I. DE l'iNSTIiNCT et DE l'|NTELU(;ENCE en liliNÉItAL
Les animaux ne sont |)as, comme certains pliilos()|)lies et quekpies naturalistes ont cherché à le prouver, des espèces d'automates obéissant à d'aveugles impulsions et dépourvus de toute espèce d'intelligence ; ce sont des êtres possédant des instincts toujours sûrs et généralement plus parfaits que ceux de l'espèce humaine, une intelligence, obtuse à la vérité, mais qui se perfectionne dans les degrés supérieurs de 1 échelle, des êtres susceptibles, enfin, d'un certain discernement dans leurs actions et capables d'éprouver plusieurs sentiments, plusieurs passions plus ou moins analogues aux sentiments et aux passions (|ue nous éprouvons nous-mêmes.
Pour leur reconnaître ces facultés, il n'est nullement nécessaire de rechercher, préalablement, s'ils ont ou s'ils n'ont pas une âme matérielle et mortelle comme le pensaient les anciens (1), ou innnalérielle et impérissable, ainsi que l'admettaient les sectateurs de Pythagore. Sans compter que celte recherche serait futile, car il est plus que piobal)le qu'ils n'ont ni l'une ni l'autre, elle ne pourrait conduire à aucun résultat certain. On peut très bien, abstraction faite de l'àme, comprendre que les animaux aient des instincts plus ou moins parfaits, et une certaine intelligence; qu'ils aient la conscience de leur existence, la faculté d'associer des idées simples, de raisonner quelques unes de leurs actions, qu'ils soient capables d'aiïec-
(1) Lucrèce pense que l'âme naît, se développe, dépdritet meurt avec le corps. C'est d'elle qu'il fait dépendre les seiUinicnls, les diverses facullés et le caractère de chaque animal: la férocité du lion, la ruse du renard, la timidité du cerf. Il remarque que si elle passait d'une espère dans une autre • les auimaux leraieiit un échange continuel de mœurs et de goùis : le chien d'tlyrcanie fuirait à l'aspect du cerf devenu menaçant; le vautour à l'aspect de la colombe tremblerait dans les airs; l'homme se dépouillerait de la raison et la brute féroce usurperait son empire. »
11 la regarde comme intimement liée au corps et susceptible d'être blessée et divisée avec lui. « Tranche, dit il , le corps tortueux de cet énorme serpent qui fait vibrer son dard empoisonné, vois chaque part divisée se tordre et se replier en distillant sur la terre souiller ^on venin noir et sanglant, tandis (ju'irritee de ses blessures sa lélc ouvre une gueule écumante, et ronge de ses propres dents ses hideux lambeaux. (Chaque tronçon possédait-il une Ame entière et intelligente? Non , nue Ame unique habitait le corps : asservis au même son. Ions deux vuluérables et divisibles, subissent le trépas. .. {Derei-um nalura, liv. lit, p. 178, irad. de Pongerville. )
lion, de haine, élc; on peut, do même, parfaitement cliidier ces facniiés, les analy- "^iT une à une, clicrclicr la relation qui paraît exister entre elles sans s'inquiéter de Mivoirsi elles dépendent d'un principe immatériel dont il est impossible de démoniicr l'existence.
I.a plupart des naturalistes et des observateurs judicieux qui ont étudié avec soin les mœurs et les liabiludes des animaux ont été frappés de l'analogie qui existe (Mitre leurs actions et les nôtres ; ils ont admiré l'art avec lequel chaque espèce sait pourvoir à sa conservation, résister aux attaques de ses ennemis, protéger et élever M's petits, se réunir en troupes, se construire des habitations, et quelquefois faire preuve d'une industrie merveilleuse. Les uns ont regardé tous ces actes comme le lésullat d'un mécanisme mis en ieu par des influences étrangères à l'organisation; les autres, comme le produit d'une force irréfléchie, d'une impulsion innée, secrète, irrésistible, qu'on est généralement convenu d'appeler instinct; quelques uns, séduits par la liaison de tous ces actes, leur appropriation parfaite au butqu'ils doi- \eiit remplir, leur analogie apparente avec les nôtres, les ont considérés comme des actes réfléchis, combinés, et les ont rapportés à celte faculté si éminemment développée dans notre espèce, et qui porte le nom à' intelligence ; enfin, certains d'entre LUX, analysant plus rigoureusement ces actions, ont cru pouvoir les rattacher tantôt à l'instinct, tantôt à une intelligence plus ou moins étendue : ainsi ils ont accordé à la fois aux brutes ces deux facultés, mais dans des rapports et à des degrés variables : chez les êtres les plus inférieurs seulement, tout serait instinctif, tandis que chez ceux dont l'organisation se rapproche de celle de l'homme, l'intelligence viendrait se surajouter à l'instinct et donner naissance à de nouvelles manifestations. Il y a donc dissidence, quant au point de départ ou au principe des diverses facultés des animaux, cherchons à reconnaître ce principe ou ce point de départ, afin de pouvoir analyser complètement les nombreuses opérations qui en dérivent.
Le système qu'il convient d'examiner tout d'abord, est celui de V automatisme» D'après Descartes (1) qui en est l'auteur, les animaux sont des êtres dé|)ourvus d'instinct, d'intelligence, de mémoire, des êtres incapables d'associer les idées les plus simples, de former le moindre jugement ; ce sont de véritables machines, organisées de telle manière que les impressions diverses, les sons, les saveurs, les odeurs, la lumière, suflisent pour les mettre en mouvement. Toutes leurs actions ne sont que la conséquence d'une harmonie préétablie entre leurs mouvements elles impressions que les agents exlérieuis produisent sur les sens. Ainsi le mor^ ceau de chair que le chien aperçoit envoie dans l'œil de cet animal une image qui met en mouvement les esprits animaux et entraîne irrésistiblement le carnassier vers sa proie ; la lumière réfléchie par le corps d'un loup dans l'œil de la brebis remue tellement les filets du nerf opliciue, que les esprits animaux se répandent partout, de manière à obligei- le ruminant timide à piendre la fuite ; les molécules odorantes que le lièvre a laissées sur son passage attirent le chien et le font courir dans une direction déterminée. Tous ces ell'ets sont le résultat d'une impul.sion irrésistible à laquelle la volonté et l'intelligence sont complètement étrangères.
(1 i OEuvrcs de Descaries , Discours sur la mdllwde, b' partie, p. 38, et Objei lions contre les médilalions de cet auteur, p. 222, 243, 275, 276, 356, iOO. l'aris, 1851.
i'IU DES FONClIUiNs. DU SYSTÈME NKUVEUX,
Les idées de Dcscarles sur le principe des aciions des animaux étaient trop ol)scuies, trop dénuées de preuves et trop en désaccord avec ce qu'apprend une étude • raisonnéu des facultés dont jouissent ces êtres, pour être admises sans conteslalion ; aussi furent-elles vivement combattues et repoussées par la plupart des bons esprits . môme au temps où elles furent émises ; cependant, plus lard, divers auteurs les acceptèrent avec quelques restrictions,
Biiffon, sans défendre l'automatisme absolu de Descartes, prétend que les actions . des animaux doivent être rapportées, en grande partie, à des impulsions purement . mécaniques n'ayant aucun rapport avec les facultés del'intelligence.Ses opinions, à cet . égard, ont joui d'une trop grande célébrité pour que nous les passions sous silence,
Buffon (1) pense que les impressions produites sur les senssullisent pour déterminer • les diverses actions que les bêtes exécutent. Ces impressions, suivant leur caractère, leur association, donnent lieu, chez eux, aux actes qui sont pourl'homme le résultat de la volonté, de la réflexion et de l'intelligence; mais comme il prévoit qu'on va lui adresser le reproche de comparer les animaux à de simples machines, il s'empresse d'indiquer les facultés dont il les croit doués. « Ils ont, dit-il, le sentiment; ils l'ont même à un plus haut degré que nous ne l'avons ; ils ont aussi la conscience de leur existence actuelle. Ils ont des sensations, mais il leur manque la faculté de les comparer, c'est-à-dire la puissance qui produit les idées. » S'il leur reconnaît la faculté de sentir comme nous et même plus fortement que nous, s'il les croit capables de se souvenir du passé, c'est tout ce qu'il leur concède. Il leur' dénie le jugement, la réflexion, les idées ; bientôt il leur contestera d'autres facultés • moins complexes que celles-là. Mais si, en thèse générale, il s'efforce de leur retirer une à une les facultés qu'ils paraissent posséder, le grand naturaliste, en arrivant à les peindre individueileraeut, les présente sous leurs couleurs naturelles, souvent embellies, et, malgré lui, ou sans s'en douter, il rend à chacun ce qu'il voulait refuser h tous.
« La puissance de réfléchir ayant été refusée aux animaux, il est donc certain qu'ils ne peuvent former d'idées, et que, par conséquent, leur conscience d'exis-tence est moins sûre et moins étendue que la nôtre ; car ils ne peuvent avoir aucune idée du temps, aucune connaissance du passé, aucune notion de l'avenir; leurconscience d'existence est simple, elle dépend uniquement des sensations qui les; affectent actuellement et consiste dans le sentiment intérieur que ces sensations pro-duisent. » J s sont en quelque sorte, d'après sa comparaison, semblables à l'homme; hors de lui-même, vivement préoccupé d'un objet, absorbé par une passion violente. « Cet état où nous ne nous trouvons (|ue par instants est l'état habituel dess animaux ; privés d'idées et pourvus de sensations, ils ne savent point qu'ils existent, , mais ils le sentent. «
Ainsi il leur refuse toute idée, toute connaissance du passé, contrairement à ce? qu'il avait d'abord avancé ; et, par la plus subtile distinction, il leur ôte la connaissance de leur existence pour leur en laisser seulement la sensation. Cette négation' du souvenir des choses passées sent le paradoxe ; Bufl'on s'en aperçoit bien, aussi y revient-il à tout instant.
(I) Discours sur la nature des animaux. Uliuvrcs (ie-BuHbn, t. IV, p. il, t'dit. iu-4" dr l'imprimerie royale.
FACULTÉS INSTINCTIVES ET INTELI.ECTL'Er.î.ES. 12^5
« Los animaux n'oiupas la mémoire! Le conlraire paraît (lémoiUré, ma dira-t-on : ic reconnaissent-ils pas, après une absence, les personnes auprès desquelles ils ont eu, les lieux qu'ils ont habiles, les chemins qu'ils ont parcourus? Ne se souvienlent-ils pas des châtiments qu'ils ont essuyés, des caresses qu'on leur a faites, des L'çons qu'on leur a données? Tout semble prouver qu'en leurôtant l'entendement t l'esprit, ou ne peut leur refuser la mémoire et une mémoire active, étendue, et )eut-ètre plus fidèle que la nôtre. Cependant , quelque grandes que soient ces ipparences, et quelque fort que soit le préjugé qu'elles ont fait naître, je crois qu'on peut démontrer qu'elles nous trompent ; que les animaux n'ont aucune connaissance lu passé, aucune idée du temps, et que par conséquent ils n'ont pas la mémoire. » Pour soutenir cette étrange proposition, il prétend que ce qu'on appelle la mémoire provient de la faculté de réfléchir et consiste dans une succession d'idées que l'âme lie ensemble, et dont elle étabht les rapports. Dès l'instant qu'elle ne résulte pas d'un simple renouvellement des sensations passées, et que la puissance de réflé- ( hir, d'associer des idées manque aux animaux, ceux-ci ne peuvent avoir, selon liiiffon, une véritable mémoire. Néanmoins il voit que tous ses efforts ne peuvent réussira convaincre; il sent que ses assertions ne sont pas suffisamment prouvées ; pour en finir, il distingue deux sortes de mémoires, très différentes l'une de l'autre : 'une, qui est la trace des idées et qui émane de l'âme ; l'autre, qui pourrait s'ap- Doler réminiscence, et qui n'est que le renouvellement des sensations déjà éprou- . I es. La première est le privilège de l'homme ; la seconde appartient au fou, à l'imbécile et aux bêtes.
Après avoir examiné les facultés des animaux pris individuellement, il étudie ces f;icultés dans les rapports ou les relations qu'elles ont les unes avec les autres. Pour- "^nivant sa théorie avec un admirable talent, il cherche à prouver que le rassemblement des animaux en troupes ou en sociétés plus ou moins nombreuses, que leurs industries diverses, leurs travaux les plus compliqués, ne supposent aucune intellii^ence; et, pour le prouver, il prend l'exemple des abeilles qui n'ont, en réalité, comme nous le verrons plus tard, aucune intelligence, mais qui possèdent, en compensation, des instincts très parfaits. Puis, il passe à d'autres espèces pour arriver aux mômes conclusions : chemin faisant, il devine bien les objections qu'on peut lui faire; elles ne l'effraient point; loin de les éviter, il va au-devant et les réfute par des arguments bien singuliers, qui cependant ont l'apparence d'une certaine valeur.
Si, dit-il, les animaux n'ont ni intelligence, ni mémoire, ni prévoyance, pourquoi beaucoup d'entre eux font-ils des provisions pour l'hiver, comme le mulot et la fourmi? Pourquoi plusieurs se construisent-ils des habitations ? Dans quel but l'abeille va-t-elle recueillir le nectar des fleurs pour en composer un miel qu'elle accumule avec soin dans son gâteau ? Pour quel motif l'oiseau se fait-il un nid ? Pourquoi, enfin, tant d'autres actes qui semblent annoncer le discernement chez les bêtes? Ce n'est pas parce qu'ils sont intelligents, c'est parce qu'ils sont stupides, (ht BulTon; ce n'est pas parce qu'ils se souviennent du passé et qu'ils prévoient 1 avenir, c'est précisément pour les raisons contraires. « Non seulement ces animaux ne savent pas ce qui doit arriver, mais ils ignorent mC'me ce qui est arrivé. ' ne poule ne distingue pas ses œufs de ceux d'un aulre oiseau ; elle ne voit point
12(i DES FONCTIONS DU SYSTÈME NEUVEUX.
que les petits canards qu'elle vient de faire édore ne lui appartiennent point ; die • couve des œufs de craie dont il ne doit rien résulter, avec autant d'attention que • ses propres œufs; elle ne connaît donc ni le passé, ni l'avenir, et se trompe encore ' sur le présent ... I es nitls des oiseaux, les cellules des mouches, les provisions des • abeilles, des fourmis et des mulots, ne supposent donc aucune intelligence dans l'animal, etn'émanent pas de quelques lois particulièrement établies pour char|ue espèce, J 7na{s dé/iendent, comme toutes les autres opérations des animaux, du nombre, det la figure, du mouvement, de l'organisation et du sentiment, qui sont les lois de lat nature, générales et communes à tous les êtres animés. »
Ces actes qui excitent tant d'admiration ne dépendent pas pour la plupart, sur-tout ceux qui s'observent chez les animaux inférieurs, de l'intelligence, mais iUil sont les produits d'une autre faculté essentiellement dllférente, non réfléchie, notiM raisonnée, d'une faculté innée, d'une force irrésistible, toujours la même dans une- l môme espèce, et connue sous le nomd'î«s/mc^ Non, ces actes n'indiquent pas l'intelligence : Buffon avait raison de le dire, mais pourquoi ne les rapporte-l-il pas à ; leur véritable source? C'est qu'il ne connaît pas l'instinct. Parfois, cependant, il le désigne vaguement, il le devine, en disant que les animaux agissent par une espèce t de mécanisme, par une obéissance aveugle à certaines lois de la nature : mais on 1 1 voit qu'il ne s'en fait qu'une idée confuse et très fausse en ajoutant que les facultés i! des êtres supérieurs ne sont que les résultats de l'exercice et de l'expérience du i' sentimrnt, pnistiu'il est parfailement établi aujourd'hui que l'inslinct est indépen- |l dant de l'imitation , de l'habitude ou de l'éducation. Du reste, ses conclusions ! prouvent suffisamment qu'il n'a pas compris cette faculté fondamentale de la psy- ; chologie des brutes.
Mais puisque les animaux sont des èlres sans intelligence, sans idées, des êtresincapables déjuger, de réfléchir ; des êtres sans mémoire et sans aucune espèce de i connaissance, qu'ont-ils donc de commun avec l'homme? Ici Buffon est plus juste;: il prétend ((u'ils sont comme nous sujets h la peur, qu'ils sont comme nous susceptibles de haine, d'amour, de courage, passions qui, selon lui <• ne supposent aucune connaissance, aucune idée, et ne sont fondées que sur l'expérience du sentiment, c'est-à dire sur la répétition des actes de douleur ou de plaisir, et ]>' renouvellement des sensations intérieures du même genre. » Ils ont aussi len « espèce d'amitié, leur espèce d'orgueil, leur espèce d'ambition. » Ces passions n sont, comme on le voit, que plus ou moins analogues à celles de l'homme ; elles ne sont qu'une faible image des passions correspondantes de ce dernier. I.e naturaliste e.st conséquent avec liii-mcnie. Il avait refusé la mémoire aux animaux pour Iciu' donner une autre mémoire qui est la réminiscence ; ici il leur conteste l'amitié, mais il leur donne l'atiachement ; il leur reprend l'orgueil et l'ambition émanant de l intelligence, et il leur abandonne l'orgueil et l'ambilion qui tiennent au courage j naturel.
Ainsi, en résumé, Buffon retire aux animaux le peu d'intelligence qu'ils semblent avoir, avec les facultés qui en découlent; il méconnaît le point de départ du plus grand nombre de leurs actes, c'est-à-dire l'instinct ; donne de ceux ci une interprétation fausse, en lesfaisant dépendre vaguement des impressions diverses ou . des ébranlements produits sur les organes des sens : sa manière de voir est donc
irriilioiniellc, inacceptable, ul ne permel point d'aiialysor avec rigueur les actions si admirables et si variées qn'exécuteiU les animaux.
D'aiirès un second système, fort ancien, (jue j'appellerai le stjslhni; de In gradation dca facultés, lesanimanx sont considérés comme des êtres inleliigenls, et leurs actes comme le résultat de combinaisons volonlaiies, réllécliies el raisonnées; toutes leurs opérations supposeraient de la mémoire, du jugement, de la comparaison, |)ortés à un degré i)ius ou moins rapproché des facidlés intellectuelles de l'espèce humaine.
Aristole (1) reconnaît aux animaux une intelligence plus ou moins étendue suivant les espèces, et (|iii se perfectionne graduellement à mesure qu'on l'envisage chez celles qui se rapprochent le plus de l'homme; il leur accorde enfin des facultés analogues à celles qui caractérisent l'intelligence humaine. Gassendi (2) concède également aux bêtes de la réflexion, du raisonnement; Leihnilz pense qu'elles associent des idées sim|)les, et (ju'elles raisonnent dans de certaines limites ; Réaumur (3), partant de ses belles observations sur les mœurs des abeilles, exalte l'intelligonce de ces aniu)aux, et ne paraît pas se douter que l'art merveilleux avec lequel elles construisent leur demeure, amassent des provisions, vivent en société, est tout simplement le résultat d'une impulsion qui n'a rien de réfléchi, rien de raisonné; Condillac et d'autres partagent la même opinion.
Un observateur plein de tact, G. Leroy (4), après avoir bien étudié les animaux, rapporte toutes, ou presf|ue toutes leursaciionsaux fonctions intellectuelles ; il reconnaît aux bêles le sentiment, la mémoire; il leur donne la faculté d'associer leurs idées, de les com|)arer, d'en tirer des inductions; en un mot, il les croit douées de jugement, de réflexion, de prévoyance, et pense que leur intelligence, perfectible dans de certaines limites, se développe par l'exemple, l'imitation, l'habitude et l'expérience particulière que chacune peut acquérir.
Ainsi, d'après lui, les jeunes lou|)s qui commencentà courir avec leur mère acquièrent chaque jour de nouvelles connaissances; ils apprennoiit dans quels lieux se trouve le gibier, s'habituent à distinguer leurs diverses impressions, « à rectifier par l'odorat les jugements que leur font porter les autres seu.s. » Plus lard, exposés aux poursuites et aux pièges de l'homme, ils eu rcconiiais.sent tous les dangers ; ils évitent avec soin tout ce qui a l'apparence d'une embûche et deviennent méfiants à l'excès; « leur marche, naturellement libre el hardie, finit par être précautionnée et timide. » Le loup expérimenté, montre dans la recherche de sa proie beaucoup de prudence, un choix habile de combinaisons, une sorte d'appréciation des périls auxquels il s'expose. S'il veut attaquer un troupeau, « il mesure la hauteur du parc, la compare avec ses forces, juge de la difficulté de le franchir, lorsqu'il sera chargé d'une victime, et il en conclut l'inutilité ou le danger de la tentative. " Au temps du rut, il s'associe à une femelle de son espèce pour mieux assurer le succès de ses rapines, et dans ce cas encore, ses démarches révèlent son
(1) llisloire des animaux , Irad. Camus, iiv. VUl, p. 4ol et suiv.
(2) Œut}res de Descartes, p. 27(î.
(3) De l'inslincl cl de l'inlelHyence, Ole, par M. Plourens.
(4-) Lettres philosophiques sur l' intelligence et la perfeclibilité des animaux, par Cliarles- Georges Leroy. Paris, 1802.
128 DES FONCTIONS DU SYSTÈME NERVEl'X.
iiiqiiiodulc, ses craintes, ses espérances, et supposent une connaissance raisonnée des moyens à mettre en usage pour arriver à ses /ins.
Le renard se conduit également d'après une certaine réflexion : il se creuse un terrier ou en choisit un abandonné; il le parcourt dans tous les sens, en reconnaît les détours et les issues, fait des excursions dans le voisinage, prend connaissance des habitations où il trouvera des lapins, de la volaille ; il met une circonspection infinie dans la recherche de sa proie, ne s'approche qu'avec défiance de tout ce qui lui paraît nouveau; son genre de vie exige même des réflexions plus compliquées et des vues plus étendues que celles du loup ; enfin, il s'instruit en raison des dangers qui menacent son existence : il reste ignorant, grossier dans les endroits où il jouit d'une tranquillité parfaite, tandis qu'il devient pénétrant, habile, rusé, dans les lieux où on lui fait la guerre.
Le chien, plus encore que les carnassiers de nos forêts, montre une intelligence développée et perfectible. Chaque race acquiert en quelque sorte une somme de facultés proportionnée aux exigences de son rôle. Le chien de basse-cour reste stupide, n'ayant d'autre exercice que celui d'aboyer les passants. I.e chien de berger, chargé d'une mission plus difTicile, a besoin, dit Leroy, de beaucoup plus d'esprit et de discernement; il faut qu'il comprenne son maître, qu'il le devine même, qu'il dirige le troupeau, veille à ce qu'aucune brebis ne s'égare, ramène celle-ci quand elle s'éloigne, sévisse contre elle si elle se montre réfractaire h ses avertissements. Le chien de chasse, pour exécuter les mouvements que l'homme en exige, doit avoir aussi un sens exquis et un discernement très étendu ; il est même nécessaire que son intelligence propre lui suffise quand le chasseur ne peut plus le guider dans la poursuite du gibier; elle lui suffit, en effet, quand il a acquis une certaine expérience : alors il ne se montre pas toujours aussi docile à la voix de ceux qui le conduisent; confiant dans la sûreté de son odorat, il veut se diriger d'après ses impressions ; ses évolutions deviennent plus précises, et son hésitation première fait place à de promptes déterminations. Le chien ainsi exercé parvient à distinguer par l'odorat la trace du cerf que l'on poursuit de celle de tous les autres.
Les animaux herbivores, auxquels il faut peu d'industrie, de soins et de précautions pour se procurer de la nourriture, ont naturellement moins d'idées et d'intelligence que les carnivores. Leurs besoins, |wir cela mên>e qu'ils sont très restreints, exigent peu de combinaisons pour être satisfaits : ils ne nécessitent donc pas, chez ces êtres, un très grand développement des facultés intellectuelles.
Le cerf, par exemple, qui trouve de l'herbe partout, qui n'a pas de ruses à employer, ni de combats à livi er pour se rendre maîire de sa nourriture, le cerf à qui il suffit de choisir les lieux où s'offrent une pàlure abondante et une retraite plus ou moins inaccessible, peut se passer d'une série de combinaisons qui étaient indispensables au loup et au renard pour des raisons contraires. Cependant ses actions exigent encore une certaine intelligence : il choisit pour se retirer un épais fourré, et pour paître des clairières où l'herbe est de bonne qualité : son choix suppose donc de la réflexion. S'il a été inquiété dans sa retraite, il l'abandonne ou s'y cache avec soin ; « et il met à s'y cacher un art qui ne peut être que le fruit de vues fines et de réflexions compliquées. » Parfois, avant d'aller prendre son repos dans le lien qu'il s'est choisi, il ouvre des voies eu divers sens pour tromper ses ennemis.
u Celle prévoyance, dit G. Leroy, annonce des faits déjà connus el une suite d'idées cl de présomptions qui sont la conséquence de ces fuils ; car il faut nécessairement ([u'une telle démarciie soit le produit des raisonnements qui suivent : Un chien conduit i)ar un homme m'a plusieurs fois forcé de fuir et m'a suivi longtemps à la trace, donc ma trace lui a été connue; ce qui est arrivé plusieurs fois peut encore arriver aujourd'iiui, donc il faut que je me précaulionnc contre ce qui est déjà arrivé. Sans savoir comment on fait pour connaître ma trace et la suivre, je présume qu'au moyen d'une fausse marche je pourrai dévoyer mes poursuiveurs ; donc il faut que j'aille et revienne sur mes voies pour leur en dérober la connaissance et assurer ma tranquillité ! «
Le lièvre lui-même, en apparence si'stupide et dépourvu de tout autre moyen (le défense que la fuite, sait fuir avec art; il proportionne la vitesse de sa course à celle des chiens; il évite les bois, parce qu'il a appris, dit-on, par expérience, que son passage y laisse des traces ; il suit les chemins, les lieux découverts. Après avoir couru longtempsdans une direction, il revient surses voies pourdërouter les chiens, puis il se jette de côté, et quelquefois va faire partir du gîte un autre lièvre, pour prendre sa place.
Ainsi, d'après Leroy, dont je résume les idées, « les actions les plus ordinaires des bèlcs, leurs démarches de tous les jours, supposent la mémoire, la réflexion sur ce qui s'est passé, la comparaison entre un objet présent qui les attire et des périls indiqués qui les éloignent, la distinction entre les circonstances qui se ressemblent, à quelques égards, et qui difl'èrent à d'autres, le jugement et les actions entre tous ces rapports (1). ■> Tout dans la conduite de cesêtresdécèle une intelligence plus ou moins étendue et plus ou inoins perfectible, qui se développe par l'éduca- - lion et l'expérience acquise. Il n'y aurait donc, entre le mobile de leurs actes et le mobile des nôtres, qu'une différence de degré. Ce mobile ou ce principe serait le même pour l'homme et les animaux.
Si l'on ne réfléchissait pas avec soin à l'interprétation que Leroy donne des actions des animaux, elle paraîtrait à l'abri de toute objection, tant elle est séduisante. Mais quand on l'examine de près, on s'aperçoit bientôt (ju'une infinité d'opérations qui sont rapportées à l'intelligence dépendent de l'instinct et ne supposent aucune combinaison d'idées, aucune réflexion, aucun choix de la part des individus qui les exécutent. Les divers moyens qu'emploient les animaux pour résistera leurs ennemis, se soustraire à leurs attaques, assurer leur subsistance, ne sont pas, constamment et entièrement le résultat de combinaisons réfléchies et raisonnées ; ils sont, dans la plupart des circonstances, le produit d'une impulsion irrésistible et sûre qui n'a rien de commun avec l'intelligence. Les ruses du loup et du renard, leurs manœuvres adroites, leur habileté à se rendre maîtres d'une proie, à éviter les pièges qu'on leur tend, dérivent en grande partie, du moins, des facultés instinctives qu'ils apportent en naissant, et qui sont inhérentes à leur nature; l'art admirable que le chien met à chasser, le cerf à dissimuler sa retraite, le lièvre à calculer sa fuite, est purement instinctif ; mais il peut être modifié et compliqué par le jugement, la mémoire, la prévoyance. Le lapin, eu se construisant im terrier,
(I) Oiivinsic cilo. 1). 1 i i,
430 DES FONCTIONS DU SYSTÈME NKRVliUX.
n'est pas guidé pay le souvenir du froid qu'il a sonHerl, des frayeurs qu'il a eues, des dangers auxquels il a été exposé; il se creuse des galeries, bien qu'il n'ait pas encore vu d'hiver, bien qu'il n'ait point encore été poursuivi, (!l (ju'il ignore l'utilité de son travail ! Une force innée le jiousse à creuser le sol, et il le creuse même dans une cabane où il jouit de la plus complète sécurité. Les frugivores qui font des provisions n'agissent pas conséqueniment à la faim qu'ils ont déjà éprouvée et par suite de rénexions sur les inconvénicnls de l'abstinence. Ce n'est point par prévoyance et en vue des nécessités à venir qu'ils remplissent leurs retraites de vivres ; ils sont déterminés à ces actes sans qu'ils aient besoin d'aucune réflexion : le rat qui est né auprès d'un las de blé, et qui a toujours vécu dans l'abondance, attire cependant vers son trou tout ce qu'il peut y amener ; et pourtant il n'a point encore souffert de la faim, il n'a jamais manqué de subsistance, il n'a pas vu d'iiiver. Comment pourrait-il agir d'après le souvenir du passé et la prévision de l'avenir ?
11 y a donc un élément essentiel méconnu dans le système de la gradation des facultés, un mobile étranger aux combinaisons intellectuelles, quoique susceptible de s'associer avec elles : c'est cet élément, ce mobile particulier que Leroy, obser- ■yateur si profond et si fin, n'avait pas su distinguer de l'intelligence et appréciera sa juste valeur; il importe d'en déterminer les caractères et les effets pour analyser exactement la psychologie animale.
Le troisième système qui reste, celui de la dualité des facultés, permet seul de bien comprendre les actions si nombreuses et si variées des animaux. En effet, il est indispensable, pour expliquer ces dernières, d'établir une distinction entre les phénomènes qui dépendent de l'instinct et ceux qui dérivent de l'intelligence, d'assigner avec précision les caractères qui appartiennent en propre à chacune de ces deux espèces d'actes : la lâche est difficile, mais elle est accomplie, en grande partie du moins, par les travaux de Reimarus et de Frédéric Cuvier.
Pour peu qu'on examine atlentivementles actions des animaux, on remarque que certaines d'entre elles se font toujours de la même manière, avccsûreté et précision, sans que l'animal qui les exécute aileu le temps de réfléchir, avant qu'il ait rien appris de ses parents, rien aciiuis par l'habitude, l'exercice ou l'expérience individuelle ; tandis que d'autres, au contraire, sont variées suivant les circonstances, accomplies avec hésitation, perfectionnées par l'habitude et appropriées aux besoins accidentels éprouvés par l'animal. Les premières sont purement instinctives; les secondes résultent de l'exercice des facultés intellecluelles : l'instinct, qui est le point de départ des unes, est essentiellement dilTércnt de l'intelligence qui produit les autres.
L'instinct, que Buffon n'avait pas compris, et que tant d'auteurs avaient considéré comme un mot vide de sens, est une faculté innée, commune à tous les animaux, même les plus imparfaits, faculté invariable dans chaque espèce, irrésistible, non raisoniiée, à laquelle l'animal obéit involontairement, sans pouvoir s'y soustraire. En cédant à celle impulsion secrète, il ne sait pas pourquoi il agit de telle ou telle manière; il ignore le but et l'utililé de ses actes. Il n'a pas assez d'intelligence pour réfléchir, pour raisonner ses actions, pour se diriger avec sûreté, imaginer les moyens qui peuvent le préserver des dangers et le soustraire aux allaqucs de ses ennemis; il faut, en quchpic sorte, qu'une force invincible le gouverne en le dispensant de réflexion, de jugement, de mémoire, de prévoyance : or, celle force qui le
l'ACOLTÉS INSTINCTIVES VA INTELLECTUELLES. loi
dirige à son insu est l'inslinct, (loiil les effets n'ont rien de conimiin avec ceux de rinlelligence.
Reiuiarus (1) considère l'instinct comme une tendance aveugle, un penchant intérieur, une force agissante qui porte les animaux à exécuter certains actes dont ils ne conçoivent ni les moyens ni l'ulililé. Dès que les animaux naissent et sans qu'ils aient aucune connaissance, aucune expérience des choses, cette impulsion secrète les sollicite à agir constamment et uniformément dans telle ou telle direction ; et. à partir de ce moment, ils elfectuent sans choix, sans préméditation, sans la moindre hésitation, les o|)éralions les plus compliquées.
Les divers instincts sont tous relatifs à la conservation de l'individu où à la reproduction de son espèce; ils sont tous en rapport avec les besoins de l'animal et mis en harmonie avec son organisation. Il n'est pas une seule espèce qui en soit dépourvue, pas une qui en ait de trompeurs ou d'inutiles.
Ils sont uniformes et exactement déterminés dans chaque espèce. Aucun d'eux n'est perfectible, ni susceptible d'éprouver de modifications essentielles : ce qu'un animal fait, tous les autres le font et delà même manière. Ceux-ci réussissent parfaitement dès la première fois sans tâtonnement, sans hésitation.
Ces instincts sont sûrs : ils n'ont par conséquent rien à tirer, nidc l'expérience, ni de l'imitation, ni de l'exercice. Quelques uns d'entre eux ne se manifestent qu'à certaines époques de la vie et agissent périodiquement : ceux de la reproduction, par exemple; d'autres, une seule fois dans le cours de l'existence.
Ils sont susceptibles de s'altérer chez les animaux soumis à une contrainte prolongée; ils s'an'aiblissent, .se perdent même, en partie, sous l'influence de l'esclavage et de la domesticité, mais ils réapparaissent dès que les animaux reviennent à leur état naturel, et ils reprennent alors toute la sûreté qu'ils avaient auparavaiii. Dans tous les cas, ni l'éducation, ni l'exemple ne peuvent en faire naître de nouveaux.
Ils ont leur cause dans les besoins de chaque animal, et paraissent mis en action par le sentiment du plaisir et de la douleur, ainsi que par le souvenir des impressions déjà éprouvées. La connaissance que l'animal peut avoir de ses moyens ne semble exercer aucune influence sur les actes que ces instincts déterminent, puisque chaque individu essaie de se servir des armes qu'il n'a pas encore : le veau, le bélier, veulent donner des coups avec les cornes avant qu'elles soient poussées; le chien cherche à mordre alors que ses dents ont à peine percé la gencive.
Les instincts sont d'autant plus développés parmi les divers animaux que ceux-ci ont moins d'intelligence : le chien, le cheval, l'éléphant, qui jouissent d'un entendement plus vaste que le lapin, les oiseaux, les insectes, ont des instincts bien moins étendus et moins admirables que ces derniers. L'homme, qui est le plus intelligent de tous les êtres, est sans contredit celui qui possède les instincts les moins parfaits. Ce rapport inverse se fait encore sentir entre les diverses races humaines : les peuplades sauvages ou barbares sont celles dont les instincts ont le plus de sûreté, tandis que les races dont la civilisation est portée à un haut degré semblent avoir presque entièrement perdu ces facultés instinctives si nécessaires à l'homme livré à lui-même. On voit, d'après
(1) Observations physiques Cl morales sur Vinslincl des animaux, leur induslric el leurs mœurs, par llcrnianu Samuel Rcimar ( Irad. K. de L , Amsterdam, 1770, 2 vol. in-12).
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cela, que riiisliiicl ne dérive point de riiUelligence, cl l'on conçoit 1res bien que les animanx, qui ne peuvent trouver dans leur entendement assez de raison pour se conduire, ont besoin, en compensation, d'être guidés par des inslincls étendus et sûrs. De même, il est nécessaire que ceux auxquels une coui te existence ne donne pas le temps de s'instruire puissent se gouverner d'une manière instinctive.
L'instinct dispense donc la bête d'avoir de rintelligcnce, eten délinitivc, pour elle, le résultat est à peu près le même, puisque, en agissant inslinclivement, c'est-à-dire sans savoir pourquoi ni comment, elle exécute ses actions mieux qu'elle ne pourrait le faire a force de réllcxion et de calcul. Il y a de plus, pour elle, cet avantage de réussir du premier coup dans des opérations qu'elle ne parviendrait à effectuer autrement qu'à la suite de combinaisons compliquéeset de tentatives infructueuses.
Ce fait est donc très remarquable ; il nous montre bien la sagesse infinie qui a présidé à l'organisation des êtres vivants. Sans l'instinct donné aux animaux, qui leur aurait appris, comme le dit Reimarus, l'art de pourvoir à leur subsistance, de se clioisir une retraite, de se construire des babilalions? Qui leur aurait enseigné à faire des nids, à se fabriquer des vêlements, à changer de climats, à reconnaître leurs ennemis, à employer mille ruses diverses pour éluder leurs poursuites ? Qui, enfin, leur aurait donné toutes ces connaissances sans lesquelles ils seraient incapables d'assurer leur existence ?
En résumé, l'instinct est une faculté innée, une force irrésistible qui pousse les animaux à exécuter certains actes sans qu'ils aient besoin déraisonner, de réfléchir, force sur laquelle l'éducation, l'habitude, n'ont pas d'influence sensible. L'intelligence, au contraire, est une faculté essentiellement perfectible, variable, suivant les espèces, et modifiable par l'âge, l'éducation et une infinité de circonstances diverses. Ces deux facultés sont toujours en raison inverse l'une de l'autre : l'instinct est très développé chez les animaux inférieurs qui ont l'intelligence obtuse ou qui en sont à peu près totalement dépourvus; il est beaucoup moins parfait chez les animaux supérieurs dont l'intelligence se rapproche de celle de l'espèce humaine.
« L'opposition la plus complète, dit i\L Flourens (1), séj)are l'instinct de l'intelligence. Tout, dans l'instinct, est aveugle, nécessaire et invariable; tout, dans l'intelligence, est électif, conditionnel et modifiable : le castor qui se bàlit une cabane, l'oiseau qui se construit un nid, n'agis.sent que par instinct; le chien, le cheval, qui apprennent jusqu'à la signification de plusieurs de nos mots et qui nous obéissent, font cela par intelligence. — Tout dans l'instinct est inné : le castor bàlit sans l'avoir appris; tout y est fatal : le castor bâtit par une force constante et irré.sislible. — Tout dans l'intelligence résuile de l'expérience et de l'instruction : le chien n'obéit que parce qu'il l'a appris ; tout y est libre : le chien n'obéit que parce qu'il le veut. — Enfin, tout dans l'instinct est particulier : celte industrie si admirable que le castor met à bâlir sa cabane, il ne peut l'employer qu'à bâtir ia cabane ; et tout dans l'intelligence esl général , car cette même flexibilité d'alleniion et de conception que le chien met à obéii-, il pourrait s'en servir pour faire toute aulre chose. «
Celte distinction capitale i;ne fois posée, il devient faciie de bien saisir la nature (1) OiiviMt;c i p. ic.
l ACLl.TliS INSliNCl'lVliS Jil' INTKLLtCTUKLI.LS. 133
(les divcrsesfucullés des animaux et de se rendre compte de leurs actions les plus compliquées. On pourrait Ijien.ii estvrai, la pousser un peu plus loin, comme Latreille et Lamarck l'ont fait, en partageant les animaux en automatiques, instinctifs et inlelli- (jents:\A première série renfermant les rayonnes et les mollusques imparfaits, dépourvus de ganglions susceplibies de remplacer le cerveau ; la seconde, les invertébrés, ayant des renflements nerveux cérébriformcs ; enfin, la troisième, les vertébrés, qui sont pourvus d'un encéphale plus ou moins parfait. Au point de vue physiologique, la distinction est trop subtile ; car si l'on se figure bien la démarcation qui peut exister entre les animaux intelligents et les animaux qui ne sont qu'instinctifs, on ne voit [)as très clairement comment ces derniers peuvent se différencier de ceux qu'ils appellent automatiques et qu'ils semblent regarder comme mus par quelque chose de mécanique plus simple que les instincts.
Pour esquisser à grands traits l'histoire des phénomènes de l'instinct et de l'iniclligence, j'examinerai successivemeni ceux qui se rapportent h la première et à la seconde de ces facultés. .Je suivrai l'ancienne division des instincts en ceux de conservation et ceux de reproduction; ces deux grandes classes renfermeront, suivant leur but, les instincts de deslruclivité, de sociabilité, les instincts divers qui portent; les animaux à vivre isolés, h se construire des habitations, à se faire des nids, à voyager, à émigrer, etc. Cette marche sera plus naturelle que celle qui consisterait à les étudier isolément, indépendamment de leur but final ; elle fera mieux saisir la liaison qui existe, sous le rapport de la destination, entre des instincts dont la nature est fort variée, et qui, pris isolément, semblent n'avoir rien de commun les uns avec les autres.