‹ Traité de physiologie comparée des animaux domestiquesChapitre 30 sur 155 · V. DU CAllACTÈllE ET DES PASSIONS · texte numérisé non relu

V. DU CAllACTÈllE ET DES PASSIONS

En parlant des instincts, j'ai cherché à démontrer que ces facultés sont constantes et immuables comme les espèces, et qu'elles se trouvent toujours en rapport avec l'organisation d'une manière plus ou moins évidente. Les actes qui nous restent à étudier ont beaucoup d'analogie avec ceux qui dérivent de ces facultés; les liens qui unissent les premiers avec les seconds sont môme tellement intitnos, que l'on pourrait dire, sans exagéralion, que les passions, les sentiments divers des animaux sont instinctifs, bien qu'ils puissent être modifiés et développés jusqu'à un certain point sous l'inlluence de l'éducation.

(1) F. Cuvier, Description d'un omng-oulang cl observalions sur ses facultés intellectuelles {Annales du Muséum, t. XVI, 1810).

(2) Uugès, l. I, p. 4;S8.

(V Dngos, t. I, p. 435.

Il n'est j)iis nccessairc d'examiner bien allenlivemenl les animaux pour s'apercevoir que chacun d'eux a un caractère particulier plus ou moins prononcé, et reconnaître que Ions éprouvent, à des degrés vaiiables, des passions analogues à celles de notre espèce. C'est là un fait d'observation si saillani, qu'il n'a jamais été contesté. Le naturel de plusieurs animaux, celui du ligie, celui du loup, du renard, de la gazelle, de l'aigle, etc., ont toujours été les types ou les emblèmes du caractère de ccriains iiommes. Ue même, les sentiments divers qui se manifestent si clairement chez eux ressemblent trop aux nôtres , par les causes qui les font naître et les eiïcls qu'ils produisent, pour qu'on ait pu s'empêcher de les mettre en parallèle.

On conçoit aisément, pour peu qu'on y réfléchisse, qu'il est indispensable ii l'animal d'avoir un caractère approprié h ses besoins et à son genre de vie. Si, en effet, le carnassier, par exemple, au lieu d'être courageux et féroce, avait un naturel opposé, comment ferait-il la guerre à ses victimes, et par quels moyens pourvoirait-il à sa subsistance? Si l'herbivore, qui est faible et sans armes, n'était timide et défiant à l'excès, ne deviendrait-il pas trop facilement la proie de ses ennemis? Il faut donc que le caractère de chaque espèce soit régulièrement déterminé et qu'il n'ait rien d'arbitraire ni d'incertain ; il faut, en un mot, qu'il soit falalenicnl régi par les lois auxquelles se trouvent soumis les divers instincts. L'observation démontre qu'il en est bien ainsi dans toutes les circonstances. Jamais le caractère ne paraît résulter, du moins chez les animaux sauvages, de l'exercice des facultés intellectuelles : tel animal est courageux, mais ce n'est point parce qu'il a appris ou présumé que sa hardiesse lui est nécessaire, ni parce qu'ila le sentiment desaforce, la conscience de sa supériorité ; il est courageux de sa nature avant d'avoir pu juger de sa vigueur et de la puissance de ses moyens d'attaque. Si tel autre est timide, il ne l'est point par suite du sentiment qu'il peut avoir de sa faiblesse ou des dangers auxquels il se trouve exposé, car il l'est avant d'avoir appris qu'il a des ennemis et d'en avoir reçu la moindre insulte. Dans le premier cas comme dans le second et tous les autres, le caractère est instinctif, inhérent h la nature de chaque espèce animale ; seulement il peut se modifier, dans de certaines limites, par l'action d'un grand nombre de causes.

Puisqu'il y a une infinité de nuances dans la manière de vivre des animaux, il doit nécessairement y avoir, parmi eux, une grande diversité dans le caractère. L'observation démontre, en effet, que chaque esjièce a le sien, mais uniforme pour tous les individus dont elle se compose. Aristote, quia fait cette remarque pleine de justesse, s'est attaché à donner une idée de ces nuances en ce qui concerne les animaux les mieux connus, et divers naturalistes, BulTon entre autres, les ont mises en relief d'une manière plus ou moins fi appanle.

Parmi eux, les uns ont le caractère sauvage ; les autres, le caractère sociable ; tels ont un caractère vif, emporté, fougueux, irritable; tels autres, le caractère doux, timide, souple, docile, obéissant ; il en est qui ont le caractère méchant, rétif, féroce, ou le caractère défiant, rusé, etc., etc. Dans toutes ces circonstances, il est facile de voir qu'il est le résultat des tendances instinctives ou l'expression synthétique des diverses facultés propres à l'animal.

Le caractère sauvage est celui des animaux tels que le sanglier, le loup, les oiseaux proie, les carnassiers, qui ont besoin de vivre dans l'isolement pour mieux assurer

leur subsistance. Ceux qui le possèdent n'aiment que la solitude; ils ne voient dans les autres individus de leur espèce que des rivaux ou des ennemis auxquels il faut déclarer la guerre ; ils ne peuvent supporter leur femelle dès que la saison du rut est passée, ou !eur$ petits dès qu'ils sont capables de se procurer eux-mêmes leur nourriture ; ils ont peu d'aptitude à s'apprivoiser et à devenir domestiques.

Le caractère sociable qui appartient aux cliiens, aux solipèdcs et aux ruminants, est l'opposé du premier sous tous les rapports. L'animal sociable ne peut supporter la solitude ; il est instinctivement porté à vivre avec un cerlai|i nombre d'individus de son espèce, à partager avec eux ses craintes, ses dangers, ses combats ; mais sa sociabilité n'a rien de raisonné, ni de calculé : l'homme l'a mise, à profit et a trouvé en elle la condition préliminaire de la domesticité.

Le caractère emporté, fougueux, est celui dei animaux jeunes, ardents, impressionnables, à déterminations brusques. Ou le remarque surtout chez le taureau, le cheval entier qu'il rend pou maniables, difficiles à conduire et parfois dangereux ; mais il se modifie par le fait de l'âge, du travail et de plusieurs autres causes.

Le caractère doux, timide, est propre aux rongeurs, aux ruminants, et, en général, aux animaux faibles, privés de moyens de défense. Cette timidité semble résulter d'un sentiment instinctif d'infériorité et d'impuissance.

Le caractère hardi, audacieux, est l'apanage des animaux vigoureux qui ont conscience de leurs forces et de la sûreté de leurs armes naturelles. C'est celui du lion et des carnassiers pressés par la faim ou par l'aiïeclion qu'ils portent à leurs petits.

Le caractère féroce, sanguinaire, est l'attribut le plus saillant des espèces qui se repaissent de proies vivantes; il lient à un besoin impérieux auquel rien ne peut faire diversion.

Il est une foule d'autres caractères plus ou moins nettement dessinés qu'il serait trop long de passer en revue ici. On peut se faire une idée de leur multiplicité en mettant en parallèle les animaux les plus faciles à étudier. Par cet examen, si superficiel qu'il soit, on saisit des différences capitales, même entre des espèces très voisines. Combien, par exemple, le naturel courageux et fier du lion ne se distingue-t-il pas du naturel défiant et rusé du renard, et du naturel lâche de l'hyène et du chacal? Quelle distance n'y a-t-il pas sous ce rapport entre la chèvre inconstante, capricieuse, et la brebis indolente , presque stupide ! Quel contraste entre le bœuf docile et le taureau fougueux et intraitable !

L'élude du caractère de nos animaux n'est pas sans importance pour ceux qui s'occupent de l'éducation de ces derniers. On peut, jusqu'à un certain point, le modifier, le changer même complètement, si l'on emploie avec art les moyens qui agissent le plus efficacement sur les brutes, c'est-à-dire les caresses, les récompenses, les corrections et les privations de toute espèce ; mais il faut façonner les animaux dès l'âge le jilus tendre ; car il arrive un moment où ils prennent un pli qu'il est bien difficile de leur faire perdre.

Les passions et les sentiments, qui constituent les attributs du caractère, offrent parmi les animaux un grand nombre de nuances souvent difficiles à saisir et se manifestant à des degrés variables. Leur nature, leur point de départ et les liaisons qu'ils peuvent avoir avec les opérations instinctives ou intellectuelles, sont très difliciles à préciser. Les uns les regardent comme des affections de l'àmc ; les autres,

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comme des produits de l'iiitelligence ; et plusieurs les considèrent, avec plus de vraisemblance, comme des manifestations de l'inslincl : elles paraissent être des impressions ou des sensations centrales, plus ou moins \ives, produites dans le système nerveux, et desquelles résultent des déterminations appropriées au but final de chacune d'elles. Parmi les principales de ces passions, on peut citer la peur, la colère, l'affection, la haine, la jalousie.

La peur, l'effroi, la terreur, sont des impressions pénibles que tous les animaux paraissent susceptibles d'éprouver, mais principalement ceux dont le caractère est timide, tels que le lièvre, le lapin, la plupart des rongeurs et des ruminants. La moindre cause suffit pour les faire naître chez ces animaux : le plus léger bruit, le cri d'un être vivant, la vue d'un objet extraordinaire, l'approche d'un ennemi, peuvent même les porter à leur plus haut degré d'intensité ; mais elles s'exagèrent, surtout, lorsque les animaux sont menacés par leurs ennemis. Les oiseaux de basse-cour sont saisis d'effroi à la \ue d'une fouine ou d'une belette. Tous les petits oiseaux éprouvent une vive frayeur à l'aspect d'une chouette, d'un épervier ou d'un autre oiseau de proie ; les petits reptiles sont comme fascinés et paralysés à l'approche d'un serpent; le bœuf qui entend bourdonner autour de lui l'œstre sous-cutané est tellement effrayé, qu'il s'emporte, entraînant avec lui la voiture ou la charrue ; le chien, le cheval, qui entendent, pour la première fois, le rugissement du lion, sont glacés d'effroi et restent sans force comme sans mouvement. La frayeur ressentie dans ces circonstances est purement instinctive et ne résulte point du sentiment que l'animal pourrait avoir du danger dont il est menacé, ainsi que Séncque en avait fait la remarque. Elle se manifeste, du reste, sous l'influence de causes très diverses, sans que les animaux soient exposés à de grands dangers. La plupart d'entre eux, par exemple, craignent le bruit du tonnerre; les oiseaux, qui sont très impressionnables, s'effraient même lorsque le ciel se couvre de nuages et nous menace d'un orage : leur chant se modifie, leur vol, et plusieurs de leurs habitudes offrent alors certaines particularités qui traduisent les sensations qu'ils éprouvent. Les animaux domestiques craignent beaucoup la lumière, la lueur d'un incendie ; aussi devientil très difficile alors de les faire sortir des étables ; il en est qui s'effarouchent même à l'aspect d'un objet brillant ou d'un morceau d'étoffe.

La peur portée à un certain degré, quelle qu'en soit du reste la cause , produit divers effets remarquables. Elle ôte aux animaux tous leurs moyens de défense, elle les paralyse souvent lorsqu'elle ne les excite pas à la fuite ; elle concentre le sang à l'intérieur, modifie l'action du cœur, amène le refroidissement du corps, la sueur, l'émission des urines, la diarrhée, et donne lieu à divers phénomènes physiologiques variables suivant les espèces : un des plus curieux qu'on ait cités est celui de la calvitie (1) survenue en moins d'une semaine chez un porc noir effrayé des cris d'un autre porc châtré et enfermé dans une étable voisine.

La colère, à ses divers degrés, et la fureur se font sentir, môme parmi les animaux les plus doux ; elles sont excitées ordinairement par les contrariétés, les mauvais traitements, le rut, les tentatives faites pour enlever les petits qu'élève une femelle. La plupart des animaux carnassiers et beaucoup d'autres ne supportent point

(1) Recueil de médecine vélérittaire, 1849, p. 955.

sans ciurcr en fiircnr les coiilrariétés qu'on leur fait éprouver ou les coups qu'ils reçoivent : le lion, le sanglier blessé, le uuireau, le chien qu'on essaie de cliâlier, la vipère qu'on irrite, deviennent plus ou nioins dangereux. Un grand nombre de niàles, même parmi les espèces herbivores les plus paisibles, entrent dans de terribles accès au moment du rut, et se livrent entre eux des combats acharnés; quelques uns, le dromadaire, par exemple, deviennent alors très méchants pour leurs conducteurs ; beaucoup de femelles paraissent également furieuses lorsiju'on cherche à leur soustraire leur progéniture. Il est cependant quelques animaux, tels que le lapin, le lièvre, le cochon d'riule, le mouton, chez lesf|uels les su|>plices les plus barbares ne font pas naître le moindre sentiment de colère.

L'affection, rattachement que certaines espèces, certains individus montrent à l'égard les uns des autres ou envers l'homme, est portée à un très haut degré chez quelques uns de nos animaux domestiques ; et, chose remarquable, celte passion y semble même aller plus loin que dans l'espèce humaine.

L'animal chez lequel l'affection se montre la plus vivccst, sans contredit, le chien, déjà placé au sommet de l'échelle sous le rapport inlellecluel. Tout le monde sait qu'il pousse l'attachement pour son maître jusqu'au dévouement le plus complet, jusqu'à l'abnégation la plus absolue. Ce sentiment n'a rien d'intéressé. Le chien aime également le malheureux qui lui fait partager son morceau de pain noir ou ses privations, et le riche qui l'entretient dans l'abondance; il aime encore celui qui le maltraite, et vient quelquefois lécher la main de l'expérimentateur qui le torture. Son attachement constant ne se dément jamais et peut survivre à une longue sépai ation. Tous les livres sont pleins d'exemples de ce genre.

Le chien s'attache aussi très fortement îi d'autres animaux, et cela, sans nul motif d'intérêt. F. Cnvier (1) rapporte le fait suivant qui montre bien toute l'étendue de son affection dans celte circouslance : « Due lionne avait perdu le chien avec lequel elle avait été élevée, et, pour offrir toujours le même spectacle au public, on lui en donna un autre qu'aussitôt elle adopta. Elle n'avait pas paru souffrir de la perte de sou compagnon; l'affection qu'elle avait pour lui était très faible ; elle le supportait , elle supporta de même le second. Celte lionne mourut à son tour; alors le chien refusa de quitter la loge qu'il avait habitée avec elle ; sa tristesse s'accrut de plus en plus; le troisième jour, il ne voulul plus manger, et il mourut le septième. »

Le chat est loin de ressembler au chien sous ce rapport. Si quelquefois il paraît s'attacher à quelqu'un, c'est pour en retirer des caresses. Son affection apparente, toujours égoïste et intéressée, n'est jamais ni forle ni sincère.

Le cheval paraît affectionner la main qui le soigne et le caresse. Après un temps plus ou moins long, il semble montrer un certain attachement à son maître, hennit à son approche, et porte dans le regard, l'ensemble de la physionomie, quelque chose de caressant qui exprime sa reconnaissance. ^Lnis en général, cette affection est bornée et peu durable. Il est susceptible aussi de s'attacher aux individus de son espèce ou d'une espèce différente avec lesquels il a l'habitude de vivre ou de travailler. L'Ane lui ressemble sous ce rapport. Dugès cite un fait qui prouve que, de

fl) Mémoires du Muséum d'histoire naliirellc, t. XIII.

FACULTÉS INSTINCTIVES ET IN lELLECTUELI.ES. 157

la part du dernier solipède, l'allaclieiiiont peut aller assez loin : ce laiL est celui d'un àiie qu'on venait de dételer et qui ne voulut boire que lorsque son compagnon de travail fut débarrassé de ses liarnais et mis à même de se désaltérer. Les troupeaux de nulles ont, à leur tète, dans certaines parties de l'Amérique, un cheval bougre, pour lequel elles prennent un si grand attachement, qu'elles ne peuvent, d'après M. Iloulin, souiïrird'en être longtemps séj^arées. Les femelles de ces animaux affeclionncnt aussi très vivement leurs petits. J'ai vu une jument qui avait pouliné à l'École, quitter avec peine la stalle où on laissait son petit ; elle se laissa cependant conduire, non sans difliculté, jusqu'à la grille de rétablissement ; mais arrivée là, elle refusa de faire un pas, se mit à se cabrer, et dans une chute à la renverse, se brisa l'occipital, et fut immédiatement après paralysée. Cette pauvre bêle, presque mourante, fil un violent effort pour relever la tête, et se mit à iiennir en apercevant son petit qu'on venait d'amener auprès d'elle.

Le bœuf montre aussi quelque aiïeclion pour son maître ou son gardien; il s'attache également aux individus de son espèce avec lesquels il travaille. Quand on l'a prive du compagnon qui partage le poids du joug qu'ils portent ensemble, il devient triste, fait entendre des beuglements plaintifs et reste souvent sans appétit pendant plusieurs jours. La vache laissée à l'élable pendant que les bœufs sont conduits aux champs ne cesse de piétiner et de se livrer à une sorte de tic de l'ours, jusqu'au moment oii elle voit arriver les animaux avec lesquels elle vit habituellement.

Les animaux sauvages, aussi bien que les domestiques, sont susceptibles de s'attacher, soit à l'homme, soil à d'autres animaux : l'éléphant montre souvent beaucoup d'alTcciion pour son cornac; le phoque s'attaclic à son gardien, s'amuse et vit en très bonne intelligence avec les chiens; le loup si féroce, si perfide, témoigne parfois une grande affection aux personnes qui l'ont apprivoisé : tout le monde sait l'histoire de celui du connétable de Montmorency. J'ai déjà parlé de cet autre qui reconnut son maître, la nuit, après plusieurs années de séparation. Ce même animal, plusieurs fois rendu à ce maître qu'il aimait tant et plusieurs fois séparcdelui, perdait l'appétit, maigrissait sensiblement et tombait dans une tristesse profonde toutes les fois qu'il était forcé de s'en séparer. On a vu, d'après F. Cuvier, l'hyène, traitée avec douceur, venir comme le chien aux pieds de son maître lui demander des caresses et du pain. Cette affection est si profonde, qu'elle fait quelquefois mourir de tristesse les animaux séparés des personnes qu'ils aimaient.

La haine, le ressentiment, se remarquent encore assez souvent parmi les animaux, noiamment ceux dont l'inlelligeiice est assez étendue et la mémoire fidèle. Ces sentiments (]ui paraissent avoir quelque chose de réfléchi, sont très exaltés chez certaines espèces : le chat devenu vieux, le taureau, le coq, ont pour leurs rivaux une haine pnrfois implacable. Quelques uns conservent, pendant longtemps, avec le souvenir des mauvais traitements qu'ils ont reçus, le désir de s'en venger : tel le mulet qui garde, dit-on vulgairement, un coup de pied pour son maître.

L'affection ou la haine des animaux les uns pour les autres, quels qu'en soient, du reste, les motifs, ainsi que les rap|)orts ou les dissemblances de caractères, les analogies ou les différences dans la manière de vivre, sont les causes d'où dérivent les sympathies et les antipathies entre les brutes.

Les animaux qui, parla nature de leurs instincts et de leurs besoins, sont portés

à faire la guerre à d'autres, ne peuvent vivre en bonne intelligence avec ces derniers ; il se manifeste entre les premiers et les seconds une anlipalliie plus ou moins prononcée, telle que celle qui existe entre les carnivores et les herbivores, entre la chouette et les petits oiseaux, les rapaces et les petits reptiles, la corneille et lechathuant, le requin et une infinité de poissons. Non seulement elle est naturelle entre l'animal qui doit être la victime et celui qui est son ennemi, mais elle l'est encore, suivant l'observation d'Aristote (1), entre les animaux, fussent- ils de la même espèce, qui vivent dans les mêmes lieux et font usage d'une nourriture identique, si celle-ci n'est pas assez abondante. Elle se montre aussi, à un haut degré, entre des espèces qui, cependant, ne paraissent guère se nuire réciproquement, le chien et le chat, par exemple. Les anciens ont de beaucoup exagéré ces antipathies parmi certains animaux qui n'ont pas de raison d'être ennemis.

Les sympathies sont très marquées entre un grand nombre d'espèces, et portées à leur plus haut degré dans celles qui vivent en société. Elles paraissent fondées quelquefois sur des rapports dans les habitudes et sur des services réciproques. Les anciens auteurs ont tous rapporté à ce sujet un fait dont GeolTroy-Saint-Hilaire (2) a eu l'occasion de vérifier l'exactitude : c'est celui du trocliilm, espèce de pluvier qui s'engage dans la bouche du crocodile pour manger les cousins et autres insectes qui s'attachent au palais du reptile. Le crocodile se garde bien de faire aucun mal à l'oiseau complaisant qui vient le débarrasser de parasites incommodes. Le caracal "accompagne, dit-on, le lion à la chasse et lui fait découvrir le gibier ; et le lion en récompense lui abandonne une partie de sa proie. Le pilote, d'après le même naturaliste, dirige le requin vers les lieux où le poisson se trouve en abondance, et le requin féroce épargne son conducteur.

Indépendamment des sentiments que je viens d'examiner, les animaux en éprouvent encore d'autres sur lesquels il est inutile de s'arrêter. Un examen un peu attentif de leurs actions nous prouverait qu'ils ont l'analogue de la plupart des passions humaines, ainsi qu'Aristotc (3) l'a dit avec beaucoup de justesse. Il y a chez eux, en effet, de l'amitié, de la haine, du courage, de la lâcheté, de la perfidie, de la douceur, de la rudesse, de l'émulation, de la jalousie, de l'ambition, etc. BulTon lui-même, si injuste envers les animaux, n'a pu s'empêcher d'en convenir, jusqu'à leur attribuer celles qu'ils n'ont pas : telles que la magnanimité, la fierté, le dédain, etc. Ces divers sentiments sont susceptibles de se modifier beaucoup par l'influence de l'âge, de la domesticité et de l'éducation.

VI. DE l'influence DE L4 DOMESTICITÉ SUR LES INSTINCTS, L' INTELLIGENCE

ET LE CABACTÈRE.

L'état des animaux soumis à la domesticité est un état artificiel qui ne dérive pas exclusivement de la puissance de l'homme sur la brute, comme le pensaient les anciens naturalistes, mais qui dépend, en très grande partie, de l'insliuct de socia-

(1) Histoire des animaux, liv. IX, p. 535 et suiv.

(2) Annales du Muséum, 1807, t. IX, p. 373 et suiv.; même tome, p. 469.

(3) Liv. IX, p. 533, trad. Camus.

bililô propre h certaines espèces vivant en troupes plus ou moins nombreuses. Il a exercé sur le caractère et les diverses facultés animales une influence si profonde, qu'il les a quelquefois rendues méconnaissables.

Tous les animaux actuellement domestiques sont, suivant la judicieuse remarque de F. Guvier, des animaux sociables qui certainement vivaient en société avant l'époque à laquelle l'homme se les asservit pour en faire les instruments de ses besoins et de ses plaisirs.

En effet, toutes les espèces de bœufs qui vivent de nos jours à l'état sauvage : le bison dans le nord de l'Amérique , le buffle dans l'Inde et l'île de Ceyian, l'yach sur les montagnes du Thibet et du centre de l'Asie, se rassemblent en sociétés ; les chevaux devenus sauvages dans les steppes du nouveau monde, ceux de l'Arabie, les ânes sauvages, le mouflon, souche présumée de nos races ovines, lecliien, dans les pays du Nord, et le lapin sous plusieurs latitudes, vivent également en troupes nombreuses. Toutes celles qui sont domestiques à demi ou apprivoisées, le chameau, l'éléphant, rentrent dans la même catégorie. Enfui, celles qu'on cherche à domestiquer, le lama, l'alpaca, l'hémione, sont aussi des espèces éminemment sociables. Bien d'autres encore qu'on pourrait soumettre aux mômes essais se réduiraient aussi facilement à l'élat de servitude, n'était la dilBculté de les acclimater.

Il n'est pas d'exception à cette loi générale, même parmi les oiseaux : nos gallinacés, la poule, la pintade, le dindon, le paon; nos palmipèdes, l'oie, le canard, sont des oiseaux très sociables. Qui ne sait que les oies et les canards sauvages ne paraissent dans nos pays qu'en troupes plus ou moins considérables.

Cependant un de nos animaux domestiques semble la contredire. Le chat est line espèce qui, comme toutes celles du genre felis, est essentiellement solitaire, et malgré son instinct si diamétralement opposé à la sociabilité, il est devenu domestique. Ce n'est là, pourtant, qu'une exception apparente : le chat n'est pas domestique au même titre que les autres espèces; il habite nos maisons sans s'attacher à letirs maîtres; il aime le foyer, sans tenir à la société de l'homme ; il reçoit les caresses et la nourriture de notre main sans nous en témoigner la moindre affection, la moindre reconnaissance.

Voilà donc une première proposition bien établie : la sociabilité est la condition préliminaire, indispensable de la domesticité. Mais par quels moyens l'homme, profitant de l'instinct qui porle les animaux h vivre en société, a-t-il pu se les asservir ? Comment ses moyens ont-ils agi ? et quelles sont les modifications que la domesticité a fait éplouver aux instincts, à l'intelligence et aux diverses facultés des animaux ? Telles sont les questions qu'il faut successivement examiner.

Avant d'aller plus loin, on se demande naturellement si les espèces essentiellement domestiques ont été primitivement libres et sauvages, comme toutes celles qui peuplent la surface du globe, ou si ces mêmes espèces ont été domestiques dès le principe et mises ainsi sous la main de l'homme, qui dès lors, n'avait plus qu'à s'en servir. Des hommes de mérite, considérant que la plupart des espèces domestiques n'ont pas d'individus sauvages, ont pensé que ces espèces avaient été créées avec l'homme et s'étaient trouvées dès l'origine soumises à son empire. Ainsi ont-ils dit : Il n'y a plus de chiens sauvages, sinon ceux qui ont été abandonnés ; il n'y a

plus de bœufs, plus de moutons sauvages; les chevaux des steppes de l'Amériiiue y ont été abandoniiéslorsdela coiiquêlc de ce jiays ; ceux de l'Arabie, tout à fait libres, sont peu nombreux et proviennent pcut-èlrc d'individus autrefois domesli(|ues. Celle manic're de voir a certainement quelque apparence de vériié, jnais elle ne supporte pas un examen approfondi. De ce ([u'on ne trouve plusàTélal sauvage des individus appartenant à des espèces domestiques, s'ensuit-il que ces espèces n'aient jamais vécu à l'état de liberté? Ne peut-on pas admettre que ces espèces se sont données entièrement à l'homme, ou que les individus restés sauvages ont fini par s'éteindre à mesure que leurs condilions d'existence sont devenues dilïicilesou impossibles. Tout le monde sait qu'il y avait dans les forêts de la Germanie des bœufs tout à fait libres lors des guerres de Jules César; ils ont disparu depuis longtemps par les mêmes causes qui avaient fait disparaître, à une époque plus reculée, les animaux qui avaient conservé leur liberté. Si la domesticité était l'état |)rin)itif et initial des animaux maintenant soumis h l'homme, pourquoi ne se trouveraientils pas partout où l'homme se trouve? Or, a-t-on jamais rencontre, dans aucune partie de la terre, des peuplades sauvages avec des animaux domestiques? Non; partout où l'homme n'est pas civilisé, les animaux qui l'entourent sont libres elsauvagcs comme lui. Ce n'est qu'à compter du moment où il devient industrieux, qu'il emploie tout d'abord son industrie à se créer des auxiliaires et des serviteurs en soumettant à son pouvoir les espèces qui l'entourent. Celles-ci ne viennent pas ramper à ses pieds, courber la lêle sous le joug; elles le fuient, au contraire ; il faut qu'il les attire, qu'il s'en empare, qu'il les entoure de soins et de caresses, et quelquefois même qu'il les retienne et s'en fasse obéir par la force et la crainte; il faut qu'il travaille constamment à affaiblir le sentiment de leur indépendance, et encore n'y parvient-il qu'avec peine et souvent à demi, tant ce sentiment est inhérent à leur nature. Ce sentiment, à lui seul, du reste, suffirait pour ruiner l'idée d'un animal créé domestique, si l'esprit pouvait la concevoir. Il est si profondément enraciné, que des milliers d'années de servitude n'ont pu le détruire. Non seulement il se montre dans toute sa force chez les chevaux à demi sauvages qui vivent dans certains haras de la Hongrie, mais encore sur ceux qui ont. toujours vécu en domesticité et qui cherchent à fuir leurs maîtres aussitôt qu'ils aperçoivent des individus libres. Tous les animaux, enfin, par l'habitude qu'ils ont de s'éloigner de l'homme, de le fuir, quand ils le peuvent, nous prouvent assez qu'ils étaient primitivement libres et anlipalliiques à la domesticité.

Si donc les animaux qui .sont maintenant nos esclaves étaient libres h l'origine et doués d'instincts qui les portaient à la vie sauvage et leur faisaient |)référer même cette existence à la vie domestique, comment l'houjuic est-il parvenu, en modifiant leurs tendances naturelles, aies réduire en servitude?

L'animal le plus sociable craint la vue de l'homme et le fuit ; il n'a donc pas de propension à se rapprocher de lui. Connnent celui-ci parviendra l-il à vaincre cette répulsion instinctive de la brute pour un maître qui doit devenir un tyran? Par deux moyens: la séduction ou la force. D'abord, iU'aitircra, dit F. Cuvier (1), puisqu'il

(1) Essai sur la domeslicilé des mamnifircs, etc. {Mémoires du Mnscum , 1825, t. XIII, p. 40". cl suiv,'.

FACLILTKS INSTlNC'llVKS Jï T IMIIXI.!' CTUiiLLES. 161

n'csl iKiiiil i)oi lé à se rapproclicr de nous; il se !e rendra familier par la conliancc, ([lie les Ijienl'ails seuls sont propres à faire naître ; il l'entourera de soins, lui prodiguera des cai esses, donnera satisfaction à tous ses bes.iins, en fera même naître de nouveaux pour s'empresser de les satisfaire. Ainsi, par la faim, il affaiblira l'animal, I l dès qu'il lui donnera de quoi apaiser cette sensation, il s'attirera sa reconnaissance cl lui inspirera le sentiment de la nécessité de nos secours ; alors une nourriture choisie et quelques friandises auront la plus heureuse influence. Par des caresses, il le rendra plus doux et plus traitable, car bien que les animaux n'en demandent point aux individus de leur espèce, plusieurs d'entre eux, les carnassiers notamment, y sont très sensibles. Une fois qu'il aura obtenu la confiance de l'animal et établi entre lui et ce dernier une sorte de familiarité, l'esclave sentira que la protection du maître lui est indispensable. A ce moment, il pourra être utile d'achever par la force ce qui a été commencé par la douceur.

Si ces premiers moyens sont insuffisants, et ils le sont presque toujours, h l'égard lies animaux jeunes, vigoureux, méchants ou rétifs, il emploiera des privations prolongées, les veilles forcées, le travail pénible, les coups, la castration, etc. Les châtiments ne doivent leur être infligés quedans de certaines limites, car ils lesexa.spèrent, et leur inspirent le désir de la vengeance. La castration est un moyeu puissant qui seul peut assouplir le naturel du taureau et de certains chevaux très méchants. « L'homme n'arrive donc, dit M. Flourens(l ), à soumettre l'animal que par adresse, par séduction. Il excite les besoins de l'animal pour se donner, si l'on peut ainsi dire, le mérite de les satisfaire; il fait naître des besoins nouveaux; il se rend peu à peu nécessaire par ses bienfaits, et quand il en est venu là, il emploie la contrainte et les châtiments, mais il ne les emploie qu'alors ; car s'il eût commencé par les châtiments, il n'aurait pas amené la confiance, et il ne les emploie qu'avec mesure, car les deux efl'ets les plus sûrs de toute violence sont la révolte et la haine. »

Ce sont encore ces mêmes moyens qu'il met en usage pour adoucir, au moins momentanément, le caractère revêchc et emporté de certains individus. Il est très probable que, dans le principe, il ne s'est pas attaqué aux individus adultes jouissant de toute la plénitude de leurs forces et de leurs facultés. Il a sans doule fait ce qu'il répète aujourd'hui quand il veut dompter des sujets élevés en liberté ou apprivoiser des espèces sauvages, c'est-à-dire, pris des animaux jeunes, faibles, qu'il a protégés, abrités, entourés de soins, comblés de caresses pour leur faire aimer une domination qu'il devait plus tard transformer en une dure servitude.

Lorsque les animaux sont devenus domestiques, grâce à leur instinct de sociabilité, cet instinct a-t-il été modifié, perverti? et dans l'affirmative, quelles sont les altérations qu'il a subies? D'abord il n'a pas été anéanti , mille faits le prouvent avec la dernière évidence ; il a été seulement un peu détourné de son véritableobjet. A l'état sauvage, il porte l'animal à se rapprocher de ses semblables, à vivre avec eux, et fait que tous les membres de la société se soumettent à un chef qui s'est imposé par la force, la confiance ou tout autre moyen. A l'état de domesticité, il en esta peu près de môme. L'homme, en s'asservissanl certains animaux, est devenu en quelque sorte un chef d'association, auquel tous les individus sont veims obéir

(1) Ouvrage cité, p. 79.

l(i"2 DliS l'ONCTlONS DU SYSTÏiMli NEHVEUX.

coiDmc ils aui-;iieiit obéi à un des leurs qui se serait imposé de la même façon.

La domeslicilô a donc profilé des iiislincts des animaux sociables; elle les adévelo])pés, perfectionnés dans le sens des intérêts de l'homme, mais elle n'en a pas créé de nouveaux; son inlUience, jusqu'alors si puissante, s'est arrêtée là. Toutefois, si elle n'a pu faire naître des instincts nouveaux, elle a réussi ii annihiler, à étouffer ceux qui contrariaient nos vues et ceux qui étaient de nature à nuire aux services que nous devions attendre de ces animaux. Elle a surtout exercé une influence profonde sur les instincts de conservation. En mettant l'individu dans des circonstances tout à fait différentes de celles où ils peuvent naturellement se trouver, l'homme est devenu la providence de cet être qu'il rendait esclave : il s'est chargé de le proléger, de le nourrir et d'éloigner de lui tout ce qui pouvait être nuisible. Cet instinct s'est en quelque sorte éteint faute d'occasions de s'exercer ; cependant il ne s'est pas anéanti , et on le voit reprendre une grande force lorsque les animaux sont exposés à des dangers ou excités par des ennemis., La domesticité a eu moins d'action sur les instincts reproducteurs, et l'on conçoit qu'ils ne pouvaient s'affaiblir sans que la conservation des espèces ne fût compromise. Ils sont restés intacts avec toute leur énergie ; c'est même à cause de cela que les mâles, dans l'espèce du bœuf et du cheval, sont si indociles et si difficiles à assouplir.

La domesticité a mis à profit l'instinct du chien pour la chasse, celui du chat pour la guerre aux ennemis de nos habitations. Elle a perverti l'instinct de certaines espèces, pour la production de mulets; elle a réduit presque à rien l'instinct de conservation chez la brebis et en a fait un être incapable, sans les soins assidus qu'il reçoit, de pourvoir à sa subsistance.

Toutes les espèces ne se sont pas montrées également souples h son action; toutes n'ont pas été aussi profondément modifiées, ni transformées de la même manière. Jl en est qui ont été à peine changées et qui sont passées à la servitude, en conservant presque toutes les qualitéset les aptiludesqu' elles possédaient primitivement. D'autres ont été métamorphosées, aussi bien sous le rapport des formes extérieures que sous celui des aptitudes et des facultés intellectuelles, cela au point de devenir méconnaissables.

Le chat s'est conservé domestique ce qu'il était sauvage, du moins autant qu'on peut en juger en comparant ceux qui vivent dans nos maisons à ceux qu'on trouve quelquefois dans les forêts ; son instinct de destruction s'est un peu affaibli, à mesure que par un régime mixte et desaliments végétaux, son intestin s'est dilaté et allongé. Celte modification de l'instinct destructeur s'est surtout fait sentir chez les races entretenues seulement pour la beauté de leur pelage. Pendant sa jeunesse, il est plein de douceur et très sensible aux caresses: plus tard, il reprend son naturel sauvage et revient à ses mœurs solitaires. Là s'est bornée, pour lui, l'influence de la domesticité.

Le lapin, dont l'intelligence est si obtuse, a été encore moins modifié. N'est-il pas dans nos habitations comme au milieu des champs? Dans le premier cas, il craint moins peut-être la vue de l'iiomme, mais il reslo toujours excessivement timide ; la protection que lui offre son petit logement ne le rassure pas. Dominé par son instinct, il cherche à se creuser un terrier comme s'il vivait sans abri, en rase campagiid.

Le porc et la chèvre n'ont été guère moins rebelles, bien qu'ils fussent plus in-

FACULTÉS INSTIISmVES ET INTELLECTUELLES. 163

Lelligeiils. Leur naturel s'est conservé à peu près intact; leurs penchants, leur caractère se sont à peine altérés. Pour le premier, ce sont toujours les mômes habitudes de remuer la terre, les mêmes tendances à se vautrer dans la fange ; pour la seconde, c'est toujours le même caractère sauvage, capricieux, le même amour d'indépendance. Peut-être aurait-il été possible de les modifier plus profondément; mais l'homme, qui était à même d'en tirer tout le parti possible, en les abandonnant aux liabiiudes et aux instincts de l'état sauvage, n'a pas cherché à les rendre dilTérenls. Aussi il quoi bon faire des efforts pour civiliser un pachyderme entretenu dans la seule vue d'en tirer de la viande, ou un ruminant (jui ne doit donner pour tout produit qu'un peu de lait.

La brebis devait se trouver dans le même cas. Par quelle cause singulière s'estcllc si profondément modiûée? Pourquoi les instincts si inhérents à la brute et les plus tenaces chez tous les animaux ont ils été étouffés en elle? L'instinct de reproduction seul lui est resté, et il ne pouvait s'anéantir, car son anéantissement entraînait celui de l'espèce. Ordinairement, quand les autres animaux perdaient quelque chose de la perfection des instincts, ils gagnaient, par compensation, un surcroît d'intelligence ; mais celui-ci a encore fait exception : il a perdu presque tout d'un côté, sans rien gagner de l'autre. En un mot, la brebis s'est complètement dénaturée en devenant aussi stupide qu'il est possible à une brute de le devenir.

Il y avait peu à attendre des modifications à faire subir aux animaux dontje viens de parler, mais il restait d'autres espèces dont l'homme pouvait espérer des services cl plus importants, et plus variés. Il a pris à tâche de modeler ces derniers, scion lesproduils et les services qu'il désirait en obtenir. Pour arriveràce but, il ausé toutes les ressources qui se trouvaient à sa disposition et rais en jeu tous les ressorts de sa jinlience ; par là, il a pu opérer des transformations profondes et souvent imprévues. Toutefois, ici, comme dans le premier cas, il a trouvé plus ou moins de difficultés, plus ou moins de résistances à vaincre. Lorsqu'il avait affaire à des natures souples et intelligentes, son action était profonde et facile, mais elle était moins sensible lorsqu'elle s'exerçait sur des espèces moins intelligentes.

Le chien est, entre tous, celui qui s'est métamorphosé le plus complètement ; véritable prolée, il a pris vingt formes différentes pour servir le maître dont il pouvait se passer et qu'il a bien voulu accepter. Sous la main du berger, il s'est constitué le chef du troupeau qu'il a appris à diriger ; sous celle du chasseur, il s'est plié il poursuivre le gibier, à l'arrêter ou à le prendre ; sous celle du religieux, il s'est habitué à chercher et à découvrir les malheureux ensevelis dans la neige ; entre les mains du jongleur, il s'est façonné à la pantomime ; entre celles de l'aveugle, il est devenu un guide intelligent. A la porte de la basse-cour, il s'est fait gardien vigilant et fidèle. Pour le voyageur, il est devenu un défenseur plein de dévouement et de courage. Partout, enfin, où l'on avait besoin de lui, il s'est approprié au service que l'on pouvait en désirer. Il s'est multiplié lui-même, il s'est divisé (-■n autant de races plus différentes les unes des autres que beaucoup d'espèces voisines ne diffèrent entre elles. En un mot, il s'est donné tout entier h l'homme : aucun individu n'est resté à l'état sauvage, si ce n'est ceux qu'on a abandonnés; il a suivi l'homme sous toutes les latitudes, sous les climats les plus divers; il s'est civilisé là où ses maîtres étaient civihsés, il est resté sauvage là où ils étaient barbares.

16/i DES FONCTIONS DU SYSTEME NEKVEUX.

Le cheval csl, après le chien, l'animal domestique le plus niodilié, (iuoi(iuc infiniment moinsque ce dernier. Ce so/«>«^^ s'est montré souple et maniable sans perdre son intelligence. 11 s'est, en (luelquc sorte, associé à la vie de l'Arabe et du Bédouin nomades ; il s'est habitué à vivre à la porte de leur tente, à partager la course vagabonde de son maître, h se contenter d'une nourriture qui paraît si peu en rapport avec son organisation. Par les leçons de l'écuyer, son intelligence et ses facultés d'imitation se sont singulièrement développées, tandis qu'il est resié grossier et lourd avec l'habitant des campagnes, sauvage et capricieux dans le haras où on lui a rendu presque toute sa liberté. Enfin, il s'est plié à mille services, à la chasse, à la course, à la guerre, au manège, et, pour chasser, il a dû recevoir une éducation spéciale ii laquelle le rendait si propre son intelligence.

Le bœuf et l'âne sont allés moins loin que le cheval; ils sont, plus que les autres, restés ce que les avait faits la nature, au moins sous le rapport intellectuel. Les services qu'on en exige mettant plus à contribution leurs forces physiques que leur intelli<^ence, il en est résulté que l'un de ces animaux s'est perfectionné pour le travail, et l'autre à la fois pour le travail et la production, de telle sorte que l'homme, n'ayant presque rien demandé à leur intelligence, n'en a rien obtenu. Ce résultat, très remarquable, nous montre, pour le dire en passant, que l'homme peut modifier profondément un animal sous certains rapports, tout en le conservant intact pour le reste ; qu'ainsi ce dernier peut être complètement changé en ce qui regarde la forme, l'aptitude au travail et à la production du lait, bien que, du côté des aptitudes instinctives et intellectuelles, il n'ait pas éprouvé de véritables altérations. Et, en effet, on conçoit que ces choses si didérentes, et qui n'ont rien de commun entre elles, puissent être modifiées les unes sans les autres.

Quand l'homme fut arrivé, à force de patience et d'adresse, à changer le naturel sauvage de l'individu qu'il voulait s'asservir, sa tâche était encore loin d'être accomplie. Fût- il parvenu à faire de l'animal le plus intraitable l'esclave le plus docile, que sa peine eût été bientôt inutile si l'individu modifié n'eût conservé la faculté de se reproduire et acquis celle de transmettre à ses descendants les modifications qu'il avait éprouvées. La domesticité devenait donc le résultat des trois conditions suivantes : 1° faculté pour les individus d'être apprivoisés ; 2° fécondité de ces individus; 3° transmissibilité des modifications acquises par les individus apprivoisés à leurs descendants. Sans elles, la domesticité ne pouvait s'achever.

Lorsque l'une fait défaut, le but n'est pas atteint : l'homme réduit à la domesticité un individu et non l'espèce, et par suite, il est obligé de recommencer successivement pour chacun en particulier ce qu'il a fait pour le premier. Cette sorte de domesticité bornée à l'individu et non transmissiblc, est ce qu'on appelle V apprivoisement.

C'est encore parmi les animaux sociables que nous trouvons le plus d'espèces susceptibles d'être apprivoisées. La plupart des singes sont dans ce cas : quelques uns sont utilisés à la cueillette des fruits dans l'île de Sumatra, et une infinité apprennent à obéir et à exécuter différents excercices au commandement de leur maître, mais encore ils n'obéissent que par contrainte ; et, comme le dit F. Cuvier, « où est nécessairement la force, n'est point encore la domesticité. « Les pachydermes, les solipèdcs, les rongeurs tels que les lapins, les damans, les pécaris, les

zèbios. l'Iit'inione, qui vivent généralement en troupes, s'apprivoisent très facileuienL Quelques uns sont susceptibles de montrer dans cet état beaucoup de souplesse, de docililé : ils reconnaissent les personnes qui les soignent et peuvent s'y allacher très fortement.

Plusieurs animaux solitaires sont également susceptibles d'être apprivoisés , le loup, l'ours et même les carnassiers les plus féroces. Ils peuvent, alors, quand leur nalurel est adouci, recevoir une éducation plus ou moins complète, et d'autant plus facilement qu'ils sont plus intelligents. Tout le monde connaît les exercices aux - (|uels se plie l'ours, soit par la contrainte, soit par l'appât d'une récompense. On obtiendrait peut-être quelque chose d'analogue du loup, si l'on ne craignait ses brusques retoursvers son naturel féroce. Du moins, pourrait-on en espérer quelque allacliement comme l'individu dont j'ai parlé précédemment nous en fournit la preuve. Mais, chez lui, la tendance h l'imitation est moins prononcée que chez l'ours, bien que certains exemples semblent prouver le contraire, tel que celui rapporté par Dugès, d'une louve qui avait appris à aboyer avec des chiens.

Ces animaux si sauvages, si peu susceptibles d'affection pour l'homme, du moins en apparence, sont néanmoins très accessibles aux bienfaits ; ils peuvent même montrer pour les personnes qui les traitent avec douceur beaucoup d'affection et de reconnaissance, et, chose remarquable, il n'y a jamais rien d'équivoque dans les témoignages de leur affection, tandis qu'il n'en est pas de même d'une infinité d'animaux. « Cent fois, dit F. Cuvier (1) , l'apparente douceur d'un singe a été suivie d'une trahison; presque jamais les signes extérieurs d'un carnasssier n'ont été trompeurs : s'il est disposé à nuire, tout dans son geste et son regard l'annoncera, et il en sera de même si c'est un bon senliment qui l'anime. «

Les oiseaux, comme les mammifères, sont susceptibles d'êlre apprivoisés. Un très grand nombre d'oiseaux, entretenus dans des cages, nous prouvent la facilité de cotte espèce de servitude. Dans cet état, ils conservent leurs instincts d'imitation. Plusieurs d'entre eux apprennent et retiennent des airs fort compliqués ; quelques uns vont même jusqu'à répéter des phrases entières en imitant la voix humaine.

L'apprivoisement est donc un état différent de la domesticité vers laquelle il ne conduit pas toujours ; c'est une domesticité individuelle qui ne peut s'étendre à l'espèce par le fait de la stérilité des animaux apprivoisés et de la non-transmissibilité des dispositions acquises, à supposer que, par exception, l'aptitude à la reproduction soit conservée.

On voit donc, parce qui précède, que l'homme a exercé une influence très profonde sur les facultés des animaux domestiques, et une autre très sensible sur celles des espèces apprivoisées et même des espèces sauvages qui vivent dans son voisinage.

En effet, il a presque étouffé dans les animaux le sentiment de l'indépendance; il a modifié leur caractère, développé leur intelligence. Par .ses rapports avec eux, il leur a fait acquérir, comme le disait Hartley, plus de sagacité qu'ils n'en auraient acquis naturellement. Il a perverti les instincts reproducteurs , qui sont si vivaces, et souvent affaibli les instincts de conservation; il a quelquefois

(1) De la domesticilc (kf: mainniifèrcx ( i\féin. d:i Muséum d'hist. ?)««., 182.">, t. XflF).

fait nailrc des aptitudes nouvelles qui ont pris les caractères des facultés instinctives. Son action a laissé sur chaque espèce et sur chaque race une empreinte particulière qui ne peut s'effacer qu'avec le retour à l'état sauvage. Enlin, il a d'autant plus modifié ses esclaves qu'il s'était plus perfectionné lui-même, de telle sorte qu'on peut dire, avec F. Cuvier, qu'il est possible déjuger de la civilisation d'un peuple ou d'une de ses classes par les mœurs des animaux qui lui sont associés. C'est ainsi, par exemple, que le chien est resté très courageux et enclin à la rapine avec l'habitant de la Nouvelle-Hollande, de la Laponie et de l'Islande, tandis qu'il a pris un naturel si différent et si hétérogène chez les autres nations.

Il a agi encore sur les espèces sauvages qui vivaient près de lui. Déjà, nous avons vu que le loup, le renard des localités où on leur fait la guerre sont plus rusés, plus défiants et plus expérimentés que ceux des pays où ils jouissent d'une parfaite sécurité. Le lion, dans les contrées où l'homme exerce son empire, n'a ni la fierté, ni l'audace du lion qui habite les déserts au milieu desquels il peut exercer impunément ses ravages. Le phoque qui vit dans les parages où il est souvent inquiété est bien plus défiant que dans ceux où on ne lui fait point la guerre. Les lapins qu'on expulse habituellement de leurs retraites souterraines finissent , après un certain temps, par ne plus se creuser de terriers et vivre en rase campagne. Les castors, qui construisent des digues et de vastes habitations lorsqu'ils se rassemblent en troupes nombreuses dans des lieux paisibles , se disposent à peine d'étroites lanières lorsqu'ils sont, dans l'isolement et souvent chassés par l'homme. Le crocodile, que l'Égyptien respecte, a le caractère adouci par les bons traitements qu'il reçoit (1). La corneille mantelée (2), qui, en Europe , fuit de très loin dès qu'elle aperçoit quelqu'un, est bien moins craintive sur les bords du Nil, puisqu'elle vient se reposer sur la charrue, pendantque le laboureur trace son sillon. Cette influence, si remarquable de l'homme sur les facultés de la brute, s'étend encore sur les animaux inférieurs dont les opérations sont naturellement si invariables. Les abeilles, par exemple, se rassemblent au bruit d'un instrument d'airain ; leurs essaims se dispersent ou se réunissent par l'action de soins étrangers ; parfois, elles modifient leur travail si l'on vient à les mettre dans des conditions inusitées : ainsi les abeilles queRéaumur avait placées sous un panier de verre, afin de les voir travailler, eurent bientôt tapissé leur transparente demeure d'une épaisse couche de cire.

Quelque profondes qu'aient été les modifications apportées au naturel des animaux domestiques, elles ne sont pas arrivées au point d'effacer complètement les dispositions primitives. Celles-ci ont même conservé une tendance très marquée à reprendre leur empire dans plusieurs circonstances. Tout le monde sait qu'il n'est pas rare de voir, dans les contrées où vivent des chevaux et des bœufs sauvages, quelques individus domestiques échapper à la surveillance de leurs conducteurs et venir rejoindre les troupes demeurées indé|)endantes. Les animaux de l'ancien continent qui furent abandonnés en Amérique lors de la découverte de ce pays y ont recouvré leurs aptitudes primitives : le porc y est redevenu féroce comme le sanglier ; le cheval y a repris l'habitude de vivre en troupes conduites par un chef, qui

(1) Arislotc, liv. IX, |i. o.S".

(2) Geoffroy-Sninl-nilairc, AnDoles du Mméum, l. 1807, IX.

fuiL'iil à l'approche de l'homme; le chien y a perdu l'hîibitude d'aboyer et acquis une aptitude toute spéciale à la chasse; il est devennu assez hardi pour faire la guerre aux chèvres et aux phoques dont il se nourrit ordinairement. Mais le mouton n'a nulle part cherché à se soustraire à la domination humaine (1).

Vil. DES MOYENS l)'.\PPlUi:CIEU L'INTELLIGENCE ET LE CARACTÈRE.

Bien que l'inlclligcncc et les instincts soient le résultat des opérations les plus insaisissables du système nerveux, on a cherché à les apprécier ou à les mesurer, d'une manière relative, dans les divers individus d'une même espèce et dans les divers animaux supérieurs. Deux méthodes se sont présentées pour tenter cette détermination. La première consiste à s'assurer, par l'observation attentive des actions d'un animal, de l'étendue de ses facultés, afin de pouvoir le mettre en parallèle avec les autres et lui assigner la place qui lui convient dans l'échelle intellectuelle. La seconde se réduit à trouver les caractères extérieurs ù l'aide desquels on puisse juger du développement relatif des facultés psychologiques. L'une de ces méthodes est sûre, mais très longue : l'e.sprit humain, qui aime les voies qui mènent vite au but, lui a préféré l'antre qui est plus expéditive, mais bien moins certaine.

Puisque l'encéphale est considéré comme l'organe derinlelligence, on a été tout naturellement porté à penser que son développement et sa complication pourraient donner la mesure des facultés de chaque animal, et par conséquent, on a cherché des n'ioyens qui permissent de juger facilement du volume et de la perfection de cette partie. Or, ce moyen se trouve pour Camper dans V angle facial ; pour Daubenton dans la position du trou occipital; pour Cuvier dans le rapport des aires du crâne et de la face; enfin, pour Gall et les phrénologistes, dans la saillie plus ou moins prononcée de telle ou telle partie du crâne.

C'est donc sur ce principe regardé comme incontestable, que le volume de l'encéphale est en rapport avec l'étendue de l'intelligence, que sont fondés les procédés d'appréciation dont je viens de parler. Cependant ce principe est loin d'être bien démontré. En effet, on admet d'abord, ce qui est, du reste, parfaitement établi, que l'encéphale est le siège de l'intelligence. Mais cet organe se compose de plusieurs parties, dont quelquesunes seulement, les hémisphères cérébraux, servent àceltefin, tandis que les autres n'y servent point et sont préposées à des fonctions différentes. Le volume de l'encéphale, pris en masse, ne peut donner qu'une base incertaine, et celui du cerveau isolé ne peut non plus, ainsi qu'il a été exposé précédemment (p. 73), fournir un élément d'appréciation rigoureuse. En second lieu, on admet que l'action du cerveau et l'étendue de ses opérations sont en rapport avec son volume et sa complication anatomiquc. Sans doute, il en est ainsi quand on compare les animaux d'une classe, d'un ordre, d'une famille, à ceux d'une autre classe ou d'une autre famille, mais il n'en est plus tout à fait de mêmequand on se borne à comparer entre euxdes animaiixde même espèce oud'espèces très voisines. Pour plusieurs autres organes, il n'y a pas, non plus, une proportion exacte entre

(I) Voir les liechcrches sur quelques changements observés dans les animavx domesliques Ivansporléx de l'ancien dans le noureau continnnl , \riT M. RouWn (M cnioiros des saranU étrangers, 1833, l VI, ji. ai!)).

168 DliS FONCTIONS DU SYSTÈME NEUVEUX.

leur volume el leur activité. Le produit d'une glande, par exemple, n'est pas toujours en rapport avec son poids ; l'énergie d'un muscle n'est pas dans une relation rigoureuse avec son volume. Il n'est pas étonnant que le cerveau se trouve dans le même cas, et, puisqu'on voit souvent un homme à capacité ordinaire ou un imbécile avoir un cerveau plus grand que celui d'un liomme d'esprit, pourquoi l'analogue ne s'observerait-il pas parmi les animaux?

Du reste, en supposant, pour un instant, que le développement du cerveau coïncide avec une activité proportionnelle, croit-on qu'il soit possible d'apprécier exactement le volume relatif de cet organe par l'angle facial, le rapport entre les aires du crâne et celle de la face, etc. ? Non certainement ; et c'est, cependant, sur des bases d'une telle valeur que reposent les procédés divers dont nous allons dire quelques mots. Évidemment, ils ne peuvent fournir que des appréciations trop vagues pour tenir lieu des données qu'il faut demander à l'observation directe.

Angle facial. — On appelle ainsi un angle formé par deux lignes dont l'une passe par l'hiatus auditif externe et arrive au niveau du plancher des fosses nasales, et dont l'autre, tangente à la partie la plus saillante du front, vient rejoindre la première au-dessus de la racine des dents incisives. C'est, du moins, de celte manière que l'a établi P. Camper (1).

Il est très facile à déterminer, d'après ces bases, dans les diverses races humaines, mais il devient déjà dinicilemenl réalisable dans les singes, et bien plus encore dans la plupart des animaux, à cause de la difficulté qu'on éprouve à placer exactement le point d'intersection des deux lignes, c'est-à-dire le sommet de l'angle. Aussi me paraît-il beaucoup plus convenable de placer ce sommet dans un point invariable

qui est l'extrémité inférieure des intermaxillaircs à la sortie des dents incisives. Si celles-ci manquent, comme dans la plupart des ruminants , ce sommet n'est nullement déplacé. L'angle, ainsi modifié, est quelquefois à peu près égal à celui de Camper ; mais, le plus souvent, il se trouve inscrit dans ce dernier, auquel il est inférieur de quelques degrés.

La figure 7 donne

(I) Dissertai ion physique sur les ilifferences rrelles qncprcsenicnl les traits du visage, etc., par P. Camper. Ulrcclil, 1791, p. 'M et suiv.

FACULTÉS INSTINCTIVES lîT INTELI.ECTl'EM.ES. 169

l'angle, d'après la inélhode de Camper, Iracô sur une lèle de jenno cliimpauzé [Sini iu Troçjl od ites) .

La figure 8 donne l'angle facial du chat, et la ligure 9, celui du cheval, tracés d'après les niodi- (icalions précédemment indiquées.

Si l'on détermine l'angle facial d'après le procédé de Camper, on lait jjartir du milieu de l'hialus auditif une ligne qui arrive jusqu'à l'entrée des fosses nasales , sur le niveau de leur plancher inférieur, puis on trace une autre ligne tangente au front et venant se réunir à la première, à une certaine dislance de l'extrémité dlvéolaire des petits sus-maxillaires. Si on l'établit d'après la variante dont j'ai parlé, il faut faire partir la première ligne du centre de l'hiatus auditif, pour l'amener au point où les incisives médianes sortent des petits sus-maxillaires, et de ce point, qui est le sommet fixe de l'angle, élever une autre ligne venant touchera la face antérieure du front au niveau de l'extrémité inférieure du cerveau. Pour cela, on peut se

servir, ainsi que je l'ai fait, d'un compas très simple dont les branches forment toujours, à leur jonction, exactement le sommet d'un angle ; à l'une de ces branches est fixé un arc de cercle qui traverse l'autre sur laquelle il peut jouer à volonté ou être maintenu au moyen d'une vis de pression. Il suffit, quand ou veut s'en servir, de placer le sommet de l'angle sur le point correspondant ù l'extrémité alvéolaire des petits sus-maxillaires et d'écarler les branches jusqu'au moment où l'une passe sur le milieu de l'hiatus auditif, tandis que l'autre devient tangente à la partie inférieure du front, comme on, le voit dans les figures 8 et 9. Une fois que

les branches du compas sonl placées, on serre la vis de pression cl l'on applique le goniomètre sur elles pour trouver les degrés de l'angle obtenu.

La déternunation de l'angle facial n'est pas sans difiicullrî chez les animaux, notamment à cause de l;i l'orme de la face et du développement des sinus frontaux. Aussi devient-il souvent nécessaire de l'établir sur une coupe verticale longitudinale delà tête, et de prendre la tangente de la face interne du crâne. Sans celle modification, on n'a pas exactement l'angle facial du bœuf, dos petits ruminants à cornes, du porc, etc. Mais en l'adoptant, on n'a plus de chiffres comparables à ceux obtenus par la méthode ordinaire.

Quelles que soient, du reste, les imperfections et les erreurs inhérentes à la détermination de l'angle facial, celle détermination montre que les diverses races d'hommes diiïèrent beaucoup les unes des autres; que la caucasique lient le premier rang , et que la nègre lui est bien inférieure ; qu'après l'homme viennent successivement l'orang-outang, les autres singes, les lémuriens, puis les carnassiers, les rongeurs, etc.; enlin, après les mammifères, les reptiles cl les poissons.

Dans noire espèce, l'angle facial est plus ou moins ouvert suivant les races et même suivant les âges de la vie. Il est presque droit dans l'Européen ; il l'esl tout à fait dans les anciennes statues des dieux et des héros; il l'est beaucoup moins dans le nègre, le iMongol, etc. Il est plus droit dans l'enfant que dans l'adulte ; il est plus ouvert aussi dans le jeune singe que dans le singe adulte ou vieux.

D'après Cuvier, cet angle serait « ordinairement de 80 pour les têtes européennes, de 75 pour celles de Mongols, et de 70 pour celles de nègres, avec des variations de quelques degrés, relatives h l'âge et aux individus. » 11 serait de 65 pour l'orang jeune, et de ^0 seulement pour le même singe parvenu à l'âge adulte, de 60 chez les sapajous et les guenons, de h5 chez les macaques, et de 30 seulement chez ces singes féroces appelés cynocéphales.

Le tableau suivant donne, d'après Cuvier (1), l'angle facial des divers animaux, établi jiar « une ligne parallèle au plancher des narines, et une autre qui passe par le bord antérieur des alvéoles et touche la convexité du crâne. »

Ours brun des Alpes.

Orang oulang adulte .

Le second tableau donne l'angle facial des animaux domestiques , obtenu ■ par la méthode de Camper, modifiée ainsi qu'on le voit dans les figures 8 et 9.

(1) Amlomie comparée, 2»(îdit., i. Il, p. 1(>4,

FACULTICS INSTINCTIVES ET INTEIXECTUELLKS.

Chovul (le quatre ans. . . . 1 i

Clioval adulte l i

.lomciit anglaise l'i

Cheval anglais très vieux. . 13

Poulain de quelques jours . . 20

Mulet 12

Bardeau l'i

Bardeau vieux 16

Bardeau irôs vieux . . . . 17

Ane 16

Taureau adulte 20

Veau de trois mois ... .19

Vache adulte 18

Dromadaire 15

Lama jeune 17

Lama adulte 15

Bélier 2.';

Mouton sans cornes '>i

lîou(; 21

Chèvre 2.3

Chevreau .33

Chevreuil jeune 20

Chien jeune 3i

Lévrier 28

Chien de Terre-Neuve jeune. . 36

Chien ratier 3"

Chien dogue 41

Renard 21

Porc 13

Chat il

Lapin 29

Lièvre 33

• Je fais remarquer ici que les chiffres de ce dernier tableau diffèrent, pour plusieurs animaux, très sensiblement de ceux indiqués par Cuvier. Ainsi, le savant naturaliste donne 25 degrés à l'angle facial du clieval, qui n'est en moyenne que de 12 à 13 degrés, et .30 à celui du bélier où il n'est guère que de 20 à 2.j. Peutêtre cette exagération tient-elle à ce que la ligne faciale était mise en contact avec le front avant le point correspondant à l'extrémité inférieure du cerveau.

Quant à la valeur qu'il faut attribuera l'angle facial, considéré comme moyen de mesurer l'intelligence des animaux, elle n'est pas très grande. Il suffit, pour se faire une idée du défaut d'exactitude de ses indications, de voir que le volume du cerveau restant le même, l'angle peut varier suivant la longueur de la face , le développement des sinus frontaux, et la position de l'biatus auditif. 11 est aussi fermé que possible dans les espèces de carnassiers et de solipèdes dont les sinus frontaux sont très petits; très ouvert dans les pachydermes et les ruminants à cornes, par suite d'une disposition inverse. Enfin, il est très ouvert chez les animaux dont l'hiatus auditif se trouve au niveau même de l'apophyse mastoïde, comme dans le chien, le chat, tandis qu'il se ferme à mesure que l'hiatus forme un tube osseux dont l'ouverture s'élève bien au-dessus des cellules mastoïdiennes, ainsi qu'on le remarque chez le porc où son orifice est placé 8 à 10 centimètres au-dessus de l'extrémité inférieure des cellules. Ainsi, eu classant les animaux d'après l'ouverture de leur angle facial, on ne les range pas dans l'ordre de leur intelligence. Le chat se trouve placé en première hgne, puis le chien, le lièvre, le lapin, le bélier, la chèvre, le taureau, la vache, l'âne, le bardeau et le porc. Le cheval, qui est incontestablement le plus inlelligent après le chien et le chat, ne vient que le dernier de tous. Ces seuls exemples prouvent assez que l'angle facial ne saurait donner la mesure relative de l'intelligence des animaux comparés les uns aux auires.

Rapport entre les aires du crdnc et de la face. — Un secoud moyen de juger du développement de l'encéphale, et par suite, de l'intelligence des animaux, a été proposé par Cuvier. Il consiste à comparer, sur une tcle sciée longitudinalement dans le sens vertical, l'aire du crâne à celle de la face, et à établir le rapport qui existe entre elles. Cette comparaison fait voir que, par exemple, dans l'Européen, l'aire de la coupe du crâne est à peu près quadruple de celle de la face (la mâchoire inférieure non comprise), tandis que dans le nègre, l'aire de la face augmente d'un cinquième, et dans le Calinouck d'un dixièmci

I/aire du crâne diminue considérableineni, par rapport à celle de la face, cliezies divers animaux, à mesure qu'ils s'éloignent de l'espèce humaine. Ainsi, dans les sapajous, l'aire de la face égale déjà la inoilié de celle du crâne ; dans les makis, les deux tiers. Il y a égalité entre ces deux aires dans les guenons, les mandrills, et dans la généralité des carnassiers. Enfin, « les rongeurs, les pachydermes, les ruminants et les solipèdcs, ont tous l'aire de la coupe de la face plus grande que celle du crâne : parmi les rongeurs, le lièvre et la marmotte l'ont d'un tiers plus grande ; mais elle est d'un tiers plus petite dans l'aïe-aïe; elle est plus que double dans le porc-épic ; elle est presque double dans les ruminants , à peu près triple dans l'hippopotame , presque quadruple dans le cheval. Dans les cochons , l'aire de la coupe de la cavité cérébrale n'est que la moitié de celle du crâne tel qu'il paraît à l'extérieur, tant il est augmenté par les grands sinus qui régnent jusqu'à l'occiput, et tout le crâne ensemble égale à peine la face pour l'aire. A la vériié, il est beaucoup plus haut, mais plus court (1). »

Il y a quelques animaux qui présentent des rapports tout à fait exceptionnels tenant à des dispositions particulières de la tête, comme dans la baleine et le cachalot, qui ont l'aire de la face quinze à vingt fois aussi étendue que celle du crâne.

Pour déterminer exactement l'étendue des aires de la face et du crâne, il faut placer sur une feuille de papier une tète sciée en deux et munie de sa cloison cartilagineuse, puis en calquer les contours, ainsi que ceux de la périphérie interne de la cavité crânienne. Cela fait, on divise le dessin en deux parties par une ligne passant au niveau de la crête elhnioïdale. Tout ce qui se trouve en dessous de cette ligne constitue l'aire de la face que l'on partage en centimètres carrés ou en petites ligures régulières, pour avoir la surface totale. L'aire du crâne est mesurée de la même manière, et les sinus placés entre le crâne et le front, au-dessus de la ligne transversale, ne sont point compris ni dans l'aire de la face, ni dans l'autre. Par ce procédé, j'ai obtenu les résultats suivants pour les animaux domestiques.

Tableau incliquant l'étendue des aires du crdiie et de la face des animaux domestiques.

AlBE DU CRANE.

Aire de la face. '

Rapport

entre l'aire

Animaux.

lin crâne

Decimèt.

Ceiitimùl.

AliUInièl.

Decimèt.

Coutimcl.

MiUimèt.

l'ai rtis.

cands.

ca lies.

caiic's.

cairt's.

Ciini's.

celle lie la face.

Cheval ....

Bœuf

Ctièvre ....

Agneau. . . .

IG

Chat

Lapin . . . .

(11 CilSH'r, Analomio comparée, p. 168.

l ACULTKS INSTINCTIVES ET INTELLECTUELLES. 1-75

On voil, d'après ce liibleau, que l'aire du cràuc, relalivemciu à celle de la face, oiïresoii maximum d'élendue dans le chat, qui se trouve ici, comme pour le volume du cerveau et l'angle facial, i)lacé en première ligne ; le chien vient après, puis le lapin, la chèvre, l'âne, le bélier, le cheval, le porc et le bœuf.

Phrénoiogic. — O'après Gall (1) et ses sectateurs, les diverses facultés intellectuelles et instinctives seraient localisées chez les animaux comme dans l'espèce humaine; elles résideraient chacune dans un organe spécial plus ou moins développé, susceptible d'être reconnu à l'extérieur par l'inspection des proéminences (lu crâne ; et, |)ar conséquent, la cranioscopie serait applicable, dans de certaines limites, à un grand nombre d'espèces animales.

Pour Gall, l'encéphale, qui déjà s;: compose de tant de parties distinctes par leur forme, leur structure et leurs propriétés physiologiques , se su!)diviserait en un plus grand nombre d'organes dont chacun serait le siège d'une faculté, soit instincli\e, soit intellectuelle, i-e cerveau, si homogène en apparence, et si irrégulièrement découpé à sa surface, serait partagé presque en autant de parties dillerentes (]u'il a de circonvolutions. L'une quelconque de ces dernières, bien ([u'elle ail la ligure, le volume et la texture de toutes les autres, et ({u'ellc n'ollVe pas de démarcation tranchée avec celles qui l'entourent, aurait cependant un rôle spécial, parfaitement limité. Celte spécialité fonclionnelle de chaque fraction du cerveau subsisterait même après la disparition des circonvolutions. Elle serait aussi réelle dans les hémisphères tout à fait lisses des oiseaux que dans ceux de l'homme et des mammifères.

Gall et la plupart de ses disciples ont poussé très loin la détermination des organes cérébraux chez les brutes ; ils ont tracé sur le cerveau d'un oiseau ou d'un tout petit mammifère la circonscription des nombreuses facultés auxquelles ils avaient assigné des sièges distincts sur le cerveau de l'homme ; et il leur a été facile d'imaginer des organes et des proéminences pour les facultés les plus saillantes de tel ou loi animal. Ainsi ils ont reconnu l'organe de la destructivité chez les carnassiers; celui de la ruse chez le renard, les singes, le chat; celui du courage chez le coq; de la musique chez les animaux chanteurs ; de la construction chez ceux qui se creusent des galeries, se disposent des habitations ; ils ont vu l'organedela mémoire des lieux dans le cerveau des animaux qui émigrent ou voyagent à diverses époques de l'année; celui de la mémoire des faits chez le chien et les espèces les plus intelligentes; celui du sens des hauteurs chez l'aigle, le chamois et les habitants des lieux élevés; ils n'ont pas manqué de trouver ;i la pie l'organe des nombres; au lapin (le garenne, l'organe de la mécanique; au serpent, celui de la prudence, etc. I^nfin, ils sont parvenus à placer, comme le dit ironiquement un des plus spiriluels adversaires de la phrénologie, sur le cerveau d'une oie ou d'une corneille, qui a quelques centimètres d'étendue, vingt-neuf organes distincts, et très probablement ils en auraient pu faire autant sur celui d'un oiseau-mouche.

Il est trop bien démontré, aujourd'hui, que la localisation des facultés en plusieurs organes distincts est une fiction, et que la phrénologie repose sur des bases

(1) Anatomio cl physiologie du système nerucu.r , etc. Paris, 1810. — Sur les fow:Uons du cerveau el sur celles de cliacune de ses parties. Paris, t82j.

il'l UKS FONCTIONS DU SYSTÈMIi NEUVEUX.

lout à fait fausses, pour qu'il soit nécessaire de s'arrêter sur ce point. Kn eiïet, nous avons vu précédemment que les diverses facultés ont un siège ou un foyer commun dans les liémisplièrcs cérébraux, cl que la dcslruclion de ceux-ci , dès (ju'ellc est assez étendue pour en anéantir une, les anéantit toutes. Sans cela, l'expérimentateur on plongeant, au hasard, un stylet dans le cerveau, détrunait à coup sûr une faculté, et il les détruirait les unes après les autres en portant successivement ce stylet sur les diiïércntcs circonvolutions. Du reste cotte localisation fût-elle vraie, qu'Userait impossible de la reconnaître chez la plupart des animaux, non seulement par l'inspection de la tête recouverte de ses téguments, niais encore par l'examen minutieux du crâne dépouillé des parties molles qui en modifient les formes extérieures.

En effet, les arcades zygomaliqoes si prononcées, dans les carnassiers notamment, la protubérance occipitale, les crêtes pariélales, les sinus frontaux, donnent au crâne, par suite de leur disposition et de leur développement parfois très considérable, une configuration qui ne répond guère à la forme de sa cavité, et par conséquent à celle de l'encéphale. Ainsi, chez le bœuf, le bélier et la plupart des ruminants à cornes, chez le porc, le sanglier, l'éléphant et divers antres pachydermes, des sinus très spacieux séparent la table interne de la table externe du crâne, et donnent au front, de même qu'à la partie supérieure de la tête, un aspect plus ou moins bizarre, mais complètement étranger à la disposition extérieure du cerveau. A cela viennent s'ajouter, et des crotaphites plus ou moins volumineux qui recouvrent les parties latérales du crâne, cl la terminaison des muscles cervicaux supérieurs qui dérobe à la vue la région correspondant au cervelet. Il en résulte que la partie supérieure de la tête du chien, du chat et de la généralité des carnasiers, est énormément large : que celle du bœuf, de l'éléphant, offrent des dimensions sans rapport avec le volume de l'encéphale. Si l'on se laissait séduire par ces apparences, on donnerait au taureau, dont le front est si large et si élevé, une intelligence bien supérieure à celle qu'il possède réellement. Mais il suffit de jeter un coup d'œil sur cette tête ouverte pour être désillusionné.

Les phrénologues, cependant, ne se sont pas laissé arrêter par cette sorte de voile qui masque les proéminences que peut offrir la lame osseuse immédiatement en contact avec le cerveau : ils ont fait des bosses avec des saillies musculaires, des dilatations des sinus ; ils en ont trouvé dans des régions au niveau desquelles il n'y avait pas de cerveau ; ils ont déplacé, transposé les facultés, suivant les convenances arbitraires de leur système. Mais il n'entre pas dans notre plan de les suivre sur le terrain de leurs divagations que divers auteurs (1) ont suffisamment réfutées. Passons à un autre sujet.

(I) Voyez Exmnende la phrcnologie, por M. 1-lourciis. — Rejet de l'organologie phréiictogiqiie de Gall, par M. Lélut. Paris, 18 13. - Anatotnie comparée du système nerveux coi' sidcrc dans ses rapports avec l'intelligence, par Leurel. Paris, 1839^

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