‹ Traité de physiologie comparée des animaux domestiquesChapitre 15 sur 155 · IV. DES MOUVEMENTS DE l'ENCÉPHALE · texte numérisé non relu

IV. DES MOUVEMENTS DE l'ENCÉPHALE

On a remarqué très anciennement que le cerveau des enfants se meut dans le crâne : Pline (2), Galien, font mention de ce mouvement, qui est sensible au niveau de l'espace où les os de la tète ne se sont point encore rapprochés, et que l'on nomme la fontanelle; tous les physiologistes modernes parlent de celui qui s'observe sur les animaux dont on a ouvert la cavité crânienne. Aussi le fait du mouvement du cerveau a-t-il été accepté longtemps sans contestation. Mais déjà Haller (3) doute de sa réalité, puis finit par le nier; et Lorry (4) dit très positivement qu'il est impossible lorsque les parois du crâne ont acquis toute leur résistance.

Il s'agit donc, tout d'abord, de rechercher si le mouvement du cerveau est possible sur l'animal adulte dont le crâne est intact, puis, dans l'affirmative, de déterminer ses caractères, ses limites, son mécanisme et ses causes.

La cavité crânienne, dans l'animal adulte, a des parois très résistantes, inextensibles, non flexibles; les os qui les forment ne laissent plus d'espaces entre eux, la plupart des sutures sont soudées, et celles qui ne le sont pas tout à fait n'ont pas de mouvement possible ; le cerveau paraît remplir exactement cette cavité ; ses saillies se moulent sur les impressions digitales, ses anfractuosités sur les reliefs de cette dernière; tout enfin semble indiquer une coaptation exacte du contenu dans le contenant, et certainement, d'après cela, les mouvements du cerveau ne sauraient, s'ils existent, être bien considérables. Mais la masse encéphalique est-elle si exactement moulée dans le crâne qu'elle nepuisse éprouver un léger mouvement 2 D'abord il y a des sinus : le longitudinal, le transverse, le sphénoïdal, qui, par leurs divers degrés de plénitude, peuvent augmenter ou diminuer un peu la capacité du crâne ; ensuite il y a , entre la pie-mère et l'arachnoïde , une certaine quantité de liquide

(1) Précis élémentaire de physiologie, t. I , p, 380.

(2) II dit « que l'homme est le seul à qui le cerveau palpite dans l'enfance : Uni homini tmnfantia palpitât nec corroboratur antéprimum sermonis exordium. » (Histoire naturelle, livre XI, p. 475, trad. Guéroult.)

(3) « Pour le mouvement du cerveau, dit Haller, il est évident qu'il n'a pas lieu dans I animal dont la tête est entière. Le crâne est alors entièrement rempli du cerveau, et la dure mere est si fortement attachée au crâne, qu'il n'y a pas de possibilité pour aucun mouvement par lequel la dure-mère s'éloignerait du crâne et y retournerait alternativement. Ce mouvement ne commence qu'après qu'on a ouvert le crâne et qu'on en a détacbé la dnrcmerc et le cerveau. » (Mem. sur la nature sensible et irritable, t. I , p, 190,)

(4) Mém. de l'Académie des sciences, 1760 (Savants étrangers, t. III).

90 DES foni;tions du systkme nekveux.

nui en passant du crâne dans le canal rachidicn, fait un certain vide ; enfin, il y a clans l'arachnoïde même un peu de sérosité, peut-être en partie vohl.hsée, qu. se condense lors de l'élévation du cerveau et se raréfie lors de son afTaissement. On conçoit donc que, sans qu'il se produise un vide entre la dure-mère et la niasse cérébrale, celle-ci puisse trouver un espace suffisant pour un lésjer déplacement. Ceux qui nient, comme M. Loni^el (1), le raouvementdu cerveau, donnent à l'appm de leur opinion l'imiiossibililé de la formation du vide entre la dure-mère et l'encéphale, et par conséquent l'impossibilité du développement d'un espace dans lequel l'organe pourrait se mouvoir; ils allèguent ensuite, pour autre raison, que le vide, a supposer qu'il se formât, se ferait précisément dans l'inspiration, alors que le cerveau s'abaisse, et disparaîtrait dans l'expiration, alors qu'il serait nécessaire pour permettre l'élévation de l'encéphale.

Ces objections sont certainement très spécieuses, mais tout considéré, elles n'ont pas la valeur qu'elles paraissent avoir de premier abord. D'une part, le cerveau peut se mouvoir par suite de l'agrandissement de la cavité dans laquelle il est contenu, agrandissement qui résulte d'abord de la déplétion des sinus, ensuite du reflux du fluide sous-arachnoïdien du crâne vers le canal vertébral, et peut-être enfin de la volalilisalion d'une partie de la sérosité arachnoïdienne et ventriculaire ; d'autre part, comme la déplétion des sinus et la raréfaction de la sérosité doivent s'eO'ecluer dans l'inspiration tandis que le cerveau s'alîaisse, il est clair que dans l'expiration, l'organe peut s'élever en condensant le liquide qui remplissait l'espace agrandi dans le temps précédent, et en faisant refluer une partie de ce fluide vers le canal rachidien.

Ainsi il me semble qu'on peut concevoir la possibilité des mouvements du cerveau chez l'adulte, en admettant que cet organe laisse, entre lui et la dure-mère, un espace C[ui peut augmenter ou diminuer : 1° par le plus ou moins de plénitude des sinus ; 2° par le fait du déplacement du fluide céphalo-rachidien ; 3° enfin, par les divers états de raréfaction ou de condensation du liquide sous -arachnoïdien. L'intervention du vide est un non-sens, puisque ce vide ne peut pas se former.

Quoi qu'il en soit, lorsqu'on met à découvert le cerveau d'un animal vivant, en totalité ou seulement dans un point plus ou moins étendu, on voit que cet organe éprouve un mouvement 'alternatif très sensible d'élévation et d'abaissement: il paraît tour à tour soulevé ou affaissé, gonflé'ou déprimé ; il s'élève dans l'expiration, s'abaisse dans l'inspiration, et toujours ses mouvements sont isochrones avec les mouvements respiratoires ; déplus, il éprouve une série de palpitations correspondant aux battements des artères.

La cause et le mécanisme de ces mouvements n'ont été bien appréciés que par les physiologistes modernes. Galien, qui avait remarqué leur isochronisme avec ceux de la respiration, croyait que le cerveau était soulevé par l'air qu'il supposait pénétrer dans les ventricules, à travers les ouvertures ethmoïdales, lors de l'inspiration, et qu'il était affaissé lors de l'expiration, par suite de l'expulsion de cet air. Vésale les aliribuait aux battements des artères de la pie-mère ; Fallope, aux pulsations des vaisseaux de la dure-mère ; enfin, >Yillis et beaucoup d'autres, î une prétendue

(1) Anatomie et physiologie du système nencu.r, t. I, p. 770.

FONCTIONS DK 1,'eNCEPI1ALE. 91

conlraclililé de celle dernière membrane. Haller cl Lamurc leur assigiienl leur véritable cause, en les attribuant au flux et au reflux du sang veineux.

Haller établit (1) que le cerveau est soumis h deux mouvements : l'un, pcn sensible, isochrone aux mouvements respiratoires; l'autre, moins sensiijle, isochrone aux battements des artères. La plupart des physiologistes les admettent lous les deux : ils sont faciles à voir, non seulement chez les animaux dont le cerveau est mis complètement à découvert, mais encore chez ceux dont une petite partie de l'encéphale a été privée de ses enveloppes protectrices. Quandon met à nu la partie antérieure de l'un des hémisphères cérébraux d'un âne ou d'un cheval, eu laissant sur la ligne médiane, afin d'éviter une hémorrhagie, la partie osseuse qui recouvre le sinus falciforme, on voit, même avant que la méninge soit incisée, mais mieux après qu'elle a été enlevée, les deux mouvements du cerveau : l'un, assez faible, consiste en une série d'élévations, d'affaissements successifs, et correspond exactement aux battements des artères ; l'autre, plus prononcé et plus lent, répond aux mouvements respiratoires. Dans ce dernier, le cerveau s'abaisse ou s'affaisse sur luimême lors de l'inspiration ; il s'élève ou se gonfle, au contraire, dans l'expiration, et cela d'autant plus sensiblement, que la respiration est plus gênée, comme après une course ou un exercice pénible. A la simple inspection, il est facile de constater que ces deux mouvements sont parfaitement distincts, et que le cerveau s'élève autant de fois pour l'un qu'il y a de pulsations artérielles, et pour l'autre autant de fois qu'il y a de respirations. Mais il n'est pas aussi aisé de les reconnaître sur de petits animaux, tels que le lapin, par exemple, d'abord parce que celui qui tient aux battements artériels est très faible, ensuite parce que le second est très rapide, par suite de la vitesse de la respiration des petites espèces; il eu résulte que les deux doivent à peu près se confondre en un seul, et c'est peut-être à cause de cette particularité que quelques physiologistes n'admettent qu'un seul mouvement du cerveau.

Quel est, maintenant, le mécanisme des mouvementsde l'encéphale? Lamure (2) attribue le mouvement principal, c'est-à-dire celui qui dépend de la respiration, au flux et au reflux du sang veineux. L'élévation du cerveau a lieu par suite du reflux qui s'opère de la veine cave antérieure et des jugulaires vers les sinus lors de l'expiration; l'abaissement provient de la déplétion des sinus, opérée par suite de l'aspiration exercée sur le sang pendant l'inspiration. Pour prouver que c'est bien à ces causes que sont dus l'élévation et l'abaissement allernatifs du cerveau, Lamure lie les jugulaires et coupe les veines vertébrales, mais le mouvement persiste, quoique alfaibli, parce qu'il y a encore d'autres veines par lesquelles le reflux du sang continue h s'opérer ; enfin, sur l'animal mort, il rétablit le mouvement en comprimant le thorax : dès que les côtes sont rapprochées, le cerveau s'élève; dès qu'elles reviennent sur elles-mêmes, il s'abaisse ; cet effet cesse de se produire après la section de la veine cave antérieure. Haller, après de nombreuses expériences dont quelques unes avaient été déjà faites par Schlichting, arrive à partager l'opinion de Lamure. « Les veines, dit-il (3), se gonflent pendant l'expiration ; elles se

(1) Mémoire sur la nature sensible et itTilahle des parties du corps animal , 1. 1 , p. 172. l-iiisaiine, 178G.

(2) Itcclicrches sur lacause des mouvements du cerveau ( Me'm. de rAc(td. des se, 1749).

(3) Mcm. sur lanatiirc sensible, etc., t. I, p. 181.

désemplissenl dans rinspiration. Comme ces alternalives de réplétioii cl d'évacuation seul absolument les mêmes dans le cerveau, comme celui-ci s'élève pendant que les veines et surtout les jugulaires se remplissent de sang, et qu'il s'abaisse dans le temps même que les veines perdent le leur, il paraît évident que le gonflement et le dégonflement alternatifs du cerveau naissent de ceux des veines. » Pour lui, la réplélion des veines est le résultat d'un reflux du sang de roreilleltc droite vers les troncs veineux lors de l'expiration, et leur aiïaisscment la conséquence de la déplélion de ces vaisseaux lorsque la poitrine se dilate, c'est-à-dire pendant l'inspiration. 11 remarque, de plus, que la gêne de la respiration et la strangulation momentanée rendent le mouvement du cerveau plus sensible,

W. Flourens (1) a repris la question et l'a mieux analysée que ses devanciers. Il ne reconnaît qu'un seul mouvement : celui qui dépend de la respiration. D'après lui, ce mouvement unique consisle bien plus en un gonflement et un afl^aissement alternatifs du cerveau qu'en une élévation et un abaissement de l'organe. Sa cause serait bien encore le flux et le reflux du sang, mais ce flux et ce reflux s'opéreraient principalement par les sinus vertébraux qui communiquent avec ceux du crâne. M. Flourens prouve que la voie de ces sinus est la plus importante par les expériences suivantes : 1" après la ligature des deux jugulaires, le mouvement persiste, seulement il est moins prononcé ; 2" après la ligature des jugulaires et la section des veines vertébrales, il continue encore, bien que très afl^aibli; 3" enOn, sur le cadavre dont les deux jugulaires et les deux vertébrales sont ouvertes, on le reproduit en comprimant le thorax et le laissant ensuite revenir sur lui-même. Dans son opinion, le sang, lors de l'expiration, reflue du thorax par les veines dorsales (azygos) dans les sinus vertébraux, et de ceux-ci dans les sinus du crâne ; il reflue également dans ces derniers par les jugulaires et les vertébrales. C'est à ce moment qu'il s'élève bien plus par un gonflement de sa masse que par un soulèvement. Au contraire, lors de l'inspiration, le sang afflue vers la poitrine par la même voie, et surtout par la première, et dégorge ainsi les sinus et la substance du cerveau, et par suite celui-ci s'affaisse et descend. L'élévation ou le gonflement du cerveau dépendrait de deux causes : l'une principale, le reflux du sang veineux, et l'autre accessoire, l'afîlux du sang artériel; son afl"aissement résulterait seulement du retrait du sang veineux aspiré par la poitrine.

En résumé, l'encéphale éprouve deux mouvements : l'un faible, en rapport avec la diastole et la systole des artères cérébrales; l'autre plus sensible, plus lent, lié aux mouvements respiratoires et dépendant du flux et du reflux du sang veineux. Ces deux mouvements, bien distincts chez les grands animaux , doivent être très peu prononcés quand les parois du cranc sont intactes.

(1) Ouvrage cité, p. 340.

FONCTIONS DE L\ MOBLLE ÉPINIÈKE.

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