II. DE LA SÉCRÉTION PANCRÉATIQUE
Nous venons de voir la bile constamment sécrétée et constamment versée dans l'intestin. La continuité de la sécrétion hépatique indique assez que son produit remplit un rôle do dépuration ; le ralentissement do cette sécrétion et le dépôt de la bile dans un réservoir spécial, lorsque la digestion languit ou se suspend, prouvent sulTisamment que ce fluide prend part à l'élaboration des matières alimentaires. La physionomie propre à l'action du foie ne va plus se retrouver à celle du pancréas : celle-ci va se présenter sous une forme nouvelle essentiellement din"érente du mode d'action du foie, des glandes salivaires et de tous les autres organes sécréteurs. Ici l'expérimentation va dévoiler des nuances que les ingénieuses conceptions de Bordeu et de Bichat n'ont pu comprendre. •
Le pancréas, dont la structure lobuléc rappelle celle des glandes salivaires, se présente sous cette forme chez les mammifères, les oiseaux, les reptiles, et snr un certain nombre de poissons ; mais il paraît remplacé dans la plupart des esjîèces (le celte dernière classe par des canaux pyloriques ouverts à l'extrémité supérietire
(le l'iniesiiii grôle. Son canal excréieiir, le plus souvent simple dans les mammifèrcset multiple chez les oiseaux, oiïre, relativement aux canaux biliaires, un modo de terminaison assez variable.
Premièrement, les canaux biliaire et pancréatique parfaitement distincts s'ouvrent à une distance plus ou moins grande l'un de l'autre, comme dans le bœuf, le porc, le lapin, le lièvre, le cochon d'Inde.
Deuxièmement, ils peuvent se terminer très près l'un de l'autre, comme dans quelques espèces de singes, d'après les observations de Cuvier.
Troisièmement, ils peuvent s'insérer au môme point par deux orifices confondus, (le même que chez le cheval, l'âne, le chat, etc.
Quatrièmement enfin, ils peuvent s'aboucher l'un dans l'autre et se terminer par un canal commun plusou moins long : c'est le cas de l'homme, d'une partie des singes, (les carnivores, du chameau, du lama, de la chèvre et de la brebis. Cette dernière disposition permet à l'expérimentateur d'obtenir un mélange de bile et de suc panci éalique suivant les proportions que la nature a déterminées.
Il est à noter que, chez les mammifères dont les canaux biliaircet |)ancréaliquc iK' s'ouvrent pas au même point, c'est, à quelques exceptions près, le canal biliaire (lui précède l'autre. Au contraire ce sont les canaux pancréatiques qui s'insèrent les premiers dans l'intestin chez la plupart des oiseaux. Les nombreuses observations de Cuvier et de M, Duvernoy établissent nettement cette loi dont la signification physiologique reste à déterminer.
Le pancréas, dont l'aspect et la structure paraissent les mêmes dans tous les animaux supérieurs, fonctionne-t-il suivant un mode invariable, pour toutes les espèces? Sa sécrétion est-elle continue ou intermittente? est- elle plus abondante à telle période de la digestion qu'à telle autre? Son produit présenle-t-il des caractères et des propriétés identiques chez les carnassiers, les herbivores et les ruminants, et l'intervention de celui-ci est-elle indispensable à la digestion intestinale? Ce sont là autant de questions que l'expérimentation seule peut résoudre.
De Graaf, anatomiste hollandais, est le premier qui ait, par un procédé ingénieux, recueilli le suc pancréatique sur l'animal vivant. Depuis cet expérimentateur, MiM. Leuret et Lassaigne recueillirent le suc pancréatique du cheval, WiM. ïie • demann et Graelin celui de la brebis, et tout récemment iM. Bernard obtint celui du chien par une heureuse modification du procédé de de Graaf, et fit connaître une remarquable propriété de ce fluide ; mais aucun de ces physiologistes ne détermina les caractères de l'action du pancréas. Un tel résultat était d'ailleurs impossible à atteindre, chez le chien, le cheval et la brebis, pour des raisons faciles à trouver et qui seront exposées plus tard : aussi ai-je entrepris mes recherches sur les grands ruminants, chez lesquels il est facile d'établir des fistules pancréatiques, sans irriter la glande et sans troubler sensiblement les fonctions digestives (1).
Le pancréasdu bœuf est couché en partie sur les circonvolutions du côlon, eten partie sur la région droite et supérieure du rumen, depuis la scissure du foie jusque au-dessous de la deuxième vertèbre lombaire; il porte, à son extrémité intestinale, un seul conduit qui s'ouvre dans le duodénum de 30 à ZiO centimètres en arrière de
(t) Voy. mes expériences sur la sécrétion pancréatique des grands ruminants [Comptes rendus de l'Académie des sciences, 17 mars ISîil, t. XXXII).
l'ouverlure du canal cholédoque. Ce conduit, souvent détaché de la glande sur une étendue de 2 à 3 centimètres, est assez large pour recevoir un tube d'un diamètre de 8 à 9 millimètres.
Pour arriver sur le canal excréteur du pancréas, on fait dans lecreux du flancdroii une incision longuede 10 à 12 centimètres, parallèle à la dernière côte et séparée de celle-ci par un espace de 3 à travers de doigt ; on divise successivement la peau et les muscles, puis on tord les petits vaisseaux qui peuvent avoir été lésés; enfin, dis que la plaie no donne plus de sang, on ouvre le péritoine. Alors on fait au canal pancréatique, qui apparaît entre le duodénum et l'extrémité inférieure de la glande, une petite incision longitudinale par laquelle on engage un tube de verre muni d'im léger bourrelet à chaque extrémité. Celui-ci est ensuite fixé par une ligature circulaire passée autour du canal, à l'aide d'une aiguille à pointe mousse. Enfin la plaie abdominale, à travers laquelle on fait passer le tube, est fermée par une suture.
FiG. 50. — Taureau avec l'appareil destiné à recueillir le fluide pancrêalique.
^ Si l'opération a été bien faite, l'intestin enveloppé dans un double sacépiploïque, n aura pas été exposé au contact de l'air ; le pancréas n'aura été ni blessé par l'instrument tranchant, ni froissé par la main de l'expérimentateur. Si d'ailleurs la digestion était active et la sécrétion établie au moment de l'incision du canal, on verra le fluide pancréatique limpide monter plus ou moins rapidement dans le tube et s échapper à l'extérieur. L'animal continuera à manger et à ruminer comme auparavant, et pendant cinq, six, huit jours," on pourra suivre dans toutes ses phases le travail sécréteur de la glande.
Dès les premiers moments de l'expérience, le suc pancréatique coule limpide
comnïc (le l'eau et présente uiiclégère viscosité qui augmenle par le refroidissement. Au bout d'un certain temps, il sort moins abondamment et bientôt on voit la sécrclion se suspendre à peu près complètement ; celle-ci se rétablit ensuite d'uno manière insensible, devient de plus en plus active, puis diminue et cesse de nouveau, pour reprendre son activité première, et ainsi de suite.
La sécrétion pancréatique, au lieu d'être continue et régulière, éprouve des variations qui lui donnent un type iiitermiltcut : elle oscille, dans des limites plus ou moins étendues, suivant l'état de la digestion. En général, il semble que son maximum d'activité coïncide avec la fin d'une période de rumination et avec les moments qui la suivent : alors son produit s'élève souvent au cliilTre de 200 à 270 grammes par heure, poiu" un bœuf de taille moyenne. Voici un tableau qui résume une expérience suivie pendant une semaine. Il donne une idée suiïisanto de la sécrétion dans ses rapports avecl'élat de la digestion.