‹ Traité de physiologie comparée des animaux domestiquesChapitre 29 sur 155 · IV. DE l'intelligence · texte numérisé non relu

IV. DE l'intelligence

Nous venons de voir, par ce qui précède, que l'instinct csl le mobile ou le principe de la plupart des actions des animaux. Ces êtres, sans avoir jamais rien appris de leurs parents ni de leurs semblables, sans avoir acquis aucune expérience par le fait de l'exercice et de l'habitude, exécutent les opérations variées et plus ou moins complexes que réclament leur conservation el la reproduction de leur espèce. Jamais, comme le dit Lucrèce (1), l'instinct éloquent de la nature ne les trompe ; ils sont instruits et bien instruits, en naissant, de ce qu'il leur est nécessaire de savoir pour tout le reste de leur existence : ils connaissent leurs ennemis avant que de les avoir jamais vus ; ils savent ce qu'il faut faire pour les éviter el se soustraire à leurs attaques ; irignorent aucun des moyens, aucune des ruses qui peuvent leur être utiles pour se procurer de la nourriture ; enfin, ils jjossèdent toutes les notions à l'aide desquelles ils peuvent se gouverner avec sûreté : ils n'ont donc guère besoin d'intelligence.

Cependant tout dans la vie des grands animaux ne saurait être prévu : il est une infinité d'accidents qui donnent lieu à des rapports plus ou moins insolites entre les individus de différentes espèces, comme entre ceux-ci et l'homme presque constamment occupé à leur faire la guerre. Or, il faut nécessairement que, dans ces ( irconstances exceptionnelles et imprévues, l'animal soit guidé dans le parti qu'il doitprendre, c'est-à-dire dans le choix des moyens réclamés par les difficultés avec lesquelles il se trouve aux prises, choix qui suppose des connaissances acquises, de la mémoire, de la réflexion, et une sorte de prévision de ce qui arrivera; en un mot, de l'intelligence. Aussi celte dernière vient-elle se surajouter aux instincts et étendre par là le cercle des facultés psychologiques de la brute.

« Les animaux, dit M. Flourens, reçoivent par leurs sens des impressions semblables à celles que nous recevons par les nôtres; ils conservent comme uous la trace de ces impressions; ces impressions conservées forment, pour eux comme ))our nous, des associations nombreuses et variées : ils les combinent, ils en tirent des rapports, ils en déduisent des jugements, ils ont donc de l'intelligence (2). »

i\Iais en quoi consiste celte intelligence? quels sont ses éléments, son étendue, ses limites? Tour les uns, elle ne se dislingue de celle de l'homme que par une moindre lierfection ; pour les aulres (3), elle en diffère en outre en ce qu'elle est dépourvue de réflexion.

Si, évidemment, l'intelligence des bêtes est beaucoup moins étendue et moins parfaite que l'intelligence humaine, elle n'est pas toujours exemple de réflexion : le loup qui veut franchir les barrières d'un parc pour prendre un mouton semble réfléchir aux difficultés de son entreprise et aux moyens qu'il devra employer pour les vaincre; le renard enfermé dans un terrier dont la bouche est garnie d'un jMége

(1) De In nalure dexchnsca, liv. II, p. 35.

(2) De i'inslincl et de l'iiileUigencc, p. 4i).

{?>) Arismtc, Rcimarus. i\ Cnvicr. M. l'Iourons.

fait sans doule de singulières réllexioiis sur ce qu'il peut tenter pour on sortir; le chien qu'on a battu et qu'on appelle ensuite cherche probablement à deviner si on l'appelle pour le caresser ou lui donner de nouveaux coups; une infinité d'actions des animaux semblent indiquer de la part de ceux-ci rédexion, comparaison, jugement. Ils jugent et comparent, dit I-eroy (1), puisqu'ils hésitent et choisissent, puisqu'ils rélléchissent sur leurs actes, puisque l'expérience les instruit, et que des expériences répétées rectifient leurs premiers jugements.

L'intelligence de l'animal, comme celle de l'Iiomme, a pour élément des idées jjlus ou moins nombreuses, plus ou moins complexes. Naturellement simples et susceptibles d'un très petit nombre de combinaisons, les idées de l'animal n'ont pas loules la même origine que les nôtres. Condillac et son école les regardaient comme le produit des sensations; d'autres, comme le résultat de la rédexion et do la sensalion ; quelques uns, enfin, rcpou.ssant loule espèce d'intervenlion extérieure, en l'ont des opératiDUS purement inleilecluolles dérivées immédiatement des centres nerveux. La première hypothèse, si elle est peut-être trop exclusive en ce qui concerne l'espèce humaine, s'adapte fort bien à la psychologie des brutes, tandis que la seconde explique mieux les actions de notre propre entendement.

En effet, s'il est vrai, ainsi que le veut Cabanis (2), que les idées viennent de deux j-ources différentes, la réllexion et les sensations, il est facile de concevoir qu'elles ioivent se multiplier à l'infini chez l'homme dont la réflexion si étendue peut, à lie seule, en produire un grand nombre, tandis que chez les animaux, dont la réflexion est excessivement bornée, il ne peut guère y avoir que celles dérivées des sensations, lin repoussant le sjsième de celte double origine, on ne pourrait guère expliquer comment il se fait que les animaux dont les sens sont souvent plus parfaits et plus délicats que les noires, n'ont, cependant, pas un aussi grand nombre d'idées; il faut donc l'admettre, puisqu'il se montre si bien en rapport avec l'observation attentive des phénomènes de l'entendement.

Dès l'instant qu'on n'a pu parvenir à s'enlendre sur la source et sur la nature des idées, on a dû en donner des définitions fort dissemblables. Uugès adopte celleci : « L'idée ou la notion est le produit immédiat de la sensation centrale ; c'est la sensation avec douleur, ou plaisir, si elle est un peu vive », ce qui revient à dire que l'idée est le résultat de la sensation ou la sensation elle-même, formule assurément trop vagueet insufïisanle pour établir la distinction entre la cause et l'effet : arceplons-la, cependant, en nous rappelant que si chez les animaux, la plus grande partie ou la totalité des idées dérive des sensations, il est évident que chez l'homme, un très grand nombre de ces idées émanent plus ou moins directement de la réflexion.

Quels que soient leur poiiit de départ et leur nature, les idées se développent rarement isolées ou réduites à l'état de simplicité ; elles sont généralement associées entre elles, mais toujours en petit nombre. A la vue d'un objet quelconque, l'animal a en même temps l'idée de sa forme, celle de sa grandeur, de sa couleur, de sou immobilité ou de son mouvement, de sa distance, etc. L'animal poursuivi par

(1) Lettres philosophiques, p. 239.

(2) lîapports du physique et du moral de l'homme, 8' éditiou. Paris, 18t4, in 8».

1^6 DES FONCTIONS DU SYSTÈME NEIlVEUX.

uii ennemi a, à la fois , l'idée du danger qu'il court et celle de fuir ou de se soustraire au péril par tout autre moyen ; le second qui évente un piège où déjà il a failli se faire prendre a certainement, avec l'idée de l'éviter, celle de la peur qu'il a autrefois éprouvée ; le chien qui entend le signal du départ pour la chasse a très probablement l'idée du plaisir qu'il ressent à relancer le gibier avec celle de prendre part à la curée. Ce même chien, s'il reçoitun coup de bâton, a l'idée du coup avec celle de l'instrument qui le donne, et quelquefois aussi l'idée de la main qui a dirigé le bâion. Seulement, lorsqu'il veut combiner ces idées diverses et les enchaîner suivant leurs rapports naturels, il lui arrive souvent de se tromper en rapportant, par exemple, à l'instrument inerte la cause de la douleur qu'il a ressentie, et alors au lieu de chercher h mordre la main qui est la cause première, il se jette sur le bâton. Mais c'est là une erreur de raisonnement qu'il ne commet pas toujours ; il sait très bien dans des circonstances aussi simples remonter de l'effet à la cause réelle, en négligeant l'intermédiaire, car s'il s'atlaque au bâton tant que l'homme le lient entre les mains, il se jette sur l'homme lui-même une fois que ce dernier s'en est dessaisi.

A part ces simples idées venues par les sens, idées que Reimarus considère comme des instincts représentatifs, les animaux n'en ont guère d'autres. On ne peut savoir s'ils ont une idée du temps, si celle du présent est bien distincte chez eux de celle du passé ou de l'avenir. Les notions qu'ils peuvent acquérir sur ce qui les entoure doivent être conséquemment assez restreintes, d'autant plus qu'ils ne fixent attentivement que les choses qui les intéressent : ils n'ont probablement qu'une notion vague et confuse de tout ce qui leur est indifférent.

Les idées des animaux, les notions qu'ils acquièrent, les impressions diverses i qu'ils éprouvent, laissent dans leur esprit, si je puis me servir de celle expression, une trace plus ou moins profonde, et s'y conservent même pendant longtemps : ils sont doués, comme nous, de la mémoire, c'est-à-dire du souvenir des choses passées, mais cette mémoire que Buffon voudrait appeler réminiscence, serait pour les animaux un simple renouvellement subjcclif des sensations déjà éprouvées. Elle est plus ou moins étendue, plus ou moins parfaite, suivant les espèces et les âges; mais quelle que soit sa perfection, elle existe incontestablement chez tous les animaux supérieurs ; plusieurs faits semblent môme démontrer qu'elle ne manque pas absolument parmi les espèces inférieures du règne animal. C'est surtout en vertu de cette précieuse faculté que les animaux domestiques peuvent profiter de l'éducation qu'ils reçoivent : sans elle, il serait impossible de les façonner d'une manière durable et d'en obtenir tous les services que nous en retirons.

Quelques mots suffiront pour donner une idée de son étendue dans chacune des espèces que l'homme a soumises au joug de la domesticité.

Le chien doit être ici placé en première ligne. Tout le monde sait combien sa i mémoire est fidèle, comment il reconnaît son maître après une longue absence, comment il retrouve les chemins où il a passé, comment il conserve le souvenir' des bienfaits qu'il a reçus et des mauvais traitements qu'il a subi?.

Le chat jouit aussi d'une mémoire excellente, de la mémoire des lieux notamment. Aussi est-il très difiicilc de le désorienter quand on veut s'en défaire. J'ai entendu raconter bien des fois que quelqu'un voulant se débarrasser d'un chat incommode, profila d'un voyage noclurne de six à sept lieues pour essayer de le perdre ■

FACULTÉS INSTINCTIVES ET INTELLECTUELLES. Itil

(I;ins les bois. !\lais (jhcI ne fut pas son élonnement, lorsqu'à son reloiir, il trouva à la maison l'aniiual dont l'arrivée avait de beaucoup précédé celle de son maître.

Le cheval est encore bien partagé sous ce rapport. Toutes les personnes qui étudient ou qui soignent cet animal le savent parfaitement. Celui que son maître maltraite d'habitude dresse les oreilles, et s'agite toutes les fois que quelqu'un entre dans l'écurie, parce qu'il se souvient des coups qu'il a reçus, et qu'il craint d'en recevoir encore; ceux qui ont subi des mauvais traiteraenis, qui ont été soumis à la torture, s'en ressouviennent dès que quelque chose rappelle les sensations pénibles qu'ils ont éprouvées. Un cheval qu'on ne peut ferrer sans contrainte s'efl'arouche au seul bruit de l'enclume ou à la vue du fer rouge ; celui qu'on a couché plusieurs fois pour des opérations douloureuses, tremble à la vue du torche-nez ou au bruit des entraves qu'on agite autour de lui. M. Rainard cite l'exemple d'un cheval qui était pris de convulsions toutes les fois qu'il arrivait à un endroit où il avait éprouvé une grande frayeur; M. Bouley a vu un cheval qui avait su!)i une opération à l'École, reconnaître de loin, au bout d'une année, les lieux où il avait souiïert, refuser d'en approcher et devenir inabordable une fois qu'on fut parvenu ;i l'y faire arriver par une voie détournée. Ceux de ces animaux qui sont employés aux exercices du manège se rappellent les mouvements les plus variés, les évolutions les plus compliquées, et ils font d'autant plus vite leur éducation que leur mémoire ost plus parfaite. Certains individus de cette espèce en sont doués à un degré très remarquable, tel le cheval dont M. Dubois (d'Amiens) parle dans l'éloge de Broussais : Le père de l'illustre médecin allait, chaque jour, dans la matinée, voir ses malades ; le soir, il rentrait chez lui et confiait sa monture à son lils qui devait porter aux clients les médicaments prescrits; chemin faisant, le solipède, dont la mémoire était fidèle, s'arrêtait devant chaque maison où son maître avait fait des visites.

Le bœuf a la mémoire plus courte que le cheval. Cependant il reconnaît la main qui lui donne sa nourriture, celle qui le caresse ou le maltraite; il sait retrouver le pâturage où on le conduit habituellement et les chemins par lesquels il passe quelquefois. Quand le laboureur le dételle, il sait fort bien prendre la voie qui le conduit à la maison : il est bien rare qu'il se trompe.

Le porc, si stupide qu'il paraisse, n'est pas dépourvu de mémoire. Bosc (1) raconte avoir vu dans la Caroline du Sud des porcs entretenus dans les bois en pleine liberté et sans gardiens, revenir tous les samedis au logis de leur maître, parce que ce jour-là on avait l'habitude de leur distribuer un petite ration de maïs.

La brebis paraît être l'animal dont la mémoire est la plus faible, comme il est celui dont l'intelligence est la plus obtuse. C'est à peine si au bout de longtemps il reconnaît la main qui le nourrit et le berger préposé à sa garde; encore n'est-on pas bien sûr qu'il en arrive là. Il n'a pas davantage la mémoire des localités : si, au retour du pâturage, on n'a pas le soin de le ramener jusqu'à la porte de la bergerie, il reste en chemin ou bien s'égare. Il est vrai que dans ce cas, il est difficile de préciser le moteur qui le dirige ; c'est peut-être autant son insouciance ou son stupide instinct d'imitation que son manque de mémoire qui l'empêchent de revenir sous le toit de son étable.

(1) Magne, Hygiène appliquée.

Les grands animaux sauvages nous iiionirent tous les signes d'une mémoire non moins parfailc que celle des espèces domesiiques : V. Cuvier en ropporle (I) un exemple très remarquable. Un amateur qui possédait un loup apprivoisé élanl forcé de s'absenter pour plusieurs années, confia cet animal à la ménagerie du Jardin des plantes. A son retour, celle personne, désirant s'assurer si le loup la reconnaîtrait bien, se fit introduire près de sa loge pendant la nuit. L'animal reconnut son maître à sa voix, fit entendre des cris de joie et se livra à des mouvetucnts désordonnés jusqu'au moment où il fut rendu à ce maître pour qui il avait conservé un profond attachement. Du reste, chacun sait combien il est difficile de prendre dans des pièges les animaux qui y ont été exposés, et les chassems les plus habiles réussissent rarement à reprendre ceux qui sont parvenus à se dégager de leurs filets.

Chez les oiseaux, cette faculté est généralement moins clendueet moins durable. Sous ce rapport, la mémoire de ces animaux ressemble à leurs sensations qui sont vives, mais éphémères. Ceux que nous apprivoisons apprennent à retenir des airs de musique plus ou moins comi)liqués; quelques uns, comme le perroquet, se rappellent longtemps des phrases entières assez longues ; d'autres, comme les hirondelles, ont, à un haut degré, la mémoire des lieux. On sait, en effet, que ces oiseaux retrouvent parfaitement, au retour de leurs niigrations, le toit ou le nid qu'elles ont habité l'année précédente ; l'oie et le canard se souviennent très bien des endroits où ils ont découvert une mare, un ruisseau pour se baigner; le coq recoimaît, à la première vue et même à la voix, le rival qui lui a disputé la souveraiueté d'une basse-cour. La mémoire des lieux que possèdent certains oiseaux est, dans quelques cas, mise à profit pour le transport des dépêches : chacun a entendu raconter ces histoires de pigeons voyageurs destinés îi porter des nouvelles à des distances con sidérables.

Si la mémoire des animaux varie tant, suivant les espèces, elle varie aussi un peu suivant les âges. Les animaux jeunes, comme le remarque Dugès, l'ont plus sûre que les vieux. Cette particularité, commmie à l'homme et à la brute, doit être prise en grande considération, au point de vue de l'éducation des animaux ; elle nous indique qu'il faut les prendre dès le jeune âge si l'on veut leur donner de bonnes habitudes, les plier à certains services et les façonner rapidement aux exercices qu'on peut en espérer. Leur éducation pour le travail, la guerre, le manège est alors plus facile, et les leçons qu'ils reçoivent laissent en eux des impressions plus durables. Certainement, il est beaucoup d'autres raisons qui motivent une telle préférence, mais n'y eût-il que celle-là, qu'elle serait bien suffisante; d'ailleurs , la mémoire est une faculté perfectible qui a besoin pour acquérir tout son développement d'être exercée cl cultivée, sinon elle s'affaiblit au lieu de s'accroître.

Ce n'est pas assez que l'animal ait des idées et qu'il en conserve le souvenir, il faut qu'il puisse les associer, en saisir les rapports et en tirer des inductions propres il lui servir de guide dans les actions qui ne sont pas complètement du ressort de l'instinct; en un mot, il faut qu'il joui.sse de la propriété de rélléchir, de comparer ft de juger : or il possède cette faculté, mais dans des limites assez restreintes; il

(1) De l'inalinct et de l'inleUigence, par M. Floureny, p i)2.

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est impossible do la lui dénier, pour peu qu'on ait éludié allcntivement les actions

I dont se compose la vie des bêles.

Les naturalistes et les métaphysiciens ont eu beau établir des distinctions plus ou moins subtiles entre les actes de rinleliigciicc humaine et les actes de l'intelligence des animaux, chercher des différences dans la nature des phénomènes, alors f|u'il n'en exislo que dans leur degré de perfection ; tous se sont vus à la fin forcés de reconnaître de l'intelligence aux bêles: Aristole (1), en leur refusant la faculté de réiléchir ou de s'arrôler et de revenir sur ce qu'ils ont appris, leur donne cependant «quelque chose qui ressemble à la prudence réfléchie de l'homme » et n une faculté naturelle susceptible de comparaison qui les dirige dans leurs actions >> ;

' Rcimarus (2), qui leur conteste la réflexion et le jugement, leur accorde pourtant « line faculté analogue à renlendcmenl et à l'intelligence » ; Buffon (3) lui-même, après s'être efforcé de rapporter les opérations dos bêles ii des déterminations purement sensilives, ne peut s'empêcher de les peindre comme des êtres intelligents. De tels aveux suffiraient ii prouver que l'intelligence des animaux ne saurait être niée si tant d'observateurs judicieux, Réaumur, Leroy, F. Cuvier, etc., ne l'avaient reconnue et même exagérée.

En effet, est-il possible de nier que les animaux aient de l'intelligence, et que par celle-ci ils puissent associer des idées, les comparer et en tirer des déductions lorsqu'on voit ces animaux hésiter siu- le parti cju'ilsont à prendre, s'arrêter à telle détermination mienx appropriée aux circonstances qu'à telle autre, varier et combiner leurs actions suivant le but qu'ils veulent atteindre. Peut-on, par exemple, soutenir que le chien qui exécute un ordre donné par son maître ne saisisse pas le rapport qui existe entre l'ordi c donné cl les moyens de l'exécuter ? Est-il logique d'admettre que cet animal, qui paraît indécis sur le choix d'un chemin à l'endroit où une roule se divise, ne cherche pas à se rappeler la voie qu'il a autrefois suivie ? Esl-il vraisemblable de croire que le lonp, lerenai d, qui se disposent à attaquer un troupeau, à pénétrer dans une basse-cour, îi sortir d'un piège, n'associent pas certaines idées et n'en tirent des inductions propres à leur servir de règle de conduite. Mais un simple coup d'œil jeté sur les actions de chacun de nos animaux mettra mieux en relief leur intelligence qu'une dissertation abstraite, si savante

qu'elle puisse être.

Parmi eux, le chien est incontestablement le plus intelligent. Placé très près de l'homme dans l'échelle des mammifères, il se rapproche de nous plus encore par la perfection de son intelligence que par celle de son organisation; la plupart de ses 1 actions paraissent réfléchies et semblent le résultat d'une espèce de raisonnement, moins étendu sans doute que le nôtre, mais cependant fort remarquable. L'observation de ce carnassier suffirait jiour réfuter victorieusement les célèbres doctrines cartésiennes, si l'on ne trouvait pas, dans le reste des animaux supérieurs, une foule de phénomènes isolés qui prouvent sans réplique l'inlelligence des bêtes. Rien n'est

{\).}Iistoirc des animaux, Irad. Camus, t. I", liv. \, p. 13, et liv. VIII, p. 451.

(2) Ouv. cité, t. 1-^% p. 59.

Histoire naturelle du chien. « C'ost surtout à In guerre, dil-il, c'est contre les animaux ennemis ou iadépendanls qu'cclalc sou courage et que son inlelligence se déploie loul entière, elc. «

plus facile que de constater, chez lui, l'existence de ces intéressantes facultés. Kn eiïet, quand il conduit l'aveugle, voyez combien il montre de prévoyance et de i jugement; il se dirige vers le chemin le plus sûr, évite soigneusement les endroits dangereux, hâte ou ralentit le pas pour éviter la rencontre des voilures. Voyez celui qui garde le troupeau, quelle vigilance, quelle sollicitude il met à veiller au salut ' des animaux qui lui sont confiés; avec quel empressement il exécute les ordres du berger; enfin avec quelle intelligence il comprend et devine même les volontés de son maître. Le chien de chasse qui reçoit une correction pour avoir mangé le gibier qu'il devait rapporter vient liienlôl le déposer intact aux pieds de son maître, de crainte qu'une nouvelle inlidélité soit punie du même châtiment. S'il lui arrive de faire quelque escapade, il se montre timide, honteux, comme s'il avait le sentiment de sa faute et la conscience d'avoir mérité une punition. Quand le laboureur qui trace qn long sillon laisse à l'extrémité du champ son vêlement et son dîner, l'animal les garde fidèlemont et résiste même à l'appât d'un bon morceau, pour remplir une mission dont il s'est chargé spontanément. Là, il aboie contre les étrangers, mai? il se laisse approcher du valet de son maître ou de quelqu'un des siens, parce qu'il les connaît et sait n'en avoir rien à craindre. Celui qui garde la basse-cour ne cesse, d'aboyer à la vue du pas.sant qui lui paraît suspect, mais il se tait à l'approche d'une personnp qui lui est familière. Lorsqu'il accompagne le voyageur nocturne, il lui obéit au moindre signe, au moindre geste, et peut devenir ainsi, entre les mains du malfaiteur, une arme très dangereuse pour celui qui se trouve attaqué. Enfin, quelle que soit sa spécialité, si je puis me servir de cette expression, il comprend le langage de l'homme, devine ses volontés et se met à son service avec le plus entier dévouement, jusqu'à partager l'infortune et la misère de son maître. S'il fallait encore d'autres preuves de son intelligence, je renverrais à ces histoires de chiens célèbres rapportées dans une infinité d'ouvrages.

Après le chien, l'animal qui a le plus d'intelligence est le chat, quoique cette faculté se montre moins en évidence à cause des mœurs et des habitudes de ce Carnivore. Dugès rapporte comme une preuve de cette inielligeiiGe, le fait suivant (1) : « Un chat peu familier auquel je jette un morceau de viande accourt et s'en saisit, si je suis à quelque dislance; il n'ose venir le prendre à mes pieds; à une dislance médiocre, il hésite, allonge la patte, tire à lui son butin eu s'avançant le moins possible ; il compare donc la distance et juge des cas où il est ou non à la portée d'une insulte. » Le chat est d'un caractère très défiant; s'il a reçu le fouet pour avoir commis quelque rapine, on a beau le rappeler, l'exciter par l'appât d'une friandise, il regarde, écoule, observe, mais se garde bien d'approcher. Quand il attrape une souris, il s'en amuse souvent, et tout, dans ce divertissement, annonce de l'intelligence : après l'avoir serrée entre les dents, il la prend sous ses pattes, la tourne dans tous les sens, et puis il l'abandonne un instant, mais aussitôt que la souris s'est enfuie à unecertaine dislance, il la ressaisit, puis la lâche de nouveau, et continue très longtemps ce manège, où se révèle aussi une adresse remarquable.

Le cheval, reporté si loin de l'espèce humaine dans les classifications zoologiques, n'est pas, sous le rapport intellectuel, très inférieur à certains carnassiers, et il sur-

(1) Dugès, Traité de physiologie, t. 1", p. i36.

passe même quelques uns d'cnlre eux, tels que le hérisson et plusieurs insectivores. Aussi revient-il à une place plus avantageuse dans les classificalions basées sur le système nerveux. Tout le monde sait' avec quelle inlclligence il obéit à sou maître, et comment, dans certaines circonstances, il semble deviner ses internions et ses volontés. Le bœuf comprend aussi les paroles qui le llallent et celles qui le menacent ; il entend la voix du laboureur, accélère sa marche ou la ralentit, quand on le lui commande ; il quitte l'étable à regret et avec peine. On le voit marcher d'un pas lent, lorsqu'il se rend au labour, mais quand il retourne au logis, il précipite sa marche, car il sait qu'il va y retrouver le repos et une bonne nourriture.

Le porc donne peut-être encore plus que le bœuf des preuves de réflexion et de jugement. F. C'uvier pense qu'il n'est guère inférieur à l'éléphant pour l'intelli-: gence. Le sanglier, d'après ce naturaliste, s'apprivoise aisément ; « il reconnaît celui qui le soigne, il lui obéit, et se prête à certains exercices (1). » Dugès (2) va même plus loin et incline à croire que le porc deviendrait aussi intelligent que le chien, si l'on prenait le .soin de l'élever de la même manière; et, pour appuyer celle assertion un peu hasardée, il fait remarquer que les chiens cnlrelenus pour être mangés, dans les îles de l'Océanie , se montrent aussi stupides que les porcs de nos pays. Pline a dit que des porcs emmenés par des pirates reconnurent leur maîlre à sa voix, firent chavirer le bateau en se jetant tous du même côté, et regagnèrent le rivage; ceux qu'on entretient à Alfort reconnaissent très bien de loin, par le bruit qu'elle fait, la voiture qui leur amène des débris, et viennent à sa rencontre jusqu'à la porte de la cour où ils sont enfermés.

Si nous arrivons à la brebis pour chercher des preuves de réflexion et de jugement, nous trouverons que sous le rapport intellectuel elle doit êlre placée enderière ligne. Sa stupidité est devenue proverbiale. Déjà, sa mémoire est si courte qu'il est diflîcile de savoir si, au bout de longtemps, elle parvient à reconnaître la personne qui lui distribue sa nourriture. Cela est d'autant moins étonnant que cet nimal reconnaît difficilement les individus de son espèce avec lesquels il a l'habitude de vivre. Deux béliers, dit 31. Flourens (3), habitués à vivre ensemble, sont- Is tondus, on les voit aussitôt se précipiter l'un sur l'autre avec fureur. Du reste, on se rappelle que ses instincts sont aussi afl'aiblis que l'est son inlelligi'uce. Ces animaux ne paraissent avoir en partage que leur sotie tendance à l'imilalion.

Il serait trop long de passer en revue les animaux sauvages pour trouver des exemples des facultés intellectuelles portées à divers degrés de perfection. Toutes les familles de mammifères nous en ofl"rent de très remarquables, rapportés dans la plupart des ouvrages d'histoire naturelle. F. Cuvier, qui a fait tant de belles observations sur ce sujet, nous a peint, avecdes traits pleins de vérité, l'intelligence des singes; il a fait voir que l'orang-oulang exécute des actes évidemment réfléchis et combinés. Celui dont il rapporte l'histoire se cramponnait avec soin sur le vaisseau, dans la crainte de tomber, ouvrait la porte d'un salon, en montant sur une chaise, sans qu'il eût jamais vu personne se servir de ce moyen ; cherchait à arracher les griiïcs de deux chats qui l'égratignaient lorsqu'il jouait avec eux ; à table ,

(1) Flourens, De l'instincl el derinlelligence,];). 39.

(2) Dugès, Physiologie, t. I", p, 439.

(3) De l'instincl el de l'inlelligence, etc., p. 39.

s'il ne pouvait remplir sa cuiller, il la passait à son voisin pour la faire remplir. « Un jour qu'après avoir remis son vcrrc sur la lable , il vit qu'il n'élail pas d'aplomb et qu'il allait tomber, il plaça sa main du côté où il penchait pour le soutenir (1). » BulTon avait déjà f.iit sur cet animal des remarques analogues. Dureau de I.amalle dit (2) qu'un '< slngQ (ci/nocep/ialus porcarius) d'une grande férocité, auquel on n'osait reprendre un chapeau qu'il avait saisi, le jela au nez de son. maître, aussiiôt que celui-ci se fût fait apj)orler son fusil de chasse ; aucune autre menace n'avait pu vaincre son opiniàireté. •> D'ailleurs, beaucoup de mammifères parmi les carnassiers, le plioquc entre autres, plusieurs paciiydermes et certains ruminants, nous donnent des preuves d'une intelligence assez élevée. L'éléphant, si au-dessus de tous les animaux de son ordre, montre, par un grand nombre de ses actions, des marques non équivoques de rédexion et de jugement. Les éléphants d'Afrique, dit Dugés, ne redoutent nullement les nègres, qui n'ont pas su les réduire en servitude; ceux d'Asie vivent loin des lieux habités, et cela, du reste, autant par instinct que par raisonnement.

Parmi les oiseaux, nous trouvons encore un peu d'intelligence. La plupart fuient le chasseur et non l'homme désarmé; plusieurs d'entre eux finissent par reconnaître que le mannequin qu'on a mis dans les champs pour les effrayer n'a rien de redoutable. Quelques uns des plus stupides en apparence font, en certains cas, preuve de discernement: tel ce dindon qui après avoir été habituellement maltraité par un coq, courut « pour le plumer entre les mains de la ménagère qui le Uvrait à sa vengeance (3). »

En résumé, les opérations connues sous les noms de réflexion, jugement, comparaison, raisonnement, se manifestent chez tous nos animaux domestiques et chez tons les mammifères, dans des limites plus ou moins étendues. Leur intelligence est donc un fait incontestable et évident pour tous les esprits qui veulent analyser avec un peu de soin lespiiénomèncs de l'eMlendemciit. Il nous aurait été facile d'insister plus longtemps sur la démonstration de cette vérité, mais c'eut été nous écarter des bornes dans lesquelles nous devons nous renfermer. Ce qui précède suffit pour l'établir d'une manière incontestable.

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