C. Amour de l'individu
8 261. L'être individuel doit sentir douloureusement les bornes de son individualité , et chercher une satisfaction qu'il ne trouve point en lui-même , mais seulement dans infini.
4° L’individualité maintient son droit sur l’homme; c'est donc un besoin pour lui que le sens de l'univers lui parle aussi dans un certain état d’individualisation, et que son identité avec luise manifeste d’une manière individuelle. L'imperfection consiste en ce que chaque individualité n’exprime qu’une direction déterminée de l'existence générale et n'embrasse pas tout, qu’elle ne possède que des forces déterminées et manque des autres. Mais comme l'existence générale ne peut se dé-
velopper sous toutes ses faces que dans la multiplicité des différentes individualités , il faut que la direction ou la force qui sort d'une individualité , se trouve dans l’autre. Les deux se comportent alors comme fragmens se complétant mutuelle ment d’une seule et même essentialité, comme directions différentes et séparées d’une existence primordialement indivise; chacun, incomplet en soi, possédant ce qui manque à l'autre , leur réunion devient une image du tout, de l'unique, de l’achevé. C’est ainsi que naît l'amour pour d’autres individus ; cet amour est le sentiment de la véritable et primordiale unité intérieure d'existence avec un autre être, et la tendance à représenter cette unité ; c'est le lien merveilleux qui unit les âmes en une existence indivise. Platon a rendu cette idée par une allégorie, en supposant qu'il y eut d’abord une race d’androgynes robustes, courageux et capables de grandes idées ; ces êtres ayant eu l’audace de monter vers le ciel et de combattre contre les dieux, Jupiter les sépara en deux, et depuis lors chacune des deux moitiés aspire à se réunir avec l’autre. « Voilà comment l'amour est si naturel à l’homme ; » l'amour nous ramène à notre nature primitive, et, de deux » êtres n’en faisant qu'un, rétablit en quelque sorte la nature » humaine dans son ancienne perfection... Arrive-t-il à quel- » qu’un de rencontrer sa moitié? la tendresse, la sympathie, » l'amour les saisit d'une manière merveilleuse; ils ne veu- » lent plus se séparer, fût-ce pour le plus court moment. Et » ces mêmes êtres qui passent leur vie ensemble , ils ne sont » pas en état de dire ce qu'ils veulent l’un de l’autre... Et si, » quand ils sont dans les bras l’un de l’autre, Vulcain, leur » apparaissant avec les instrumens de son art, leur disait : » Qu'est-ce que vous demandez réciproquement ? et que, les » voyant hésiter, il continuât à les interroger ainsi : Ce que » vous voulez, n'est-ce pas d'être tellement unis ensemble, » que ni jour ni nuit vous ne soyez jamais l’un sans l’autre ? » Si c'est là ce que vous désirez, je vais vous fondre, et vous » mêler de telle façon, que vous ne serez plus deux personnes, » mais une seule, et que , tant que vous vivrez, vous vivrez » d'une vie unique , et que quand vous serez morts, là aussi, » dans le séjour des ombres, vous ne serez pas deux, mais
» un seul. Voyez donc encore une fois si c’est là ce que vous » voulez, et si, ce désir rempli, vous serez parfaitement heu- » reux. Oui, si Vulcain leur tenait ce discours , nous sommes » Convaincus qu'aucun d'eux ne refuserait et que chacun con- » viendrait qu'il vient réellement d'entendre développer ce » qui était de tout temps au fond de son âme, le désir d'un » mélange si parfait avec la personne aimée qu'on ne soit plus » qu'un avec elle. La cause en est que notre nature primitive » était une, et que nous étions autrefsis un tout parfait : le » désir et la poursuite de cette unité s'appelle amour... » Louons donc l'amour, qui non seulement nous sert en cette » vie, en nous faisant rencontrer ce qui nous convient, mais » qui nous offre aussi les plus grands motifs d'espérer qu’a- » près cette vie, si nous sommes fidèles aux Dieux, il nous » rétablira dans notre première nature, et, venant au se- » cours de notre faiblesse , nous donnera un bonheur sans mé- » lange (1). »
Maintenant, puisque l'amour est le sentiment de l'unité agissant au dedans de ce qui est séparé, nous déduisons de là aussi la loi de l'amour ; c’est la différence dans l'identité. Il doit y avoir harmonie générale de deux individus, mais non similitude complète; il faut que l'antagonisme soit tel entre eux que l'un serve de complément à l'autre. L'amour, comme l'a dit Schiller, ne s'établit point entre les âmes qui sont à l’unisson, mais entre celles qui harmonisent ensemble. Aussi Platon définissait-il la musique la science de l'amour en fait de rhythme et d'harmonie , parce que l'harmonie résulte du grave et de l'aigu, auparavant séparés , mais réunis ensuite de manière à ne plus faire qu’un. Nous trouvons déjà quelque chose d’analogue dans l'amitié. L'amitié suppose de l’analogie dans les facultés de l'esprit, les vues et les principes ; mais elle a surtout pour condition la proportion individuelle des diverses facultés de l'esprit à l'égard les unes des autres, la manière particulière de voir les choses et de manifester ce qu’on éprouve , et c’est cette modification de lindividualité qui constitue à proprement parler le principe attirant. Cepen-
(4) Œuvres complètes de Platon, trad. de Cousin, t, VI, p. 276.
RÉSUMÉ DES MOBILES DE LA PROCRÉATION. Qi
‘dant la réunion n’est point encore arrivée à toute sa hauteur dans l'amitié ; car l’héroïsme de l'amitié, cette pleine et entière identification de la vie de deux individus, est une aberration de la nature, qui ne représente point un véritable tout, une harmonie complète; l’homme ne peut pousser jusque-là le sacrifice de son imdividualité à un autre homme, ni la femme remplir aussi complétement l'âme d’une autre femme, sans que le caractère sexuel et par conséquent aussi la valeur des individus ne s’en ressentent. L’antagonisme des sexes, qui embrasse l'idée de l'humanité, est le seul où nous apercevions une pleine et éntière harmonie; l'âme d'un sexe trouve son complément dans celle de l’autre, et la réunion de ces deux âmes représente un tout complet, un tout idéal, l’idée de l'humanité. Et de même que la nature entière, comme phénomène , est la représentation sensible de l'idéal, la réalisation de l’intérieur dans l'extérieur, de même aussi la réunion” matérielle des sexes est l'expression de l'unité des âmes, qui agit d’une manière créatrice et produit un nouvel individu. En tant que la beauté est l'expression la plus complète de la nature humaine dans la forme des sexes, elle devient aussi le côté extérieur de l'amour : « L'union de l’homme et de la » femme est production; et cette production est œuvre di- » vine; fécondation, génération, voilà ce qui fait l’immorta- » lité de l'animal mortel. Mais ces effets ne sauraient s’accom- » plir dans ce qui est discordant ; or il y a désaccord de tout » ce qui est divin avec le laid; il y à accord au contraire avec » le beau. Aïnsi la beauté est comme la déesse de la concep- » tion et comme celle de l'enfantement. C'est pourquoi, lors- » que l'être fécond s'approche de la beauté, il éprouve du » contentement , il se répand dans la joie, il engendre, ül » produit... De là, chez tous ceux qui sont féconds et que » presse le besoin de produire, cette inquiète poursuite de » la beauté, qui doit les délivrer des douleurs de l’enfantement. » Par conséquent, l’objet de l'amour, ce n’est pas la beauté, » C’estla génération et la production dans la beauté (1). » Mais le beau , comme ajoute Schleiermacher (2), est ce qui, même (1) Platon , Loc, cit., p. 306.
(2) Trad. allem. de Platon, t, I, p. 360,
dans sa vie et son existence particulière , porte le cachet de l'harmonie générale. La nature, dit Humboldt (1), ne pouvant pas posséder tous ses enfans à la fois, puisque ce sont des êtres finis, les rappelle à l'unité par la génération, qui sa tisfait seule cette tendance suprême , et accorde à leurs ardens désirs des momens qui leur font oublier qu’ils sont condamnés à une existence séparée. L’amour repose donc sur la différence qui existe entre les qualités des sexes ( $ 213). Si Ja sexualité n'avait trait qu'à la quantité, le sexe masculin, comme l’a peint effectivement Walther (2), dirigerait, pour se compléter , ses eflorts vers ce qui manque de noblesse, vers ce qui est périssable; mais, pour que ce qui manque de noblesse püt le compléter, il faudrait que lui-même eût un excès de noblesse, qu'il füt un véritable tissu de perfection et d’excellence, ce que l'expérience dément. D'ailleurs cette tendance à descendre indiquerait quelque chose de bas et de vulgaire dans l'essence elle-même du sexe masculin, et il résulterait de là que le sexe féminin ferait preuve d’une nature plus noble en se laissant aller à sa tendance vers ce qui aurait plus de noblesse et d’élévation que lui.
2° Comme fait, l'amour des individus les uns pour les autres s'exprime clairement chez les animaux et les plantes par la tendance à se rapprocher et à se prêter mutuellement appui ; mais le motif qui unit ainsi deux mdividus l’un à l’autre est moins clair, parce qu'il tient à des conditions intérieures de la vie, et que cependant il ne se manifeste pas par la conscience de soi-même.
3° Dans le monde inorganique, au contraire, où le même phénomène a lieu, on parvient plus aisément à en assigner la cause, et nous voyons régner ici la même loi que celle qui détermine l'amour dans notre conscience, la différence dans l'identité. L'amour , dans les choses inorganisées, se manifeste comme tendance au rapprochement physique, ou adhésion, et comme tendance à la pénétration matérielle, ou affinité chimique. Des substances détermmées adhèrent l’une
(4) Loc. eit., p. 406.
(2) Physiologie des Menschen , 6 621.
à l’autre, sans pour cela renoncer à ce qui les particularise au dedans d’elles-mêmes, à leur mode de composition, même alors que la plus forte donne en partie sa forme à la plus faible, comme, par exemple, quand la chaux attire l’eau et la solidifie, ou quand l’eau reçoit en elle du sel marin et lui fait acquérir la fluidité. Ici donc le rapprochement va jusqu’à triompher de l'amour de soi, et l'adhésion jusqu’à faire cesser la cohésion propre. D’autres substances, par exemple certains métaux, se trouvent toujours , dans la nature, auprès les unes des autres ou unies ensemble, un rapport amical les déterminant à se rap procher ainsi dans l’espace. Mais cette affinité se manifeste surtout dans les phénomènes dynamiques : que deux corps soient dans le même état magnétique, l’un des pôles attire le pôle opposé, le côté boréal et le côté austral se recherchent et s’attachent l’un à l’autre ; deux corps électrisés ont de commun leur état dynamique en général, mais, en tant qu'il y a différence entre eux dans cette identité, qu'ils sont électrisés positivement et négativement, ils s’attirent d'une manière ré- Ciproque et tendent à se réunir.
Lorsque cette réunion ne se borne point à l'état dynamique, mais pénètre dans la matière elle-même , elle devient chimique, attendu que les corps hétérogènes s'unissent en un corps unique et homogène. La combinaison chimique n’est qu'une adhésion portée plus loin; car les corps qui sont aptes à contracter adhérence ensemble ont aussi de l’affinité chimique les uns pour les autres. Elle est en outre le complément du phénomène électrique ; car, d’un côté, l'électricité galvanique provoque partout des changemens de combinaison, et d’un autre côté nous apercevons un dégagement d'électricités contraires au début de toute opération chimique. Mais l’affinité chimique repose partout sur la différence : l'oxygène a de l’affinité pour le combustible, l'hydrogène , et l'acide en a pour l'alcali. Une chose différente est une chose incomplète , dans laquelle, quelque puissante qu’elle puisse être, ilne s’est développé qu’une direction de l'existence; en cherchant à s'unir avec la chose qui lui est opposée, elle tend à étendre et compléter son existence, et lorsqu'elle estarrivée à ce but, elle témoigne sa satisfaction par le repos. Mais l'aflinité chi-
mique exige encore une certaine analogié ou harmonie dans les autres qualités ; par exemple, deux corps qui ont de l’analogie ensemble sous le rapport de leur pesanteur spécifique, ou sous celui du rôle qu’ils jouent dans la nature, formént une combinaison plus solide, et d'autant plus intime même qu'ils se correspondent davantage eu égard à la quantité. Le corps doué d’affinité chimique exprime sa tendance à se combiner par des actions à distance ; la poudre d’un oxyde s'élève du fond d'un liquide, contre la loi de la pesanteur , pour se combiner avec le gaz hydrogène sulfuré en contact avec la surface de ce liquide; l'acide carbonique s’élèvé à plusieurs toises pour aller chercher la chaux dissoute , et l’air descend, il pénètre l’eau , pour se combiner avec l’'ammoniure de cuivre incomplet qui occupe le fond du liquide (1) ; le potassium et le phosphore ont une aflinité si puissante pour l'oxygène, qu'ils brûlent même sous l’eau.
A. Amour.
$ 262. L'amour, en général, repose sur l'unité primordiale du multiple. Or comme Dieu est l’unité absolue , de laquelle émanent toutes les différences et quiles maintienttoutes, comme il représente ce qui agit (nafüra naturans), eu égard à ce qui est produit (natura naturata) , il doit être aussi l'amour absolu ou l'amour primordial. Tout amour d'êtres individuels et finis n'est donc qu'un simple reflet de la divinité. Chez l'être fini, en effet, l'unité primordiale s’est résolue en une pluralité, et ici l’amour se présente comme la réalité, dé l'unité de laquelle les diversités ou individualités sont primordialement émanées , comme la tendance avide à sortir de l'isolement et d’une existence limitée pour rentrer dans le sein de l'unité, enfin comme la satisfaction qui résulte de ce réta. blissement de l'unité. Il apparaît comme le principe général et conservateur qui tient toutes les parties de l'univers unies ensemble. D’après les plus anciens philosophes, l'amour est la force primordiale d'attraction qui entra en action dans le chaos , qui devint la cause de la création, et qui donna l’harmonie à l'univers. Mais 1l se manifeste sous des formes di-
RÉSUMÉ DES MOBILES DE LA PROGRÉATION. OD verses, suivant la situation que l'être fini a reçue ou s’est faite. Chez les corps inorganiques, il se révèle dans l'existence extérieure ét l'action au dehors de soi; chez les corps organisés, son identité avec la vie se montre bien plus clairement encore à nous, puisque nous pouvons contempler en eux l'organisme, qui est une copie de l'univers entier ; chez l'êtré animé, où l'unité la plus sublime se manifeste dans les bornes du fini, on le voit plus rapproché de sa signification primitive; car, chez l'animal, la réalité de cette unité devient sentiment intérieur , la téndance à y arriver penchant ou instinct, et la satisfaction de ce penchant plaisir ; chez l'homme enfin le sentiment intérieur s'élève à la conscience, le penchant à la volonté, et le plaisir à la félicité. Dans les corps inorganiques, l'amour de soi se manifeste , d’après la loi du mécanisme, comme cohésion, comme persistance sans changement et sans activité ; l’amour des autres comme affinité qui, dans l’adhésion et les opérations chimiques, triomphe de la cohésion et détruit la permanence de l'isolement; l'amour du tout, enfin, comme phénomène purement dynamique, comme pesanteur, c’est-à-dire comme cause permanente et sans cesse active qui lie la durée de chaque chose à celle du tout. L'homme, de son côté, est un être fini, dans le sein duquel s’épanouit l’infinité, et qui ne correspond à son idée qu’autant qu'il réunit harmoniquement en lui les trois directions de l'amour. L'amour de soi est la base de son existence, comme celle de toutes les autres existences; mais , lorsqu'il est seul , il mène à un engourdissement qui diffère peu de celui de la mort. L'amour du tout conduit à l'éternité de la vie ; car celui qui aperçoit et aime l'infini , se rend aussi par là participant à l’infinité. Mais, tant que l'individu subsiste, avec ses bornes, il ne peut pas devenir complétement un avec l'infini, qui est l'absolu, qui n’a point de bornes; toutes les fois donc qu'il cherche à se dégager entièrement des chaînes du fini, et même seulement à se plonger dans la contemplation de l'infini, ses forces, qui émanent de ce dernier, ne peuvent pas se développer par une activité libre , et elles succombent dans leurs efforts inutiles, de même que les corps, s'ils n’obéissaient qu’à leur tendance
vers le centre de la planète, si la pravitation seule régnait en eux, sans être limitée par la cohésion, disparaîtraient de la série des choses. C’est ainsi que la fable nous représente l’intuition des dieux comme un anéantissement de l'individu mortel.
L'amour pour d’autres individus bride et enchaîne le vulgaire amour de soi, et satisfait à la tendance vers l'absolu dans le cercle du monde phénoménal; c’est l'intermédiaire entre l’ndividualité et le tout. |
Comme tout ce qui est matériel est borné, fini et périssable, et qu'au contraire ce qui est idéal et général n’a point de bornes et montre une continuité de vie et d'action; comme, en conséquence, la plasticité de l’homme à des limites que la force et le volume ne peuvent point outrepasser dans leur développement, tandis que la perfectibiité de l'âme humaine ne saurait être calculée ; de même aussi l'amour physique est borné , misérable , périssable , et mène à la destruction. Mais même le plus noble amour pour l'individu , quand il s'empare de tout notre être et l'emporte sur l’amour pour le tout, est un feu dévorant, qui détruit toute force active et réduit notre véritable valeur à rien : il ne procure le souverain bonheur que quand il s’harmonise avec l'amour pour l'idéal, et se subordonne à lui.
B. Anstinct procréateur.
$ 263. L'instinct procréateur procède de l'amour; ear ïl est le principe général de la conservation, et la génération est précisément l'acte qui conserve la vie. La nature veut répandre la vie partout, et, en se servant pour cela des choses déjà existantes, elle met en mouvement tous les instincts de l'amour , comme autant de ressorts ou de mobiles.
1° L'amour du tout est le mobile par excellence et le plus essentiel de tous. L’individu joue le rôle d'organe de son espèce lorsqu'il est arrivé au plus haut point de sa vie, et devenu tout ce qu'il peut être comme individu ($ 244, 5°; 247, Ac). L'amour de soi a obtenu satisfaction ; la vie plastique a fait, dans l'individu , tout ce que l'idée de celui-ci comportait, et comme tous les organes sont parfaitement formés, comme ils
réagissent tous avec énergie les uns sur les autres, elle est parvenue aussi à son plus haut degré de force et de puissance. Alors sa nature primordiale, qui n'émane que de l'idée du tout, et qui ne subsiste que par le tout, se manifeste en elle ; l'organisme est en quelque sorte saisi du pressentiment de son caractère périssable , et d’une tendance à se continuer dans un produit vivant ; sa force plastique perce les bornes de l'individualité, et, avec son superflu, forme une partie organique , qui se développe en un individu nouveau. Voilà pourquoi la force de la vie animale est si étonnamment accrue à l’époque de la génération ($ 247 , 2°), l'âme si pleine de sentimens religieux, et l'activité vitale si exaltée pendant l'amour ($ 248); voilà pourquoi l'instinct génital, en faisant taire tous les autres besoins ($ 247 , 11°), réunit ce que l’instinct nourricier, source de l'amour de soi, avait divisé (8253, 2°), et force même ce qui, jusqu alors, vivait dans un état d’inimitié égoïste, à se rapprocher par les liens d'une bienveillante sociabilité ($ 249 , 6°); voilà pourquoi, enfin, l'amour ne s'éteint point sur la terre ($ 244, 6°), mais continue d'y exercer sa puissance et d'y créer aussi long-temps qu'elle-même subsiste. « La nature mortelle tend à se perpé- » tuer autant que possible, et à se rendre immortelle ; et son » seul moyen, c’est la naissance , laquelle substitue un indi- » vidu jeune à un autre plus vieux. On dit bien d’un individu » en particulier qu'i vit et qu'il est le même , et l’on en parle » comme d'un être identique depuis sa première enfance jus- » qu'à sa vieillesse , et cela sans considérer qu’il ne présente » plus les mêmes parties, qu'il naît et se renouvelle sans » cesse, et meurt sans cesse dans son ancien état, et dans » les cheveux et dans la chair, et dans les os et dans le sarig, » en un mot dans le corps tout entier. Telle est la manière » dont tous les êtres mortels se conservent : ils ne restent pas » constamment et absolument les mêmes, comme ce qui est » divin, mais Ceux qui s’en vont et vieillissent laissent après » eux de nouveaux individus semblables à ce qu'ils ont été
eux-mêmes. Voilà par quel arrangement l'être mortel par- » ticipe de l’immortalité (4). »
(1) Platon , doc, cit., p. 809.
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0$ RÉSUMÉ DES en LA PROCRÉATION.
Lorsque la plante, parvenue à l'époque de la floraison, se trouve avoir atteint le point culminant de son existence, annoncé par des formes plus délicates et plus variées, plus régulières et symétriques, par des émanations de toute espèce et un jeu varié de couleurs, par des sécrétions particulières et une irritabilité qui se rapproche de celle des animaux , elle entre aussi dans un état de liaison plus intime et de réaction plus vivante avec le tout. Mais ses organes génitaux sont enchaînés à un espace déterminé, et en partie privés du pouvoir de se rapprocher. L'animal, au contraire, représente la victoire de l’idée sur les liens de l’espace, ne fût-ce même que sous le point de vue de la plasticité : il annonce le plaisir qu'il a de vivre et la plénitude de sa vie par la liberté de ses mouvemens et de sa volonté. Alors la vie enchaînée de la plante jette un regard d'amicale confiance sur la vie libre de l’animal, lui offre l'abondance de sa substance, et attend de lui qu'il apaise son désir, qu’il remplisse le but de son amour, qu'il opère en elle la fécondation : alors aussi, comme pourrait le faire un frère plus âgé, l'animal prête son appui à la plante , et par sa liberté vient en aide à sa dépendance. Mais il faut pour cela un animal dont le mouvement soit aussi libre que possible , qui par conséquent ait des ailes, qui en outre témoigne, dans ses rapports moraux, qu'iltient au tout à l’aide de liens plus intimes, par conséquent qui ait des instincts, qui enfin soit en harmonie avec la nature végétale dans toute son existence, ét qui par conséquent se soit nourri de produits végétaux depuis le commencement de sa vie. Ces conditions sont toutes remplies par les Insectes qui deviennent les intermédiaires de la fécondation ($ 237). Ce n’est point à un secours mécanique, un pis-aller, en quelque sorte, comme si la nature , ayant commis une faute en créant les plantes la veille, cherchât aujourd hui à la réparer en ayant recours à l'Insecte ; c’est plutôt une sympathie profonde entre le monde végétal et le monde animal. Ce secours révèle l'identité des deux êtres; tous deux, enfans d'une même mère, doivent subsister ensemble l’un par l’autre. Toute vie découle d'une seule source primitive, d’où elle s’épanche en mille et mille
directions diverses; mais ce qui était un primordialement,
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RÉSUMÉ DES MOBILES DE LA PROCRÉATION. Q9 doit aussi le redevenir, malgré la séparation qui a licu dans le phénomène extérieur, dans la manifestation au dehors. Or l'amour est ce lien unissant, quirègne dans la vie inférieure, sans y être connu, et qui S’Y trouve encore confondu avec le penchant à la conservation de soi-même, pour ne révéler pleinement son véritable sens que dans l'âme humaine. La plante forme , avec un soin maternel, dans son propre corps, un espace où l'œuf de l'Insecte peut se développer, à l'abri de toute atteinte ; elle donne à la jeune larve la nourriture qui lui convient, avant qu'elle puisse encore se mouvoir; la larve , se dégageant de cette vie végétale dans l'œuf, représente la force plastique unie avec la force locomotrice ; son action n’est dirigée que vers sa propre conservation, vers Ja nutrition, mais elle se meut librement et prend sa nourriture de sa propre volonté. Elle est attirée vers les organes de la plante dans lesquels la plasticité se manifeste le plus librement, et en conflit avec l'atmosphère, mais sans être encore arrivée au point culminant du développement ; ces organes sont les feuilles. La fécondité de la force plastique de la plante réparé bientôt ce que l'Insecte lui a soustrait, et de cette manière ; tous deux, la plante et l'animal, arrivent simultanément et harmoniquement au plus haut terme de la vie. La basse Sphère fait alors place à la sphère élevée : au lieu de la plasticité qui avait prédominé en elle jusqu’à ce moment, la vie de l'animal s'élève au pur besoin du mouvement , et comme le penchant à la conservation de soi-même s’est retiré sur l'arrière-plan avec l'organe de la nutrition , le désir de la gé. mération se fait sentir avec les organes génitaux qui sont développés. La plante , il est vrai, n'arrive point encore au sentiment de soi-même et à la volonté; mais sa fleur.est un beau rêve d’une existence supérieure qui, bien que passager, porte cependant des fruits, et fait que l'espèce ne meurt point avec l'individu. Ainsi la plante en fleurs et l'Insecte ailé sont au même degré de développement ; cette harmonie intime se manifeste même assez fréquemment dans la conformation extérieure , l'éclat des couleurs, la symétrie des formes , leur beauté, la délicatesse de la substance , €t l’on pourrait presque dire que les fleurs papilionacées , par exemple, sont des
Insectes devenus plantes. Comme la vie est harmonique dans l'un et dans l’autre, elle est assujettie aussi au même rhythme pendant les diverses périodes de la journée : chaque fleur au nectar de laquelle est assigné un Insecte , s’'épanouïit à l'heure où celui-ci jouit de la vie la plus active, et se ferme quand il est temps pour lui de se livrer au repos. De cette manière, tous deux sentent leur unité, et sont attirés l’un vers l’autre par l'amour, car ils expriment le rapport des deux sexes; la plante se comporte comme sexe féminin , comme être pris mordial , dans lequel la plasticité prédomine , qui est attaché à un espace déterminé, et qui tient au tout terrestre par les liens les plus intimes; lInsecte, au contraire, comme sexe masculin, qui se détache de la terre en une individualité bien prononcée, voluge dans les airs, mais est rappelé par les fleurs à l'unité avec le tout terrestre; c’est une anthère ailée, qui répand le pollen sur les plantes femelles.
Mais il y a aussi entre le monde organique et le monde inorganique une sympathie telle que le premier trouve dans l'autre le moyen de se maintenir , et que tous deux contribuent mutuellement à leur conservation. L'air est purifié par la vie végétale, qui maintient sa composition et le met en mouvement; on ne doit donc pas être surpris de ce qu’à son iour il serve d'intermédiaire à la fécondation des plantes ($ 236). Il entoure la planète de manière à lui former une enveloppe continue , pénètre dans les crevasses de la terre et s’insinue dans les pores de tous les corps solides, se dépose à la surface des eaux et est absorbé par elles ; ilest donc le lien général de toute existence terrestre. De même qu'il favorise l'action électrique des corps les uns sur les autres , et l’affinité chimique, de même aussi il est l’une des conditions de la génération spontanée , attendu qu’il sert de copule ou de lien vivant entre le solide et le liquide ($ 232, IT). Ce n’est probablement pas non plus une chose sans importance que les animaux aériens , les Insectes ailés et les Oiseaux, soient précisément ceux chez lesquels l'âme prend le plus de part à la génération, chez lesquels aussi l'instinct génital se déploie sous les formes les plus variées et introduit dans la vie animale un prototype de l'amour le plus intime et le plus dé-
Li,
licat( $ 249, 4°; 253, 4°). Avec la voix, qui se montre pour la première fois ou qui prédomine dans ces classes, avec la manifestation immédiate de l’état intérieur par des intonations, on voit aussi l'amour pour les individus apparaître pour la première fois, et jouer un rôle plus saillant dans la vie (8 249 , 8°).
La chaleur est l'état d'expansion portée à un plus’haut degré; elle diminue ou détruit la cohésion, tire les corps de leur immobilité, et éveille en eux la tendance à entrer en rapport les uns avec les autres. Comme elle favorise toutes les opérations chimiques, dont l’une des conditions, presque sans exception , est une fluidité qui apparaît à sa suite, de même aussi c’est elle qui fait ressortir l'instinct générateur dans les Corps inorsaniques, ainsi que dans les êtres organisés COASEE 2 Pr, 2025)" 2%) :1ee penchant remplit davantage l'âme lorsque la chaleur animale est plus forte ($ 245, 3°); le désir de la génération est exalté par les substances qui élèvent la température extérieure ($ 245, 4°), tout comme , à son tour , il accroît la chaleur propre de l'être qui l'éprouve (S 247, 6°). |
Tout cela nous explique comment l'éfat du ciel influe sur la génération ($ 244); comment là rosée, forme de l’eau dans laquelle le rapport sympathique entre la terre et l'atmosphère s'exprime avec le plus de force , est aussi celle qui convient le mieux pour la génération spontanée ($ 9, 7°); comment enfin l’eau dépouillée de sa connexion vivante avec le tout et en quelque sorte tuée par la distillation, y convient infiniment moins que l’eau de pluie ou de source (89, 8).
2° L'instinct de la procréation est excité aussi par l'amour de soi. Il n'y à pas d’autre mobile que cet amour dans la monogénie ; c'est le trop plein de la vie qui déborde en formations nouvelles. Un rôle lui appartient également dans la digénie , où l'accumulation de la substance plastique irrite et gêne l'organisme et le sollicite à se débarrasser. L'instinct de la procréation est plus particulièrement dirigé par l'amour de soi chez l'animal et chez l'homme, par l'amour du tout chez la plante et la femme. Si nous voulions nous en tenir à ce qui frappe immédiatement nos veux, et laisser de côté tout ce qui
tient à l'harmonie dans la nature , nous pourrions dire, avec Oken (1), que le penchant animal à l'accouplement n’a point pour but la propagation , mais seulement l'expulsion de la matière décomposée, et que la propagation en est le résultat non calculé ; mais alors il faudrait dire aussi que la digestion et la nutrition sont les conséquences non prévues de la déglutition de substances propres à flatter le palais. Assurément l'animal ne saisit point l’idée de la génération ; mais on ne «peut cependant pas douter qu'il ne soit déterminé et dirigé par cette pensée, par une puissance idéale. Au reste, nous remarquons aussi que le penchant animal n’émane pas d’un seul organe, mais bien d'une harmonie de plusieurs organes , et … que par conséquent il repose sur tout l’ensemble de la vie ($ 240, 1°, 2°).
3° Chez l'homme, l'amour pour l'individu de l’autre sexe est le mobile proprement dit de la génération. Si l'homme n'était qu'un corps chimique, on pourrait admettre, avec Ackermann (2), que l'instinct sexuel repose sur ce que l'homme a une atmosphère surchargée d'oxygène, tandis que celle de la femme n’en contient point assez , d’où il suît que ces deux atmosphères s’attirent réciproquement. Mais comme l'homme est quelque chose de plus qu'oxygène et hydrogène, comme, dans son espèce , on ne peut remplacer, pour satisfaire le penchant sexuel, le mâle par du gaz oxygène et la femme par du gaz hydropène , cette théorie ne saurait être admise. Ce qui fonde l'amour, c’est le sentiment de l'imperfection de l'existence individuelle et le désir d'arriver à une existence plus relevée , qui se manifeste dans les corps sans vie comme attraction dpi . dans le sentiment intérieur de l'animal comme pressentiment, et dans la conscience nette de l'homme comme intuition. Ainsi la génération spontanée résulte d’une combinaison de choses hétérogènes ($ 228, 3°), d'un concours d'action des formes Eroalass qui exprime l’universalité de l'existence terrestre, attendu que tout ce qui est fini se complète par son opposé ($ 232).
(4) Die Zeugung, p. 206.
(2) Ueber die kœrperliche Verschiedenheit des Mannes vom Weibe, p. 56.
L'instinct génital de l'homme étant une tendance au retour de la périphérie dans le centre, et celui de la femme une tendance à recevoir la periphérie dans le centre, l'existence des sexes est arrivée au point culminant d’une chose qui embrasse tout ($221, 248). De là vient qu'en contemplant la femme, l'homme sent le néant de la solitude et de la séparation, et revient évidemment vers l'unité, tandis que la femme est excitée par l’homme à se voir elle-même dans son individualité telle qu'elle est dans ses rapports avec le tout , et à remplir de son plein gré la destination qui lui à été assignée par la nature.
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Section deuxième.