il semble que d'autres conditions encore, en expliquant la difficulté du vomissement de la caillette, impliquent la possibilité du vomissement de la panse.
La panse est presque toujours remplie d'aliments après le repas, la caillette ne l'est jamais complètement ; il peut y avoir très fréquemment indigestion de la panse, tandis qu'il n'y a sans doute jamais indigestion de la caillette, attendu que la rumination amène au dernier estomac les aliments en petite quantité et à mesure qu'ils peuvent être chymifiés. Les matières du premier réservoir, si elles sont délayées, I peuvent, de même que les liquides et les gaz, franchir aisément le cardia et remonter I l'œsophage. On voit que sur le cadavre, les matières fluides remplissent le conduit (œsophagien et sortent par la bouche, pour peu que la tête soit dans une position dé- I clive. Il y a, chez l'animal vivant, surtout après le repas et lors des indigestions, des I éructations fréquentes qui, peut-être, entraînent des liquides avec des bouffées de matières alimentaires ; car, en appliquant l'oreille sur le trajet de l'œsophage, on entend à de fréquents intervalles des bruits qui paraissent indiquer de semblables réjections.
Il est facile de concevoir que ces matières, une fois arrivées à la bouche, soient immédiatement dégluties comme le sont celles qui reviennent normalement à cette cavité lors de la rumination. On peut même comprendre que, parvenues au pharynx, elles soient immédiatement renvoyées à l'estomac, car un corps introduit dans l'arrière-bouche est avalé aussi aisément que s'il était d'abord engagé dans la cavité buccale. C'est ce qu'on voit lorsqu'on porte des boules ou des morceaux de racines dans le pharynx à l'aide de longues pinces. Il en est encore ainsi pour tous les corps étrangers que l'on engage dans la trachée : une grenouille introduite dans ce canal, dont on referme aussitôt la plaie, est bientôt chassée dans le pharynx, et de là dans l'œsophage.
La possibilité d'une réjection de la panse se conçoit d'autant mieux que les matières alimentaires, au niveau du cardia, sont déjà fortement humectées, et qu'elles peuvent se mêler aux liquides du réseau. La division extrême de ces matières, qui a été observée dans certaines circonstances, n'est point un argument contre l'idée que j'émets ici, car il peut très bien arriver que les matières rejetées n'aient pu, après une seconde mastication, parvenir à la caillette par suite d'un obstacle à leur passage, obstacle qui serait devenu la cause provocatrice du vomissement.
De ce que la réjection peut s'opérer sans de grandes difficultés, il ne faudrait pas croire que rien ne soit disposé pour la prévenir. Le cardia, si large, est constamment contracté sur l'animal vivant ; l'extrémité inférieure de l'œsophage, si mince et si faible qu'elle paraisse, se resserre énergiqueraent ; le doigt de l'expérimentateur s'y engage avec peine et s'y trouve fortement comprimé; les petites pelotes de fourrage qu'on cherche à y faire pénétrer sont repoussées aussitôt avec une violence qu'on ne soupçonnerait pas à l'aspect des parties ; de plus, les piliers du diaphragme opèrent aussi sur le canal une utile pression, et précisément dans des circonstances Oli l'estomac est lui-même comprimé, c'est-à-dire lors de l'inspiration et au moment des grands efforts musculaires.
Quoi qu'il en soil, les riiminaiils vouiisseiil quelquefois. Tout porte à croire, . d'iiprcs les observations connues, que les matières expulsées viennent du rumen, de telle sorte, dit M. Flourens, qu'alors il y a plutôt une réjection ordinaire vi- • Giée qu'un véritable vomissement. Girard (1) a vu une vache météorisée vomir une • quantilé considérable d'herbes et se trouver immédiatement soulagée : le vomisse- • ment devint, par la suite, habituel chez cet animal. M. Sanlin a observé un bœuff qui, après avoir mangé avec avidité, rendait au bout d'un certain temps une partie: de son repas, puis continuait à manger comme auparavant. M. Cruzcl cite l'exemple; d'un bœuf qui, de temps en temps, suspendait la rumination, qu'il reprenait presque ! aussitôt après avoir rejeté jusqu'à dix litres de matières liquides et parfaitement . triturées. Le vomissement a été constaté aussi chez le mouton météorisé par W. Yvart, et il l'a été par Bernard dans le cas de cancer de la caillette.